‹ La famille chrétienneChapitre 4 sur 36 · II. — L'amour familial · texte numérisé non relu

II. — L'amour familial

Qui nous décrira jamais exactement la genèse de l'amour conjugal ?

Un temps vient où le cœur d'un jeune homme, d'une jeune fille, dans leurs vingt ans, se dégoûte des jeux qui jusqu'ici le charmèrent; où l'amour des parents ne suffit plus; où l'imagination s'envole en longs rêves; où le sein palpite sans motif et les joues s'empourprent sans raison; où l'on a comme des visions de vie indépendante et de foyer personnel...

Et voici qu'un jour, ce jeune homme et cette jeune fille rencontrent sur leur chemin une inconnue, un inconnu, qui, de prime abord, les impressionnent.

Et cette impression, qui la fait naître ? Une grande beauté, un esprit brillant ? Non; car tout est vulgaire dans celui ou celle qu'on admire.

Mais dès qu'on l'aime, tout est beau. A cette idole, volontiers on consacre ses pensées, ses travaux, sa vie. Vainement les parents expérimentés, les amis désintéressés, parlant le langage de la raison, représentent les risques du mariage, les déceptions de l'amour, la gêne financière, les défauts physiques et autres, rien n'ébranle Lin cœur véritablement épris.

0 merveilleuse sagesse de la Providence qui met sur les yeux de l'homme un bandeau, et puis, le prend par la main, pour le conduire, à travers d'âpres sentiers, au but sacré qu'elle se propose : la création d'une famille !

Et c'est ainsi qu'un jour deux fiancés, le cœur nageant dans la joie, viennent s'agenouiller au pied de l'autel de Celui qui reçoit et garde les serments, •pour se promettre, l'un à l'autre, amour, fidélité, soutien, dans la bonne et la mauvaise fortune, pour le temps et pour l'éternité.

Et le prêtre qui les bénit au nom de son Maître, en les voyant si heureux, écarte les sombres présages qui l'assaillent, et leur souhaite paternellement que leur bonheur n'ait point de fin.

C'est que, en effet, ce bonheur, d'ordinaire, ne dure guère plus que la longueur d'un mois lunaire, si nous en croyons les vieux proverbes et la sagesse des nations.

Bientôt l'illusion se dissipe, les yeux se dessillent et les époux se font enfin connaître dans leur véritable individualité.

Malheur à ceux dont l'amour ne fut qu'une passion charnelle, non ennoblie par le sentiment surnaturel du devoir ! Le lien du mariage devient promptement une lourde chaîne qu'on porte mal, qu'on est tenté de briser.

C'est alors que la Providence intervient de nouveau, doucement mais fortement, pour sauvegarder l'efficacité de ses augustes desseins.

A la chaîne, tendue jusqu'à se rompre, elle adjoint un anneau prestigieux qui lui apporte une force indestructible; à l'amour conjugal refroidi, elle ajoute un nouvel amour qui ne se refroidira jamais : la tendresse paternelle.

Lorsque, pour la première fois, dans les bras

du jeune père on apporte son fils, un double sentiment naît en lui, l'orgueil et la pitié.

Son orgueil est légitime. Il sent qu'il a reconquis l'immortalité perdue. De même que le vieux chêne séculaire se survit dans ses rejetons, ainsi la malédiction primitive pèse moins sur le cœur de l'homme devenu père. Cet enfant qui vient de lui, qui lui ressemble, qui l'aimera, qui portera son nom, il en fait l'héritier de ses biens, de son esprit, de sa gloire, il se sent survivre en lui. « Non ornais moriar », peut-il s'écrier avec le poète.

Puis, à ce premier sentiment succède un autre d'infinie pitié.

Car ce petit enfant, plus faible que tous les animaux, lesquels au bout de quelques jours, de quelques années, suffisent à leurs besoins, ce petit enfant va mourir si son père l'abandonne. Il lui faudra vingt années pour entreprendre, avec espoir de succès, la lutte pour la vie.

Dès lors, le père s'oublie pour ne plus penser qu'à son enfant. Adieu ! distractions, plaisirs égoïstes. Il semble que la providence s'incarne en lui. L'hiver, il n'est point de frimas capables de glacer son cœur; l'été, le soleil est moins ardent que lui. Lorsque, le soir, il rentre au foyer, portant dans ses mains vénérables l'argent qu'il a gagné, ses enfants courent à sa rencontre. C'est ainsi qu'au bord du nid les oisillons affamés appellent à grands cris 1a becquée.

Quand, pour la première fois, la jeune femme

entend les vagissements de son nouveau-né, quelque chose de mystérieux s'accomplit dans son âme.

Hier encore, elle n'était qu'une jeune fille insouciante et frivole; aujourd'hui, un sentiment nouveau l'absorbe et lui fait oublier le passé. Elle est mère !

Désormais plus de fêtes pour elle, plus de plaisirs, plus de repos. Elle n'y pense même pas. La nuit, elle ne dort plus. Au moindre bruit, penchée sur le cher berceau, elle cherche à pénétrer le sens d'un soupir, d'un cri; les yeux plongés dans les yeux bleus de son fils, elle cherche à deviner ses besoins. Il se crée entre l'enfant et la mère une langue instinctive que chacun devine. Bientôt l'enfant n'est en paix que sur le sein maternel.

Cependant, le temps s'écoule. Avec les années, la famille grandit: mais avec le nombre des enfants grandit l'amour de la mère.

Toujours attentive, toujours calme, toujours tendre et souriante, même parmi les larmes, la mère n'est-elle pas la Providence terrestre?

Que dirai-je de l'enfant?

Son amour est fait de simplicité et de confiance absolue. L'enfant, dans les bras maternels, ne craint point une armée rangée en bataille. De même que les poussins, à l'apparition de Fépervier, s'enfuient épouvantés sous les ailes de leur mère, ainsi l'enfant, dans ses frayeurs, court cacher son visage sur les genoux de la sienne. Aimable candeur qui ravit le cœur

du Père céleste, foi parfaite que Jésus-Christ nous a si souvent prêchée !

Mais, dira-t-on, un tel amour est instinctif et sans mérite ? — Assurément, mes frères, mais patience ! Un jour viendra où, la mémoire aidant la réflexion , l'amour instinctif de l'enfant se transformera en reconnaissance filiale de l'homme mûr; un jour viendra, où la semence jetée dans un cœur, au matin de la vie, produira ses fruits.

On dit que le cerf aux abois revient mourir à son gîte. Ainsi de l'homme qui eut le bonheur d'être élevé par des parents chrétiens. Les prodigues, hélas ! furent toujours nombreux; ils le sont de nos jours plus que jamais. Combien de nos jeunes Canadiens aventureux, perdus dans cette mer immense des Etats, oublient, au milieu des multitudes protestantes, la langue et la foi de leurs pères !

Et voilà que, un jour, dans la lointaine Californie, couchés sur un lit d'hôpital, ils sentent venir la mort. Alors, dans leur abandon, leur cœur revient naturellement au foyer; devant leurs yeux se déroulent les spectacles familiers à leur enfance, les jeux fraternels, le père qui les nourrit, la mère qui les berça. La source des larmes, longtemps tarie, s'humecte et déborde; les prières oubliées, remontent du cœur aux lèvres; la foi se réveille et avec elle le repentir; ils demandent un prêtre, ils confessent leurs péchés; et, munis du divin viatique, ils entrent paisiblement dans leur dernier voyage.

Il) LA FAMILLE CHRÉTIENNE

Page 1