V. — La bonne prière
Tout cela est fort beau, direz-vous. Vous venez de prouver, mon cher Père, que l'homme, impuissant au bien, n'a qu'à implorer le secours de Dieu pour l'obtenir, et qu'alors il triomphe de tous les obstacles; vous avez même étendu le pouvoir de la prière jusqu'au point d'affirmer que Dieu ne nous refuse jamais rien, qu'il s'est engagé par promesse formelle à nous accorder tout ce que nous lui demanderions. Mais, alors,
expliquez-nous, de grâce, comment il arrive que, tant de fois, nos prières sont sans efficacité. Car, enfin, c'est un fait d'expérience qu'on ne saurait nier que, très souvent, Dieu reste sourd à nos supplications. Où se trouve la solution de ce problème qui nous semble insoluble ?
La solution, mes frères, doit se chercher dans ces paroles de saint Jacques : « Vous demandez et vous ne recevez pas, parce que vous demandez mal » et dans l'interprétation qu'en donne saint Augustin : « On demande mal en priant mal ou en réclamant ce qui est mal. »
Et d'abord que faut-il entendre par ces mots prier mal ? Il faut entendre prier moins du cœur que des lèvres, prier sans intensité de désirs, sans attention de l'esprit, prier en un mot avec distraction. La distraction fut toujours le point faible de la prière vocale, comme en fait foi le reproche mis par le prophète dans la bouche de Dieu à l'adresse des enfants d'Israël : « Ce peuple m'honore du bout des lèvres, mais son cœur est loin de moi. »
La prière se définit une élévation de notre esprit vers Dieu. Si donc nos paroles montent seules vers Dieu, il est certain que Dieu n'écoute pas. Avis aux distraits. C'est à eux non à Dieu qu'ils doivent s'en prendre de la non efficacité de leurs prières.
Je me souviens avoir lu dans mon enfance que les lamas, moines boudhistes du Thibet, ont inventé un système fort ingénieux pour faciliter
leurs relations avec la divinité, le moulin à prières.
Ce moulin n'est autre que le moulin à eau familier à nos bergères : deux roseaux taillés en croix, percés d'une baguette, et fixés sur deux fourches de coudrier. Et tandis que la machine chargée de pieuses intentions, entonne, sous l'action du courant rapide, son tictac sacré, les bons moines, allégés d'autant, vaquent paisiblement à leurs affaires.
Hélas ! que de chrétiens, affairés et distraits, laissent au moulin qu'ils ont dans la bouche le soin de s'entretenir avec Dieu.
D'accord, direz-vous, nous comprenons parfaitement que nos fâcheuses distractions rendent souvent nos prières peu acceptables; mais il n'en est pas moins certain que nos supplications, même les plus sincères et les plus ardentes, demeurent fréquemment inefficaces.
La raison de cette apparente inefficacité, mes chers amis, est simple, et doit se chercher dans la paternelle sagesse de la Providence qui connaît mieux que nous nos réels besoins. Nous réclamons parfois, sans nous en douter, ce qui est mal. Ecoutez cette parabole :
Une jeune mère avait deux fils. La diphtérie, faisant son apparition dans la ville, lui ravit le premier. L'infortunée pour sauver le second se mit à prier Dieu; avec quelle ferveur on le devine. Et néanmoins, le dernier ne tarda pas à succomber, comme son frère, au mal cruel.
La mère ainsi frappée désespéra. « Ah ! s'écria-t-elle, je ne crois plus à la prière. »
A quelque temps de là, elle eut un songe. Deux hommes lui apparurent suspendus à un gibet. Au même moment, elle entendit une voix: « Regarde ces criminels condamnés à mort; ce sont tes fils. Veux-tu que je te les rende et qu'ils quittent le paradis pour devenir des damnés ? »
La pauvre femme ouvrit alors les yeux et bénit la Providence dont les miséricordieux desseins se voilent parfois d'une apparente inexorabilité.
Est-ce à dire que nous n'ayons pas le droit de demander au bon Dieu des avantages temporels ? Nullement. Les biens spirituels, sans doute, tiendront toujours le premier rang dans nos désirs; mais les biens temporels sont parfois très utiles, et il vous est loisible d'en faire la demande.
Seulement, que votre prière alors soit conditionnelle, subordonnée aux conseils de la Sagesse divine qui veille sur nous avec un soin paternel et ne laisse pas tomber sans permission un cheveu de notre tête.
Bénissez Dieu, dans la richesse, remerciez-le dans la pauvreté; et restez assurés que la souffrance et l'indigence sont des dons souvent plus précieux que tous les trésors de la terre. Car, en fin de compte, « tout n'est que vanité hormis aimer Dieu et le servir. »
Un mot, en terminant, sur la prière en famille.
Heureuses les maisons où la prière en famille est demeurée en vigueur. Plus heureuses celles où le père ne laisse pas à d'autre qu'à lui le soin de réciter le soir les prières. Dieu les bénit : « Là où vous serez plusieurs réunis en mon nom, je serai au milieu de vous. »
Ces traditions vénérables de nos vieilles familles chrétiennes font plus pour la foi des enfants que les meilleures leçons des écoles; elles impriment dans leur cœur encore tendre un caractère ineffaçable qui, tôt ou tard s'il en est besoin, les ramènera à la pratique de la religion.
Conservez donc pieusement ou rétablissez dans vos foyers la pratique de la prière en famille.
La Communion des Saints
Mes Frères,
Les pauvres protestants font vraiment pitié. On dirait qu'en se révoltant contre l'Eglise ils se sont aveuglés, et qu'ils ont perdu absolument l'intelligence de la religion du Christ dont l'esprit se condense en un seul mot : l'amour.
« Dieu est amour, dit saint Jean; et celui qui demeure dans l'amour demeure en Dieu, et Dieu demeure en lui. » La prétendue réforme protestante, loin d'être un progrès, n'est qu'une régression dans le sens du judaïsme. Tout ce qui était capable d'apporter à notre âme inquiète un peu de douceur et de paix, elle Ta impitoyablement éliminé de son Credo.
Le pécheur trouvait dans la pénitence sacramentelle le sentiment du pardon de ses fautes; les protestants supprimèrent la confession. L'âme pure, assise au banquet eucharistique, s'unissait sensiblement à son Dieu; ils abolirent le dogme de la présence réelle. Le chrétien, témoin de l'agonie de ses parents, ne croyait pas ses liens d'amour rompus à jamais, et il entretenait avec ses amis des relations immortelles,
LÀ COMMUNION DES SAINTS l'il
des échanges de mutuels services; ils proscrivirent les suffrages, les invocations, le culte même de la Mère de Dieu. Telle fut l'œuvre des protestants. Ces iconoclastes modernes, sous prétexte de purifier le temple d'idoles chimériques, l'ont dévasté et saccagé.
L'Eglise catholique, fidèle gardienne du sacré dépôt qui lui fut confié dès l'origine, n'a point toléré qu'on y portât jamais atteinte. Elle excommunia les téméraires qui blasphémaient ses sacrements, elle défendit comme un de ses plus précieux joyaux le dogme de la Communion des Saints.
Elle enseigne, en effet, que nous sommes tous membres de son corps immortel; et que, puisque son corps est immortel, les membres resteront perpétuellement unis dans une solidarité active, s'entr'aidant mutuellement. Nous qui vivons sur la terre, nous devons solliciter l'intercession de nos frères admis dans la gloire, et rendre, par un juste retour, à nos frères défunts qui souffrent encore le tribut de nos services.
C'est ce mutuel échange de bons offices que détermine le dogme de la Communion des Saints dont j'entreprends de vous entretenir.
La division de ce discours sera toute, naturelle. Nous établirons, dans une première partie, les fondements de notre immortalité; et nous constaterons, dans la seconde, que les liens d'amour créés par Dieu sont trop dignes de Lui pour que la mort puisse les rompre.
« L*amour est fort comme la mort... Les grandes eaux n'ont pu l'éteindre. »
Une seule chose hélas ! est capable de provoquer une telle catastrophe, le péché, et l'enfer est le châtiment du péché.
I — La Mort et l'Immortalité
Et, tout d'abord, commençons par nous faire de l'immortalité une idée claire.
Qu'est-ce donc que la mort ? L'anéantissement ? — Non. L'idée d'anéantissement répugne également à la nature et à la philosophie.
De même, en effet, qu'il est impossible naturellement de créer de rien quelque chose et que la création doit être attribuée à une puissance miraculeuse, divine; ainsi anéantir un objet créé, c'est-à-dire le réduire à rien, est naturellement impossible et ne peut s'opérer que par Dieu.
Mais, dira-t-on, Dieu peut toujours faire ce miracle. Evidemment. Encore faut-il qu'il ait ses raisons pour déroger aux lois de la nature. L'enfant brise un jouet par caprice, lorsqu'il en est las; l'homme sage n'agit jamais sans motifs; il ne détruit ses œuvres que lorsqu'elles sont devenues nuisibles ou inutiles. Mais les œuvres de Dieu sont toutes bonnes, et c'est pourquoi ses dons sont sans repentance. Le monde est un chef-d'œuvre de sa droite : « Il vit toutes les choses qu'il avait faites, et elles étaient très bonnes. » Le monde célèbre la gloire de Dieu magnifiquement. Dieu ne peut donc se repentir de
l'avoir créé et méditer sa ruine. Ses conseils sont marqués au coin de la stabilité.
Stabilité, toutefois, n'est point synonyme d'immobilité. Au contraire, le mouvement est une des conditions de la vie. De même que Dieu agit sans cesse, son œuvre subit de perpétuelles modifications.
Qu'est-ce donc que la mort ?
Pour les corps organiques, la mort est simplement une décomposition de leurs parties.
Prenez un arbre, abattez-le. Dans quelques mois, dans quelques années, sous l'influence de l'atmosphère, les divers éléments qui le constituent seront dissous en gaz, en sels, en liquides, en humus. Un animal dont le corps est moins compact disparaît plus promptement. Mais rien en lui ne se perd, tout est utilisé en formes nouvelles, et, depuis le commencement du monde, pas un atome n'a été retiré de la circulation.
Quant aux corps simples, ou du moins à ceux que la science contemporaine proclame tels, par le fait même de leur définition ils ne sauraient être décomposés; tout au plus les divise-t-on en parcelles infinitésimales.
C'est assez marquer que, a fortiori, les âmes, plus subtiles que les corps simples, sont irréductibles, et que la mort n'a point de prise sur elles. La mort n'atteint que les corps; les esprits sont immortels. Les Anges, qui eurent certainement un commencement, puisqu'ils sont des créatures, n'auront jamais de fin.
On comprend, dès lors, ce qu'est la mort pour l'homme : la séparation de l'âme d'avec le corps. Tandis que le corps, création matérielle, rentre dans la poudre dont il fut tiré, l'âme immortelle reprend sa liberté.
Et avec la liberté, elle acquiert sans doute, dans ses facultés, des perfections plus grandes et plus dignes d'un esprit créé à l'image de Dieu, dégagé désormais de l'enveloppe charnelle qui l'étouffait. Si, en effet, à l'âme, dans son état actuel, les bornes du temps et de l'espace ne sont point un obstacle infranchissable, puisque, par la mémoire, elle prend possession du, passé, que, par l'écriture, elle se tient en communication avec les absents, qu'elle parvient même parfois à prévoir l'avenir, qu'augurerons-nous de sa puissance et de ses aptitudes, lorsque, libérée par la mort, elle ne connaîtra plus d'entraves ?
Les apparitions des esprits aux vivants, rares sans doute (car il déplaît à Dieu de déroger fréquemment aux lois générales), n'en sont pas moins dûment constatées; et j'en connais un cas, pour ma part, qui paraît posséder les meilleures garanties d'authenticité. Je le tiens de celui-là même qui en fut le témoin et l'objet. « Le 21 décembre 1898, m'écrivait, quelques jours après l'événement, le docteur Brunelle, professeur à l'Université Laval de Montréal, je me trouvais dans mon office, vers sept heures du soir, après souper, et je préparais mon cours du lendemain, lorsque j'entendis frapper quel-
ques coups à la porte. Entrez ! criai-je, sans lever la tête. Personne n'entra et le bruit cessa. Je pensais à quelque plaisanterie de mes enfants, lorsque, tout à coup, j'entendis frapper de nouveau. Cette fois je me retournai, et j'aperçus distinctement, debout devant moi, mon cousin et ami le docteur Garceau, de Boston. Tout surpris, je m'écriai : « Comment es-tu venu ici sans m'avertir ? » Et je me levai vivement pour l'embrasser. Mais mes bras tendus ne saisirent que le vide, si bien que je faillis tomber par la portière entr'ouverte dans la cage de l'escalier. J'étais encore tout ému de l'événement, lorsque, une dizaine de minutes plus tard, l'on m'apporta un message télégraphique de Boston m'annonçant la mort subite du docteur Garceau. »
Et le bon docteur ajoutait : « Mon Père, sans être incrédule, vous pensez bien qu'en fait d'apparitions, j'en prenais et j'en laissais, comme on dit. Maintenant, je ne puis m'empêcher de voir, dans ce qui m'est arrivé, un avertissement de Dieu. »
De fait, le docteur Brunelle mourut quelques années plus tard, dans sa villa des Adirondacks, subitement et sans sacrements. La chose est de notoriété publique, ce qui me permet de la relater sans indiscrétion. Ajoutons que la distance entre Montréal et Boston est de trois cent trente-cinq mille, cinq cent trente kilomètres.
De tout ce qui vient d'être dit, il ressort clairement que, pour l'homme, la mort n'est qu'un
passage, la fin d'une vie inférieure et le commencement d'une vie supérieure.
Dans ce cas-là, dira-t-on, pourquoi craindrions-nous la mort ?
Ce que nous avons à redouter ce n'est pas tant la mort que le jugement qui la suit et ses sanctions terribles. La foi, en effet, aussi bien que la raison, nous enseigne que la vie présente n'est qu'une épreuve, que de l'usage que nous en faisons il faudra rendre compte à la mort, que si nous avons bien vécu, nous serons éternellement bénis, que si, au contraire, nous avons mai vécu, nous serons éternellement maudits.
Pensée redoutable.
Pauvres méchants, pauvres impies qui fîtes de cette terre l'unique but de vos désirs, qui n'eûtes pour Dieu nul respect, pour le prochain nul amour, tremblez, car vous êtes immortels, et l'heure de la rétribution approche !
Et vous, chrétiens, qui sur la terre avez souffert; qui, malgré vos infirmités, n'avez jamais cessé de lever vos regards vers le ciel, de crier miséricorde; qui avez conservé la foi, l'espérance et la charité, rassurez-vous, vous êtes immortels !