III. — Les fréquentations
Que dirai-je des fréquentations? Sont-elles un bien, un mal? — Elles sont une nécessité. Les fous seuls se marient sans se connaître.
La quesiton n'est donc pas s'il faut les permettre, mais comment il faut les faire. La réponse à cette question se donne en trois mots : Qu'elles soient chastes, surveillées et courtes.
Ai-je besoin d'insister sur la nécessité de la chasteté? Non, sans doute. Je ne m'adresse pas ici à des filles de mauvaises mœurs; ces personnes ne fréquentent pas nos églises et ne font pas de retraites. D'ailleurs, elles ne se marient pas. Les jeunes gens les plus dépravés, amis de la luxure, ne consentiraient pas à les épouser.
Il arrive cependant que, parfois, des filles honnêtes se laissent séduire, non par malice, mais par faiblesse. A ces malheureuses, j'adresse un avertissement salutaire. Sachez, mes enfants, que le jeune homme aux sollicitations duquel vous céderiez, ne manquerait pas de vous mépriser et de vous abandonner ensuite; ou, s'il vous épousait pour votre malheur, il vous reprocherait votre faute pendant tout le cours de votre vie et entretiendrait à votre sujet les plus injurieux soupçons. C'est ainsi que l'intérêt s'accorde avec la vertu pour vous prêcher la prudence.
Les fréquentations ne doivent pas simplement être chastes, il faut encore qu'elles soient surveillées. Mais, direz-vous, si elles sont chastes, pourquoi les surveiller? — On les surveille non parce qu'elles sont chastes, mais pour qu'elles le demeurent. Cela veut dire, en bon français, que la vigilance est l'unique garantie de la vertu. « Que celui qui croit être debout, dit
l'Ecriture, prenne garde de ne tomber point. » « Celui qui aime le danger y périra. »
N'ayez point, mes enfants, la présomption de vous imaginer que vous appartenez à une autre race que les filles déchues. Nous sortons tous d'une même souche. Et la grande différence entre elles et vous vient de l'éducation et de la vigilance des parents. Beaucoup de personnes que vous méprisez seraient aussi bonnes que vous, et vous-mêmes seriez aussi mauvaises qu'elles, si vous étiez à leur place, elles à la vôtre.
Malheur donc à la jeune fille arrogante qui souffre de la surveillance paternelle; malheur à la mère confiante et lâche qui néglige son devoir ! Quant au jeune homme, qu'une telle surveillance indispose, renvoyez-le; il n'est pas digne de vous.
Enfin que vos fréquentations soient courtes. La raison de ce dangereux exercice étant de se connaître, il doit cesser dès qu'on s'est connu. Or, à votre âge, on ne pratique point la duplicité; le fond de votre cœur, limpide et pur comme le ciel, est un livre qui se lit aisément. Pourquoi s'attarder, pourquoi fournir occasion aux tentations, lesquelles deviennent plus périlleuses à mesure que l'attachement se fortifie ?
Est-ce justement pour donner le temps aux liens de se former ? Tactique dangereuse, désastreuse même. D'abord, elle ne réussit pas toujours : On s'aime souvent moins, quand on se connaît trop; la familiarité engendre les querel-
les et le dégoût. Ensuite, quand elle réussit, elle peut aboutir à quelque catastrophe. Imaginez une rupture, toujours possible, quand déjà les deux cœurs sont étroitement unis. C'est un désastre irréparable et la ruine du bonheur pour toute la vie.
Enfin, les fréquentations prolongées portent presque infailliblement atteinte à l'honneur d'une jeune fille.
Le monde n'est point naturellement charitable; il a de la peine à croire que de longs têteà-tête soient toujours innocents. Peut-on dire qu'il ait tort ? Lors donc que de telles fréquentations, qui durent quelquefois des années, se terminent par une rupture, ce qui arrive fréquemment, la jeune personne en sort diffamée, les candidats ne se présentent plus; et un célibat douloureux, parce qu'il est involontaire, devient le châtiment d'une imprudence de jeunesse.
J'ai terminé, mes chères enfants, ces brefs conseils.
Peut-ètre sembleront-ils, à quelques-unes d'entre vous, trop humains et trop naturels. Etre simples dans ses goûts, amies du travail, joyeuses; étudier sa vocation, bien choisir son mari, être timides et modestes, fuir les bals et les théâtres; veiller à ce que les fréquentations soient chastes, surveillées et courtes, tout cela, semble-t-il, peut se conseiller à une païenne ou à une protestante.
Détrompez-vous. Tout cela, pour se conseiller, ou, du moins, pour se pratiquer, requiert une piété peu commune.
Eh, mon Dieu ! Que peut faire une jeune fille sans piété? Elle sera coquette, voluptueuse, égoïste; elle fera le chagrin de sa famille et aboutira infailliblement, sinon au déshonneur du moins au malheur; car son caractère indompté, sa vertu douteuse ne donneront que trop de motifs de peine à son mari.
Aimez donc le bon Dieu de tout votre cœur. Entrez dans la Congrégation des Enfants de Marie. Communiez fréquemment et assistez tous les jours, si vous le pouvez, au saint sacrifice.
Approchez-vous avec dévotion et contrition du tribunal de la pénitence; témoignez une entière confiance à votre directeur et n'en changez pas souvent.
Comme il est beau de voir une jeune fille pure comme une sainte Agnès, courageuse comme une sainte Cécile, prêter l'oreille aux voix intérieures des anges qui lui parlent de l'époux céleste, une jeune fiille qu'on peut regarder sans mauvaises pensées, qu'on peut aimer spirituellement.
De ces jeunes filles il en est beaucoup dans le giron de notre Mère la sainte Eglise qui les montre avec orgueil au monde corrompu; il en est dans cette paroisse, et vous en êtes toutes; c'est du moins le souhait que je forme en vous bénissant de tout mon cœur.
Le Jeune Homme
Mes chers Enfants,
J'ai parlé jusqu'ici des divers membres -de la famille; il me reste à vous entretenir du dernier et non du moins important, du jeune homme.
Dans mon sermon aux jeunes filles, je disais qu'elles étaient l'honneur de l'Eglise; faut-il, en m'adressant à vous, que je dise que vous en êtes la croix ?
Hélas ! pauvres enfants, prendrez-vous donc toujours le prodigue pour modèle? Si, du moins, après l'avoir imité dans ses déportements, vous l'imitiez dans sa pénitence, l'Eglise conserverait quelque espoir dans son deuil; mais cet espoir lui-même est contesté.
A notre malheureuse époque, le monde et le démon, jaloux de s'assurer l'avenir, conspirent votre perte avec plus d'acharnement et de succès que dans le passé. Tout favorise leur infernale entreprise, les idées modernes, la presse, la littérature, l'air même que nous respirons.
Qu'est-ce à dire? Faut-il désespérer? Non. C'est au moment où tout se tourne contre nous que Jésus-Christ notre Maître, dont les paroles
LE JEUNE HOMME 9i
sont des paroles de vie éternelle, est plus près de triompher.
C'est pourquoi j'entreprends aujourd'hui de vous donner quelques conseils que m'inspire une paternelle tendresse.
Le grand mal de l'éducation canadienne, mal qui, d'ailleurs, se répand de plus en plus sur toute la terre avec les idées d'indépendance et de démocratie, est l'affaiblissement du principe d'autorité.
La jeunesse contemporaine ne connaît plus de frein et n'en veut plus supporter. Le seul qui subsiste, parce qu'il est indépendant de notre volonté, est la pauvreté avec ses dures et perpétuelles contraintes. Pourtant, au lieu de la maudire, bénissons-la, car nous lui devons tout ce qui se fait de grand et de noble dans le pays. La pauvreté est une source intarrissable d'énergie. Presque tous nos grands hommes sortent de familles pauvres. Ce n'est qu'à force de courage et de travail qu'ils ont émergé au-dessus du niveau commun. La vie leur fut une rude institutrice, mais combien précieuse !
Quant aux jeunes gens, issus de familles riches, presque tous sont victimes de la vie facile. Elevés à leurs caprices, choyés, ne connaissant ni travail ni contrainte, ils manquent de discipline et d'énergie. Après quelques années de folies et de dissipation, ils finissent généralement dans la misère, parfois dans le déshonneur.
A combien de pays, hélas ! s'applique actuellement le proverbe cubain :
« Père épicier, fils millionnaire, petit-fils mendiant »; qui note si exactement la rapide décadence des familles coloniales !
La faiblesse est donc, je le répète, le grand mal de l'éducation canadienne.
La foi, quoique affaiblie par le matérialisme pratique, n'est point encore sérieusement ébranlée. Nous vivons des vieilles traditions ancestrales. La plupart de nos contemporains, malgré les écarts où les entraînent les passions, reviennent à Dieu, à l'heure de la mort, quand le temps leur est donné de se reconnaître. Mais il semble certain que les fils ne vaudront pas leurs pères.