I. — L'Offertoire. L'Offrande
La messe s'ouvre par d'assez longs préliminaires. Tout d'abord le prêtre, en s'approchant
de l'autel, se sent pris d'une crainte légitimé. Comment une créature pécheresse osera-t-elle toucher de ses mains le corps et le sang de Dieu ? « Introibo ad altare Dei? » Il prie donc le Seigneur de le prendre sous sa garde et de séparer sa cause de celle des méchants. « Judica me, Dens, et discerne causam meam de gente non sancta, a viro iniquo eripe me. » Puis il fait sa confession publique: « Confiteor Deo omnipotenti »... à laquelle le peuple répond par le même acte d'humilité.
Enfin, rassuré, il s'avance et gravit les degrés de l'autel. « Kyrie eleison, s'écrie-t-il, Seigneur ayez pitié de nous! » C'en est fait; la peur naturelle à l'homme placé en face de Jéhovah s'évanouit dans la contemplation de l'Emmanuel qui va descendre parmi nous. C'est le cantique des anges qu'il convient de chanter maintenant : « Gloire à Dieu dans le ciel, et sur la terre paix aux hommes de bonne volonté. »
Le Gloria in excelsis terminé, viennent des oraisons, la lecture de l'épître, le chant de l'évangile, autant de préparations convenables à la célébration du grand mystère.
Mais avant de passer outre, on entonne le Credo. Le Credo est l'acte de foi catholique, le mot de passe que connaissent seuls les initiés. Aux siècles apostoliques, la loi du secret protégeait le mystère de l'Eucharistie contre les railleries et les profanations des païens.
Tout est prêt maintenant pour l'Offertoire. Sur la table sainte chacun apportait jadis ses
offrandes, du pain et du vin. Le pain aujourd'hui a été réduit à la forme d'une hostie, le vin est réservé au prêtre seul, la table s'est changée en balustrade au pied de laquelle chacun s'agenouille; mais ces modifications n'affectent en rien l'essentiel de i'oblation. C'est toujours Dieu qui s'offre, et nous devons nous offrir avec lui.
Transportons-nous donc en esprit au jardin des Olive- et contemplons le Sauveur agonisant. Il gît prosterné à l'entrée de la grotte que la pâle lune éclaire au travers des Oliviers, tandis que, à la porte de l'enceinte, les disciples sontendormis.
Quel est cet homme ainsi agenouillé ? C'est le Dieu tout-puissant, le Seigneur des seigneurs, le Dieu des armées. Mais c'est également un homme, un pauvre homme comme nous, tout près de succomber sous le poids de ses maux.
Il tremble, il hésite. Que se passe-t-il donc en lui ? Ah ! C'est que son œil, pour qui le passé, l'avenir, le lointain sont actuellement présents, distingue exactement la grandeur redoutable de son sacrifice et son inutilité relative.
La compréhension de la malice du péché l'épouvante.
Ce monde merveilleux chef-d'œuvre qui en sortant du néant lui arracha un cri d'admiration, ce monde dont l'unique fin devait être de lui rendre hommage, le voilà perverti, corrompu par le péché. Désormais ses mille voix
s'unissent pour chanter un hymne à Satan, ses forces innombrables s'emploient de concert aux œuvres de Satan; Satan est devenu le roi du monde.
La vue de ses souffrances le fait frémir. Il se rappelle la haine dont ses ennemis le poursuivent depuis trois ans, leurs calomnies, leurs complots, leurs pièges. 11 se voit déjà enchaîné, conspué, bafoué, flagellé, couronné d'épines, crucifié. Sa passion, qui, dans quelques instants commencera, se déroule sous ses yeux avec un implacable réalisme.
La pensée de la mort lui fait horreur. — Estil possible, direz-vous, qu'un Dieu ait peur de la mort ? Non, pas un Dieu, mais bien un homme. Jésus est vraiment un homme, avec toutes les faiblesses de l'homme, sauf le péché.
Or, tout homme, et à juste titre, tremble devant la mort, tant c'est une chose qui répugne à notre nature. Nous n'étions point destinés à mourir. Après un terme plus long ou plus court, nous devions être transférés en paradis. Le péché qui survint a tout gâté, et la mort en est le châtiment : « Stipendium peccali mors. » « C'est par le péché, dit saint Paul, que la mort est entrée dans ce monde et en nous tous. »
Le péché, la mort. Le péché révolte contre Dieu, désordre de la nature, ruine du plan divin et des célestes harmonies; la mort déchirement de notre être, douleurs, agonies, fermentation, putréfaction de la matière, abandon,
isolement, terreurs de l'âme en face du jugement.
Quand il s'agit de Jésus-Christ la mort paraît encore plus que pour nous cruelle. Il n'avait jamais péché; intimement, perpétuellement uni à la divinité, objet des complaisances du Père céleste, la vie semblait devoir être pour lui un bien inamissible ; la mort, châtiment du crime, n'avait rien à faire avec lui. Il ne l'acceptait qu'en expiation de nos fautes.
Ah ! je comprends qu'à la vue sinistre de la mort Xotre-Seigneur ait senti le frisson pénétrer tout son être.
Dans cet état de désolation, il éprouva le besoin de chercher du réconfort auprès de ses amis; il se traîna péniblement jusqu'à l'entrée du jardin. Mais, hélas ! une déception l'attendait. Ses chers disciples, infidèles à sa recommandation, dormaient. Oh ! vanité des amitiés humaines ! Jadis, quand ces mêmes apôtres, sur le Thabor, contemplaient la gloire du Messie, ils ne songeaient point à dormir. « On est bien ici », disait saint Pierre. Quand, en Galilée, lieutenants révérés du prophète, ils dispensaient aux foules ses bienfaits et y goûtaient leur part d'hommages, ils ne songeaient point à dormir. Mais voici venue pour Jésus l'heure de l'abandon, ses disciples dorment, en attendant de faire pire.
Et Jésus revint le cœur serré s'agenouiller à l'entrée de la grotte. Sa pensée alors s'arrêta sur le peu d'utilité qu'aurait son sacrifice. Mourir
pour sauver les hommes, passe; n'était-il pas venu pour cela ? Mais mourir sans que les hommes profitent de son supplice, serait-ce possible, faudrait-il s'y résigner ?
Et, devant les yeux du Sauveur, parurent soudain des tourbillons d'âmes tombant en enfer, drues comme en automne les feuilles jaunies des forêts emportées par le vent glacé. Elles venaient de tous côtés ces âmes, des basfonds du paganisme, de l'hérésie, du schisme, de l'Eglise même, et, qui sait ? peut-être de parmi nous. Et, du sein de cette immense multitude dont les imprécations montaient jusqu'à lui, aucun soupir ne sortait, aucun cri de repentir, aucune prière.
Alors une terrible tentation vint au Fils de l'homme. Pourquoi tant de souffrances inutiles, pourquoi une mort sans objet? L'angoisse qui le saisit fut telle qu'une sueur de sang le couvrit, pénétra ses vêtements et coula jusqu'à terre. Par trois fois il perdit courage. « Mon Père, s'écriait-il, éloignez de moi ce calice ! » Il fallut qu'un ange descendît du ciel pour le consoler.
Mais si la tentation éprouve le Juste, elle ne parvient point à le vaincre. Bientôt la volonté rédemptrice recouvra son énergie : « Mon Père, que votre volonté soit faite et non la mienne ! » dit Jésus. Et, se levant, d'un geste il chassa les obsessions qui devaient l'assiéger de nouveau sur la croix, puis il marcha résolument au de-
vant de la tourbe immonde que le traître Judas
guidait.
L'offrande était désormais terminée.
Et nous, que ferons-nous ? Nous nous offrirons comme notre divin modèle; nous prendrons la résolution de mourir au péché.
Mais sachons bien qu'il ne s'agit point ici de vaines protestations: ce sont des actes qu'il faut. Dieu qui sonde les reins et les cœurs saura bien ce que valent nos paroles.
Oui, Seigneur, au commencement de cette messe, je vous fais mon offrande.
Distrait par les affaires, je passe mes jours dans de futiles occupations, sans m'apercevoir que ma vie s'écoule et que l'heure approche où j'aurai à rendre compte de mon administration. Je vous promets de ne me coucher jamais sans penser à la mort et à mes fins dernières.
Indulgent à l'excès pour mon corps, je cède à la mollesse et à l'attrait du bien-être. Aussi l'aiguillon de la chair me tourmente-t-il, les obsessions sensuelles me poursuivent-elles, au point de m'enlever la paix du cœur et de faire de ma vie un perpétuel tourment. Je vous promets d'être plus vigilant, de prier davantage, de fixer mon imagination par le travail, de dompter mon corps par la mortification.
L'amour du bien-être provoque en moi des goûts de vie large et facile peu convenables à mon état et peu faits pour me rappeler mes fins dernières. Je vous promets de mener désormais
MANIÈRE D'ENTENDRE Là MESSE 145
une existence vraiment chrétienne, de me priver de mes aises, de me détacher de la terre, en un mot de vous suivre pas à pas, pour le plus grand bien de mon âme et l'édification de mes frères.
Orgueilleux sous d'humbles dehors, fier de mes talents et de mes prétendues vertus, je dédaigne le prochain comme le Pharisien de l'Evangile. Je vous promets d'être humble en me comparant à vous, d'être obéissant en vous voyant derrière le supérieur qui me commande.
Ce n'est pas que je me fasse d'illusions. Je sais que ce que je viens de promettre est difficile, que j'y manquerai maintes fois, que je regretterai les oignons d'Egypte, que je dirai : « Seigneur, si c'est possible, éloignez de moi -ce calice ! » Mais alors, Seigneur, j'ai confiance que vous m'enverrez, malgré mon indignité, votre Ange qui me consolera, qui me donnera la force de vider le calice jusqu'au fond et d'accomplir votre volonté.
Tels sont les sentiments dont l'Offertoire doit nous trouver pénétrés, afin que, suivant le Sauveur dans la voie du Calvaire, nous puissions dire avec saint Thomas : « Allons, et mourons avec lui. »