II. — L'Élévation. L'Immolation
Et maintenant, nous allons contempler le plus émouvant et le plus auguste des spectacles. Nous serons dans la compagnie des Anges que le prêtre dans sa préface a convoqués.
Jésus-Christ, nouvel Isaac, monte sur la montagne de l'holocauste. Les rues étroites de Jérusalem sont encombrées par la foule des curieux, des amis et des ennemis; mais les amis tremblants se taisent, tandis que les ennemis exultent.
A la tête du cortège marche le centurion romain entouré de soldats; derrière eux se traînent pesamment les deux larrons, puis le Sauveur, portant leurs croix, enfin, d'autres soldats ferment le cortège, écartant le peuple qui les suit. Jésus-Christ n'a plus le manteau rouge, mais son front garde toujours la couronne d'épines, et à son cou pend l'inscription composée par Pilate.
Les Juifs crachent sur lui quand il passe, et de la multitude monte au ciel, sous l'ardent soleil du midi, un bruit confus d'anathèmes.
Epuisé sous tant de maux, Jésus succombe et, par trois fois, heurte du front les durs pavés. Simon de Gyrène le soulage alors du poids de la Croix. Marie, sa mère, le cœur brisé, auguste et désolée, le rencontre sur son chemin. L'héroïque Véronique essuie sa face, et les filles de Jérusalem pleurent en le voyant passer.
Enfin les murs de la sainte cité sont franchis, la montée du Calvaire est terminée.
Les soldats brutaux arrachent la robe sans couture qui s'était collée aux plaies de Jésus, et la populace ignoble rit de sa nudité, jusqu'à ce que le sang vermeil le recouvre encore une fois de sa pourpre.
Il se couche sur l'arbre de la croix. Il tend sesmains et ses pieds que les bourreaux percent d'énormes clous. Puis le gibet, rapproché du trou, creusé dans le roc, se dresse lentement, jusqu'à ce que, tout à coup, il enfonce avec un bruit sourd et se fixe debout. 0 arbre de mort, ô fruit de vie !
Cependant les Juifs triomphants insultent une dernière fois leur ennemi vaincu. « Si tu est le fils de Dieu, descends de la croix et nous croirons en toi. Il veut sauver les autres et il n'est pas capable de se sauver lui-même ! » A ces outrages Jésus répond par des bienfaits : « Mon Père ! pardonnez-leur. Ils ne savent pas ce qu'ils font. » Puis les angoisses de l'agonie recommencent. Le Sauveur des hommes prouve jusqu'au bout qu'il est homme, homme des douleurs, homme méprisé et connaissant l'infirmité. Son corps se tord, la soif le dévore, sa langue se dessèche. La nuit se fait autour de lui, nuit affreuse, sans rayons pour le corps et pour l'âme. Il ouvre les yeux et ne voit que ténèbres, il prête l'oreille et n'entend que blasphèmes, il appelle son Père : « Mon Père, mon Père, m'avez-vous abandonné ! » et le Père céleste reste caché.
C'en est fait, Jésus expire. Soleil voile-toi, Anges couvrez-vous de vos ailes; Jésus est mort.
Oui, Jésus est mort; mais le monde est sauvé.
Et maintenant, chrétiens, regardez devant vous sur l'autel, prêtez l'oreille. L'hostie s'élève,
le prêtre dit : « Ceci est mon corps ! » La consé cration est accomplie, le miracle est opéré.
Oui, mon Dieu, moi, votre prêtre, je le pro clame en mon nom et au nom de tous ceux qu: sont ici réunis, je crois fermement à la réalite de ce sacrifice et de votre présence réelle sui cet autel. Cette hostie que j'élève au-dessus de ma tête, c'est votre corps, ce calice que je viens de montrer au peuple, c'est votre sang. Mes yeux sans doute ne vous voient pas, mais me foi supplée au défaut de mes sens, et sous ces figures je reconnais mon Sauveur, mort jadis pour moi au Calvaire.
Mais nous ne nous contenterons pas de croire, nous coopérerons. Nous nous approcherons du groupe des saints personnages qui se tiennent maintenant au pied de la croix, et nous entrerons dans leurs sentiments.
Avec la Madeleine nous pleurerons nos péchés, disant : « Ayez pitié de nous, Seigneur, dans votre grande miséricorde; car je reconnais mon iniquité et le souvenir de mes fautes me poursuit partout. C'est à cause de mes péchés que vous fûtes brisé; voire châtiment est le prix de notre paix; vos meurtrissures nous ont guéris. »
Avec saint Jean nous nous tiendrons près de votre tendre Mère, et nous essayerons de la consoler un peu par notre amour filial, puisque, enfin, malgré notre indignité, vous avez voulu nous proclamer vos frères, vos successeurs, vos héritiers.
Enfin, avec Marie nous nous unirons à vousmême aussi parfaitement que nous pourrons.
0 Croix de mon Sauveur que j'ai tant redoutée, je t'aime ! Je tremble en t'embrassant, mais je t'embrasse et je ne te lâcherai plus : « Christo confixus sum cruci. » Qu'on perce mes pieds et mes mains de peur que je ne m'enfuie; qu'on me couronne d'épines ! Je veux mourir pour m'unir à mon Maître; je veux être enseveli dans le même sépulcre que mon Sauveur, afin de participer à sa résurrection et de commencer une vie nouvelle digne de lui.
Comme ils sont misérables les hommes qui ne vivent que pour la terre ! Us mangent, ils boivent, se marient, travaillent, pleurent, et s'imaginent que c'est là vivre. Et ils oublient que le Maître de la vie s'est immolé pour leur donner la vraie vie, à laquelle ils ne pensent point. Et, cependant, les jours de l'éternité s'approchent avec leur aléa redoutable.
La mort de Jésus a clos l'ère antique. Le voile du temple fendu, la robe du grand-prêtre déchirée ont notifié au monde l'expiration de l'ancienne Loi. La loi d'amour lui succède.