I. — Naissance et premières manifestations
de la Charité
dans l'âme de Marie
Vous le savez, dès le premier instant de notre existence nous sommes tous « enfants de colère », séparés de Dieu et plongés dans le mal. Notre conception n'est, en vérité, qu'une mort spirituelle, et l'Esprit-Saint, source éternelle de la Charité, se détourne de nous avec une horreur malheureusement trop fondée.
L'eau du saint Baptême ne tarde pas, heureusement, à rétablir en nous la rectitude primitive en y jetant le germe surnaturel de la charité. Dès lors, et quoique encore incapables de faire un acte humain, nous sommes agréés par Dieu en qualité d'enfants, et nous avons la charité en habitude, sinon en acte. L'Esprit-Saint supplée à notre impuissance; il aime Dieu en nous parfaitement.
Ce n'est point de cette façon que les choses se passèrent à l'égard de la Vierge prédestinée. Personne n'ignore, parmi les catholiques, qu'à l'instant même de la Conception de Marie, l'Esprit de Dieu s'approcha d'elle, la couvrit de son ombre, et repoussa bien loin le flot impur du péché qui menaçait de la souiller. Il prit aussitôt possession de son âme et l'unit à Dieu étroitement. Dès lors, aussi, le Père céleste lui prodigua ses caresses et prononça les tendres paroles qui devaient retentir plus tard aux rives du Jourdain : « Voici ma Fille bien-aimée en qui j'ai mis mes complaisances. » Puis, il déversa dans le cœur de la Vierge immaculée les trésors de charité dont son divin cœur débordait.
C'est de ce premier contact de l'Esprit de Dieu avec l'âme très sainte de Marie que naquit en elle le germe surnaturel de la charité qui devait prendre dans la suite de si merveilleux développements. La Vierge, d'ailleurs, ne tarda point •à répondre aux avances amoureuses du Père céleste. La première pensée de Dieu pour elle avait été une pensée de bienveillante tendresse; sa première pensée, à elle, fut pour son Dieu; les premières palpitations de son cœur furent des actes de reconnaissance et d'amour.
Par un prodige admirable, elle put exprimer, dans une extase, l'amour immense dont elle venait de recevoir la plénitude. Je n'essayerai point, car c'est impossible, de vous donner une idée de ce premier acte personnel d'amour, et
de la merveilleuse affluence de grâces et de mérites que cet acte attira dans l'âme de Marie; mais nous ne saurions nous étonner qu'après cela et pour toute sa vie, la Vierge soit demeurée le miroir sans tache des vertus, « spéculum justitiae. »
Toutes les vertus surnaturelles s'alimentent à la source de la Charité; toutes découlent de ce germe divin : « In caritate radicuntur »; toutes en sont la manifestation, plus ou moins directe, mais toujours légitime et réelle.
C'est donc avec raison que nous chercherons, dans l'amour de Marie pour son Dieu, la source de sa pureté virginale.
Comment, en effet, Marie, qui avait reçu en partage la plénitude de la charité, aurait-elle pu garder, pour elle ou pour des créatures, une partie quelconque de son cœur ? Dieu seul avait droit exclusif à sa tendresse. « Mon Bien-aimé est à moi, et je suis à Lui », s'écriait-elle, avec l'épouse du Cantique.
Aussi, admirez le trouble qui s'empare d'elle lorsque l'Ange vient lui révéler la divine Maternité : « Comment, s'écrie-t-elle, cela se peut-iî faire ? Je ne connais point d'homme. »
Déjà, depuis longtemps, elle avait donné son cœur à Dieu, totalement, sans en rien retenir; et cet amour exclusif, inconnu jusqu'alors, lui avait fait inaugurer, la première parmi les créatures humaines, un état de vie nouveau, digne des Anges, l'état de virginité.
Or, cette virginité corporelle, vouée à l'aube
de la vie, n'était que le reflet extérieur de la virginité de son âme, c'est-à-dire de la perfection de son amour.
Dès l'âge de trois ans, en effet, si nous en croyons la tradition, elle vint mettre sa chasteté sous la protection céleste, à l'ombre des portiques du temple de Jérusalem, où elle reçut les leçons d'une femme vénérable, la prophétesse Anne.
Plus tard, le miracle et le mystère de la maternité divine donneront à sa virginité une solennelle confirmation, si bien que, désormais et dans la suite des siècles futurs, le nom de Vierge restera attaché à Marie comme son nom propre et son spécial titre d'honneur.
A la même source de charité où la chasteté puisa, l'humilité vint puiser à son tour.
Elevée par la pureté à la claire vision de Dieu, Marie l'aime tant qu'elle s'oublie complètement et s'absorbe en Lui. Elle n'arrive point à l'humilité par la voie commune, je veux dire par la comparaison, elle y parvient par l'abandon total. « Dilectus meus... Ego illi : Mon Bien-aimé, je suis à Lui. » Cet esclavage amoureux, cet anéantissement de soi est tout ce qu'elle désire.
L'humilité a bien des formes : Tantôt se comparer avec Dieu et se trouver petit; tantôt regarder autour de soi et constater que les autres hommes nous valent; tantôt penser à ses péchés; tantôt avoir conscience de sa valeur, mais en attribuer le mérite à Dieu, comme il convient;
toutes ces formes d'humilité sont bonnes. Mais la parfaite humilité, celle de Marie, c'est de s'oublier dans l'amour.
L'humilité plaît à Dieu. Dieu ne veut pas qu'une vile créature entreprenne de lui voler sa gloire : « Ego sum Dominus, gloriam meam alteri non debo. » Mais cette gloire dont il est jaloux, Dieu la prête volontiers à qui n'y prétend pas. Il se plaît à renverser les orgueilleux et à décorer les humbles des dépouilles des superbes : « Deposuit patentes de sede et exaltavit humiles. »
Et qu'on ne suppose point que l'humilité, en limitant nos ambitions, limite nos horizons, ou affaiblisse nos facultés. C'est tout le contraire qui arrive.
Marie, quoique humble, ou mieux, par cela même qu'elle était humble, était clairvoyante. Débarrassée des nuages qu'amassent l'orgueil et l'intérêt, elle participait, en quelque sorte, à l'impartialité divine. Elle se rendit compte parfaitement des motifs qu'avait la céleste Sagesse de fixer son choix sur elle, entre toutes les filles d'Israël, et de la constituer son auxiliaire dans l'œuvre de la rédemption des hommes. « Oui, s'écria-t-elle dans son Cantique, il est bien certain que Dieu m'a élue pour devenir la mère de son Fils. Et pourquoi m'a-t-il choisie ? A cause de mes talents ? — Non. A cause du vœu de ma virginité que je lui offris ? — Non. Pourquoi donc ? A cause de mon humilité : Respexit liumilitatem ancillse saae ». « Les dons qu'il
m'avait prodigués et que j'ai fait fructifier, je les lui ai rendus, sans en rien garder pour moi, pas même le mérite, et maintenant il me comble, il me donne sa joie, son bonheur, son Fils. »
Soyez donc heureuse, humble Marie, soyez reine en Paradis !
Mais, c'est dans ses opérations comme mère de Dieu que devait éclater surtout la charité de Marie. Ce Dieu qu'elle aimait sans partage, devenu son Fils, allait se jouer dans ses bras maternels.
Nous touchons ici au mystère. L'amour de Marie la fit vierge, la virginité l'éleva jusqu'au ciel, la vision de Dieu la rendit humble, et voici maintenant que son humilité va l'exalter et la faire proclamer bienheureuse par toutes les générations : « Ecce enim ex hoc beatam rne diccnt omnes generationes. »
Quelle gloire lui réserve donc le Seigneur ? La gloire de la maternité divine.
Dieu cherchait une mère à son fils. Une seule femme se croyait indigne d'un tel honneur : son humilité la désigna; une seule femme voulait rester vierge : sa chasteté la rendit éligible; car Dieu est jaloux et n'admet point de partage.
Mais comment s'opérera le miracle de cette naissance, comment s'obtiendra le consentement de Marie ? — Ecoutez : « Au sixième mois, l'Ange Gabriel étant entré là où était Marie, lui dit : « Je vous salue pleine de grâce, le Seigneur est avec vous, vous êtes bénie entre toutes les femmes. » Marie étant troublée à ces
paroles, L'Ange ajouta : « Ne craignez point, Marie, car vous avez trouvé grâce devant Dieu. Voici que vous concevrez dans votre sein, et vous enfanterez un fils, et vous lui donnerez le nom de Jésus. Il sera grand, on l'appellera le Fils du Très Haut, le Seigneur lui donnera le trône de David, son père, et son règne n'aura point de fin. »
« Marie dit à l'ange : « Comment cela se ferat-il, puisque je ne connais point d'homme ? » l'Ange reprit : « L'Esprit-Saint viendra sur vous et la Vertu du Très Haut vous couvrira de son ombre. C'est pourquoi le fruit saint qui naîtra de vous sera appelé Fils de Dieu. » Marie dit alors : « Voici la servante du Seigneur, qu'il me soit fait selon votre parole. » Et l'Ange la quitta. »
Neuf mois sont écoulés. Transportons-nous maintenant à Bethléem pour assister à la naissance du Sauveur.
Où est-il ce Dieu tout-puissant qui planait sur le chaos et créait l'univers ? Où est-il le Dieu des armées, Jéhovah, qui, sur le Sinaï, au milieu des éclairs, dictait sa Loi ? Ah ! ce n'est point là le Dieu que je veux vous montrer. Suivez-moi à travers le village, par cet étroit sentier, jusqu'au pied de la colline. Il fait nuit, il fait froid; arrêtez-vous devant cette étable taillée dans le roc; poussez l'huis mal clos; que voyez-vous ? Une grotte humide, des animaux, un vieillard, une femme, un enfant. Cet enfant, c'est Lui... Le reconnaissez-vous sur cette
paille? Il est faible, impuissant, délaissé... Mon Dieu ! i'avez-vous abandonné déjà ?
Oh, non il n'est pas abandonné. Près de lui, le couvrant de langes, l'abreuvant de son lait, l'échauffant sur son cœur, l'enveloppant, le pénétrant de ses regards, je vois Marie, sa mère, la mère du divin Amour.
Oh ! l'heureux Enfant d'avoir une telle mère !
Lorsque Marie reçut de l'Archange les promesses d'une divine maternité, après les premières hésitations que le souci de son honneur lui inspira, elle s'abandonna à une joie que le temps et la réflexion ne firent qu'accroître.
C'est pourquoi, dès que sa cousine Elisabeth, av rtie par miracle du mystère de sa Conception, l'eut saluée par un grand cri de respectueux amour, le torrent de reconnaissance qui remplissait son cœur déborda et se répandit dans un chant : « Mon âme glorifie le Seigneur, s'écria-t-elle, et mon esprit tressaille de joie en Dieu mon Sauveur, parce qu'il a regardé la bassesse de sa servante. Car désormais toutes les nations me proclameront bienheureuse, parce que le Seigneur a fait en moi de grandes choses. »
Lorsque, neuf mois plus tard, prosternée devant la crèche de Bethléem, elle adora Celui qui était son Dieu, en même temps que son Fils, qu'elle le prit dans ses bras et lui donna le sein, l'ivresse de son amour fut absolument inexprimable, et nous ne pourrons convenablement l'entendre qu'en paradis.