III. — Nos relations de charité avec les morts
Si l'amour doit aller toujours grandissant, comment souffrirait-il les atteintes de la mort?
On comprend que l'amour charnel disparaisse: « A la résurrection, dit Jésus-Christ, les hommes n'auront point de femmes ni les femmes de maris; mais ils seront comme les Anges de Dieu dans le ciel. » L'amour spirituel, au contraire, partagera l'immortalité de l'esprit. Cela est évident, et l'on ne saurait concevoir qu'une âme fût vivante et bienheureuse sans amour.
Les liens sacrés créés par Dieu pour la consolidation de la famille, de la patrie, de la société dureront autant que l'humanité. L'absence, loin d'éteindre les flammes de l'amour, les attise. Elle essuie les taches et les poussières qu'accumulent fatalement les monotonies de la vie commune, les incompatibilités d'humeur, elle ravive les désirs, fait naître les regrets du bonheur perdu. L'absence causée par la mort produit les mêmes effets.
Chers défunts ! Nos coeurs fidèles ne vous ont point oubliés, quoique Je temps ait cicatrisé nos blessures. Nous ne souffrons plus, sans doute, en pensant à vous; mais votre souvenir vit toujours et votre image ne s'efface point.
N'est-ce pas, chrétiens qui m'écoutez, que, malgré la fuite des ans, vous restez inconsolés de la perte de votre mère ?
Vous la voyez souvent telle qu'elle était au jour de la séparation suprême, gisante sur son lit, émaciée, immobile. Le prêtre avait accompli les derniers rites et vous attendiez l'instant fatal. Vous baisâtes son front moite des sueurs <3e l'agonie. Dans vos mains frémissantes vous
sentîtes sa main se refroidir; son œil si doux devint fixe et vitreux; ses lèvres murmuraient encore quelques prières, mais on ne les entendait plus; sa bouche s'entr'ouvrit et ne put se clore; un léger souffle s'exhala... Ce fut la fin, et votre douleur désespérée s'épuisa en longs sanglots.
Plus tard, les promesses de notre foi vous rendirent un peu de calme. Les soucis des funérailles, les affaires, les arrangements de famille détournèrent le cours de vos tristes pensées; puis le temps, ce grand endormeur des deuils, fit son œuvre.
Mais nous ne sommes point des ingrats; et dans nos nuits de rêve ou d'insomnie, l'ombre sacrée de nos défunts s'asseoit souvent à notre chevet.
Ces défunts où sont-ils ?
La foi nous enseigne que, aussitôt après leur mort, les hommes comparaissent au tribunal de Dieu, que ce tribunal est sévère, que sa sentence est dictée par la justice, à l'exclusion de la pitié. Nos œuvres seront scrutées, et notre avenir éternel sera l'aboutissant logique de notre passé.
0 sentence que redoutent les saints ! 0 enfer, prison des impies ! Mais qu'il ne soit pas question parmi nous d'impies; chassons la pensée de l'enfer. A Dieu ne plaise ! Je m'adresse à des chrétiens soucieux de leur salut.
C'est donc vers le ciel qu'il faut tourner les yeux, vers les sacrés parvis où les saints, incor-
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pores dans les rangs des esprits bienheureux, rendent gloire à Dieu et prennent part aux joies du Paradis.
Que vous clirai-je du Paradis mes frères. La langue humaine est impuissante à raconter, comme les oreilles sont impuissantes à entendre et les yeux à voir ce qui s'y passe et jusqu'à quel point s'exalte notre faculté d'aimer Dieu. Nous le verrons face à face, tel qu'il est, dit saint Paul, autant, du moins, qu'une créature peut comprendre le Créateur.
Mais nous savons que, plus l'amour de Dieu est intense dans une âme, plus est ardent l'amour du prochain qui en dérive; que là-haut notre Ange gardien nous protège, que notre saint patron nous accompagne de ses vœux, que nos proches, nos amis, notre Mère céleste surtout, Marie, mère de Dieu, que tous ceux que nous invoquons prient pour nous et suivent avec une active sollicitude nos progrès dans la vie, qu'à leur intercession nous devons des faveurs imméritées et des grâces de salut. Aussi bien Notre-Seigneur aime-t-il que nos prières lui soient présentées par le canal des bienheureux. Elles lui parviennent recommandées et plus dignes de sa bienveillance.
C'est ainsi que l'Eglise triomphante demeure en communion perpétuelle avec l'Eglise militante et que les mérites de l'une font le bonheur de l'autre.
N'oublions pas, toutefois, que l'entrée du Ciel est étroite, et que dans son enceinte sont admi-
ses seules les âmes sans tache. « Ptien de souillé n'entrera dans le royaume des cieux. »
Or, nous sommes tous des pécheurs. Pour nous en convaincre, nul besoin d'humilité, le sens commun suffit.
Et nos amis défunts étaient des pécheurs comme nous. Où sont-ils maintenant ? Au ciel ? Plaise à Dieu ! En enfer ? A Dieu ne plaise !
Ils se sont confessés avant de mourir, ils ont reçu les sacrements, ils aimaient notre bon Sauveur, malgré leurs faiblesses. Celui qui récompense un verre d'eau offert en son nom ne les aura point abandonnés. Où donc sontils ?
En Purgatoire. C'est notre suprême espérance, notre meilleure planche de salut.
Le dogme du Purgatoire est assurément l'un des plus raisonnables, des plus nécessaires et des plus consolants articles de notre religion. Que ferions-nous sans Purgatoire ? Sans Purgatoire, comment concilier la sagesse, la justice et la bonté de Dieu ? Je vous souhaite à tous, mes frères, d'aller en Purgatoire.
Ne nous faisons point d'illusion cependant, et n'envisageons point la pensée d'aller en Purgatoire d'un cœur léger. C'est un lieu d'expiations terribles, un lac de feu, avec des épouvantes telles qu'elles seraient capables de décourager les plus intrépides, n'étaient l'amour de Dieu et l'assurance du bonheur final. 0 la triste mais salutaire pensée !
Ne nous contentons donc point d'évoquer les
triomphes des saints, de prêter l'oreille aux chants du Ciel, de rendre à nos amis d'enhaut nos hommages. Penchons-nous vers les bas-lieux, écoutons les bruits qui montent des profondeurs.
N'entendez-vous pas comme des murmures lointains, des plaintes, d'indicibles gémissements ? Reconnaissez-vous ces voix ? Ce sont celles de vos frères; elles montent dolentes et vous crient : « Amis de la terre, ayez pitié de nous ! »
Mais, dira quelqu'un, que pouvons-nous faire, pécheurs que nous sommes, pour les âmes du Purgatoire, nous dont les mérites sont plus que contre-balancés par les misères et qui n'avons que tr.op sujet de trembler pour nousmêmes ?
Ne parlez pas ainsi, mes frères. Cette fausse humilité n'est qu'une forme de l'égoïsme. Si vous n'avez pas de superflu à verser aux pauvres défunts, donnez de votre nécessaire. Ainsi font sur la terre les pauvres. Ce ne sont pas les riches mondains qui font la charité, qui soutiennent les œuvres, ce sont les pauvres, les déshérités de la fortune. Ils trouvent dans leur bon cœur des trésors inépuisables, tandis que les mondains se présenteront les mains vides devant leur Juge.
D'ailleurs, les aumônes et les suffrages sont les seuls placements dont on n'ait point à redouter la perte. Ils se transforment en trésors célestes que ni les vers, ni la rouille, ni les vo-
leurs ne peuvent détruire. Ils rapportent, en plus, d'incalculables intérêts. De même que le brouillard que vous voyez, le matin, s'élever du vaste lit du Saint-Laurent, porté sur l'aile des vents, couvre d'un blanc nuage les crêtes bleues des Laurentides, jusqu'à ce que, tombant en pluie, il retourne par mille ruisseaux dans le sein du fleuve géant avec les alluvions qu'il entraîne; ainsi vos prières et vos œuvres montent comme un encens précieux aux pieds du Dieu puissant qui les agrée et qui les fait servir au bénéfice des âmes. Puis, quand viennent l'occasion et quelque besoin pressant, ce Dieu magnanime, que l'homme ne saurait vaincre en générosité, les fait redescendre sur vous, décuplées par la reconnaissance des âmes, centuplées par sa propre bonté.
Encore un mot. Que votre charité s'étende à tous ceux qui souffrent. Rappelez-vous la recommandation de Jésus-Christ : « Aimez vos ennemis... Si vous aimez ceux qui vous aiment quelle récompense méritez-vous ? Les publicains n'en font-ils pas autant ? Et si vous ne saluez que ceux qui sont vos frères, que faitesvous d'extraordinaire ? Les païens n'en font-ils pas autant ? »
Sans doute, au Purgatoire, nous n'avons point d'ennemis; mais il s'y trouve une foule d'étrangers. C'est pour ceux-là, surtout, qu'il faut prier.
Pour ma part, depuis que j'ai l'honneur de monter au saint autel, je n'ai jamais manqué,
au mémento des morts, d'implorer merci pour les âmes délaissées, pour les abandonnés qui n'ont plus sur terre ni parents ni amis; et je compte fermement que, si un jour, malgré mes péchés, j'obtiens miséricorde, les supplications de ces âmes reconnaissantes, devenues, grâce à moi, heureuses au Ciel, n'auront pas peu contribué à faire pencher en ma faveur les balances de la divine justice.
Chers défunts qui souffrez, nos frères, comptez sur nous. Nous vous aimons, nous prierons pour vous tous les jours.
Nous offrirons à votre intention tout ce qui dans nos œuvres peut plaire à Dieu. Nous offrirons surtout le saint sacrifice du corps et du sang de Jésus-Christ; nous nous unirons tellement avec notre Sauveur que nos prières se fondront dans l'océan de ses mérites. Pendant ce temps béni, les Anges verseront sur vos douleurs le Précieux Sang, non plus à pleines coupes mais à torrents; et l'expiation divine, si abondamment imputée, hâtera pour vous l'heure de la délivrance.
Souvenez-vous de nous, lorsque vous serez en paradis. Tel est le cri que nous poussons, à l'exemple du bon larron, Prenez en considération, non l'efficacité de nos mérites, mais la sincérité de notre bon vouloir. Protégez-nous.
Heureux si, un jour, à nos cris de détresse des voix amies répondent, si de généreux chrétiens, nos successeurs, daignent intercéder pour nous.