‹ La famille dans la société romaine;Chapitre 10 sur 84 · I.ACrVMHK. -- l,:i r:»mil|i'. i · texte numérisé non relu

I.ACrVMHK. -- l,:i r:»mil|i'. i

50 LA FAMILLK DANS LA SOCIÉTÉ IlOMAINE.

Il l'aiil délinir avec précision cii (juoi ce proi:rès consiste et et quelles causes l'ont amené.

En Australie, l'hornrne (|ue pousse l'instinct génésique, rôde autour d'un campement, épie les allées et venues des l'emmes. S'il en surprend une un peu loin, il lui donne sur la tète un coup qui l'étourdit et la couche par terre. L'homme l'épouse sur-le-champ. Revenue à elle, la femme suit de pré ou de force son vainqueur ((ui l'installe daus sa hutte e| lui donne son ménage à faire. Voilà, au déhut, la manière dont l'homme courtise la femme, et la liberté qu'elle a de consentira son mariage; voilà sa nuit de noces et sa lune de miel. De très nombreuses peuplades, en Océanie, en Afrique, en Amérique dérobent encore aujourd'hui des femmes chez leurs voisins, à charge de revanche. Le rapt est pai'fois individuel et commis par surprise. Plus souvent peut-être, il est opéré' par une bande. D'autres fois c'est une suite de la guerre et de la victoire : une tribu, ([ui triom})lie dune autre, tu(^ les hommes et emmène les femmes.

Ce qui se fait encore en tant d'endroits semble avoir é'té fait partout. Il semble bien que tous les peuples, y compris les ancêtres des nations les plus civilisées, aient pratiquélargement le rapt. Dans l'histoire de tous les peuples on voit, toujours à quelque moment, les cérémonies du mariage simuler un enlèvement violent, rappel é'videnl d'une violence autrefois réelle. La Grèce et Rome ont eu de ci"^ cén'uionies, la Chine en a encore. — Noiis ne citons que ces trois nations, pour être court; on poun-ait en citei" ])lusieurs centaines. C'i\st une g('ii('ralisati<in des mieux ('lablies, et qui a donné lieu à assez de couunentaii-es.

Je ne crois pas, pour ma iiari, ;'i une uuilormih' absolue dans les phénomènes sociologiijucs ; il me }iar;iîtimj)i'obablr que le rapt ait été, quebpie |>art, la forme uni({ue de l'eutréi! en ménage; il y a toujours eu d'autres formes concomitantes.

KVOM'TioN Dr .mai;ia(;k vi;i;s l-kc.ai.hk oes kpoux. :.i

Mais la lihcrli' de la Iciniiic n'y a pas [)uur cela mioiix l,roiiV('' ?oii compte. Quand flic n'clail pas voN'c, çllo était vendue. Nous en avons d(''jà IoucIk' (iiicl([ucs mois. Kllc ('tait vendue par sa mère, là où il n'existait i)as encore d(> jtère reconnu, par le frère de sa inère, par son l'rère à elle, ou par des l>arents plus éloi;inés, Enfin, dès que le mariai>e plus solide, avec |tat('rnil(' reconnue, exisl(\ elle est vendue en pi'cinière li<ine |>ar son pèi-e. La vente des femmes est, comme le rapt, jiratique commune à ceid, }>euples ap])artenant à toutes les races, et vivani sous les climats les }»lus divers. Les (Illinois, les Japonais, nations d(''jà civilis(''es, trafiquentde leurs iilles. Les anciens (irec-s, les anciens Ilomains, n'en usaient pas au- Irement. Les (jermains aussi el, d'après toutes les pr(d)al)ilil('s, les Gaulois, nos ancêtres direcis.

A l'origine, ])artout, cette vente fut un vrai transfeil de propric'lé. A Viti, nai^uère encore, les parenis disaient au Miari, en livrant la jeune lille : " Si xons n'en è|es pas content, vous poiivez la revendi'e, la tuer ou la mangei\« » (lela

i ne s'est peut-èti'e pas dit aussi expressément partoul; mais

I il ne s'en faut guère.

' L'homme qui a contpiis une femme par sa foi"ceoii par son

I courage, celui qui l'a achetée de son hel argent, ou par du travail, entend ('gaiement trouver en elle une servante, une esclave à tout faire et à tout supporter. C'est une déduction qui parait naturelle à l'esprit brutal de l'homme sauvage, borné, gu(U'rier, et g('néralement misérable. C'est presque une loi que la manière dont la femme est entrée dans la maison d('termine la manière dont elle v sera traitée ; nous reviendrons sur ce point. C'est poiir(jiioi paiHoutjOÙ^laJemme aété voh'e ou achetée, l'homme en dispose comme d'une tète de lii'iail, comme d'un meuble. Il la revend, la sous-loue, la prête; il Taccable de Iravanx, la cliàlie cruellement pour les moindres faules, lui l'ail des blessures, des anq^ulations, la

■ ■uvi-.i y-ut '■■ • . - ; ir.Ar:.> f^ -!'T .yf''^.)nvS 52 LA FAMILLE DAJ^S LA SOCIÉTÉ ROMAINE.

tuèi'etmême en cas de besoin il la rnanee. Les Fueaoiens à qui cela arrive, furent interrogés à ce sujet par un Européen qui leur demanda pourquoi ils ne mangeaient pas plutôt leurs chiens. Ils répondirent : « Mais le chien prend \o iapo\/c'est-^â-dire là ïôutréI^pafefrim'e,,éllQ, ije p^^enait pas le iapo. Tout eh excédant là femme de travail, pn la nourri! aussi peu ({uc possible. Elle ne participe pas à la table du mari; elle mange après lui, ce qui reste : et là où le sexe inàlë souffre si fréquemment de.îâ làiin, on s'imagine < <• que doivent être les restes. Dans. un grand nombre deppys, lès mets substantiels ou succulents lui sont défendus; ils sont pour elle tabou, comme on dit en' Polynésie. Dan> toutes les îles de cette région, le sexe mâfle s'était' réservé notamment les jouissances de ranthropophagie; la femme ne mangeant plus ainsi de l'homme dépuis un temps immémorial, elle avait contracté l'horreur de celte nourriture, dont son mari se montrait au contraire très friand.

Quelles forcés ont tiré la fettime de cetfé' profonde abjection ? Qui est-ce qui a combattu pour elle?

Avant tout, rappelons les résultats généraux conslalésdans notre premier chapitre. Ces rt'sultals impliquent dans la marche de l'humanité une bifurcation capitale, et comn^eune double éyoLution : .le matriarcat pu polyandrie d'un côte, le patriarcat ou polygynie de l'autre. Il faut les examiner maintenant au point de vue de la situc^tionjaite à la femme.daiis

le ménage

Quelques historiens, eiitre autres MM. BachofeaetGiraud- Teulon, se sont fait du matriarcat une idée que j'appellerai volontiers sentimentale. Ils. se sont exagéré les pouvoirs exercés sous ce régime par la,femn)e; sa situation vis-à-vis du sexe mâle; ils ont même jusqu'à un certain point attachi' ère augusl^ea cette situation. Nou^ essaye^ron;^ de la qu^ellc fut^ sans exagi'ration, ni amoin(lrissemtMil.

un caractère voir telle

.•i«iAÎ!ii».j ,rr,ii:;i:r: Z.t ^.ûlM ;•! j! Jif/. i / i

Chez les sauvaLçcs polyandres, le premier mari de la fei«mc lui apporte du gibier, des racines, des fruits, des pellelcrïes, 'etc. Èiëiitôt un second mari est admis, puis uiy froisième, etc. xous coritrilDuent.' Comme cette femme aved linq, di'x maris, ne fait pas plus cî'enfants (peut-être moînsV qu'avec un, le ménage est bien pourvu, il vit dans une aisance relative. Sans doute, à côté de la femme, il y a u/i homme autra que les nïaris, et investi debeaucoup d'autorité': c'est le f'rêre delà femme, l'oncle des enfants, qui loue ici le i'ôlô de père. Il doit l'emporter en ascendant sur sa sœur, de par son sexe. Toutefois des circonstances particulières affaiblissent l'ascendant 'à'(t ce irère. C'eU qu'if v a erf lui un mafe, et que ce maie est oblige, i)ai' la naturô et par, les usages, d'aller chercher salisfactiou hois do la maison patrimoniale, il a son ménage ou ses ménages au dehors. Sous' ce rapport, il est un de ces maris^qui apportent du gibier, (les 'pelleteries^ qui payent contribution àvunë femme ou à iilusieurs. Voyez comrhc cet homme est moralement dédoublé. L'objet de son instinct ou de ses passions est au dehors ;

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mais non pas sa famille, car les enfants qu'il peut procréer, -iiyoi:i uki^j..,^: . ... iJo,, ^--^ .• ,.->-! ■:;.i^-'^^ '.^^ . r-i^'^'t ,-. il ne les connaît pas avec certitude : en tout cas, ils ne lui

appartiennent pas, ils sont de la maison delà mère. Aussi, il n apporte, chez chacune de ses femmes, qu'un intérêt d un ordre tout pliysi(|ue. Tandis aue dans la maison où reste sa sœur, Vésiiient les objets de l'affection et de l'orgueil familial, les enfants de la sœur, qui porteront son nom, continueront la race, succéderont au 'pal nmoiiie,

11 Y a une certaine analogie cnire cet homme et un mari moderne, ayani (h'^ enfants légitimes chez lui, et au dehors jifliUuJnai tresse (ju'il sait entretenue conjointement avec lui par d'aulres prolecleurs. Ici les enfants légitimes sont ceux de la sœur. Elle est le fondement de la maison. Elle y habite constammeni, tandis que son frère s'en va par into*-

vallos. Elle gère habituellement le patrimoine familial, la maison, le ti'oii[teaii, le jtetit jardin : elle a charge de conserver; elle ne distrait rien, au contraire, elle reçoit, accroît. Le frère est tenu de travailler, au moins en partie, pour ses femmes : et il peut être parfois tenté d'appauvrir pour elles sa famille i)ropre, à quoi sa sœur résiste énergiquement. Et l'opinion est pour elle, pour elle le sentiment intime du frère même, car dans ces sociétés, l'amour de la maison, de la race, l'emporte nécessairement en constance, en durée, sur l'amour, tel qu'il est alors, pur besoin génésique, qui de plus se partage, se divise entre plusieurs objets.

De la polyandrie du sauvage, passons à celle des peuples déjà civilisés.

Parmi ceux-ci, aucun ne nous intéresse autant, ne nous importe autant que l'antique Egypte. L'Égy})le est le jtremier anneau de la grande chaîne dont nous sommes, jusqu'à présent, le dernier. Chez ce peuple qui, plus qu'aucun autre, instruisit les Grecs et les Piomains, lesquels furent à leur tour nos maîtres, le mariage polyandrique me semble avoir été pratiqué, je ne dis pas exclusivement (je crois à la concomitance des formes), mais priiicipalemenl peut-être. Ce que les hisloiiens antiques nous disent de la situation de lafemmc égyptienne, ce qu'en révèlent les documents en cours de déchiffrement, est singulièrement éclairé par les coutumes des sauvages polyandricjues. Et en même temps celle comparaison peut servir à dissiper quchpies illusions, quelques images fausses et exagérées, dont l'esprit deséi'udits semble s'êlrc embarrassé'.

1. J'ai lu un grand nuiubre iTacles, de CdMliats puliliôs par M. RévilloiU ol par les ériidils de sou écile, dans la Revue énmitoL, Ih\ cit., dans les <)bli- (jalions en droit égijptien de M. K. RiHùIlnut, dans la Condilion Juriiliiiue île la femme de M. Paturct, et je déclare que la lecture de ces contrats m'a suggéré des doutes. Je ne crois pas qu'ils soient encore parraitenicnt élucidés. A les prendre connue <>n \m)\\< Icv iIhhmc. le mari l'gvpticn -'y nninln' avec

ÉVOLUTION nr .MAi;i\(,i: vkks légalité dés époux. ôô

Toutindique on Ei^yple ({im la femme habile clirv. elle, cl V reçoit les visites de son mai-i. M. R('villout dit « le mariaiic nechangeait pas l'état delà femme, qui paraît même n'avoir jias été astreinic au domicile commun ». {Rev. égypl., t. I, )). 10!>, 110 et s.) L'cspi'il pn''V(3nu de ce qui existe aujourd'hui, M. Rr-villoul ne voit pas à plein ce qui ressort des textes. — Ailli'ui's il ajoute : « Thèbes où le domicile des ('poux pouvaitètredilh'renl. » (Revue égypl. ,i^. 138.) Ilfallail dire que le domicile était généralement, sinon toujours, différent. Ce grand fait du domicile explique lout; et sans lui tout devient incompri'hensible. Il explicjiie d'abord une circonstance ([ui étonne M. liévilloiit: la femme ne contribiiail pas aux charges du ménage, dit-il; « on ne trouve nulle })ar[ une mention relative à sa contribution aux charges du n\riiaye. » Je le crois bien. La femme habitait chez elle; elle logeait et nourrissait naturellement chez elle les enfants qui n'étaient qu'à elle. Avec un pareil régime le seul contrat cpi'on puisse trouver est celui qu'on trouve en effet dans les textes : c'est que l'homme, étranger à la maison, visiteur tem}>oraire, avant de posséder la femme et de jouir de son hospitalité qui laissera après elle des bouches à nourrir, s'engage à payer, constitue une dot ou la promet, accorde une hypothèque légale sur ses biens jtropres en garantie de cette dot, etc.

Encore une fois ceci est ré({uivalent, en pays civilisé, de ce qui se prati([ue chez les sauvages, qui apportent du gibier, des provisions, à leurs femmes quand ils les vont voir. Ces! récjuivalent encore de ce que la Bible nous montre dans riiisloire de Jacob chez Laban, avec cett<; dilférence secondaire que le Miaii, eu ce cas, reste à demeure chez sa

uwa nature humain'Aor.l à fait [larticulière et, disons le mot, iiivraiscnibLiblc. H aurait eu lo dénie i\(i la iléhonnaireti'-, poiir parler suivant la moiic actiiclh si lavoiabli! au <i''ni'' ''f'^ pfupli's.

/ijo«ii -^M :â<ui.''^'d ^.■-'V ;-!.»A!:;Att uu ri^iTijaiHd femme;* aussi ésl-ce' du travail oonstani qu'il l'ournit.

' ■ Les histôrieris^re'c^ nous peignent J'Égyple comme un monde rétivèràë." ï '' Là' î^s fetriin'és achètent, vehdêhi, tràiT^ quenti x-TùVif yiefrô'rè''el' Vô^yrf^eht â leur gre ; le ëonsênlemen t du mari n'intervient jamais dansla gestion de leursafTaires*. » Rien d'étonnant, la femme est le chef d'une maison, le propriétaire d'une fortune, qui ne regardent en aucune manière le mari. Il n'est pas le parent, ni partant, â aucun degré, le co-propriétaire de celte maison, qui seulement t'héberge de temps à autre à des conditions déterminées! " "" ^

Ce dont on pourrait s'étonner en revanche, c'est de ne pas voir davantage le rôle du frère de la fenamé, dn&îe d^s enfants. Il n'est pas probable rpi'il fût sans autorité dans une maison qui était la sienne, la maison maternelle 'j' qu'il y fût destitué du droit de propriété et de succession ; liilkis cette autorité, ces droits dilfrèreV quoiquè^éxislants, (6^t fort bien pu ne donner lieu à aucun acte 'jiiridiquô f^i nous les révèle. On peut supposer — et cette hypothèse est conforme à ce que nous savons de l'état de la propriété primitive en tant de pays—- que le patrimoine '^imilial n'était janiciîs divisé, qu'il était possédé, joui, géié collèclivèmeritt'îièste cependant que dans cette gestion la femme apparaît, alors que son frère ne se montre pas. 11 faut donc admettre que le frère a été ait moins subalterriisé et écarté de l'administration, chose très explicable et que nous avons déjà expliquée. Ce frère, en qualité dé mari, va cohahitor souvent ailleurs. Il s'engage à payer à une femme, sinon à plusieurs, des dots, des amendes en cas' de divorce, etc. 11 ne faut pas qu'il puisse appanvrir, détruire l'héritage ma/nmowia^, ruiner la famille dont il porté le nom et prAÏîque le culte, ruiner se-

1. Hérodote, il, 35. — Sophocle, (Edipe à Colonne, 339. —Suivant lléroilotc, c'est aux filles, non aux fils qu'incombe le devoir de nourrir les i>areuls de\enu> vieux. Ceci me paraît décisif. On comprend que Diodore. i, 27, ait pu dire ; « Chez les Égyptiens, l'homme ojjéit à la femme. »

. • li;. .! Jji; UlUK.UVi<t 1

l-.V(il.l ÏION nu MARIAGE VElîS LÉGALITÉ DES ÉI'OUX. :.7

iK'Vt'iix ([ui SOUL SCS véritables successeurs au piofit irune famille (Mrangère, oiV ÏI procrée, putalivement sculeinenl et sans cerlitude/des enfants ({uiïiiî restent étrangers suivant l'opinion, comme suivant le cfrôit.ït'e^tfdrèé'qùé la femme, immual)le d'ans ta 'maison, source desgénéraiiôns successives qui constituent la famille, ait prévalu sur son fi'ére. Et ceci nous amène à éclaircir un point, à rectifier une apprécûuion fausse '3fes''egyptologues. Ils s'exagèrent cés'tiiens, dont le mari se dépouille en faveur de sa Temmer Môme quand îllui donne tout, ilne cîonne jamais que ce qu'iTapu gagner lui-même, ses profits personnels. S'il est un liiiut fonctionnaire, cela peut être considérable; mais dans la ])lupart des cas, cela doit être peu important, car dans la fortune projji'c du mari ne débouche jamais celte source importante, capitale, de l'accroissement des fortunes (au début des civilisations), riiéritage. Seules les femmes héritent, en ce sens qu eires ont au moins la haute main sur le bien lamiiiaT, accru de gériefatïon eii génération pai' leur économie, léiir industrie et par les dons des maris.

Dans le précédent chapitre, où nous considérbn's le manage dans son évolution vers la monogamie, nous avons vu I^ deux formes principales du mariage, le mairiarcat, le pa- Iriarcat, se" produire, selon que le mari menait la femme aahs sa maison à lui, ou que la femme recevait le mari dans sa maison a elre. Maintenant, copsiderant les choses au point de vue de la situation de la iemme vis-a-Vis au mari, nous

'■;> ,M il • ■,i<'^ • - t' '■■ i - ■ ' ' : N ; ^V J'M; ' .";! M ','! ,j; .; jii !;;;■ : ■ voyons de ra même allcniative sorln- dcuN situations uelle-

Itiënt tranchées, on pourrait pi'es([ue dire 0[)pos<''es. Dans l'une il n'v a qu'esclavage ou du mofns (ibinesticité i^gou- K'ii'^c pour la Iemme; dans lautre nous trouvons une égalité telle que, soiis certains! rapports, die joue l;i prédomînance. '

Maigre ce qu il renferme d égalité, le matriarcat n en est

r,S hA FAMILLE DANS LA SOCIÉTÉ ROMAINE.

pas moins l'évolution subalterne de l'humanité. Le matriarcat n'est pas solide; il tourne toujours au patriarcat. L'avantage particulier qu'il procure s'en va forcément avec lui. Et puis nous devons considérer surtout les résultats gi'uéraux. Or, les dernières étapes de la civilisation, accomplies jusqu'à cette heure, l'ont été par des peuples qui tous furent polygyniques; tandis (jue les peuples polyandriques actuels sont inférieurs de beaucoup, et qu'aucun d'eux ne paraît en voie de développement ou d'ascension, au contraire. Le grand chemin de la civilisation n'a donc pas passé de ce côté-là.

Avant d'aborder révolution polygynicjue, il est logique et, comme on le veria,il est utile d'étudier sommairement un ]diénomène internK'diaire, je veux parler de la prostitution ou, pour l'appeler d'un terme plus convenable aux sentiments jadis inspirés par ce phénomène, Vhétairisme.

Et j)Our commencer, nous rapprocherons, comme il convient, le matriarcat de la prostitution, notant sans préjugé les ressemblances essentielles qui sont entre les deux.

Qu'est-ce au fond qne la femme polyandre? C'est d'abord une jeiiiiiie qui n'aliène pas sa personne ou que ses parents n'aliènent pas, et qui reste chez elle, ce qui la sépare profondément d'avec la femme vendue pour le ménage polygynique ou monogynique; c'est une femme qui se prête, moyennant Il iliiil, à un nombre d'hommes df-ieiiiiiné'.

L'hétaïre reste également libre; elle ne se laisse pas approprier, elle se prête également pour de l'argent. Seulement ses maris sont à la fois plus nombreux et plus passagers, ou pour mieux dire le nondjren'en est pas limitt'. L'InHaïrisme, l;i pnlyandrie son! ddiir, an |Hiiiil de \ii.' ('■(•(niomiipie, des

i:v(»i.ni(»N itr m ai;ia(.k vkiss i.'ÉoAi.irfi dks éi'oix. .vj

roi'iHCs voisines (riiii iiiriiic lait essentiel, la prostiliilioii. Avant lout rei^ai'd ji'li' siii riiisloiic, on (loi! s'altcndi'e (pie ces l'ornies se suppléeront l'une et l'autre, et par suite s'exclueronl l'une l'autre, jusqu'à un certain point.

C'est eUeclivernent ce (jui paiail résulter des téinoiLi;nag"es historiques. Les contrées où riiétaïrisme fleurit^oujLJleuri avec éclat appartiminent au iiégime. patriarcal.: ce sont l'Inde liralimâlTîque, la (jrèce, Rome, la Chine, le Japon, l'Abyssinie. Sans doute il n'y a, dans la nature des choses, aucune impossibilité à rencontrer l'h/'laïrisme en pays de régime polyandrique ou matriarcal, mais il n'y doit être (ju'une exception ; tandis qu'en pays de patriarcat l'existence de la femme se divise généralement en deux. Jeune iille, elle exei'ce la prostitution, y gagne de l'argent pour ses parents et pour elle-même. Parvenue à un certain âge, elle est lasse de son métier, et elle va se reposeï' dans le mariage.

A présent il nous est loisible d'aborder l'étude du régime polygyniquf!. Nous avons en main, je l'espère, un fil conducteur. Nous ne nous (''tonnerons j)as, si au sein même du r(''gime polygynique nous rencontrons une double direction, analogue à cette bifurcation primordiale du patriarcal et du matriarcat, déjà si souvent mentionnée par nous.

Prenons un pays quelconque, où })ar suite de riiahilude générale de voler les femmes etdelesaclieter, puis de garder ces femmes avec ujie jalousie ])lus ou moins étroite, d'où résulte la quasi-c(!rtitu(le (juani à la filiation des enfants, h; principe delà paternih' du niaii, bi'cl' le jiahiaical, se soil solidement établi. Si ("tabli ([ik.' soit ce régime, si consacré que soit ce principe, l'honmie va se trouver en face de circonstances variables qui produii'ont comme par une force interne des conséquences très dilférentes. Dans ce pays patriarcal, il se peut (|u'un homme ne soit pas en mesiuc de voler une l'einiiie cjn"/ les voisins; il se )ieul eiicdic (pTii ne

0(1 LA FAMILLE DANS LA îSUCIÉTÉ ROMAINE.

soit pas assez riche pour en acheter une, au moins avec de ràrg-'entdu ce fiitii eh tient lièii 'dâiisfé pays. Mais s'il îfa'pàs d'argent, il a sa personne, i^ ^ ses bras, c'est une valeur. Pour acquérir femiile, il peut plus ou htoliis aliéner cette valeur au profit d'hnpéré de 'fariiiîîe,'âyànt'(ie son cote liiic fille à tendre. Et nous voila devant ïa situation' connue de tout le monde, gTâce à la Bible. Qui ne sait l'histoire de Jacob chez Laban? Jacob s'engage à servir sept ans son beau-père pO^r'^bteni'r la pbsseséion'de Lik, puis sept ans encore pour Rachgl. Sur^^ueTjgi^dJfecOb entre4-ir^d dèLa-

ban ? Il y entre comme une manière de fiî.^'/ hîai's aussj comme une manière de domestique, disons même d'esclave. Xe nous êioithBhs pas irop'. i^artoiit a' la première liêïiré/ en régime pdt^gYhîqué^^ ta 'diftef'encê du" lîls a' résclavëVest^ pas tien tranchée, l'un et râiitre'étâiit 'egaTement soiis Taiàain absblue du perede lamiUe. ^

Le mariage de Jacoli, le mariage avec dëmi-servitiidé pour le mari, se re'troûve^clipz une multitude dé peuples. Preiionsle' d'abord ïa oiVil a raspé'ct le ptiis net, a Suniatra^ L'i> Phomrne qui,faute de pouvoir acheter sa lemme avec de Targent, va cohabiter chez elle et travaille pour sa famille, est ta la^fols uh'ménibré de cette famiile^erun''d'ebitéur qu'on tîén t dans de très étroites li^ïerès.' 'C- est ' d'au tarit plus frappan t qiië tb'ui à côte existe le mariage pôlygyniqiie, celui où la femme est achetée, amenée à la maison du mari et possédée comme une esclave ou a peu près. Ce dernier s appelle le Joojoor;''V?LiiirefAmhel-'Anay^ilre lecteur y côiij^ent', nous désignerons désormais par ce nom le manage avec demi servitude du mari : ce sera plus commode.

"Donc i*aiïiï)el-aria se retrouve dans une miltitude de'pays. Lé Japon ëst^îerles une contrée ou i^ègrie l'esjprit patriarcal ; iîy est presque aussi tort que dans la'Cliiné.'Ét cependant 1(^

Japon connaît et bratique l'Ambel-Ària. A coh^ d'une maison

•'U u u^i no-JUj jfl-.i'.^ -jI ii ; .-.uiriioy <s:ji s-jxvj •Juin- •■ inm ■i;tiu/

ÉVOLUTION DU MARIAGE VERS L'ÉGALITÉ DES ÉPO,UX. Gl

OÙ le mari gouverne dcspotiquemcnl sa femme cl des, cni'anU; qui ne sont qu'à lui, on peut voir d'autres. maisons où le mari vil sous la puissance d'un beau-père. 11 est commandé sCricteme|nt ,par ce beaurpère, il porte son nom, ayant perdu Ic^en propve; et il est destitué de tout pouvoir sur les, entithis qui portent le nom de leur mère. La Chine elle-même^ si palriarcaie, piatique probablement l'Anibel-Ai^a^ je. l'ait doit être rare,, et perdu (jii'il est au milieu dçg n^é liages ^Pfir liiareaux, il a bien pu écliappei;^aux^f^^^;'4,s4ç,s- voyageurs, D'ailleiu's peu importe. S'il n'y existe plus, il y existait naguère. Le code actuel des Chinois en porte la marque irréçusaJDle, IJ édicté de^ peines contre le père de famille qui aura Chassé deLchezbiisongendreet donné un au,tre,;ïiarià salille.

Passons à l'autre bout du monde. Nos compatriotes les Basques, ce peuple si antique et si constant dans ses cpi^i-; tûmes séculaires, ont conservé jusqu'en 17(38 l'usage de l'Ambel-Ana. ,,,,^

Parmi les Basques, suivant que l'iiomme prenait sa l'enunq

fiiez lui, ou qu'il allait vivre avec elle dans samaisonà elle,

--^ — ~\ Il " '

tQutchange;ii\. Au premier cas, il restait le mailj^X'et seigneur

du ménage; et ses enfants portaient son nom,,Ai4,^çondpaSflf

c était la femme qui devenait le chef de la communauté; les

enfants portaient le nom de leur mère ; bien plus, le mari

ipème perdait son nom et n'était plus désigné que par celui

de sa femme, comme s!il iigurait au nombre des enfaja,ts..,

L'histoire a fait là pour nous une expérieace, dans des cour,

ditions telles que nous pouvions les souhaiter. Observez qu'il

s'agit d'un peuple pur et homogène, que ce peuple a deux

manières de faire tout à, fait dilïérentes, (on pourrait dire

opposé(^s), et qu'il n'y a pas à attribuer ces oppositions, à,.dçs,

'^l'nies, des religions^ des climats, ojli deti go.UYi^rnçjiients

différents; non, tout dépend de cette alternative : on prend

li'mnic chez soi, ou on va vivre chez elle.

m LA FAMILLI:; DANS LA SOCIÉTÉ ROMAIXt.

Nous n'avons pas besoin de faire un long voyage pour étudier directement, avec nos propres yeux, le mariage ambel-ana; il existe et n'est pas rare chez tous les Slaves méridionaux. L;'i le iiiaii introduit dans la famille de sa femme s'aj)pelle le doiuazet. L'esprit moderne, qui s'est insinué ])lus ou moins partout, ne permet pas que le domazet soil asservi comme son analogue Test à Sumatra, ou au .la})on, et surtout comme il l'f'tait chez les Hébreux au temps de Lahan et de Jacoh; mais il occupe encore dans la famille slave une situation nettement subalternisée.

'îiifinJ>ec||^^iornainV; ont pratiqué, aux aussi, l'ambelana. Les orateurs grecs nous apprennent ci' qui se passait à la mort d'un homme, quand il laissait une tille unique héritière; ce que les Grecs appelaient ime fepjcîèr^ . L'épiclère était tenue d'épouser le plus proihe parent de son niari;maisvoyrz la condition dece parent. Klail-il d(''jà marié, on Je'^démariail. Et les enfants qu'il avait avec sa nouvelle femme élaimi censés les enfants du père défunt de la Iciiimc. Cela veut (lire (|ue les enfants lie portaient pas le nom de leur j)ère n'-el. ([ui ifavaif par suite aneim jMtiixoir pali-rnel sur eii\: lellr é'tait certainement la logique de l'époque. (Jni donc dan> le mt'nage gouvernail? La femme, évidemment, iîapprochon^ cette situation d'une autre équivalente. Siqjposons un père athénien, sans enfant nicàle, et n'ayant plus l'espoir d'en procréer un; que faisait-ir.' Il adoptait un homnn" (jn'il mariait avec l'une de ses lilles. Chez les Romains, rien de pareil à l'épiclère, ou du moins nous n'en trouvons pas trace; mais ils avaient V équivalent, en prati(iuant Tadoplion du gendre, mariant leur tille, chez eux, et la gai-dant danleur famille. Dans le dernier ("tal du droil. ils ('mancipaieni préalablement la (llle, avant d'adoiiter le gemire. Cette précaution leur sendjiait nécessaire pour ('viler nrie iitn'on incestueuse; sans cida, la lille non /'mancipée se serait

KVOMTION DU .MARIA(;i'. VKHS I.KC.ALlTIi DES KIMiUX. r,:!

Iroiivi'c ùXvc kl soiur de son mari. Mais je Jie crois pas (jik,' cette délicatesse soit primitive; c'est une déduction tirée d'un |ii'incipe établi par le droit, à une époque déjà avauci'c. D'ailleurs peu importe! Gequiestcertain,c'estque les Romains -J adoptaient irérpiemmenl dans le but de marier les lilles dans la maison paternelle. Le mari adopté n'avait pas, je crois, de nom particuliei'dans lalani^ue des Romains; mais il avait à coup sûr une })Osition particulière. Qu'est-ce en réalih' (|iie

ce mari? un |()ma/.el/, comme disent les Slaves, et avec la position suballernisée que le mot comporte cbez eux.

L'ambel-ana est, parmi les formes de mariaite usit(''es en réjiime patriai'cat, celle qui diltere le moins des formes du réyinie matriarcal. Elle est comme une forme internK'diaire entre les deux régimes. Aussi, l'avons-nousti'aitée en premier lieu. Il faut à présent faire à son sujet un peu de psycholoijjie ; et nous serons ainsi conduits ;'i i]c!:i rapprocliements (pii éclairent cette matière du mariage liumain, d'une luiuière franche, disons même un peu crue.

Qu'est-ce (pii a doinn'' uaissauce im in;itriarc;ir.' cetd' circonstance si)n|»le : riioiniue va coliahiler chez la l'euiinc, ihi ;tvec constance, ou par iiilei'valles. Même dans celle dernière >iipposition, cpii est la |dus l'avclrable à l'action de la supé. riorilé naturelle qu'il possède d'être un mâle, il ])erd beaucoup de cette supériorité. Nous l'avons démontré par ce que nous avons dit des mœurs des Peaux-rouges polyandres, par ce ([lui nous avons rapporté des mœurs de l'ancienne Kgyjite. Qu'est-ce (\m donne naissance, au sein du patriarcat même, à ce mariage ambel-ana, où le niAle perd également I 'e bénélice de sa mascuiiuih'.' La iiièuie circonstance d'aller cohaliiler- clie/. sa femme.

lN3ui'quoi ce l'.iit a-t-il exerc»^ sur le mariage uneiniluence i;qutale? C'est «piil ;qq»artient à Foi'dre des phénomènes •• qnomiques, lesquels répondantanx besoins les plus urgents

6i ' ■ LA FAMILLE DANS LA SOCIÉTÉ ROMAINE.

d'g' rhomme, font toujours plus ou moins sentir leur donùnalion aux autres modes de l'aclivîté humaine^. .

Dans le matriarcat, comme dans Tambel-ana, 1 riomme f4JLii va chercher la Cemme c|ie?elh2^lLi lrQ u\:e sur son terrain, ail milieu de ses possessions, maison, jardin, troupeaux , Ineubles, ustensues. Peu importe, que tout cela n ait pas uni grande valeur absolue, c'est de la richei>s.e i-elaliye. Or de tous temps, comme de nos jours, la prépondérance la pluj solide appartint à celui (juijdtHei)^^ la fortune; c'est .de l^i psycholbaie éternelle. Notion? cependant des différences secondaires entre le matriarcat et l'ambel-ana. En matriarcat, le mari, plus ou moins temporaire, rencontre à côté de sa femme un mâle de la nxême famille, ou le frère de la femme, bu son oncle maternel. Le. mari çst certainement primé par cet homme; mais il l'est autant ou plus peut-être par la femme même. Dans l'ambel-ana,, il y a un père, qui pour la femme est un maître. C'est donc surtout devant ce mâle, que l'autre rnàle se tient dans une attitude rabaissée. Toutefois il n'est pas douteux que la femme çUe-jmême n'ait sa petite part de supériorité et d'ascendant personnel sur son

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' 1. Pour l'Auibel-Aiia a Sumatra voir Marsocn, Histoire de Sum'alra, trad. Pt-i routl,p. 262. — Polir rAmbêT-Aiiâ'aa iapml, lire tfans Bous>iuèf , ?e JapnnlV. V\ ji. 246, uuc avciitiirc personnelle toul ù fait décisive. — V. (railleurs Gir«iiiU- Teulon, p. 317, et Morgan, Smiths. — Conlrih. to Knoirl.,\o\. XVII, p. 428. — Pour l'Ambcl-.4na, en Chine, voir te Corfe pénal chinois (\c Staunton, trad. française', t. I", p. 187. — Pour les Basques, voir Eiigèiie Cordicr, le droit do famille aux Pyrénées, Revue liisl. île droit frunr.ais et étranijer, 1809, p. 257 et suiv. et Ciraud-Toulon, p. 342 et sniv. — Pour les Slaves, Fédor Dcmclic, le Droit coulumier des Slaves méridionaïur, passim. Fédor Démclic résume les travaux de liogisic. — Pour la situation de réjjiclcre et de .sqji mari c^ Grèce, voir Dareste, Plaidoyers civils de Démosthènê, intr.iduct., p. 31; Fustel, art. sur les institutions de Sparte, Journ. des Sav., 'Biars iHHD, p. 140. — Pour J\oinç,, Ortolan, Instituts, De Huptiis, t. X, 2. — ^ Le mariage anibcl-.aiia se rencontre d'ailleurs dans un grand nombre de pays, que nous ne citons pas, pour ne pas développer outre mesure Un sujet t^ili n'est dans noire ouvra^'c qu'une .f}|.ude préliminaire et sonmiairc. Kous nous vésorvons ilp iruiler pl'i> tiril le Mièino sujet, à pai't et pour lui-mcine.

LÉVOLUTION DU MARIAGli VERS L'ÉGALITÉ DES ÉPOUX. W'

mari. Elle est de lu famille, de la maison où l'on vit; elle est copropriétaire de ce sol qui porte le ménage et qui le nourrit.

Ajoutons une iniluence qui agit en sous-ordre dans le même sens. La femme est environnée des siens, alors que le mari est séparé de son clan, de sa famille.^ Père, mère, frères, cousins, ont des manières de penser, de s'émouvoir, qui se retrouvent dans cette femme; ils la sentent de leur sang. Sauf exception, on en conviendra aisément, ils doivent, en cas de discussion conjugale, prendre son parti, qui paraît être le leur; ratîection de la famille et plus encore son amourpropre plaident pour la femme.

D'ailleurs, qu'est-ce que ce mari? — Ici nous touchons aux circonstances premières, originales, d'où tout est sorti. — Pourquoi cet homme est-il venu se marier, dans une union constante ou à temps, avec une femme qui reste chez elle, au lieu d'amener femme chez lui? C'est toujours parce qu'il n'a pas pu prendre ce dernier parti, qu'il aurait autrement préféré; et ceci constitue une infériorité sentie. Il n'a pas été assez hardi pour voler une femme; ou il n'a pas été assez riche pour en acheter une; ou il n'a pas voulu amener chez lui une femme, soit volée, soit achetée, parce qu'il ne l'aurait . pas pu garder, parce qu'il sait bien que quelqu'un de ses I compatriotes plus puissant la lui aurait enlevée, ou qu'il ! aurait été contraint de subir le partage. 11 se peut que cet homme soit un banni, un exilé, un émancipé, toutes choses 1res voisines. Par un motif quelconque, par sa faute per- . onnelle ou par la faute d'autrui, il est sorti de son clan; il a perdu sa position de famille. Dans la supposition la plus favorable, — et disons tout de suite que Celle-ci se réalise très souvent, — c'estuu nomade. Chasseur, qui suit un gibier aux habitudes émigrantes, sur la surface d'une vaste région l'omme chez les Peaux-Rouges), il ne peut guère avoir uiiu

. I, vCO.MUi;. — I.n laiiiillo. . 5>

demeure et un ménage fixes; il trouve plus commode d'avoir une femme dans chacun des cantons où la chasse le conduit à résider suivant les saisons. Mêmes pratiques, mêmes arrangements, si, comme les Thibétains, les Arabes, il mène paître des troupeaux dans des régions souvent fort distantes les unes des autres; si, comme les Touaregs du désert, il court après les caravanes, faisant sur son agile méhari, tantôt de ce côté, tantôt de l'autre, des pointes étonnamment prolongées. D'autres métiers encore, qu'on ne soupçonnerait pas, peuvent avoir pour l'homme qui les exerce l'effet de le rendre nomade. En voici un exemple : chez les Aïnos du Japon, un noble qui exerce son autorité sur plusieurs villages, a une femme dans chacun de ces villages où ses affaires l'appellent'.

Nous arrivons maintenant au mariage que j'ai qualifié de mariage polygynique pur. C'est celui où la femme, soit ravie, soit achetée, vit dans la maison du mari dans une situation qui est à moitié celle de l'esclave, à moitié celle de l'enfant. Nous avons brièvement mais suffisamment indiqué au début de ce chapitre jusqu'où peut aller la servitude de la femme dans cette situation, et la tyrannie féroce ou indiiîérenle du mari. C'est un sujet que nous traiterons encore à propos des Romains. Ce que nous nous proposons ici d'ailleurs, c'est plutôt de chercher quelles forces ont tiré la femme de cet esclavage, et l'ont à peu près égalée à l'homme.

St l'on y regarde bien, on verra qu'entre le mari d'un côté et les parents de la femme de l'autre, il existe une sorte de contrariété, de rivalité fondée sur la nature des choses. Il y a là un conflit toujours en instance. Cette cause, qui dans

1. Recolleclions of Japan de Golowniii, Londres, 18I!I, p. -2Uk

notre vie bourgeoise produit des différends dont riiisloire rougirait de s'occuper, n'en a pas moins insinué dans l'histoire des effets d'une grande importance.

A la première heure, nous l'avons vu, le gendre vole souvent son beau-père en lui dérobant sa fille. De là vient que partout la cérémonie du mariage, simulation du rapt, indique, à côté de la résistance de la fille, la résistance des parents. Plus tard le gendre compose avec les parents. Il leur achète la fille soit après l'avoir prise, soit avant de la prendre. Là le conflit du mari et des parents n'est plus que celui de l'acheteur et du vendeur, celui-ci cherchant à avoir le plus, l'autre à donner le moins possible.

Cette opposition d'intérêt entre le mari et les parents se manifeste encore autrement. Nous avons parlé de la prostitution et de son rôle étendu dans l'histoire. La prostitution est un effet de l'intérêt des parents. Le mari, au contraire, a certainement toujours préféré que la femme lui arrivât vierge, bien que ce sentiment, quant à son énergie et à sa délicatesse, ait varié extrêmement en allant des temps anciens aux temps modernes, ou d'un pays à un autre, et qu'il ait été dans certains pays extrêmement faible, ou même annulé par des préjugés religieux dont nous n'avons pas à parler ici.

Evidemment quand la femme était vendue à quelqu'un qui l'amenait au loin, elle ne pouvait plus profiter de cette rivalité naturelle que nous indiquons; mais quand elle demeurait dans le voisinage, il est bien à croire que sa famille ne se désintéressait pas absolument de son sort et des procédés du mari à son égard, ne fût-ce que par amourpropre.

Il faut en conclure que chez les peuples endogames la '"{condition de la femme a dû s'améliorer plus vite que chez les peuples exogames. Cette conséquence, qui me paraît

nécessitée par la nature même de l'homme, n'a été formulée à ma connaissance par aucun sociologiste. Elle mériterait qu'on en fît l'objet d'une vérification attentive.

Si j'ai allégué en premier lieu, parmi les causes qui ont combattu pour la femme, l'action de sa famille, c'est d'abord que cette cause est la première en date ; et c'est encore parce que de cette action est sortie une seconde cause, d'ailleurs bien plus puissante : la femme est devenue propriétaire, et la propriété Va plus affranchie que toute autre chose incomparablement; mais c'est surtout à sa famille qu'elle a dû ce très efficace talisman.

Au di'but, quand la propriété n'existe presque pas pour le sexe mâle lui-même, qu'elle se réduit à quelques objets fragiles et aisément remplaçables, elle ne peut pas exister davantage pour la femme. Alors la supériorité musculaire de l'homme sur la femme agit, comme une force unique que rien ne contrarie. 11 en est ainsi tant que l'homme est exclusivement pêcheur et chasseur; mais dès que le régime pastoral ou agricole se produit, la propriété prend de l'importance. Au mobilier si pauvre du sauvage, viennent s'ajouter le troupeau, la maison ou la cabane, l'enclos. En considérant l'abjection de la femme sauvage, il semble qu'il aurait bien pu arriver que la femme fut exclue de la propriété; et cependant cela n'a pas eu lieu, heureusement, et il est d'autant plus intéressant d'exposer comment et en quelles façons diverses elle est devenue propriétaire, que tout d'abord on n'aperçoit pas du tout les voies qui lui étaient ouvertes pour cela. Je m'explique : si le ti-avai! enrichissait, si seulement il était le moyen simple et sûr de parvenir à la propriété, I comme on le croit et on le dit beaucoup trop, la feninii propriétaire aurait une origine toute indiquée; certes m pays sauvage on la fait assez travailler. C'est à elle en général que sont dévolus les métiers, dans leur étal éli-nientaire, le

tissage, la poterie, la maçonnerie, la confection du mobilier, tout, hors peut-être la métallurgie. C'est elle encore qui, dans l'état pastoral, prend le plus de peine, soigne l'étable, trait, façonne le beurre ou le fromage, confectionne les liquides enivrants ; tandis que l'homme se réserve de mener paître. C'est elle qui, avant l'homme, ouvre la terre avec un bAton; on voit cela en Australie, elle est le premier ouvrier agricole. Mais, je le répète, ces opérations ne procuraient ni la fortune ni même la propriété.

Pendant une longue suite de siècles, l'unique moyen de parvenir à la possession d'une propriété quelque peu étendue fut l'exercice du pouvoir politique, le commandement militaire, ou encore l'influence religieuse, la sorcellerie, transformée bientôt en sacerdoce. Or la femme détient rarement entre ses mains l'un ou l'autre de ces pouvoirs. La nature cependant avait mis en elle un moyen particulier d'acquérir du bien. Elle était de sa personne un objet désiré, demandé par l'homme qui était également prêt à voler ou à payer cet objet ; elle était une propriété convoitable. C'est de ce singulier point de départ : être une propriété elle-même, qu'elle s'est d'abord élevée à la propriété. Les parents qui l'ont louée pour un usage temporaire, soit au dehors, soit au dedans de la maison familiale, ont ouvert à la femme le premier chemin vers la fortune.

C'est un grand mot dans l'histoire de la femme que celuici : la dot. Nous verrons aussi que ce mot a désigné, selon les temps, les pays, des biens provenant de sources assez différentes (ce qui n'est pas toujours commode pour l'historien). A notre avis sa première dot, c'est-à-dire le premier apport que la femme ait fait au ménage, en y entrant, alors qu'en tant d'endroits le mari, loin de recevoir, payait pour posséder la femme, a été constitué par les économies amassées dans rinHaïrisme. Les sources subséquentes de la

dot devaient être plus pures; mais elles n'en sont pas moins primées quant au temps par celle-ci.

Ce sujet si important de la dot ne va pas sans difficulté, difficulté toute psychologique. Il est clair que tout hétaïre qu'elle a été, la femme dont nous parlons, n'a pas cessé de dépendre de ses parents. Comment se fait-il, là est le point psychologique, comment se fait-il que les parents, après avoir loué leur fille pour la prostitution, ne l'aient pas vendue pour le mariage, qu'ils aient renoncé à ce dernier gain; qu'ils aient abandonné même à la fille cette partie des bénéfices de la prostitution qui sert maintenant à former sa dot? Nous n'avons pas, il faut en convenir, de renseignements tout à fait édifiants sur ce point. Chez un certain nombre de peuplades africaines, on voit encore à l'heure actuelle les parents prostituer leur fille, en retirer une somme à peu près fixée par l'usage et considérée comme l'équivalent de ce que son éducation a coûté, et s'il y a du reste, le laisser à la fille qui s'en sert pour s'établir; ceci est un fait; ce n'est pas l'explication demandée. Toutefois il suggère une analogie. Il fait penser au pécule abandonné à l'esclave qui le faisait fructifier, l'accroissait, puis acquérait sa liberté en le rendant à son maître, tout entier généralement, parfois seulement en grande partie. Les mêmes causes, qui conduisirent à l'usage du pécule servile, ont milite et plusénergiquemcnt en faveur du pécule de l'hétaïre. Car ici les gains étaient encore plus difficiles à surveiller; et surtout ils se seraient réduits à rien, si l'ouvrière n'avait pas été intéressée personnellement, tandis qu'avec l'aiguillon de l'intérêt personnel, ils pouvaient au contraire s'élever très haut.

Quand la société est simple et pauvre, la dot de l'hétaïre ne peut pas être chose bien considérable, ni par suite bien influente. Mais avec la civilisation, et du même pas, l'hétaï-

risme s'élève, il devient un métier brillant. Pourvue alors de bijoux, de meubles précieux ou élégants, de rentes, de maisons, de domaines, l'bétaïre qui veut se fixer, s'asseoir, est recherchée par un grand nombre de partis. C'est un point attesté par les voyageurs, là où l'hétaïrisme règne encore, comme en Abyssinie; par les historiens, là où il régnait jadis. Elle peut donc choisir elle-même ou ses parents pour elle. C'est une entrée en ménage bien différente de celle de la femme vendue par ses parents. Et à cette différence originelle d'autres s'ajoutent, qui agissent comme la première, en faveur da la liberté.

Cette femme, qui apporte de la fortune, a eu de nombreux adorateurs; elle a connu, sinon le respect proprement dit, du moins la complaisance, l'expression de l'admiration, même de l'amour, d'un certain amour tout physique peutêtre, mais peu importe. Elle a acquis l'expérience des diversités du caractère masculin, surtout de ses faibles. Nous verrons plus loin qu'elle a reçu de l'instruction, une éducation privilégiée. 11 est impossible qu'elle devienne jamais, entre les mains du mari, agréé par elle, une personne servile comme l'est partout au début la femme achetée. Celle-ci se pliera d'autant plus aisément à la domesticité, ou en tout cas à la surveillance stricte, au quasi emprisonnement du gynécée, qu'elle y a été préparée, dressée par les procédés mêmes de la maison paternelle. Nous l'avons déjà dit, pour vendre plus cher la jeune fdle, en nombre de pays, on veille étroitement sur sa conduite; on fait le guet autour de sa virginité, et on réussità livrerau mari cette denrée précieuse. Il paraîtra piquant aux uns, scandaleux à d'autres, que la vertu (ou ce que nous appelons de ce nom) ait desservi la femme et nui à sa cause; tandis que le contraire de la vertu agissait inversement et relevait la femme en face du mari : quoi qu'il en soit, le fait semble indubitable. L'hétaïre mariée

a introduit, implanté, au milieu des peuples polygyniques, un ménage où la femme traitait à peu près sur le pied d'égale avec son mari, et qui contrastait fortement par là avec les autres ménages environnants.

Quand nous parlons ainsi de la femme, n'oublions jamais de penser aux parents qui sont derrière elle, à leur rivalité naturelle avec le mari. Ils suivent leur lille chez ce mari d'un œil d'autant plus attentif et plus jaloux qu'il y a, avec cette fille, des biens auxquels ils n'ont pas tout à fait renoncé. Sans doute si leur fille a des enfants, ces biens resteront aux enfants, ils l'admettent; mais si la fille meurt ou si le mari la renvoie sans qu'il y ait des enfants, les parents ne peuvent admettre — et n'ont nulle part, je pense, admis — que le mari garde la dot. Cette dot qui peut donc leur revenir, il ne faut pas que le mari la dissipe. Aussi le surveillent-ils. Le mari n'est plus le maître incontesté, irresponsable de sa femme, et pas davantage le gouvernant absolu du ménage.

J'oserai avancer que celte femme dotée et ses parents n'ont pas peu contribué à l'établissement de la monogynie. Nous avons exposé plus haut les causes qui ont amené ce progrès ; Nous avions réservé cette cause supplémentaire. Ni la femme dotée ni ses parents n'ont dû tolérer longtemps que le mari se permît de prendre une seconde femme. Ce n'est pas tant parce qu'elle venait partager l'affection du mari, que parer qu'elle apportait une occasion de dépense, une ciiance de dissipation, si elle n'était pas dotée ou l'était moins.; et si elle l'était autant, elle apportait une complication, une confusion d'intérêts et d'arrangements économiques, une source de contestations juridiques. Chez les mahométanspolygynes, où les femmes sont achetées et n'ont point de dot (ou bien la dot est peu considérable), on a quelque peine à les faire vivre ensemble. Faire vivre ensemble des femmes qui ont chacune des biens, une fortune personnelle, est chose im-

KVOLllTION DU MARIAGE VERS L'ÉGALITÉ DES ÉPOUX. 73

possible. L'homme a dû le reconnaître assez vite. D'ailleurs, je le répète, la femme riche, conseillée ou gouvernée par ses parents, s'est de bonne heure refusée cà entrer dans une pareille combinaison.

Dans l'histoire de la femme propriétaire, il y a deux termes qui se font, pour ainsi dire, vis-cà-vis : c'est la dot et le douaire. Nous savons ce qu'est la dot. Le douaire, c'est ce que le mari donne à la femme elle-même; il se distingue donc du prix d'achat donne aux parents. Dans les deux régimes opposés, la polyandrie, la polygynie, on rencontre également le douaire.

En régime polygynique, il semble bien vraiment être une simple imitation du prix que l'amant payait à l'hétaïre pour la posséder. Le mari germain acquitte le matin de ses noces, entre les mains de sa femme, le prix de la virginité ravie. Cette coutume se retrouve à l'autre bout du monde et de l'histoire. Encore aujourd'hui, à Sumatra, dans le mariage jojoor, où la femme est vendue au mari, celui-ci, outre ce qu'il donne aux parents, paye quelque chose cà sa femme; comme le Germain, il donne un morgengabe. Il ne faut pas, nous le répétons, protester contre ces rapprochements entre l'hétaïrisme et le mariage. Les hommes antiques n'ont pas senti comme nous; ils ne le pouvaient pas. J'oserai même dire qu'à leur place, nous aurions senti comme eux, en vertu de la constitution mentale, commune à toute l'humanité. Nos aversions, nos dégoûts sont des produits déterminés par des associations d'idées; et ces associations, c'est le monde extérieur, le monde social surtout, qui les forme, sans que nous y prenions garde. La première épouse fut une esclave et souvent une étrangère, une ennemie. A son idée s'associaient forcément les idées et les sentiments que suscitèrent toujours l'esclavage et l'hostilité. Avec l'idée de l'hétaïre, au contraire, s'associaient celles d'une fille libre, de même

race, de même clan, ou de clan ami, ayant derrière elle une famille qui la soutenait, la protégeait.

On peut bien assurer que la propriété individuelle est aussi vieille que l'homme, puisque l'animal même a cette idée et ce sentiment (il n'y a pour s'en convaincre qu'à observer les chiens). Mais cette propriété d'abord et pendant longtemps ne s'applique qu'aux objets mobiliers, armes, ustensiles, bijoux, amulettes, canots, etc. Puis l'homme se construit une demeure durable ; il y joint plus tard un enclos où il cultive quelque plante utile. En même temps il domestique quelque bête, élève des troupeaux; en dernier lieu il ajoute à tout cela des champs défrichés et cultivés. Ces espèces nouvelles de propriété ne sont pas d'abord individuelles. La maison même et l'enclos appartiennent en commun à une famille, plus ou moins étendue ; et les champs cultivés appartiennent presque partout à la.^tribu, ou au moins au village tout entier.

Bien avant que la maison, la terre, puissent faire l'objet d'une possession individuelle, le meuble est donc possédi'^ individuellement par un homme durant sa vie, et peut être transmis à sa mort, par sa volonté, ou par une coutume qui suppose cette volonté; mais à qui sera-t-il transmis? La psychologie va répondre.

L'homme voudrait vivre après sa mort. Comme il ne le peut faire en personne, il tente d'y atteindre en quelque sorte par les personnes les moins étrangères à lui, par ses enfants. Aussi s'eftbrce-t-il de laisser à ceux-ci, après sa mort, la jouissance de ses biens, et de ses avantages en tout genre.

Mais riiomme, dans les sociétés où la vie est très précaire, à raison du dénument habituel et de la fréquence des meurtres, l'homme sauvage et barbare fait une distinction entre ses enfants; il préfère de beaucoup ses garçons à ses filles. Nous expliquerons ailleurs largement les motifs de cette préférence. Il suffit pour le moment de la constater. Personne d'ailleurs ne sera disposé à la mettre en doute. Car non seulement elle se manifeste avec éclat parmi les peuples primitifs; mais elle persiste même au sein des sociétés civilisées, quoiqu'elle n'y soit plus aussi générale.

4)e ce que l'homme préfère ses enfants à toute autre personne, et parmi ses enfants, les garçons aux filles, on pourrait déduire, avant toute étude, ce trait qui, dans l'histoire universelle de l'héritage, doit saillir au premier plan : c'est que les fils hériteront à l'exclusion des filles; mais que les filles, quand elles seront seules, excluront les autres parentsjEt en effet l'étude confirme pleinement cette hypothèse. Qu'on parcoure un grand nombre de législations et de coutumes, et qu'on essaye, en les rapprochant, de tirer des conclusions générales, la plus générale assurément sera celle que nous avons dite*.

1. Je dis seulement la plus générale. Il est difficile, en l'étut actuel de la science anthropologique, d'en administrer les preuves, en dehors du cycle liistorique des pcnides occidentaux; mais quant à ceu.v-ci du moins, et on conviendra qu'ils forment la partie importante de l'humanité au point de vue de l'évolution, la proposition par nous avancée ressort avec une évidence suffisante. Elle apparaît comme vraie pour les Celtes, les Germains, les Slaves, les Latins et les Grecs. Voir les travaux de MM. Dareste et Fustel de Coulanges dans le Journal des Savants, mars et sept. 1880; — février, avril et août 1881 ; — janv. 1884; — juillet, oct. et nov. 1885; — fév. 1886; — Dareste, Introduction des Plaidoyers civils de Démosthèncs ; — Laboiilaye, Recherches sur la condition des femmes; — Caillemer, Droit de succession à Athènes; — Schœmann, Antiquités greciiues, p. 4U8 et 587. — En renvoyant à ces sources, j'éprouve un certain embarras. Elles semblent parfois me donner tort, alors que selon moi elles conlirment mes assertions. Il faudrait donc les discuter, et je ne le p\iis faire, dans le cadre de l'ouvrage présent. Combien la discussion serait nécessaire, je vais le montrer brièvement : 1° on nous dit qu'à Athènes les filles

Ce n'est pas qu'en fait les filles excluentpartoiit les parents autres que les fils. Exemple : si l'on prend les lois barbares, rédigées pour les divers peuples germains qui envahirent l'empire romain, voici ce qu'on y trouve : quelques-unes de ces lois, celle des AUamands, celle des Bavarois, celle des Saxons, celle des Bourguignons, excluent la fille, quand elle a un frère, de la succession de V alleu, c'est-à-dire de la terre et de la maison; mais la fdle est préférée aux collatéraux. Nous sommes donc ici dans l'ordre.

La loi des Thuringes, la loi Salique et la loi desRipuaires excluent la fille de la possession de la terre tant qu'il y a des parents mâles (ou au moins jusqu'au cinquième degré). Nous sommes donc en présence d'une exception apparente. Sous cette exception, il n'est pas impossible de retrouver le fil psychologique. Dans ce monde barbare, l'homme est certes tel que nous l'avons dit : il préfère ses filles aux mâles moins proches ; et il donne cours à cette préférence, tant qu'une autre cause ne vient pas à la traverse. Quelque cause est-elle ici venue à la traverse? Voilà la question.

Ces sociétés barbares sont extrêmement guerrières et extrêmement troublées. Toute propriété terrienne ne reste aux mains qui la détiennent qu'à une condition, c'est d'être gardée vaillamment avec Fépée. Si un père laissait V alleu à sa fille, l'héritière n'en jouirait pas longtemps. Légué à un

n'héritaient pas. Or qu'est-ce que l'épiclère? une llUc qui hérite, parce qu'il n'y a plus de màlcdu même degré pour l'exclure, ce qui est conforme à notre proposition; — 2° M. Dareste dit tout d'abord que chez les Slaves Polonais les filles ne succèdent pas, et quelques pa^'es plus loin, il montre qu'elles succèdent à défaut de fils {Jotirn. (les sav., oct. 1885, p. 006); — 3° même observation pour la succession au Monténégro, févr. 1886, p. 89 et suiv. — Je puis encore moins montrer comment je retrouve la généralité en question dans les dispositions du droit anglais, si complexe, même quand on le résume et qu'on l'élague (voir les Eléments du droit civil anglais do Lehr). — Le code de Manou, les codes ou instituts plus récemment publiés d'Apastaynba, de Vasistha, de Narada donneraient lieu à de très amples observations. Je ne puis me les permettre en ce moment.

parent mâle, il y a chance pour qu'il reste dans la famille; et la jeune fille y vivra sous la tutelle de l'iiéritier, tutelle obligatoire des deux côtés. L'héritatie paternel profite plus à la fille, dans les mains d'autrui, qu'il ne ferait dans les siennes propres. La cause de l'exception c'est l'insécurité sociale. La cause cessante, l'exception doit cesser.

En effet, suivez les Francs Saliens (par exemple) dans leur immigration sur le territoiredel'Empire. La sécurité, sur ce sol nouveau, sans être bien entière, fait cependant de notables progrès. Le pouvoir social, représenté par les rois barbares, commence à garantir à chacun de ses membres sa propriété. Le père peut, maintenant sans trop d'imprudence, avoir sa fille pour héritière de sa terre, et ce résultat, conforme à la tendance paternelle, ne tarde pas à seproduire\

Il peut arriver qu'un ménage procrée seulement des filles; il y a dans toute société une certaine proportion de ces ménages. Il peut arriver que nombre de ménages, ayant eu des garçons avec des filles, ne conservent que des filles. Le hasard amène quelquefois ce résultat. Mais la guerre, qui sévit tant sur les sociétés, sauvages ou barbares, rend ce résultat exceptionnellement fréquent chez elle.

La fille a donc de bonne heure hérité et hérité fréquemment, par cette raison qu'il n'y avait pas de mâles sur le môme degré qu'elle, pour lui faire une concurrence victorieuse. Ce régime a persisté en toute pureté, pendant bien longtemps, en une multitude de pays. « Cette coutume, dit M. de Laboulaye-a subsisté dans toute l'Europe jusqu'à la révolution franraise. »

Il ne faudrait pas croire, d'après cette citation, que l'Europe soit seule en cause. Dans les autres })arties du monde,

1. Voir Coiistitulioii de Cliilpéric dans L;iljuulave, ji. d-.

je le répète, rien de plus général (si l'on met à part les peuples polyandriques) que la prélérence accordée au frère sur la sœur, ou à parler plus largement, au mâle sur la femme, quand ils sont au même degré. Et c'est d'abord une exclusion totale pour celle-ci; puis, à mesure que la civilisation arrive, une exclusion simplement partielle. Par exemple, dans l'Inde, encore à l'heure présente, la femme reçoit généralement le quart de ce que reçoit le mâle. Ailleurs c'est le tiers ; ailleurs la moitié. Rares sont, à tout examiner, les pays où la femme a été traitée sur le pied d'une parfaite égalité.

Puisque nous avons pris comme exemple la législation des barbares germains, revenons-y et poussons plus avant. Dans la succession d'un père défunt ou d'une mère, il peut y avoir et il y a d'ordinaire, autre chose encore que de la terre; il y a des habits, des ustensiles, des esclaves, de l'argent monnayé ou ouvré. Pour ces objets, les principes ne sont pas les mêmes. Il est impossible de suivre avec précision dans les diverses lois, trop peu explicites, les détails d'application. Mais voici ce qui ressort assez clairement : la fille hérite par préférence au fils des objets qui conviennent à son sexe, objets qui se rencontrent plutôt dans la succession maternelle que dans la paternelle. Le fils hérite par préférence de certains objets, tels que les armes, les harnais, qui se rencontrent ordinairement dans la succession du père. En dehors de ces deux catégories, la succession mobilière est partagée également entre les deux sexes, ou bien même elle est attribuée par préférence à la fdle, comme compensation de ce que l'alleu lui est refusé.

Nous n'aurions pas relevé dans les lois barbares les dispositions relatives à la succession mobilière, si c'était un trait propre à ces lois; mais tant s'en faut qu'il en soit ainsi. Dans un grand nombre de coutumes, chez un grand nombre de peuples, on aperçoit des dispositions analogues. Il semble

qu'on suivo en partie une idée de convenance, en donnant à la femme ce que les Romains appelaient le monde mulièbre, à l'homme les armes, les harnais, les chevaux de guerre, etc. ; et qu'en partie on écoute cette voix naturelle, qui au fond de l'homme réclame pour l'égalité, et qui ici l'obtient, parce qu'il n'y a pas pour les valeurs mobilières la même raison de préférer le sexe mâle. La terre ne s'emporte pas ; si on veut la garder, il faut rester et la défendre l'épée à la main. Les valeurs mobilières peuvent être emportées ou cachées.

Cette distinction si primitive et si répandue de l'immeuble et du meuble a été favorable à la femme. C'est presque une loi générale que la femme ait reçu dans la richesse mobilière une part égale ou presque égale à celle de l'homme ; tandis que la succession immobilière lui était souvent déniée*.

Au début, entre cette dernière succession et la première, il y avait une grande, une énorme différence, quant à la valeur. La première était d'une importance minime, comparée à l'autre ; mais c'est un des effets incontestés de la civilisation de rendre la richesse mobilière de plus en plus considérable, jusqu'à l'égaler en valeur à l'autre ou même la rendre supérieure. La civilisation a donc indirectement favorisé la femme, en lui permettant de recueillir des héritages d'une importance proportionnelle toujours plus grande.

1, D'après les prescriptions de la loi des Thuringes (daas Laboulaye, Recherches sur la condition des femmes, p. 90) la fille hérite à défaut de fils pour les biens meubles. Mais pour la terre, elle est exclue par le parent mâle, si éloigné qu'il soit en degrés. C'est le môme esprit et plus rigoureux encore dans la loi Salique LXII g 6, et dans la loi Ripuaire LVI g 4.

La loi des Bourguignons, II ? 3 (dans Laboulaye, p. 95), dit « ornamenta quoque et vestimenta matrimonalia ad filias, al)S(|ue ullo fralris fralrunuiue consortio, pertinebunt. » — Suivant la loi des Thuringes, le vêtement de guerre, dans lequel il faut comprendre sûrement les armes, va du même côté que la terre (l'alleu), c'est-à-dire au fils. La mère, en mourant, doit laisser aux filles, les colliers, les chaînes, bijoux, tout ce qui servait à son usage pcrson-

Considérons à présent la propriété immobilière dans son évolution. Rappelons qu'au début le champ cultivé appartient généralement à la tribu ou au village ; il est souvent l'objet d'un roulement annuel ou à plus long terme entre les familles d'un même village. La maison et l'enclos ou le jardin sont, de par leur nature même, plus strictement appropriés. Une communauté de famille les possède, habite l'une, travaille l'autre. A toute communauté, pour durer, pouragir, il faut un chef; et de fait ce chef a existé toujours, partout. Quand le chef meurt, il a nécessairement une manière d'héritier. Une succession s'ouvre; mais il faut en reconnaître exactement la nature.

Dans sa forme première, l'héritier d'un chef de famille, soit que la coutume l'ait désigné pour succéder, ou que ce soit la volonté même du défunt, n'est pas précisément ce que nous appelons aujourd'hui de ce nom. Ce n'est pas un successeur aux biens à l'exclusion de tous autres ; c'est à la fois moins et plus. C'est l'administrateur en chef d'une propriété sur laquelle d'autres personnes vivent et travaillent avec lui et sous lui. Ses frères, ses sœurs, avec leurs enfants, s'il y en a, sont ses coopérateurs et ses copropriétaires; en retour il est leur gouvernant. On peut voir cette situation encore aujourd'hui chez les Slaves, dans laZadruga. Ce qui a été trans-

ncl. Le mobilier s'appelle dans cette loi rhedn, nom qu'on retrouve j^lns tard ca Italie sous le terme de corredi, et en Allemagne sous ceux de rhade, gherade. — Lesloisde l'Allemagne au moyen âge ont conservé ces distinctions primitives. Le Miroir de Saxe, ch. xxvn, dispose aussi qu'à la mort d'une femme, ges propres (c'est-à-dire la terre, les maisons) vont au jtarent soit masculin, soit féminin (ceci est l'adoucissement apporté par la civilisation à la coutume barbare); mais les meubles vont toujours au parent féminin. — Réciproquement le harnais de guerre de l'homme défunt va toujours au parent mâle le plus proche. « Cette succession du mobilier qui fut d'abord reçue non seulement en Allemagne, mais en Suisse, en Savoie, en Italie même, devint plus tard particulière aux nobles, dont les privilèges sont presque toujours d'anciennes coutumes lidèlomcnt conservées. « Laboulayc, p. %.

mis d'abord, ce qui a constitué l'héritage, c'est moins la propriété que le gouvernement de la famille. Et ainsi s'explique fort naturellement l'existence, en tant de coutumes, du droit d'aînesse. Quoi de plus naturel, de plus simple que de choisir pour successeur au chel' défunt, le plus âgé des mâles de la famille? et que d'avantages! L'aînesse est un fait indubitable, qui supprime les contestations. Bien souvent le père étant mort jeune ou par accident, dans ces sociétés misérables et guerrières, l'aîné seul a la force ([ui défend et la maturité intellectuelle qui guide. 11 ne faut donc pas s'étonner de la généralité d'une règle qui écarte les cadets. Il faut s'éjLonner encore moins si généralement la femme est, elle aussi, écartée du gouvernement. Là où il faut se battre souvent pour protéger la communauté, et en tout cas régir des hommes, leur enjoindre ce qu'ils ont à faire, bref, dans un milieu violent et brutal, la femme n'est pas un chef qu'on soit tenté de choisir.

Exclusion des femmes, exclusion des cadets, c'est une seule et même chose au fond ; ce sont tiges d'une même souche. Et ne nous méprenons pas sur le caractère identique de l'une et de l'autre. Ni le cadet ni la femme ne sont déshérités, comme nous l'entendons au sens moderne. Ils sont certainement copropriétaires, quoiqu'ils ne puissent pas être gouvernants. La femme, tant qu'elle reste fille à la maison, le cadet, tant qu'il n'émigrepas, ont, selon l'opinion publique, un droit incontestable à la cojouissancc du patrimoine.

Nous arrivons ici à un trait des manirs primitives, qu'il faut mettre tout à fait hors de doute, trait simple, compréhen-

I sible, qui rend compte de beaucoup de choses, et que les historiens ont cependant négligé de voir, parce qu'en général

L ils regardent, si l'on peut ainsi parler, par dessus la tète de l'homme, et répugnent à chercher les causes dans la naluie humaine. Le cadet, la femme, les membres subordonnés de la

l.ACilMItt;. - l.a riiillillo. 6

famille, en un mol, ne restent membres, qu'autant qu'ils x^ cohabitent et quils coopèrent. La coopération économique ^ domine à cette époque tout le droit familial. Le lien du sang n'esj, rien auprès de ce fait. Deux coutumes presque universelles sont la preuve irrécusable de ce que nous avançons :

1° La femme qui se iiiarie, en dehors de la maison paternelle, cesse matériellement de travailler pour cette maison : elle va travailler dans une autre et pour une autre. Aussi n'estelle plus de rien dans la maison paternelle; son droit de copropriété y est totalement perdu.

lien est de môme du membre mâle, qui sort de la famille et va s'établir dehors. Peu importe que le fait provienne de la volonté du chef de la famille ou de la sienne propre. L'homme que son chef a exilé, vendu ou émancipé, est à cet égard traité comme celui qui, spontanément, est allé chercher fortune ailleurs. Rome nous offre un exemple éclatant de ce principe. Mais il se manifeste dans une multitude de coutumes ; et là où à l'heure présente on réserve parfois les droits de l'absent, comme chez certaines fractions du peuple slave, nous pouvons légitimement supposer que c'est un adoucissement moderne; la coutume primitive était assurément plus rigoureuse dans sa logique.

2° D'autre part, la famille admet souvent à titre de mari d'une des hlles, ou à tout autre titre (excepté celui d'esclave bien entendu), un homme étranger. Dès que celui-ci cohabite, coopère, il est considéré comme copropriétaire ; il est investi de ce droit, dont certains membres réels de la famille sont dépouillés. — On devine que je parle de l'adoption si universellement pratiquée, soit pour se procurer un gendre, soit pour se procurer un fils, soit plus simplement encore pour se procurer un coopéraleur, dont le besoin se fait sentir.

L'étranger adopté est très souvent introduit dans la

Tamille avec quelque cérémonie, avec un rituel. On Va/filie au sens primitif de ce terme. L'emploi de cérémonies, ayant plus ou moins un caractère solennel ou môme religieux, s'explique fort aisément en ce cas, comme en bien d'autres. Là où l'on n'écrit pas les contrats, par la raison péremptoire qu'on ne sait pas écrire, il faut bien fixer les faits dans la mémoire des hommes. On se sert pour cela des solennités : elles reuiplacent l'écriture, qui }»lus tard doit les rendre inutiles et les supprimer. Ces cérémonies ont vraiment troublé l'esprit de certains historiens ^ A ce qu'elles avaient de solennel ou de religieux, ils ont attribué une espèce de pouvoir magique, celui par exemple de faire d'un étranger un fils ou un frère aux yeux des membres de la famille. Il me paraît naïf de croire que les cérémonies aient jamais fait oublier l'origine de l'étranger. La famille continuait parfaitement à savoir qu'il n'était pas de môme sang qu'elle. Mais cela lui importait moins qu'on ne pense. Si l'on avait appelé l'étranger, c'est qu'on l'avait trouvé utile; et on l'avait a/^^^<?, parce que dans ce milieu où il n'y avait ni écriture, ni code, ni monnaie abondante, ni idées compliquées, où l'on vivait et travaillait dans l'indivision, c'était le parti le plus simple à prendre.

En résumé, la famille primitive n'est pas un groupe formé d'après la parenté, constitué par le lien du sang; c'est un groupe de coopérateurs et de copropriétaires, sous un chef commun; c'est un groupe économique. L'àme de celte association n'est pas du tout un sentiment tel que la reconnaissance de la parenté; c'est l'intérêt, proprement dit. Il faut se nourrir, il faut écarter les besoins ; il faut aussi défendre sa vie et ses membres contre les agressions du voisin; et pour cela, dans le milieu brutal où l'on est, dans les conditions

1. Je pense ici à M. Fuslel de CouUiiiges, entre autre?. Nous discuterons sa thèse plus loin.

économiques assez ingrates où l'on se trouve, il est bon^l est utile, de se tenir réunis en communautés assez nombreuses autour d'un chef. C'est bien le lien du sarig^jqlii certes a donné le point de départ. On s'est trouvé d'abord réunis, ou si l'on veut juxtaposés, par la naissance. Encore à présent l'association se compose pour la plus grande partie de personnes parentes, de ménages descendant d'un auteur commun; mais cependant il y a aussi des étrangers adoptés, tandis que d'autre port certains membres réels de la famille sont et restent éliminés. Et finalement, ce n'est pas la considération de la parenté que chacun consulte dans ses procédés à l'égard d'une personne, c'est la considération toute économique de cette alternative : « cette personne est-elle ou n'estelle pas de la même association que moi? »

Dans quelques pays, dans un grand nombre peut-être, la communauté familiale a été à ce point que toute la famille (jusqu'à deux cents personnes et plus) habitait une seule et même maison. Les Indiens des Pueblos nous présentent encore aujourd'hui de ces espèces de casernes. Chez les Slaves, la communauté est moins étendue, mais on y trouve jusqu'à 40 personnes associées qui cohabitent dans le même édifice. Ailleurs sans doute, et ce n'est pas une grande différence, la famille était répartie dans des maisons contiguës, alignées sur le même côté d'un chemin, ou bien encore, il y avait un double alignement. Ce n'est pas tant le fait de cohabiter sous le même toit qui influait, on le comprend, que celui de coopérer, de travailler le même domaine, de vivre sur ses produits, et d'avoir une épargne commune, quand il y avait moyen d'épargner.

La communauté familiale avait sesjavantagcs que nous avons dits, d'autant plus sensibles que le milieu était plus pauvre et plus troublé. Mais elle avait en retour des inconvénients très sensibles à la nature humaine. Elle contrariait

L'h'lVOLlTION Di; MAKIAC.E VERS LÉGALITÉ DES EPOUX. 8r>

l'esprit d'indépendance et d'égoïsme, disons, si Ton veut, la personnalité, qui est le vrai fond de l'homme.

La communauté familiale devait disparaître avec les prolirès de la sécurité, d'une part, et ceux de l'industrie, de l'autre. Elle devait faire place à une communauté beaucoup plus petite et plus simple, celle du mari, de la femme et de leurs enfants. Bref la famille était tenue de céder la place à ce que nous appellerons le ménarje. Et c'est ce qui est arrivé sur une multitude infinie de points. Nous assistons encore aujourd'liui à celte évolution inachevée. Les communautés familiales des Slaves, les Zadruguas, dont j'ai déjà parlé, sont en train de se dissoudre, l'un après l'autre. Chaque année, après la mort de son père, quelque Slave père de famille, ne se sentant plus que des égaux, frères ou cousins, demande le partage de la communauté et, après division du patrimoine, se constitue en ménage.

Ne nous laissons pas cependant égarer par ce qui se voit aujourd'hui chez les Slaves : ils sont de leur temps par beaucoup de côté. En tout cas le législateur chez eux est de notre temps. Aussi leur accorde-t-il le partage. Mais jadis les choses se passèrent autrement, au moins partout où le droit d'aînesse était établi.

Aujourd'hui, chez les Slaves, on peut voir une communauté se rompre brusquement et se segmenter en ménages particuliers justement par cette raison qu'on peut obtenir le partage, et qu'on l'obtient du législateur imbu d'idées modernes. Mais quand la coutume et la loi étaient imbues de la tradition; quand les hommes avaient l'esprit préoccupé par le préjugé favorable aux institutions antiques, ce n'était pas une sé'paration, une division brusque qui dissolvait en une fois les communautés, elles se défaisaient lentememt, partiellement. Gêné, mécontent, ou aventureux, ou ambitieux, un membre s'en allait et perdait son droit; puis un autre.

puis d'autres plus nombreux, à mesure que la société plus compliquée, d'un côté, et plus paisible, de l'autre, rendait le dehors plus tentant. L'aîné resta à la maison de moins en moins entouré. A supposer qu'il reçût de quelqu'un de ses subordonnés une réclamation de partage, il devait répondre et l'épondait sans doute : «. Vous n'avez qu'à rester, je dois vous nourrir, et vous nourrirai ; mais si vous partez, c'est à vos risques et périls, » Cependant, à chacun de ces départs, remarquons-le, le privilège de l'aîné, qui ne fut d'abord qu'un droit au gouvernement, tendait à devenir un droit exclusif à la propriété du patrimoine.

Nous avons jusqu'ici parlé de ce droit d'aînesse, comme d'un fait très général. Nous n'avons pas dit et nous ne disons pas qu'il ait été universel. Si partout la famille n'a existé qu'avec un chef à sa tète, c'est par une sorte de quasi nécessité, mais rien, ni dans l'homme ni au dehors, ne nécessitait de la même manière le choix exclusif de l'aîné, comme chef. C'était une coutume plus prudente peut-être que tout autre; mais rien de plus. Assurément chez certains peuples, on a consulté dans le choix du gouvernant un autre principe très naturel aussi, le principe de la capacité effective ou jugée telle par les associés. Les Zadruguas Slaves nous montrent que le gouvernement familial est dévolu très souvent au membre que les associés estiment le plus apte. Pour bien dire, les deux principes, la supériorité d'âge et la capacité, ne s'excluent pas absolument, ils se partagent l'empire ; c'est tantôt Tun, tantôt l'autre qui triomphe. xVinsi on voit des communautés où c'est l'ancien qui gouverne ; mais si l'Age fait trop sentir ses atteintes au chef, soit dans son activité physique, soit dans son intelligence, on le dépose et on lui donne pour remplaçant un membre plus jeune. II peut arriver même qu'un père soit placé sous le gouvernement de son fils.

Afin de bien détacher ce qu'il y a déplus général dans cet

ordre de faits, nous avons dit que les femmes furent exclues du gouvernement de la famille. Il en lut sans doute ainsi, à l'origine, dans tous les pays polygyniques, tant que la lutte pour la vie fut extrêmement rude. Cependant nous voyons chez quelques peuples, par exemple chez les Basques et au Japon, les femmes arriver au gouvernement, comme les mâles, quand elles sont les aînées. Le principe du droit de l'aîné a donc vaincu parfois le principe de rexclusion du sexe féminin, mais pour cela, je pense qu'il a fallu que l'état social eût atteint un certain degré de sécurité; quelapaixpuJiiique fût convenablement assurée. Observons qu'après tout l'aînesse des femmes a son fondement dans la nature même des choses. Il a dû arriver souvent qu'une famille, à la mort d'un gouvernant mâle, ne comptât que des mâles trop jeunes, et que le seul membre, capable de gouverner, fut une femme. D'ailleurs la virago certes existe; je veux dire la femme qui, pour la force, le courage, ne le cède guère à l'homme. Certaines formes d'existence sociale rendent même la femme supérieure à l'homme en intelligence, prévoyance et suite dans la volonté. Il n'y a pour s'en convaincre qu'à visiter certaines bourgades bretonnes, peuplées de pêcheurs, ou bien encore l'île de Bath. Et enfin, il est bien à croire que partout il y a eu de la polyandrie, même là où la polygynie était le régime commun. Nous l'avons déjà dit, en fait de mariage, la coexistence des formes est la chose ordinaire. Et cette coexistence a dû certainement amener, entre deux formes divergentes, des transactions, des combinaisons, ayant des traits de l'une et des traits de l'autre. Si les filles ont eu en quelques pays le droit d'aînesse, aussi bien que les mâles, peut-être est-ce tout simplement parce que des ménages polyandriques s'étaient mêlés longtemps sur le même sol avec des ménages polygyniques.

Les Slaves actuels, cités déjà par nous, |)résentent des cou-

tûmes très variées à l'égard du point qui nous occupe. Cependant on voit dominer, parmi cette diversité, le double principe, que la femme, en concours avec le parent mâle du même degré, n'hérite pas ouhérite moins que lui ; qu'au défaut de mâles du même degré, elle hérite complètement.

En résumé, la femme a moins hérité que l'homme, et nous savons pour quelles causes. Mais toujours est-il qu'elle a hérité. D'abord, quant aux biens meubles, dont la valeur proportionnelle est allée toujours croissant avec la civilisation, elle n'a pas été en général moins bien partagée que l'homme. Quant aux immeubles, il est vrai, elle a été exclue de la succession, tantôt seulement par le mâle du même degré, tantôt par les maies même plus éloignés; mais dans les sociétés barbares, la guerre produisant souvent le défaut de mâle, elle a hérité quand même. Puis bientôt, avec les progrès de la sécurité, la coutume contraire aux femmes a fléchi; les traditions anciennes ont transigé avec les sentiments naturels; la femme en concours avec les mâles, voire ceux du même degré, a reçu une pai't inégale, diversement inégale selon les lieux, les temps, mais cependant de plus en plus voisine de l'égalité.

Bref un phénomène très intluent a pu se produire : l'existence d'un certain nombre de femmes riches.

Nous pouvons tenir pour cerlain que la femme riche a obtenu de son mari une considération plus grande et des égards parliculiers. Il est permis de pousser plus loin encore l'induction. Le ménage de cette femme riche, où le ton entre la femme et le mari était bien en avance sur les })rocédés communs des maris, n'a pas manqué de réagir favorablement sur le sort général des femmes. Il a été un modèle réclamé prfr des épouses moins riches, accepté par des mai'is, qui voulaient imiter les mœurs des classes supérieures.

A présent l'héritage que la femme en se mariant apporte

L'ÉVOLUTION DU MAHIAdE VERS LÉCiALlTÉ DES É1'(»UX. . 89

dans le ménage, qu'est-ce, vu du côté du mari? C'est linalement ce que nous appelons une dot. Ce que les Romains nommaient la dol profectice ne fut certainement, dans la moitié des cas, que l'héritage paternel déjà recueilli par la femme, et remis en tout ou en partie aux mains du mari pour en percevoir les fruits et les appliquer aux dépenses communes. Examinons en conséquence les rapports importants qui ont existé entre l'héritage et la dot.

La dot — je parle maintenant de la dot telle que nous la connaissons, nous modernes, de la dot fournie par les parents— la dot est un sujet difficile.

Son origine est un vrai problème. Comment et pourquoi s*est opérée la curieuse révolution que voici? Les parents vendaient leurs filles ou les louaient, bref en tiraient profit. De cette pratique ils passent, sans degré intermédiaire que nous puissions constater, à la pratique contraire. Non contents de donner leur fille pour rien, ils la livrent au mari avec une quote-part variable de leur fortune personnelle. Cette denrée qu'ils vendaient naguère, maintenant ils payent pour qu'on la leur prenne. On serait' tenté de se dire que vendre a été la coutume d'un pays, et doter la coutume d'un autre; et l'on supprimerait ainsi le problème. Mais l'examen des faits ne le permet pas. Les Hindous, les Grecs, les Romains, sans parler d'autres peuples, ont certainement commencé par vendre, et ont fini par doter; donc le problème subsiste.

L'explication la plus simple, celle qui se présente d'abord à Tesprit, est suggérée par le raisonnement suivant : « Après tout, les filles sont une denrée, se vendent quand elles sont

demandées; et ne se vendent pas, quand la demande est nulle'. » Mais ce n'est pas assez, il faut que la denrée ait été offerte, et vivement offerte, puisqu'on a payé le preneur. Elle embarrassait donc son propriétaire? Ceci n'a rien d'incroyable, rien que de très possible. La fille n'est pas une denrée morte, passive; elle consomme. Il est vrai que, d'autre part, elle travaille et produit; mais les circonstances peuvent êlre telles que son travail ne vaille pas son entretien. De plus, il arrive qu'elle fait des enfants, et augmente ainsi le nombre des bouches en excès. Il est vrai que par l'infanticide on y remédie et que ce remède ne répugne pas beaucoup aux parents. D'abord, oui, cela n'est que trop certain; mais il se peut qu'à un certain degré de civilisation, l'infanticide ait répugné. Si cette hypothèse était démontrée, nous aurions un sentiment qui pourrait nous servir à expliquer, au moins en partie, l'évolulion. La dot aurait en quelque façon remplacé l'infanticide, comme moyen d'alléger la famille. Certes les sauvages, les barbares pratiquent largement l'infanticide; mais pas sans distinction.

Nulle part, ou presque nulle part, on n'a tué l'enfant, même l'enfant féminin, une fois parvenu à un certain âge, sinon par des motifs de haine ou dans un moment de colère. Il semble bien que le froid motif d'intérêt ait partout reculé devant le meurtre de l'enfant déjà grand, et que l'opinion publique ait partout condamné ce meurtre. Nous pouvons donc supposer qu'une famille a épargné ses nouveau-nés femelles, soit par imprévoyance, soit par suite d'une aisance momentanée; et que les tilles lui sont devenues à charge, plus tard, trop tard pour s'en débarrasser aulremenl qu'en les mariant.

Cependant notre raisonnement implique, rappelons-le, que les lilles sont peu ou point du tout demandées par les jeunes gens; tachons de nous expliquer ce fait étonnant.

Est-ce que les hommes ont, à un certain moment, contracté riiabitudc de se passer de femmes? Est-ce (|ue le double besoin d'avoir une femelle et une ménagère a baissé en énergie? La supposition n'est pas acceptable. Le besoin est certainement demeuré ce qu'il ctait. 11 ne reste qu'une autre hypothèse possible : c'est qu'on s'est mis à le satisfaire autrement.

Souvenons-nous que le commerce des femmes a une autre branche que la vente par les parents. 11 y a le rapt guerrier, ou ce qui revient au même l'esclavage. Si la guerre verse sur le marché des esclaves féminins en abondance, les parents, en tant que producteurs, se trouvent dans une situation désavantageuse. L'homme, en effet, préfère acheter une femme prise à la guerre ; elle lui coûte moins cher de prix d'achat ; elle lui coûte moins cher d'entretien. Et elle est plus complètement à lui. Avec l'esclave pas d'ingérence à craindre de la part des parents, pas de ménagements à garder envers eux et leur fille; ce parti est de tous points le plus avantageux.

La dot a dû commencer petitement. Quelques familles, les plus riches, ont joint au don gratuit de leur fille, l'appoint d'un trousseau, de quelque tète de bétail, ou d'un peu d'argent. Quant aux pauvres, aux humbles, ils ne dotaient pas. Ce qui, dans ce problème de la dot, est difficile à s'expliquer, c'est le commencement, c'est la naissance de la coutume; car une fois née, on comprend aisément que cette coutume ait fait fortune parmi les hommes. Le désir de sortir des rangs, de se distinguer ou d'être parmi les distingués, joue un si grand rôle dans l'histoire ! L'orgueil de famille, l'orgueil de caste, se sont parés de la dot, comme ils auraient faitd'iin habit plus éclatant, d'une demeure i)lus haute etpkis spacieuse.

Les dots peu à peu sont devenues considérables par deux raisons : la civilisation créait de grandes fortunes; et entre

les délontours de ces fortunes, une émulation de faste, une concurrence d'ostentation.

Plus tard encore la coutume, ou le législateur, vient apporter un nouvel élément dans la question. On s'aperçoit que la communauté a un intérêt capital à ce que les mariages soient nombreux, parce que la population s'accroît à proportion; et qu'un surplus de population, c'est de la sécurité contre l'ennemi ; c'est une chance de plus pour subsister ou pour conquérir. On légifère en conséquence. Les pères seront tenus désormais de marier leurs filles, s'ils ne veulent encourir la réprobation publique ou même des peines plus positives. Nouveau motif qui avive la concurrence et excite l'offre.

Finalement, l'intérêt, d'abord sacrifié au point d'honneur, a su retrouver son compte en cette affaire. Dans la maison paternelle, la fille était une cohéritière. En l'exportant par le mariage, grâce à la dot, il y avait pour les mâles un compétiteur de moins dans la jouissance commune; et quand on venait au partage, il y avait aussi un cohéritier de moins. Encore aujourd'hui, dans un grand nombre de coutumes, la dot est considérée comme une renonciation à l'héritage; c'est en fait une privation d'hoirie \

Ajoutons que généralement la valeur de la dot n'est partout qu'une moitié, un tiers, un quart, ou moins encore de ce que doit être la part virile dans l'héritage.

Il reste un pas à faire, c'est que la femme mariée et dotée ne soit pas pour cela exclue de la famille; qu'elle y reste légalement, en dépit du fait si influent jadis de la séparation réelle ; et qu'elle vienne au partage après la mort de son père; qu'elle concoure avec ses frères de même qu'avec ses sœurs ; bref que la dot soit considérée comme un simple avancement

1. En France, jusqu'en H9, à défaut de la loi, qui ne prescrivait ricii sur ce point, il y avait l'usage : la femme s'engageait dans son contrat, en recevant la dot, à ne rien réclamer de plus.

L'ÉVOLUTION DU MARIAGE VERS L'ÉGALITÉ DES Él'OlX. 93

(V hoirie. Ce pas a été fait. Il a étéfaitaillcurs sans doute que chez les Romains; mais nulle part, les documents législatifs ne nous permettent de voir, aussi bien qu'à Rome, comment ce progrès ultime s'est accompli. Nous en parlerons donc plus amplement dans la partie de cet ouvrage spécialement consacré aux Romains.

Nulle part aussi il n'est permis de constater aussi pleinement qu'à Rome, l'eflet produit par la richesse entre les mains de la femme; jusqu'à quel point l'apport d'une belle dot a dompté l'orgueil du sexe fort, maté sa tyrannie naturelle.

Cependant au-dessous de cette cause principale, d'autres causes, d'une énergie moindre, ont coopéré au même ouvrage, et nous ne devons pas les négliger.

L'homme primitif, sous le coup de l'aiguillon génésique, se jette sur la femme, la maîtrise et fait sa saillie, sans s'occuper de ce qu'elle en peut penser ou ressentir. Le consentement de la femme lui est sans doute un peu plus commode ; mais il n'y tient pas essentiellement. Le viol ne lui répugne guère, et surtout il ne corrompt pas sa satisfaction.

Tel est le point de départ de V amour. Le plaisir de l'amour, â cette phase, est tout entier contenu dans le court moment de la copulation. Ni avant ni après, l'homme ne se soucie de la femme. C'est qu'il n'est pas encore capable d'imagination préventive, non plus que d'imagination rétrospective, ou que du moins chez lui ces deux imaginations sont extrêmement brèves. Il n'en peut être autrement : le souci d<3 manger prend trop de place dans sa vie, et les occupations par lesquelles il pare à ce souci sont trop simples. Mais à la longue les rchi-

lions sociales et le travail industriel se compliquent autour de lui, le fournissant de plus d'idées, de séries d'idées plus longues, et d'un vocabulaire plus riche. En même temps il acquiert des provisions, ce qui équivaut à acquérir des prévisions ; il acquiert du loisir ; il devient capable de voir par avance de plus loin ces sortes d'actes, qui reviennent à intervalles dans l'existence ; capable aussi de s'en souvenir plus longtemps après coup. Il peut donc goûter ces actes un peu par avance et un peu après coup. Quand l'acte contient un plaisir vif, comme c'est le cas ici, il y a un plaisir imaginaire qui s'étend en avant et en arrière du moment réel. Ce n'est pas seulement un accroissement de bonheur: quelque chose devient possible qui ne l'était pas auparavant. Lorsque les sensations sont à l'état imaginaire, on peut rapprocher et on rapproche les occasions où on les a ressenties ; on en vient à noter un degré de vivacité en i)lus, en telle occasion, à la suite de telle circonstance ; bref, il arrive un temps où l'homme est assez développé mentalement pour s'apercevoir que l'acte génésique est autrement vif, quand la femme y apporte son consentement et son propre élan. Puis le progrès continuant dans cette direction, l'homme découvre une foule de circonstances qui tendent à augmenter l'ivresse du moment génésique et à en prolonger l'écho ; selon, par exemple, que la femme l'admire, qu'elle paraît l'aimer, le préférera tout autre être; selon qu'il a lui-même l'illusion de posséder un être exceptionnel par sa beauté, sa grâce, par ses qualités intellectuelles, morales. Finalement, ce qui n'était qu'une courte sensation brute devient un agrégat immense de représentations et de considérations, dont le centre solide est toujours le noyau primitif, la sensation.

Quand il a connu l'amour sous cette forme développée, l'homme, pour goûter l'ivresse génésique, a besoin du consentement et même du consentement passionné de son

L'ÉVOLUTIOiN DU MARIAGE VEHS L'ÉGALITÉ DES Él'OUX. 'X>

partner. Alors on peut dire quede cecôtéaumoins, désormais, il dépend de la femme. Elle le lient; elle est son maître; quand elle le voudra, même en se soumettant physiquement à son seigneur, elle le privera de l'amour et le réduira à la plate satisfaction de se débarrasser d'un besoin importun. Voilà la puissance secrète un peu intermittente, il est vrai, mais si fréquemment rétablie, dont la civilisation, en accroissant l'intelligence humaine, a doté la femme.

Il y a à cette puissance, il faut le reconnaître, un fondement naturel. La femme ne sentpasl'instinctgénésiquedela même façon que l'homme. P]llc est plus capable de le dissimuler, ce qui est beaucoup déjà; mais probablement aussi plus capable de l'ajourner. C'est assez pour établir la dépendance de l'homme. Considérez ce parallèle significatif. Dans le domaine de l'économique, il en est de même que dans le domaine de l'instinct génésique; tant pis pour celui des deux qui sent le besoin de la façon la plus urgente ; l'autre le domine, au point de pouvoir souvent le tyranniser.

Si la femme résiste mieux à l'aiguillon de l'instinct génésique, on peut supposer qu'elle le doit à la discipline que le sexe mâle lui a imposée et inculquée pendant de longs siècles, et qui se retourne ainsi contre ce sexe. Cette opinion est certainement une partie de la vérité ; mais il semble bien, à en juger par ce qui se passe chez les animaux, qu'elle ne soit pas toute la vérité. Presque toujours, sinon toujours, c'est le mâle chez les animaux qui sollicite la femelle, qui cherche à l'émouvoir et à la décider, preuve qu'elle n'apporte spontanément qu'une stimulation vague et indécise, au lieu de cette visée claire et nette qui se formule dans l'esprit du mâle.

Dès qu'on sort de la sauvagerie, bien avant d'être dans un régime dignede s'appeler civilisation, au sein delà barbarie en un mot, l'ascendant que la femme doit au désir plus ur-

gent de l'homme, et au besoin mental que cet homme éprouve d'une certaine réciprocité dans l'amour, cet ascendant, dis-je, se manifeste. Les Kabyles sont, au dire des sociologistes, un peuple dur pour la femme. Sa situation légale, sa situation économique, sont loin d'être brillantes chez ce peuple énergique, travailleur et cupide. Et cependant c'est, chez lui qu'on trouve ce proverbe : c La femme a pour elle les paroles sur l'oreiller, » ce qui veut dire qu'au lit, l'homme, si dur qu'il soit, dans l'intérêt de son plaisir, cède bien des choses. Le Kabyle avoue lui-même cet ascendant secret, qui éclate assez dans ses effets sur toute la terre, et dont cependant tous les effets n'éclatent pas.

Les sentiments dont nous venons de parler nous conduisent à un autre qui s'allie généralement avec eux ; je veux dire la jalousie. Elle aussi a joué son personnage dans l'émancipation de la femme.

L'habitude des réunions mondaines donne de l'avantage à la femme. Quand des hommes et des femmes s'assemblent dans l'unique but de passer agréablement le temps — que les amusements soient la table, le jeu, le bal ou la conversation, peu importe — du moment que les deux sexes sont en présence, il se produit un singulier phénomène : le mari est quelque peu déprimé et la femme relevée. La raison en est assez simple : aucun homme n'est courtisé par les femmes (si ce n'est parfois exceptionnellement un prince) ; il n'est aucun homme dont les femmes sollicitent la bienveillance et l'estime particulière ; tandis que les hommes sollicitent toujours quelque femme et se disputent entre eux le privilège de son attention particulière. Ce n'est qu'un cas de cette loi plus générale : la femme attend l'homme qui, lui, au contraire, produit la demande. Donc, en société, la femme prime d'abord en gén('ral les mâles qui se mettent en Irais de galanterie poiuolle; et elle prime plus encore li' inàlc

particulier avec qui elle a une sorte de conflit naturel, j'entends son mari. D'autant que les courtisans se rendent complices de la femme et semblent dire au mari : « Ici tu ne vaux que par ta femme. » Il n'est pas de mari un peu psychologue qui, dans le monde, n'ait senti les légères jjo indurés de cette situation.

Si cette situation se renouvelle à court intervalle, si elle revient habituellement, les positions respectives sont notablement changées à l'intérieur même du ménage. Or, la civilisation produit la richesse d"une façon absolue, puis l'accumule dans certaines classes. Avec la richesse arrive le loisir, qui amène le désir, le besoin de s'amuser; etl'habitude des réunions mondaines s'établit dans les hautes classes. Déplus, lacivili sation, avec ses besoins de luxe, multiplie singulièrement une situation qui est rare dans les sociétés primitives, celle du célibataire, au moins du célibataire qui reste volontairement dans le, célibat. Chacun de ces célibataires, tout ennemi qu'il puisse être au fond du vrai bonheur de la femme, est pour elle un auxiliaire dans le conflit naturel avec le mari. Les respects extérieurs, les termes et les manières courtoises, par où l'homme semble reconnaître la supériorité de la femme, sont originairement de l'invention du célibataire. Cela ne tire pas pour lui à conséquence; ses rapports avec la femme sont passagers ; il ne vit pas avec elle ; il n'a pas avec elle des luttes d'intérêt, des compétitions pour le gouvernement dans le ménage. Le mari, qui a tout cela, n'en est pas moins tenu d'imiter le célibataire jusqu'à un certain point, s'il ne veut pas perdre la partie qu'il joue malgré lui contre tous les célibataires courtisans, et dont l'enjeu est ou la lidélilé matérielle de sa femme ou au moins sa lidélité morale. El c'est ainsi que s'élablit d'abord la déférence à l'égaid de la femme, chose si étrangère aux sauvages et même, quoi qu'en ait dit Tacite, aux barbares.

LACOMBK. — La faiiiilL'. 7

D'autres causes arrivent qui poussent plus avant ce phénomène sociologique, et le portent jusqu'à cette curiosité morale, qu'on a appelée les mœurs chevaleresques. Mais ces causes n'ont au fond rien de neuf; nous les connaissons déjtà, elles reviennent toutes à l'influence, à l'ascendant déjà noté par nous, de la fortune entre les mains de la femme.

Il y a, en effet, une coïncidence qui éclaire d'un jour singulier la naissance des mœurs chevaleresques. La femme, chez les nations barbares, avait été longtemps privée de la faculté d'hériter de la terre et de la maison patrimoniale, à moins que par exception elle ne fût fille unique. Mais cette exception avait ouvert la porte, là comme ailleurs, au progrès; elle avait habitué les esprits à voir les femmes posséder ; elle avait incliné les pères * à traiter souvent leurs filles comme des filles uniques, bien qu'en réalité elles eussent des frères. Bref la femme avait lini par hériter souvent des maisons et des terres. Dans le système féodal, on suivit d'abord la même règle que pour les simples patrimoines ; la femme, et les cadets même, furent d'abord écartés de la possession des fiefs. Mais bientôt les causes qui avaient aboli l'exclusion des cadets, l'exclusion des femmes, agirent là comme elles avaient agi pour la simple propriété ; ce fut une évolution comme calquée sur la première, quoique personne assurément n'y songeât. Dès le XI' siècle ou au xip, la femme hérite donc souvent des fiefs; elle devient chef d'État, régente de duché, de comté, elle devient prince (je fais exprès de ne pas dire princesse). Ces souverains féminins ont naturellement, comme les souverains mâles, un entourage, des courtisans. On courtisait les princes; on ne manqua pas de courtiser les princesses ; mais on dut le faire autrement et avec plus d'exagération. Fille ou veuve, une princesse rcprésçnlail viaiincnl une belle chance,

1. Nous n'avons rien dit de l'inlluciicc du testament, ce sujet nous aurait mené trop loin.

la chance, pour l'homme qu'elle choisirait, de devenir souverain, de ceindre une couronne. Il n'y avait pour cela qu'à plaire. Or, pour plaire, il fallait montrer un amour profond, surtout un amour désintéressé et soumis, quasi religieux. La dame voulait être aimée pour elle-même. Elle avait soif de l'hommage du sexe fort qui, autour d'elle, opprimait plus ou moins son sexe à elle. Ceci fut à coup sûr l'élément principal des mœurs chevaleresques. L'histoire d'Éléonore de Guienne est à cet égard tout à fait probante. Cette reine, cette souveraine héritière, eut tout sa vie, pendus à ses jupons, des adorateurs nombreux qui devisaient avec elle d'amour platoni({ue, de dévouement enthousiaste, pour les femmes en général, et de casuistique amoureuse. Elle divorça d'avec son premier mari Louis VII, et rentrant dans ses possessions, sur la route, elle manqua deux fois d'être enlevée violemment et épousée de force par ces mystiques adorateurs du sexe féminin*.

L'influence des habitudes mondaines nous conduit à parler d'une autre influence qui vient seconder la première,

1. Pour les mœurs réelles de cette éijoque, voir Lacurno de Saiiite-Palayc, Mémoires sur l'ancienne chevalerie. Les hommes font profession d'aimer leurs maîtresses d'un amour purement platonique. Mais souvent ils sont mariés, ce qui leur permet d'attendre. Et d'ailleurs les armées traînent à leur suite une foule de courtisanes. Voir la chronique du moine du Vigeois dans Labbe,fîi&i. manuscrite, t. II, ch. lxxiii, p. 328, ou le passage cité par Lacurne, t. l", p. 391. — Pour les moeurs des dames, voir les suites d'un tournoi en 1389, à Saint-Denys, dans Hisl. de Saint-Denys, ch. vi, p. 170 et suiv. — La chevalerie, dira-t-on, était alors en décadence. Mais le plaisant, c'est que les contemporains, du commencement à la un, la déclarent en décadence, tout en disant « il fut un temps, etc. ». Lacurne, t. I", p. 395. — Pour le ton réel des conversations, les fabliau.K cités, id., p. 390, nous le donnent. Ils indiquent aussi de singuliers usages conservés depuis l'antiqtiité romaine, id., p. 394. — D'ailleurs galanterie n'est jjos justice. Ce qu'on fait pour sa maîtresse ou pour la femme d'autrui n'est guère compt;iblc. C'est ce que l'homme fait pour sa lemmc, sa sœur ou sa fille, qu'il faut voir. Or cette épo(jue est celle de l'inégalité dans les successions au détriment de la femme, et de l'abus des tutelles seigneuriales. Viollet, Précis de l'histuire du droit français, p. 318 et suiv. C'est cet abus qui, en Angleterre, a, plus que toute autre cause peut-èlrc, provoqué les révoltes d'où sortit la grande Charte.

( wmjtmu )

et agit dans le même sens. 11 s'agit de ce que j'appellerai l'influence du régime aristocratique. Nous allons voir ce qu'il résulte de ce fait qu'il y a dans la famille des personnes inférieures, que le chef gouverne avec un pouvoir plus ou moins absolu.

Dans l'état primitif, il n'y a guère, en fait d'inférieurs, que les enfants. Plus tard d'autres êtres sont adjoints à la famille, mais les enfants restent toujours parmi eux. Dès qu'il y a des enfants, la femme, si abaissée qu'elle puisse être devant son mari comme épouse, a cependant une qualité qui la relève en quelque mesure; cette épouse est une mère. A ce titre, le mari le plus impérieux ne peut admettre, et n'admet pas, qu'elle ne soit pas respectée par qui de droit. Les Hindous nous montrent ce trait dans tout son lustre. Chez eux, la femme occupe en tant qu'éi)Ouse une place bien humble dans la maison. Toute familiarité à l'égard de son seigneur et maître lui est interdite. Elle ne mange pas avec lui. L'entretien des époux se réduit à d'assez brèves comnuinications, où la femme apporte une réserve extrêmement respectueuse. En un mot l'épouse ne compte pas devant son mari. Et toutefois les enfants sont tenus envers elle à des égards presque excessifs. On en peut juger par ce détail : chaque matin, dès qu'ils sont levés, les enfants doivent se présenter dans la chambre de leur mère et se prosterner devant elle (Art. Bartli. Saint-Hilaire, Journ. des savants, oct. 1885, p. 594). Ce que nous disons des Hindous est également vrai des Chinois. 11 n'y a ({u'à voir dans le code pénal de ce pays les châtiments sévères infligés aux enfants désobéissants ou irrévérencieux envers leurs parents, sans distinclioîi de sexe.

Dès qu'un homme possède des serviteurs ou des esclaves, il sent la nécessité d'accorder à sa femme un traitement différent de celui des esclaves, de la i-especter au moins en

L'ÉVOLUTION bU MAHWGE VEHS LÉ(iALlTE DLS ÉPOUX. 101

leur présence, car la femme l'aide el 1res souvent le supplée dans le gouvernement de la maison ; elle deviendrait bientôt incapable de le faire, si elle n'était pas lionorée de ceux qu'elle a à gouverner, ce qui arriverait infailliblement à la suite des mauvais procédés du mari.

Si l'homme est plus encore, s'il est un prince ayant en sus de ses domestiques, des lidèles, des sujets, sa femme, qu'il le veuille ou non, le représente à leurs yeux ; elle est une part de lui-même. S'il ne veut s'exposer à déchoir, il faut que sa femme soit en public parée, habillée richement, respectée des esclaves et honorée du mari même. Aussi est-ce une pratique universelle.

La femme gagne donc nécessairement à l'établissement du régime aristocratique, et on peut voir que, lorsqu'il y a des classçs dans un pays, la femme, dans les hautes classes, jouit de plus de respects au moins apparents, de plus de complaisances et de déférences de la part de son mari, que la femme des basses classes. Et plus une société devient aristocratique, plus la femme atteint une situation indépendante, honorée, dans les rapports journaliers; bien que les lois puissent dans le même temps la traiter en mineure, lui ôter par exemple tout droit de succession ou d'ester en justice. Ce discord, qui se présente fréquemment, ne doit pas surprendre, le législateur n'ayant pas du tout cet intérêt, qui a obligé le mari à la déférence.

Quand, dans l'intérêt du commandement familial, ces habitudes de déférence et de respect se sont établies dans une classe, tandis que les autres classes, les classes inférieures, ne les ont pas adoptées, faute de cause, elles deviennent une marque distinctive. L'homme noble qui y manque fait l'effet, aux yeux des autres et à ses propres yeux, d'un homme qui se ravale, qui déchoit; il pratique les usages des classes inférieures, donc en quelque sorte il leur appartient; c'est

une association d'idées inévitables. L'orgueil de caste amène souvent dans cette direction des exagérations singulières. J'en citerai un exemple tout à fait probant : la noblesse française, dans les deux derniers siècles de son existence (avant 1789), en était venue à affecter l'indifférence sur certains points qui tiennent à cœur à tous les hommes, et qui continuaient d'émouvoir sensiblement le cœur des hommes dans les classes inférieures. Le mariage par amour, par inclination, passait parmi les nobles pour une faiblesse quelque peu ridicule. La jalousie conjugale paraissait plus ridicule encore. Faire du bruit, se montrer irrité, parce que votre femme avait un amant, c'était du dernier bourgeois, c'était populacier... Et une femme surprise en adultère était sûre de battre son mari d'un mot, s'il faisait signe de s'émouvoir : « Prenez garde, monsieur, vous allez manquer de tact. » Nous n'avons pas sur l'aristocratie romaine des renseignements aussi abondants. Mais à bien des indices, nous pouvons présumer que le même phénomène s'était produit chez elle. Il semble bien que les maris trompés, dans la haute classe, trouvaient de meilleur goût de montrer une parfaite indifférence; ou, ce qui revient au même, ils jouaient l'incrédulité, comme fit César à l'égard de sa femme.

L'esprit aristocratique opère encore dans le même sens, par le moyen des parents, autant que par le moyen des maris. Une noble famille entend que sa fille, un de ses membres, soit respectée partout où le hasard du mariage la conduit, surtout quand la famille du mari est inférieure, si peu que ce soit en noblesse, à elle-même. Or dans les noblesses, beaucoup de familles, à tort ou à raison, se considèrent comme les plus nobles entre les nobles. 11 n'y a pour s'en convaincre qu'à lire les nombreux mémoires ou correspondances émanés de gens nobles, dont notre littérature

abonde. Mais ce trait familial se retrouve bien ailleurs, et jusque chez des peuples à peu près sauvages. Les filles, les sœurs de chefs, de princes, en Afrique, jouissent à l'égard de leurs maris d'une indépendance, d'une liberté d'allures et d'une impunité parfaites.

Nous venons de voir la condition des femmes améliorée par des causes qui sont: 1°la richesse dans les mains de la femme; 2" l'esprit de famille chez les parents de la femme ; 3" l'instinct génésique de l'homme ; 4° les habitudes de réunion mondaine; 5" l'esprit de gouvernement et d'aristocratie. Ces causes sont, pourainsi dire, extérieures à la femme; elles l'ont laissée elle-même, telle qu'elle était, dans son esprit et dans son cœur, à l'exception toutefois des réunions mondaines, qui ont certainement développé en elle quelques facultés, ne fût-ce que celle de plaire et de se refuser, ce qu'on appelle ordinairement la coquetterie, laquelle n'est pas assurément une force négligeable. Toutefois la femme a acquis par une autre voie une puissance d'un autre genre, d'un genre plus respectable. En certains pays, à certaines époques, la femme ignorante et absolument inculte des temps primitifs a été dégrossie, affinée; nous allons voir de quelle manière et pourquoi. Ceci nous ramène en arrière, vers l'hétaïrisme, dont nous avons déjà parlé.

Chez beaucoup de peuples, durant de longs siècles, la vie de la femme, nous l'avons dit, s'est partagée en deux phases radicalement distinctes. La première, avant la mariage, était une phase de liberté; la jeune fille s'y prostituait plus ou moins, elle vivait en hétaïre. Plus tard, là où la religion a consacré, solennisé la prostitution, comme elle a solennisé à peu près toutes les habitudes humaines^ il y a eu des jeunes

1. Lctourncau pense que Ihétaïrisnic des temples, les Sakaïes, la défloraration oblif!;atoirc, sont des aberrations de l'esprit religieux. L'esprit religieux n'a pas d'aberrations qui lui soient propres, il n'invente rien, pas-

104 LA FAiMILLE DANS LA SOCIÉTÉ ROMAINE.

filles vouées parleur famille à rester hors du mariage, à pratiquer toute leur vie l'hétaïrisme; de même qu'ailleurs, dans des temps voisins de nous, d'autres familles vouaient leurs filles à demeurer fille, à pratiquer le célibat monastique. L'hétaïrisme a joué un rôle important dans l'émancipation de la femme; son influence à ce point de vue a été des plus heureuses. C'est à l'hétaïrisme que la femme doit d'avoir reçu de l'éducation, peu importe laquelle au début. Si on n'avait jamais songé à la louer pour les plaisirs du sexe mâle, jamais on ne se fût avisé de cultiver, de développer ses agréments intellectuels ; non pas même ses agréments corporels. Voyez, effectivement. Chez les sauvages les plus abrutis, c'est le sexe mâle qui se pare ; la femme porte bien quelques pauvres colliers, pendants d'oreilles ou pendants de nez, mais en somme les objets luxueux, les belles coquilles ou les plumes éclatantes, sont réservées à l'homme. Le tatouage, cet habit primitif, est singulièrement pauvre et écourté pour la femme, en comparaison des dessins riches et compliqués qui se développent sur tout le corps de l'homme. Les deux sexes partout chantent et dansent; mais au contraire de ce que nous serions portés à supposer, la femme paraît avoir le désavantage dans ces exercices, elle danse et chante moins que l'homme. Des qu'on sort de l'abrutissement causé par un régime tout à fait misérable, qu'avec un|peu d'aisance il se produit un commencement de civilisation, la prostitution naît cl les choses changent. Des parents commencent à soigner la beauté de leurs filles; les beaux objets de ce monde sont employés à relever leurs agréments naturels ; les métaux brillants, les* pierres à couleurs et h reflets, les coquillages, les,plumes, les dents d'animaux, sont au moins partagés entre riioinme et la

même cii;^, fait (raberratioiis, mais relies qu'ont produites d'autres forces psychiques, intérêts ou passions luunaines, il s'en empare après coup; il les offre aux dieux ou déclare que les dieux les trouvent agréables, rien de plus.

L'ÉVOLUTION I)i; MAiWAGIi VKI'.S L ÉCALITÉ DES F.POIN. \0'>

femme. Celle-ci est dressée ;i clianlor, à danser Ce qu'on lui enseigne d'aljord en ce genre est obscène ou au moins lascif; il n'y pas à s'en étonner, quand on sait pourquoi l'éducation de la femme a été inventée. Ce qui se chante et se danse par les femmes, en Polynésie, chez les tribus de l'Afrique, et môme chez les bayadères de l'Inde, est de force à déconcerter les matelots européens. Plus tard, là où la civilisation a progresse encore, et avec elle l'esprit et les connaissances de l'homme, l'hétaïre reçoit un complément d'éducation propre à la rendre agréable à l'homme devenu plus intellectuel. On lui enseigne maintenant à lire, on orne sa mémoire de notions variées, afin qu'elle puisse causer. Elle fait même des vers; elle improvise ; surtout elle sait accompagner sa voix avec quelque instrument. Au Japon, en Chine, dans l'Inde, les femmes qui font le métier de courtisane, sont supérieures de par leur éducation, aux femmes ménagères. Il en fut de même dans la Grèce. Les auteurs classiques ont mis ce point d'histoire dans un assez beau relief. Quelques-unes des courtisanes grecques ont été célèbres de leur vivant, non pas tant par leur beauté que par les grâces et les ressources de leur esprit; et elles sont encore célèbres parmi nous, deux mille ans après leur mort. Dans le temps que Laïs ou Aspasie menaient une existence libre et brillante, entourées des hommages des beaux jeunes hommes, et dans le commerce des hommes d'esprit, la femme légitime, la ménagère, inculte, bornée, vivait presque en recluse au foyer domestique. Elle ne sortait que sur permission ; et saut dans le peuple, où il fallait bien qu'elle fût un peu libre pour gagner sa vie, elle ne sortait pas seule; elle était voilée ou à peu près; on ne la voyait un peu ouvertement, et (ille ne voyait elle-même les autres hommes que dans les solennités religieuses: c'est dire qu'on se voyait d'assez loin. Pas de dîner de cérémonie, pas desoirées, aucune existence mondaine; le mari ne recevait jamais ses amis.

Telles furent pendant des siècles les mœurs d'Athènes, même civilisée; telles les mœurs de l'ancienne Rome. Mais voici qu'à un moment — moment incertain, date obscure — le ménage légitime reçoit de l'hétaïrisme, son voisin, un reflet d'abord léger, qui va s'accentuant par degrés. Un grand nombre de pratiques, d'habitude, passent et se communiquent de celui-ci à celui-là, et les maris le tolèrent. C'est à Rome, ville pourtantau début si austère, — austère, entendons-nous bien, pour la femme, — que s'accomplit, plus à plein, cette curieuse révolution consistant dans une certaine assimilation de l'hétaïre et delà ménagère: nous en parlons assez largement dans la suite de ce livre, pour ne pas insister ici. Le seul point que nous désirons mettre en saillie pour le moment est celuici : l'hétaïrisme est cause qu'on a donné d'abord de l'éducation à certaines femmes, ce qui, plus tard, a conduit à en donnera toutes. Or l'instruction attire le respect, les égards, toujours à quelque degré. Restée inculte, la femme des hautes classes ne serait pas parvenue au même degré d'indépendance.

Comment l'opinion publique s'est-elle à la fin montrée défavorable à l'hétaïrisme? par quelles causes? Le Japon actuel nous donne une indication qu'il faut suivre. La prostitution des filles par leurs parents n'y est pas déshonorante, nous l'avons dit; mais il faut pour cela que la condition des parents soit humble, et leur situation gênée au point de vue économique. Dans les hautes classes, un fait de prostitution serait non pas peut-être une immoralité, comme nous l'entendons, mais une inconvenance. Bref, les hautes classes, les gens riches s'abstiennent à présent de l'hétaïrisme, qui fut certainement une pratique commune d'abord à toutes les classes. C'est l'intérêt, le besoin qui causaient l'hétaïrisme. D'autre part, deux causes combattaient contre lui. La plupart des hommes assurément ont toujours préféré épouser une

jeune fille vierge; c'est une tendance qui a pu rencontrer des obstacles en certains pays, mais qui est naturelle et devait par suite prévaloir. La jeune tille, de son côté, répugna toujours à la prostitution, qui après tout est un métier ftitigant et pénible, en dépit de quelques compensations. L'abandon de cette pratique a dû commencer partout, comme au Japon, dans les liautes classes où le besoin n'existait pas, où l'aiguillon de l'intérêt se faisait moins sentir. Puis, comme il arrive toujours, les riches se sont fait une distinction de ne pas prostituer leurs filles. Dès lors l'hétaïrisme a été atteint; on lui a associé l'idée d'une naissance médiocre ou basse. Le développement de l'esclavage est venu agir dans le même sens. Dès qu'il y a eu beaucoup d'esclaves, la plupart des hétaïres se sont trouvées être de cette classe; et la profession a été discréditée, moins pour ce qu'elle était en elle-même, que par la manière dont elle se recrutait.

Remarquons-le d'ailleurs, l'hétaïrisme ne convientqu'à une partie de l'existence de la femme : il faut qu'elle soit jeune. A un certain âge, à moins de consécration religieuse comme dans l'Inde, l'hétaïre changeait d'état; elle se mariait dans la forme usitée chez ses compatriotes. Il a été plus facile de supprimer un état qui n'était que transitoire.

La décadence de la prostitution réagit favorablement sur le mariage même. Nous avons fait remarquer déjà combien le mariage polygynique est au fond semblable en nature à la prostitution. Vendre sa fille pour le mariage ou la louer pour l'hétaïrisme, cela est bien proche l'un de l'autre. Je crois que la similitude réelle des deux contrats n'a pas pu échapper jamais à l'esprit des hommes. Quand donc, par les causes que nous avons dites, les familles riches ont renoncé à louer leur fille, à en faire une hétaïre, quand l'hétaïrisme discrédité est devenu spécial aux classes besogneuses, le mariage par vente a été lui-même atteint. Il a paru aux yeux de ccr-

tains hommes coloré, si l'on peut ainsi parler, des mêmes reflets que l'hctaïrisme. Son sort devait à la longue devenir pareil. Les gens riches, les classes gouvernantes, ont renoncé à vendre leurs filles, et s'en sont fait une distinction. Cela me paraît bien visible dans les codes brahmaniques. Le code de Manou, en particulier, nous montre également deux choses ; c'est que vendre sa fille en mariage est un fait assez ordinaire, mais qu'on tend à répudier cet usage, parce que les peuples inférieurs, sur lesquels on prétend dominer, le pratiquent. On vise à se donner une coutume particulière, d'un aspect plus noble et d'une moralité plus relevée.

Nous n'avons jusqu'ici constaté, au point de vue égalitaire, que deux formes de mariage : dans l'une le mari est en quelque manière inégal à sa femme, dans l'autre la femme est très inégale à son mari, jusqu'à être son esclave, sa chose. Nous avons étudié particulièrement cette dernière forme. Nous avons trouvé qu'il la longue la condition de la femme s'y améliorait, et nous avons essayé d'en démêler les causes. Mais les phénomènes sociologiques, il faut en convenir, ne peuvent pas se ramener tous aux deux formes dont nous venons de parler. Certains d'entre eux semblent indiquer qu'il a existé de très bonne heure une troisième forme de mariage, qui pourrait être appelée le mariage égal. Il ne faut pas être trop systématique en sociologie. Nous l'avons déjà dit, la simultanéité des formes paraît incontestable dès le début. La liberté et l'égalité elles-mêmes, ne sont pas si exclusivement modernes que nous sommes disposés à le croire, imbus que nous somme,s d'une théorie un peu trop rigide du progrès. Déjà, dans le monde humain primitif,

L'ÉVOLUlIOiN DU MARIAGE VERS L'ÉGAL1T£ DES ÉPOUX. 109

court une veine de liberté et d'égalité. Cette veine, je la trouve assez nettement reconnue et constatée par Spencer. Spencer (Principes de sociologie, t. II, p. 308) énonce cette généralisation : la femme obtient de traiter sur le pied d'égale avec l'homme, au moins dans une certaine mesure, quand les occupations des deux sexes sont à peu près semblables, ou quand elles s'équivalent, au point de vue de la force à déployer. Il cite comme exemple les Chyppewayens, les Clatsops et les Ghinouks, parmi les Indiens d'Amérique. Selon lui, cela revient à dire que les peuples très guerriers malmènent la femme, mais que les peuples pacifiques et laborieux, fussent-ils d'ailleurs très primitifs, ne la traitent pas trop mal; et en cela Spencer a incontestablement raison. Il y a malheureusement, parmi les primitifs, peu de peuples pacifiques; mais il y en a, et ils fournissent la preuve des assertions de Spencer. Tels sont les Todas (Spencer, loc. cit., p. 371); les Bodos et Dliimals; les Dajiaks dans l'Inde (p. 372) ; les Pueblos en Amérique ; les Samoans (p. 374') en Polynésie; les Lapons (p. 384).

On peut, ce me semble, pousser la démonstration plus avant. Ce qui apparaît, quand on compare entre eux ces peuples différents, doit se manifester également, au sein d'un même peuple, s'il contient plusieurs classes, et si les unes sont adonnées à la guerre, tandis que les autres sont avant tout des classes laborieuses, vivant de leur travail. Et c'est effectivement ce ([ue nous allons voir.

Tout le monde sait ce que les Romains, conquérants de celte partie de la terre qu'habitent aujourd'hui les peuples civilisés, nous ont légué en fait de régime conjugal. On peut dire que leur système propre fut le système dotal. Dans ce système, le bien de la femme et celui du mari restent distincts, et c'est en somme un régime de séparation des l)iens, sauf pour une porlion du bien de chaque époux, dont les

fruits, les fruits seulement, sont affectés à l'entretien du ménage, dot d'une part, donatio propter nuptias de l'autre. Voilà ce qu'ils ont apporté partout avec eux. Et cependant quand leur domination vient à tomber, à côté des restes subsistants de leur régime, on aperçoit un tout autre système : c'est la communauté des biens entre époux, tantôt universelle, tantôt réduite aux acquêts. ]

— ^ Nous ne pouvons ici entrer dans un détail où d'ailleurs se rencontre encore bien des obscurités; mais retenons les traits essentiels de la communauté. Le premier à noter est celui-ci : la femme est considérée comme copropriétaire de la fortune du ménage. Le ménage venant à se dissoudre, elle

^"■^^ est appelée, elle est admise, à prendre une part de cette fortune. En certains lieux, cette part est de moitié ; la femme

j<P est donc là l'égale de l'homme, économiquement parlant. Ailleurs elle ne prend que le tiers ou même moins. On serait donc tenté de dire : ici, elle est inégale; mais il faut prendre garde de tirer une conclusion fausse. La femme ne reste pas seule en face de son mari ou du droit de son mari, si ce dernier est mort; ordinairement il y a des enfants. Et nous ne savons pas — les anciennes coutumes ne nous sont pas assez connues '— si la réduction, l'inégalité imposée à la femme, n'est pas due uniquement à la considération des enfants. En tout cas, il reste une certaine proportion de communautés où la femme est traitée en égale. Peu importe d'ailleurs pour nous, en ce moment, que la communauté à partager englobe tous les biens ou seulement les acquêts, f. comme nous l'avons dit.

Dans les pays soumis à la domination romaine, ce système apparaît à découvert, après la chute de l'Empire. Il n'appartient certainement pas aux Romains ; il est antérieur à eux, et s'est étendu bien plus loin que leur empire.

La communauté se montre en Allemagne (v. Schullu, Histoire du droit et des institutions de V Allemagne, p. 499 et suiv.); mais très emmêlée parmi d'autres régimes qui en diffèrent plus ou moins, l'Allemagne ayant subi à plusieurs reprises l'influence du droit romain.

Les premières lois du Danemark retracent, nous dit-on (Dareste, Journ. des savants, février '1881, p. 'HO et suiv.), un état très ancien. Or, d'après ces lois, le régime conjugal est celui de la communauté d'acquêts dans les campagnes, de la communauté universelle dans les villes. (Cette dernière toutefois paraît relativement moderne.) A la dissolution de la communauté, les deux conjoints ou leurs représentants partagent sur le pied de l'égalité. C'est la pratique la plus générale et la plus antique, nous assure-t-on.

En Suède, les premières lois, rédigées dans le xiii* siècle, nous montrent la communauté en vigueur. On a supposé, il est vrai, que la communauté s'était établie peu auparavant; mais on ne l'a pas prouvé, et l'hypothèse a contre elle la raison très forte, à notre avis, de l'existence (fort ancienne et reconnue cette fois) de la communauté en Danemark. A la dissolution de la communauté, ici la femme ne prend que le tiers (Dareste, Journ. des savants, sept. 1880, p. 365 et suiv.). — Un régime absolument pareil à celui de la Suède est constaté en A^orwège (Dareste, Journ. des savants, avril 4881, p. 245 et suiv.). — 11 est également constaté en Islande (Dareste, Journ. des savants, août 1881, p. 494- et suiv.). D'autres régimes y sont en usage à côté de celui-ci ; et peutêtre même plus souvent suivis; mais peu nous importe; puisque nous n'avons jamais affirmé l'existence exclusive du mariage égal.

Jusqu'ici nous sommes demeurés dans les limites de la race germanique. Mais nous trouvons dans les anciennes lois des Slaves polonais des indices évidents de l'existence de la

communauté. La coutume ancienne, maintenant et depuis longtemps abolie, montre qu'on faisait une masse de tous les biens du ménage. A la mort de la i'emme, le mari prenait moitié de cette masse, l'autre appartenait aux enfants, évidemment comme représentant leur mère. Dans le cas où la femme survivait, elle devenait tutrice des enfants, et gouvernante des biens communs, tant qu'elle demeurait avec ses enfants; ce qui veut dire tant qu'elle ne se remariait pas (Dareste, Journ. des savants, oct. 1885, p. 606 et suiv.).

Chez des peuples bien éloignés des races germaniques et slaves, le mariage égal manifeste sa présence, et semble ainsi témoigner qu'il sort d'une disposition fondamentale du caractère humain. Par exemple on le retrouve à Sumatra où il s'appelle le Semondo et figure entre le joojoor et l'ambel-ana. La trinité logique du mariage est donc parfaitement nette à Sumatra. Dans l'île de Samoa le mariage égal existe de même. Il existe sans doute en bien d'autres endroits du globe, mais nous l'ignorons, la curiosité des voyageurs étant bien souvent superficielle.

Tout le monde sait que chez nous, en France, la communauté a fait fortune. Après avoir disputé le terrain, durant tout le moyen âge, au système romain, elle a fini par l'emporter au moins dans la loi, puisqu'elle est le régime des époux, quand ils n'en stipulent pas précisément un autre. On trouvera une histoire succincte, mais claire, de la communauté chez nous dans Laboulaye, Recherches sur la condition des femmes, Paris 1843 (v. p. 370à30i)).

Quelle peut-être cette disposition du caractère humain, dont nous parlions tout à l'heure, assez générale pour avoii', dans tant de pays différents, suscité la communaulé? Rappelons-nous l'observation de Spencer au sujet des })euples primitifs : L'équhalence-des fonctions condjiit à l'égaliiiLJl est évident pour nous que c'est effeclivr'mciil cette équivalence

économique qui a tout fait, cliez les Germains, chez~~tes Slaves, comme à Sumatra, à Samoa, ou en France. Si la femme a obtenu le régime de la communauté, c'est que son mari était un travailleur, ouvrier des champs ou artisan des villes, peu importe, et qu'elle-même travaillait à côté de lui. En elle, aux yeux du mari et devant lacoutume, la qualité de coopératrice, d'associée, a prévalu sur la qualité de femme, de personne féminine, qualité qui, hélas! ne lui a jamais attiré que des dédains et un traitement inégal. Ce que nous venons de dire implique cette conséquence : la communauté a dû rester inconnue aux classes guerrières, aux classes nobles. Et c'est effectivement ce qui apparaît avec évidence, là où nous avons le plus de renseignements, en France et en Allemagne. Dans ces deux pays, jusqu'à la fin du moyen âge, les nobles ont écarté de leurs usages la communauté que pratiquaient auprès d'eux ou sous eux les classes laborieuses (voy. dans Laboulaye, loc. cit., p. 287 et suiv.,des explications très nettes à cet égard).

Ilya une distinction qui, peu à peu, dans la considération des situations diverses faites à la femme, se manifeste aux yeux de l'observateur, et finit par apparaître avec netteté : les libertés de la femme, l'égalité conquise par elle, appartiennent, somme toute, à deux espèces différentes; il y a deux espèces de liberté et d'égalité, ou pour faire court, d'égalité, car celle-ci entraine l'autre : il y a une égalité que j'a})pellerai économique, et une autre que j'appellerai mondaine.

Le mariage contracté sous le régime de la communauté des biens, le partage égal ou à peu près de cette communauté, quand elle se dissout entre les deux conjoints, voilà l'égalité économique. Les ménagements, les égards extérieurs, le langage poli, courtois envers les femmes, adoptés et poussés jusqu'au point de donnei' à la femme une sorte de préé-

LACOMBE. — Lu fiuiiino. 8

mmence assez superficielle d'ailleurs, tout cet ensemble qu'on trouve dans les mœurs dites chevaleresques de la féodalité, puis dans les cours princières et enfin dans les salons qui succèdent à ces cours et les imitent, voilà l'égalité mondaine. Et cette dernière peut fort bien aller sans l'autre ; de même, au reste, que la première se passe de la dernière. 11 est assez probable que la brutalité du sexe mâle était encore assez marquée, chez ces communiers qui partageaient pourtant les acquêts avec leurs femmes. Et d'autre part, ceci est encore plus certain, tout chevaleresques qu'ils étaient, nos seigneurs féodaux ne laissaient pas que de profiter d'une législation, où les intérêts économiques de la femme, soit comme fille, soit comme épouse, étaient largement sacrifiés à ceux de l'homme. En précisant davantage les résultats du rapprochement que nous venons de faire : Végalité économique fut le fait des classes laborieuses et a par conséquent un rapport étroit avec ce que nouràppelons aujourd'hui la démocratie; Végalité mondaine se rattache au contraire aux institutions aristocratiques.

Heureusement pour la femme, les deux courants se sont abouchés et confondus. Des égards extérieurs, mondains, que l'ancienne société avait proposés pour la femme, et qui étaient excessifs par un côté, tandis qu'ils étaient fort insuffisants par un autre, il nous est resté une politesse assez raisonnable et juste. L'égalité économique des ménages démocratiques a, d'autre part, été reprise par le législateur moderne, et est devenue entre ses mains le régime commun à toutes les classes. La femme a certainement encore quelque chose à obtenir; mais l'issue de son procès séculaire contre le sexe mâle ne paraît plus douteuse, ni peut-être même fort éloignée.

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