CHARLES-MICHEL D'I. DE SALABERRY
Né à Beauport le 19 novembre 1778.
A quatorze ans, il s'enrôlait comme volontaire dans le 44ème Régiment de Sa Majesté dans lequel il servit deux ans.
En 1794, par l'influence du duc de Kent", il obtint une commission d'enseigne dans le 6oème Régiment, (i) Il s'embarqua immédiatement pour aller rejoindre son régiment dans les Indes Occidentales.
Sir Charles Gray le nomma lieutenant le 23 août 1794. " Beaucoup de promotion, écrit-il, parce que les ofi&ciers périssent par la débauche."
Envoyé à la Guadeloupe, oii commandait le gé' néral Prescott, il se trouva, le 6 décembre 1794, sur les remparts au bombardement du fort Mathilda, où il vit passer près de lui cinquante bombes et entendit le ronflement de centaines de boulets. Presque tous les hommes de son détachement furent tués ou blessés durant le siège ; ils ne sortirent que trois de cette lutte effroyable.
(i) Le voyageur Faribault fait erreur, pour ne pas dire plus, lorsqu'il prétend dans ses notes autobiographiques publiées dans un des volumes de la Minnesota Historical Society' s Collediotis, que Salaberry obtint la protection du duc de Kent par son entremise. Voir à ce sujet Les Canadiens de V Ouest de M. Joseph Tassé, tome premier, p. 311, &t\& Bulletin des Recherches HistoriqneSy vol. neuvième, p. 21.
te duc de Kent, qui commandait à Halifax, fit entrer le jeune de Salaberry dans son régiment, le 4ème. Avant de prendre son service à Halifax, il obtint la permission d'aller voir ses parents à Beauport. C'est en retournant à son poste qu'il naufragea sur l'ile du Prince- Kdouard (1796).
Comme la guerre continuait, il se fit accorder la permission de monter à bord de VAsia en qualité de lieutenant de marine.
En 1797, il passa à la Martinique, puis à la Jamaïque.
Dans l'intervalle, il avait repris son service dan.'^ le 6oème Régiment. En 1799, il était nommé ca[-itaine. Il avait vingt et un ans. "J'ai souvent entendu dire, raconte M. de Gaspé, que sa compagnie et celle du capitaine Chandler étaient les mieux disciplinées du régiment. "
" Le corps des officiers du 6oème Régiment était composé d'hommes de différentes nations : d'Anglais, de Prussiens, de Suisses, d'Hanovriens et de deux Ca-nadiens-Français, MM. de Salaberry et Des Rivières- Il était difficile qu'il régnât beaucoup d'harmonie entre des éléments aussi disparates : les Allemands surtout étaient querelleurs, emportés et duellistes.
" De Salaberry déjeunait avec quelques frères d'armes, lorsqu'un officier allemand entra dans la chambre, regarda le jeune Canadien d'un air insolent et dit :
" — Je viens d'expédier pour l'autre monde un Canadien- Français !
' ' Il faisait allusion au lieutenant Des Rivières qu'il venait de tuer en duel.
" De Salaberry bondit d'abord comme un tigre,
8çr
mais réprimant aussitôt ce premier mouvement, il dît avec calme :
" — C'est bien, monsieur, nous allons déjeuner et vous aurez ensuite le plaisir d'expédier un autre Canadien-Français.
" Le combat fut long et opiniâtre : de Salaberry était bien jeune, tandis que le capitaine allemand, son antagoniste, plus âgé, était un rude ferrailleur. Le jeune Canadien reçut un coup de sabre au front dont il a toujours porté la marque, et les amis voulurent mettre fin au combat, mais le blessé ne voulut jamais y consentir : il se banda la tête avec son mouchoir et le combat recommença avec plus d'acharnement. Je dois à la vérité de dire que le capitaine allemand oncques depuis n'occit ni Canadiens-Français ni autre personne." (i)
En 1803, le capitaine de Salaberry obtint un congé qu'il vint passer au sein de sa famille. L'Angleterre était en paix avec la France.^
La rupture du traité d'Amiens fit retourner de Salaberry en Europe.
Le duc de Kent le proposa comme aide de camp d'^un général employé aux colonies, puis on le destina à servir en Sicile (1806).
Les cadres de plusieurs régiments étaient loi» d'être complets. On proposa à de Salaberry de faire du recrutement. Il accepta avec plaisir, et s'acquitta de cette tâche avee le plus grand succès.
En 1807, il fut sur le point de partir pour Malte, à la suite de sir Charles Green.
En 1808, il est major de brigade en Irlande.
(i) Mémoires, -p. 483. 12
ly' année suivante, il prenait part à la malheureuse expédition de l'île de Welcheren (Hollande), qui coûta cher et rapporta peu de gloire à l'Angleterre.
En 1810, le général de Rottenburg passait au Canada, et, sur la demande du duc de Kent, choisissait le capitaine de Salaberry comme son aide de camp.
Mais bientôt il allait avoir l'occasion de se distinguer. L,es Etats-Unis étaient à la veille de déclarer la guerre à TAngleterre. I^a Chambre d'Assemblée adopta une loi pour préparer la défense du pays et armer la milice.
Sir George Prévost, gouverneur-général du Canada, venait d'ordonner la levée de qnatre bataillons de milice d'élite et incorporée ; mais il fallait du temps pour organiser ces bataillons, et pour exercer le? recrues au maniement des armes.
Charles-Michel de Salaberry fut chargé, d'abord avec le grade de major, de lever, parmi ses compatriotes, un corps d'élite qui aurait nom Voltigeurs Canadiens. Les cadres furent bientôt remplis. Le plus difficile était de discipliner un corps d'hommes composés en grande partie de jeunes gens tapageurs, batailleurs et surtout ennemis de toute discipline. Une petite scène donnera une idée de l'esprit d'indépendance et d'insubordination des nouvelles recrues de la cité de Québec avant que le bras de fer de leur commandant les eût ployés à la discipline.
Nous empruntons à M, de Gaspé, que nous avons cité plusieurs fois déjà, le récit de cette scène :
" De Salaberry entre u!i jour dans un hangar, lieu ordinaire des exercices, et est témoin d'un spectacle étrange pour un homme accoutumé à la discipline sévère de l'armée anglaise. C'était un carillon à
île pas entendre Dieu tonner, malgré les efforts des officiers et sous- officiers pour rétablir l'ordre.
" Un nommé Rouleau, un des plus redoutables fiers-à-bras du faubourg Saint-Roch, nu jusqu'à la ceinture et écumant de rage, faisait appel à tous les assistants.
" Il me semble encore voir le sieur Rouleau, habitué à cause de ses rixes continuelle3, du banc des prévenus pendant les cours des sessions de la paix. C'était un homme d'une haute stature, maigre, édenté; un composé de nerfs et d'os avec un semblant de chair pour couvrir la charpente ; en un mot un spectre ambulant à l'air féroce. Rouleau se targuait de n'avoir pas perdu les dents à manger des sucreries, ajoutant que ce n'était pas des rossignols qui l'avaient défriché de la sorte.
" — Habille-toi, Rouleau ! lui cria le major d'une \'oix de tonnerre.
" — Il en faudrait des petits officiers comme vous, vociféra l'indocile conscrit en écumant de rage, il en faudrait des petits officiers pour faire obéir Rouleau !
' ' Il avait à peine prononcé ces malencontreuses paroles qu'une main de fer, s' appesantissant sur son épaule, l'écrasa sur le plancher comme s'il eût été un petit enfant. Cette prouesse musculaire à laquelle personne ne s'attendait, car le major de Salaberry était d'une taille moyenne, fit tomber la colère du fier-à-bras comme s'il eût été assommé. Il se releva tout moulu et dit :
" — Oui ! Oui ! mon major, je vais m' habiller ! où est ma chemise ?
" Un soldat des Voltigeurs, nommé Côté, je crois, disait en me faisant le récit de cette scène :
""■— Nous crûmes que Rouleau avait passe aU travers du plancher : le major l'avait aplati comme une punaise. Mais il s'en consola bien vite en disant que ce n'était pas un rossignol qui l'avait étrille de la pareille façon; si vous en doutez, ajoutait-il, passez iui par les mains.
" Il a fallu, sans doute, des qualités militaires peu communes, et une grande énergie chez le commandant pour faire d'un corps d'hommes, recrutés de la veille. Un régiment aussi distingué que celui des Voltigeurs Canadiens, qui égalèrent en bien peu de temps pour la tenue sous les armes et pour la discipline, les meilleures troupes de l'armée régulière. Mais notre héros cana^ dien était né soldat, et on aurait pu croire que la première bouffée d'air qu'il avait respirée en naissant "étair imprégnée de poudre à canou.
" Les Voltigeurs craignaient leur commandant xomme le feu ; le couplet de chanson suivant à son ttdresse, assez drôle dans sa naïveté toute canadienne, ■en fait foi ;
C'est notre lïiajôf
Qu'a le diable au corps,
Qui nous dôu'ra la mort ■:
Y' a pas de loup ni tigre
•Qui soit si rustique,
•Sous la rondeur du ciel
Y' a pas son pareil.
" Mais si les Voltigeurs Canadiens craignaient leur commandant, ils en étaient en même temps fiers et l'aimaient ; ceux que j'ai connus, après la guerre de 1812, tenaient tous le même langage :
" — C'est bien vrai que le colonel de Salaberry nous menait sous le fouet, mais c'était un homme
Juste ; pas plus de passe-droit pour le soldat que poUf l'officier, chacun buvait à la même tasse» Nos plaintes étaient toujours écoutées ; et si l'officier avait tort, il était tancée de la belle manière ; pas plus de préférence pour ses parents, (et il en avait plusieurs parmi les officiers) que pouf les autres.
' ' Je regrette de ne pouvoir donner toute la chanson de nos gais Voltigeurs, dans laquelle plusieurs des officiers et sous-off.ciers attrapa. ient soit un compliment ou un coup de griffe. Je n'ai su que le premier couplet et le dernier que voici \
" Qu'en a fait la chanson, C'est trois jolis garçons Qui sont dans les prisons :
"Qui n'ont ni pain, ni viande > Rien à leur demande ; Et pas même un sou Pour boire un s. . . . coup. "
" ïl est à supposer que le colonel tenait les réfraclaires de son régiment à un régime très sévère, ce qui ne leur faisait rien perdre de leur gaîté, mais aiguisait au contraire leur verve poétique. " (i)
En i8t2, les Américains traversèrent la frontière à trois endroits différents.
Les armées de l'ouest et du centre furent repoussées par les généraux Brock et Sheaffe.
La troisième armée commandée par le général Dearborn avait pris le chemin de Saint- Jean et d'Odelltown pour marcher sur Montréal. Salaberry et ses Voltigeurs furent chargés de lui barrer le passage»
(i) Mémoires, p. 485»
Ses dispositions étaient tellement bien prises, ses nloUvements si rapides et si bien coordonnés que le général américain ne put jamais se rendre à l'île aux Noix.
Sir George Prévost, dans un ordre général, féli-' cita le jeune commandant de son succès, et rendit hommage à la bravoure et au courage de ses Voltigeurs.
Le plan de campagne des Américains pour 1813 était de s'emparer de Montréal. Deux corps d'armée devaient descendre, l'un la rivière Ghâteauguay, l'autre le Saint-I^aurent, pour se réunir à l'île Perrot, et de là emporter Montréal.
L,e 20 septembre 181 3, Hampton franchit la frontière avec 5553 soldats, tant réguliers que miliciens, et io canons.
De Odelltown à Lacadie, les chemins étaient impraticables. Les Voltigeurs, par les ordres de Salaberry, avaient coupé les chemins et construit des abatis considérables. La marche des envahisseurs devint extrêmement difficile. Hampton, découragé, revint sur ses pas après quelques escarmouches sans importance. Il retourna à Four-Corners,
Le 21 octobre, l'armée américaine se mit de nouveau eu mouvement. Cette fois, Hampton voulait tenter un passage pair la rivière Châteauguay. Il re* poussa un piquet de milice sédentaire posté à la jonction des rivières Outarde et Châteauguay. Ce léger avantage lui permit de faire avancer son artillerie. Le 25 octobre, l'armée de Hamp>ton était sur les bords de la rivière Châteauguay.
Cependant les mouvements de l'armée américaine n'avaient pas échappé à M. de Salaberry. Il se porta du côté des envahisseurs avec à peu près 300 hommes
tirés des Canadian Fencibles, des Voltigeurs et des milices.
Avec cette poignée d'hommes, il se décida à arrêter la marche des Américains. Sa troupe fut postée sur le côté nord de la rivière Châteauguay. Une petite redoute et un abatis construit à la hâte protégèrent son front. Il appuya son flanc droit par un parti de 22 sauvages, et son flanc gauche par une compagnie du 3ème bataillon de la milice incorporée, à environ 350 pas de distance et de l'autre côté de la rivière dont la largeur en cet endroit n'excédait pas 30 pas. Cette compagnie était commandée par le capitaine Daly. Sur quatre ravins profonds, Salaberry établit autant de lignes de défenses, distantes les unes des autres de 200 pas, à part la quatrième qui était à un demi mille en arrière et commandait, sur le côté droit de la rivière, un gué qu'il était important de défendre, afin de protéger la rive gauche. Il fit faire sur chacune de ces lignes, une espèce de parapet qui s'étendait à quelque distance dans le bois, pour garantir sa droite. Le parapet sur la première ligne formait un angle obtus à la droite du chemin, et s'étendait le long des détours du fossé. Cette position était excellente car elle forçait l'ennemi à traverser une grande étendue de terrain plat et sans défense.
Le 26 octobre au matin, par un temps radieux, Hampton fit traverser la rivière à sa colonne de droite, à trois quarts de mille, en front des piquets canadiens. Bientôt après, cette colonne se déploya sur deux lignes, à environ 75 toises de la position occupée par le capitaine Daly et sa compagnie.
En même temps, la colonne de gauche, commandée par Hampton lui-même, et composée de quatre
régiments d'infanterie et de deux cents cavaliers,, s'avança vers l'abatis.
A deux heures de l'après-midi,^ les envahisseurs ouvrirent le feu.
Les Canadiens répondirent sur toute la ligne par un feu nourri et bien dirigé. Salaberry debout sur un tronc d'arbre renversé, à l'extrême gauche de sa ligne de défense, distinguait tous les mouvements de l'ennemi, sans en être vu. La carabine à la main, il dirigeait son monde de la voix et du geste.
Malgré ses assauts répétés, l'ennemi ne put jamais se forcer un passage. Bientôt, entendant les fanfares des cors et des trompettes placées à dessein par Salaberry, à différents intervalles dans les bois, il crut que les Canadiens s'avançaient en grand nombre» et dès lors sou ardeur tomba.
Sur le côté opposé de la rivière, une brigade légère, détachée de la colonne de droite, tenta de tourner la position de Daly et de la prendre en flanc. Les hommes de Daly, soutenus par une compagnie de milice de Châteauguay sous les ordres du capitaine Bruyères, marchèrent en avant avec une telle ardeur qu'ils repoussèrent cette entreprise. Daly et Bruyères, blessés tous deux dans cette furieuse attaque^ furent emportés du champ de bataille et remplacés par le lieutenant Schiller qui fit des prodiges de valeur.
Une division, sous les ordres du colonel Purdy, envoyée pendant la nuit précédente, pour s'emparer du gué, et tourner la position des Canadiens, s'égara dans les bois. Arrivée au gué, pendant le combat, elle fut également repoussée et mise en désordre par un piquet de 60 hommes de la milice de Beauharnois.
A six heures du soir, Hampton fit sonner la re-