IV. — Triomphe de l'amour
Mais, à quoi faut-il, en définitive, attribuer la toute puissance de la prière si supérieure à toute force d'ordre naturel ?
A un ensemble de sentiments fort complexes dont les éléments principaux seraient : l'intérêt que porte le créateur à sa créature, l'auteur à son œuvre, l'artisan à son travail, la pitié du fort pour le faible, la satisfaction que procure cette forme d'hommage qu'est la prière, le désir
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de vaincre le mal par le bien et de triompher dans la lutte contre le démon, ensemble dont le nom propre s'appelle l'instinct de la paternité.
Cet instinct que le Père céleste a mis au cœur de toutes ses créatures est ce qu'il y a de plus fort, de plus généreux et de plus constant sur la terre.
Gomment voulez-vous qu'un père abandonne son fils tant qu'il peut venir à son aide ? Sa nature y répugne. L'instinct paternel se manifeste en effet, par une tendresse illimitée, par un esprit de sacrifice inlassable, par un désir de prodiguer ses bienfaits qui n'a de mesure que les besoins de l'enfant. Cette bonté paternelle aboutit à ce résultat déconcertant et en apparence déraisonnable que moins le fils est vertueux et reconnaissant plus on fait d'efforts pour le racheter.
0 sagesse mystérieuse du cœur, bien supérieure a la sagesse vulgaire de nos esprits; c'est ainsi que tu concours aux desseins de la Providence et que tu parviens à sauver les âmes en perdition !
Ce qui caractérise encore l'amour paternel c'est son absolu désintéressement. Le père n'a point d'arrière-pensée et n'attend point de retour. Il place la reconnaissance de son bienfait sur la tête de ses petits enfants, et il demeure content dans l'assurance que son fils, marié et devenu père à son tour, prodiguera à ceux qui naîtront de lui les mêmes bontés dont il jouit
maintenant avec une si naïve inconscience. Il se trouve d'ores et déjà récompensé par la joie qu'il éprouve à faire du bien; et il n'attend pour multiplier ses dons qu'un mot, qu'une demande,qu'une prière. La prière est pour lui un témoignage de reconnaissance amplement satisfaisant.
Eh bien ! Cet amour paternel si sublime n'est qu'une émanation, qu'une ombre de l'amour de notre Père céleste.
Ah ! qu'il est touchant le spectacle d'un Dieu tout puissant contemplant ses fils de la terre avec une sollicitude et une tendresse infinies. « Misereor super turbam. J'ai pitié de cette foule ! » s'écrie-t-il.
Cependant un bruit d'enfer monte des Sodome et des Gomorrhe modernes. Partout on l'insulte, on le blasphème. « Si tu es le Fils de Dieu châtie-nous ! Tu dis que Dieu t'aime, qu'il te délivre en délivrant ton Eglise ! »
C'est ainsi que s'exprime le monde méchant. Et non sans effet, car la justice de Dieu, une de ses perfections, s'indigne et réclame vengeance. Déjà la foudre céleste s'allume, déjà les traits sont préparés. Malheur au monde !
Lorsque soudain, de toutes parts, des bruits s'élèvent. D'abord murmures lointains et confus, ils deviennent distincts et suppliants : « Jésus, Fils de David, a}rez pitié de nous ! » Ce sont les cris des saints, des vierges, des confesseurs, qui vivent au milieu du monde comme
s'ils étaient déjà au ciel. Ce sont les cris des pêcheurs eux-mêmes et des bons larrons.
L'Eglise joint ses prières à celles de ses enfants. Dans ses offices de la grande Semaine elle rappelle au divin Epoux ses bontés, sa création, sa rédemption, son incarnation, sa mort. Elle s'écrie alors : « Tanins lahor non sit cassus ! Seigneur allez-vous permettre que tout votre travail s'en aille en pure perte et que le démon l'emporte sur vous ? »
A ces bruits de la terre répondent les voix du Paradis : « Seigneur ayez pitié des malheureux ! » Puis une autre voix se fait entendre d'une douceur infinie : « 0 mon Fils ! pardonnez à ces hommes; ils ne savent pas ce qu'ils font; ils sont mes enfants, ils sont vos frères ! »
Et sous l'influence de ces prières, la justice divine calme encore une fois son courroux, la miséricorde l'emporte, et le monde obtient un nouveau sursis.