II. — Influence de la femme
La portée de l'influence féminine dans la société est incalculable. Pour s'en faire quelque idée, il importe, tout d'abord, d'avoir sur les mots influence, force, puissance, des notions adéquates. Nous définirons donc la force ou l'influence : une certaine action exercée par les personnes ou par les choses sur d'autres personnes ou d'autres choses.
On voit combien est vague le sens de ces mots et en quelles acceptions diverses on peut les prendre.
Quelques comparaisons rendront la chose plus sensible.
Prenons, par exemple, un ouragan, une terrible inondation qui couvre de ruines tout un pays; voilà bien des forces. On leur donne le nom de forces naturelles, forces de la nature physique.
Considérons maintenant la vapeur, l'électricité, employées à tant d'usages. Ici, les forces aveugles de la nature, utilisées et disciplinées par l'homme deviennent des forces industrielles.
Que dirons-nous du pouvoir d'une armée conquérante? Cette force est complexe, car la puissance physique des soldats reçoit du cerveau du général son maximum d'efficacité.
Et l'influence d'un orateur, d'un écrivain, par quel terme le caractériserons-nous? Nous lui donnerons le nom de force intellectuelle.
Cette influence peut, en certains cas, devenir prodigieuse, car elle n'est limitée ni par l'espace ni par le temps :
Trois mille ans ont passé sur la tombe d'Homère. Et, depuis trois mille ans. Homère respecté, Est jeune encor de gloire et d'immortalité.
Mais il est d'autres forces que celles-là, si Ton peut donner un tel nom à des influences d'un ordre particulier, les forces de la raison, de la persuasion, de l'amour, de la prière. Et cette dernière force est même toute-puissante. On l'appelle « omhipotentia supplex. » Elle fléchit la justice céleste. La Vierge Marie désarme le courroux de Dieu, le petit enfant courbe sous le joug de ses deux bras le cou du guerrier sau-
vage, l'épouse entraîne irrésistiblement au bien ou au mal son mari.
Que l'influence de la femme pour le bien ou pour le mal soit souveraine, l'histoire le prouve assez. Je vais vous en donner quelques exemples.
L'on raconte, — ceci n'est qu'une théorie, qu'une interprétation, mais combien vraisemblable ! — on raconte qu'Adam, lorsqu'il vit venir à lui Eve portant dans sa main le fruit défendu, comprit à l'instant la portée du crime qu'elle venait de commettre. Il eût dû lui faire de sanglants reproches et la chasser, mais l'amour qu'il avait pour sa compagne fut plus fort que sa vertu; il préféra périr avec elle que de se sauver seul; il prit le fruit et le mangea. On sait le reste, et comment nous sommes devenus les tristes victimes de la chute originelle.
L'aventure d'Hérode Antipas nous fait voir l'influence fatale d'un amour désordonné.
Cet homme avait bien des défauts qui le rendirent, à juste titre, méprisable., mais il n'était point foncièrement méchant. Séduit par l'éclatante beauté de sa belle-sœur, il fit la guerre à son frère Philippe, le vainquit, et lui ravit sa femme qu'il installa à titre de reine dans son palais.
Ce crime causa un affreux scandale parmi les Juifs, lesquels, malgré leur décadence, étaient encore mal habitués aux mœurs des Grecs et des Romains.
Le tétrarque de Galilée et sa concubine devin-
rent, dès lors, un objet d'horreur pour tout Israël.
Mais on craignait le tyran et surtout sa sanguinaire compagne dont l'influence néfaste commençait à se faire sentir.
Un homme se présenta, Jean-Baptiste, pour dire publiquement ce que tout le monde pensait. L'intrépide prophète reprocha au roi sa conduite. « Il ne t'est pas permis de garder la femme de ton frère. C'est un adultère, la loi le défend. »
Furieux, le tyran fit jeter Jean-Baptiste en prison. Toutefois, moitié par crainte de soulever le peuple, moitié par remords et par respect pour le Précurseur, Hérode traita humainement son prisonnier. Il descendait même fréquemment dans son cachot et lui demandait des conseils dont il admirait la sagesse et qu'il suivait en beaucoup de choses.
Mais la haine d'Hérodiade contre celui qui l'avait outragée ne désarmait point. Elle avait juré sa mort et attendait l'heure. Enfin, l'occasion favorable se présenta : « Un jour, dit l'Evangile, Hérode, pour l'anniversaire de sa naissance, donna un festin aux grands de sa cour, à ses officiers et aux principaux de la Galilée. La fille d'Hérodiade étant entrée dans la salle, dansa et plut tellement à Hérode et à ceux qui étaient à table avec lui que le roi lui dit : « Demande-moi ce que tu voudras et je te le donnerai, fût-ce la moitié de mon royaume. » Elle sortit et dit à sa mère : « Que demanderai-
je ? » La mère lui répondit : « La tête de Jean- Baptiste. » Revenant aussitôt près du roi,, la jeune fille lui fit cette demande : « Je veux que tu me donnes, à l'instant, sur un plat, la tête de Jean-Baptiste. » Le roi fut eontristé; néanmoins, à cause de son serment et de ses convives, il ne voulut point l'affliger d'un refus. Il envoya sur le champ un de ses garde? avec Tordre d'apporter la tête de Jean sur un plat. Le garde alla décapiter Jean dans la prison, et apporta sa tête sur un plat; il la donna à la jeune fille, et la jeune fille la donna à sa mère. ».
Voilà comment une femme adultère poussa au crime un homme faible-
Cherchons maintenant, dans l'histoire d'une femme chrétienne, le secret d'une salutaire influence.
Vers le milieu du quatrième siècle vivait, dans la province romaine d'Afrique, une famille chrétienne de moyenne bourgeoisie. Les parents commirent la faute grave de marier leur fille à un païen nommé Patrice. Il était plus riche qu'eux, et l'on pensait alors, que l'argent fait le bonheur; grave erreur dans laquelle, sans doute, on ne tomberait plus aujourd'hui. Qu'en pensez-vous, mes Frères?
Quoi qu'il en soit, la jeune épouse ne fut point heureuse. Son mari était ivrogne et païen; c'est tout dire. Mais elle était chrétienne; elle sut porter vaillamment sa croix. Toujours bonne, toujours souriante à son indigne époux, elle gardait ses chagrins dans son cœur. Lorsque le
poids était trop lourd, lorsque l'amertume dont son âme était pleine débordait, elle courait à L'église et pleurait à son aise aux pieds du Seigneur Jésus. Puis, réconfortée par le pain eucharistique, elle rentrait dans son logis. Son mari l'admirait en secret et ne la battit jamais, chose merveilleuse pour un païen.
Cette femme eut un fils qui eût dû lui causer de grandes joies, car Dieu l'avait comblé des dons les plus précieux. Malheureusement, comme les mauvais exemples ont plus de séduction que les bons, le jeune homme, tout en aimant tendrement sa sainte mère, marcha sur les traces de son père.
Or. vint un jour que Patrice, usé de débauches avant l'âge, sentit la mort venir. Il fit appeler sa femme et lui tint ce langage : « Monique», car tel était son nom, «Monique, je vais mourir, et, ce qui me désespère, c'est d'être séparé de toi. 0 Monique, ne pourrais-tu pas dire à ton Dieu d'avoir pitié de moi; ne pourraistu pas dire à tes prêtres de verser sur ma tête l'eau qui pardonne les péchés et qui fait les chrétiens, afin que je puisse te retrouver dans l'autre vie ? »
En entendant ce langage, Monique oublia toutes ses peines et versa de douces larmes. Elle courut chercher le prêtre, et bientôt le païen Patrice baptisé, lavé, sanctifié, s'endormit doucement dans le Seigneur.
Restait le fils qui poursuivait le cours de ses déportements. Devenu professeur célèbre, à
Carihage, l'Afrique bientôt ne suffit plus à son ambition. Il partit pour Rome. Finalement, il s'établit à Milan. Mais le souvenir de sa mère le poursuivait partout; le remords l'empêchait d'être heureux dans le vice. L'esprit de Dieu fit tomber sous sa main des bons livres; il pleurait, il cherchait à se relever, il retombait. Enfin il vint se jeter aux pieds de l'illustre évêque de Milan, saint Ambroise, et reçut de ses mains le baptême. C'est alors, selon une tradition, que, dans leur joie, le vieux docteur et son jeune disciple composèrent l'hymne sublime de la victoire qu'on appelle le Te Deum.
Quelques années plus tard, au port d'Ostie, une femme mourait, c'était Monique. Agenouillé près d'elle un jeune homme pressait ses lèvres sur sa main qui se glaçait. Et la mère, tournant sur son Augustin des regards chargés de tendresse, s'écriait : « Ah ! je savais bien que le fils de tant de larmes ne pouvait périr. »
Femmes qui m'entendez, soyez toutes des saintes Moniques, et vos fils deviendront des Augustins.
Contons, maintenant, une dernière histoire à l'intention des jeunes filles qui m'écoutent. Je l'ai lue quelque part, mais je n'en puis garantir absolument tous les détails.
Vous avez ouï parler des affreux massacres de septembre 1792, à Paris, lorsque tant d'innocentes victimes périrent, dans les prisons, sous les coups d'assassins qui prétendaient par là sauver la république.
A la porte de la prison de l'Abbaye, les révolutionnaires avaient établi un tribunal sommaire. L'appareil était simple autant quesinistre. Une table grossière couverte de verres et de flacons d'alcool, quelques chaises de paille sur lesquelles des juges improvisés étaient assis, des gardes nationaux moitié ivres, le sabre au poing, des cadavres épars sur le soL le sang coulant dans le ruisseau.
Les juges étaient pressés et les bourreaux aussi. Aller chercher un prisonnier dans son cachot, lui demander son nom, et lui trancher la tête, tout cela ne prenait que quelques instants.
Or, parmi les détenus se trouvait le marquis de Sombreuil qui mourut gouverneur de l'hôtel des Invalides. Sa fille avait obtenu à force de supplications, de lui tenir compagnie dans son cachot.
Lorsque le noble vieillard fut amené devant ses juges et que son nom fut connu, sa sentence ne se fit point attendre, elle fut incontinent prononcée. Déjà le sabre était levé sur sa tête. Saudain sa fille s'ouvre un passage au milieu des gardes et, s'agenouillant dans le sang, elle implore la grâce du condamné. Vains efforts ! Autant vaudrait tenter d'émouvoir des tigres. Tout à coup, l'un des juges, plus cruel que les autres, eut une inspiration : « Citoyenne, s'écriat-il, si tu veux sauver ton père, bois ! « Et, plongeant son verre dans, le ruisseau, il le lui offrit plein de sang.
La jeune fille frémit et chancelle. Puis, se. raidissant, elle prend le verre dans ses mains et le vide d'un trait.
Les bourreaux saisis d'horreur et d'admiration, laissèrent partir Mademoiselle de Sombreuil avec son père.
III, — L'amour chrétien
Rien n'est plus beau, plus sacré que l'amour, quand on entend ce mot dans son sens véritable; mais aucun mot, hélas ! n'est plus fréquemment profané. On l'emploie, en effet, couramment, dans des sens bien contraires : tantôt pour exprimer des ardeurs charnelles et des passions coupables, tantôt pour désigner les plus nobles et les plus légitimes affections familiales.
L'amour déréglé est la cause de la plupart des désordres dont souffre notre malheureuse société, et des crimes passionnels dont chaque jour nous entretiennent les journaux, au détriment de la morale. C'est pourquoi l'Eglise, qui a peur de l'équivoque, s'efforce de substituer, chaque fois qu'elle le peut, au mot d'amour celui plus surnaturel de charité.
Il est pourtant un moyen simple de faire le départ entre l'amour pur et le coupable, c'est d'envisager le mobile de l'un et de l'autre.
Chaque fois que l'amour est égoïste, c'est-àdire qu'il a pour objet notre satisfaction personnelle, soyez assuré qu'il est coupable.
C'est ainsi qu'une fille coquette qui s'efforce, par sa toilette ou autrement, d'attirer sur elle
l'attention des jeunes gens et de gagner leur amour, n'agit que sous l'impulsion de la vanité et ne peut moins qu'être blâmable. Elle ne tarde point a expier sa faute. Dieu l'abandonne, et, bientôt, elle tombe en proie aux séducteurs qu'elle-même a provoqués.
C'est ainsi qu'une femme, oublieuse de ses devoirs au point de chercher à plaire à d'autres hommes qu'à son mari, est l'esclave de l'orgueil ou de l'impureté. Elle se déshonore et se damne infailliblement, à m «une prompte péni-
tence ne l'arrête sur la pente de l'abîme.
Mais peut-on donner vraiment à ces honteuses faiblesses le nom d'amour? Non. L'amour est saint de sa nature, et essentiellement généreux: il ne se nourrit que de sacrifices, il ne pense qu'au bonheur d'autrui. Son type achevé c'est Dieu-mêrne. Dieu a l'image duquel nous sommes faits, et dont les œuvres extérieures sont des monuments d'amour.
Pourquoi, en effet, Dieu nous a-t-il créés, sinon par une expression de sa bonté, laquelle, au témoignage de saint Thomas, est expansive de sa nature, et parce qu'il voulait nous rendre heureux ?
Après notre chute, pourquoi nous a-t-il rachetés? Il n'avait nul besoin de nous, il pouvait bien nous abandonner.
Pourquoi, même en décidant de nous sauver,
:-il fait homme ? Saint Augustin nous assure
qu'un signe du bout de son doigt suffisait à
notre rachat. Pourquoi, donc, voulut-il, selon
l'expression de saint Paul, répondre à l'abondance du crime par la surabondance de la grâce ?
Pourquoi aux suprêmes injures de ses ennemis victorieux répondit-il par une suprême intercession : « Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent pas ce qu'ils font ? «
Pourquoi, enfin, nous légua-t-il sa propre mère ? « Homme, voilà votre mère; femme, voilà votre fils. »
A ces diverses questions une seule réponse suffit : l'amour !
Oui, l'amour. « Dieu a aimé le monde au point de lui sacrifier son Fils unique. » « Et il ne pouvait faire davantage»; c'est lui-même qui l'assure.
L'amour, voilà donc le dernier terme des relations de Dieu avec nous, la perfection devant laquelle toutes les autres perfections pâlissent. « Confitemini Domino quoniam bonus, quoniam in sœculum misericordia ejus : Louons Dieu parce qu'il est bon, parce que sa miséricorde est éternelle. »
Aimez donc de tout votre cœur, femmes chrétiennes; suivez l'exemplaire divin. C'est l'unique moyen de vous tenir attachées à Lui. Saint Paul l'a dit : « Dieu est amour; et celui qui demeure dans l'amour demeure en Dieu et Dieu reste en lui. »
Vous le voyez, il ne faut pas vous contenter de l'amour naturel. Cet amour égoïste ne saurait
suffire à des chrétiennes, à des épouses, à des mères, à des filles selon le cœur de Dieu. Votre amour doit se surnaturaliser pour devenir véritablement méritoire et efficace. J'en parlerai longuement dans la suite de ces instructions.
N'oubliez donc pas, et c'est par là que je termine, que la femme ne trouvera la plénitude de sa grâce et de sa force pour le bien, dans la carrière si noble, si difficile, si chargée de responsabilités où Dieu la convie d'entrer, qu'à la source du pur amour.
L'Épouse
Mes Sœurs,
Lorsque l'on compare la souplesse des relations de la jeune fille avec son cavalier à la raideur de l'épouse à l'égard de son mari, on ne peut s'empêcher d'admirer avec quelle rapidité le miel s'aigrit, et l'on est tenté de s'écrier avec le poëte :
Comment en un plomb vil l'or pur s'est-il changé ?
C'est que, pour opérer des conquêtes, les femmes se mettent dans des frais qu'elles ne peuvent longtemps soutenir.
Je me rappelle qu'étant écolier, je tendais avec mes camarades, des rets aux gués des ruisseaux; et les oiseaux imprudents qui venaient boire, trompés par les jonchées d'herbes fleuries, s'y faisaient prendre. Ils criaient alors à plein gosier, éperdument; mais trop tard, hélas ! car pour les faire taire nous avions la ressource, extrême mais efficace, de leur tordre le cou.
Nous étions des enfants bien méchants, je l'avoue aujourd'hui. Mais enfin, si l'on veut empêcher quelqu'un qu'on a trompé de crier, aucun moyen ne vaut celui-là.
Les femmes, pourtant si fertiles en expédients, n'auront pas, j'espère, recours à cet argument désespéré; et je crois bien, après mûre réflexion, qu'elles ont tort de vouloir prendre les hommes sous de fausses couleurs.
Ce qui trompe une foule de jeunes filles, c'est la pensée que, chez nous catholiques, le divorce n'est pas permis. Assurément le mariage chrétien, est indissoluble; mais qu'est-ce à dire? Ignore-t-on qu'un homme, lorsqu'il s'aperçoit qu'il a été victime d'habiles manœuvres, que le caractère de sa femme, si charmant naguère, se montre maintenant sous son vrai jour, lequel est plutôt fâcheux, ignore-t-on, dis-je, que cet homme peut se venger et faire regretter amèrement son succès à celle qui s'était crue si rusée ?
L'amour est un sentiment éphémère; la constatation d'une fraude le tue infailliblement et irrémédiablement. Or, je vous le demande, femmes qui m'écoutez, qu'est-ce qu'un foyer sans amour?
Mais n'insistons pas aujourd'hui sur l'ouverture de cœur qui doit présider aux fréquentations; nous en parlerons plus à propos dans nos instructions aux jeunes filles.