Viollet, loc. cit., p
nement centralisé. La civilisation aussi y marche plus vite; et la civilisation, dans son premier essor, ne connaît le progrès que sous forme dérègle, d'obéissance, de coercition. J'ai expliqué plus haut comment le législateur, au premier moment qu'il se civilise, prend parti pour les pères. Il reste cependant h expliquer un point secondaire. Pourquoi à Rome le fils qui quittait matériellement la maison paternelle n'était-il pas émancipé et libre, ipso facto, à l'instar de ce qui se passait en Germanie? Pourquoi ne l'était-il que par la volonté paternelle, cérémonieusement affirmée? C'est toutjustement la différence de l'esprit barbare et de l'esprit civilisé.
Les Germains ne tenaient compte que du fait matériel. L'enfant était parti, il ne travaillait plus à la maison, il n'y était plus entretenu. Ayant la charge de lui-même, il devait avoir les avantages de cette situation. Mais le législateur romain, avec un esprit plus compliqué, plus élevé, raisonna autrement. « Qu'est-ce qu'un fait matériel, eût-il des conséquences économiques, en comparaison d'un principe moral et religieux? Le fils appartient à son père par plusieurs motifs très forts. Il est d'abord la créature du père. Puisqu'il doit la vie à son père, il lui doit tout. Le père est à l'égard du fils comme un dieu particulier; or les dieux, qui ont fait le monde, n'en sont-ils pas les maîtres? Si le père consent à se déposséder de son lils, à la bonne heure; mais le fils ne peut se libérer lui-même. Qu'importe le fait matériel que le fils ait quitté la maison paternelle? un législateur à l'esprit éclairé ne se soumet pas trivialement au fait matériel, aux rapports physiques ; il sait concevoir des liens moraux, n'ayant qu'une existence idéale et juridique. » — Et le législateur romain décida que la dépendance du fils prendrait fin seulement par la volonté de son père. -
Il peut sembler curieux, à première vue, que le législa-
teur romain ait, précisément à raison de sa supériorité intellectuelle, bali un édifice inférieur, au point de vue de la liberté des fils et en somme de la justice; que la barbarie, d'un train naïf et brutal, ait touché plus vite au but final de toute civilisation. Mais un sociologiste n'en sera pas étonné, car ce mécompte se retrouve sous d'autres formes. Dans l'ordre politique, l'indépendance du sauvage ou du barbare disparaît au premier stade de la civilisation, remplacée par des principautés ou des monarchies fort absolues, parfois cruelles et tout à fait asservissantes. Il faut que la roue fasse de nouveaux tours, souvent nombreux et fort lents, pour que la liberté politique reparaisse, liberté vraie cette fois, en ce sens qu'elle est limitée par la justice et consciente d'elle-même, tandis que la liberté du sauvage n'est, en réalité, que de la licence résultant de l'anarchie sociale.
Résumons-nous et rappelons seulement les faits principaux.
D'abord il faut distinguer entre le fils et la fille. Le sort fait à celle-ci est particulier ; il est beaucoup plus dur au commencement que le sort du frère. Les deux lignes divergent dans presque toute la durée de l'histoire ; ce n'est que dans les temps tout à fait modernes et chez les nations civilisées qu'elles tendent à se réunir, ou, autrement dit, que la fille obtient un traitement égal, ou à peu près, à celui de son frère, g Suivons la destinée de ce frère. Il y a pour elle deux phases, assez nettement tranchées. Dans la phase primitive, l'enfant mâle est la propriété de son père qui en dispose arbitrairement, tant qu'il est faible. Mais de bonne heure, en donnant à l'enfant la force physique et le sentiment de cette force, la nature l'émancipé. Elle l'émancipé même parfois à ce point que l'enfant, devenu un homme, tyrannise à son tour le père, devenu un vieillard. J'appellerai cette phase : la phase naturelle.
LÉVOLUnON DU MAKIAGE VERS L'INDÉPENDANCE DES ENl'ANTS. lil
Seconde pliiisc : des institutions gouvernementales se sont établies. Des chefs héréditaires commandent. Des lois sont faites par des hommes qui ont une intelligence déjà cultivée, qui raisonnent et prévoient. Le législateur corrige le régime inconstant et vague qui sortait spontanément de la nature; et le corrige, en prolongeant le pouvoir arbitraire du père sur l'enfant au delà des limites naturelles, en l'étendant sur toute la vie de l'enfant. Il soutient et sanctionne par des peines effectives ce pouvoir ainsi prolongé : c'est la phase législative. Mais cette phase elle-même a deux moments assez distincts. Nous venons de caractériser le premier.
Le second est marqué parun retour inconscient du législateur vers la nature. Le législateur incline à émanciper l'enfant, parvenu à l'âge de la for-eephysique et de la maturité intellectuelle. Ce n'est pas tout. Le législateur, qui est par une nécessité de position l'agent de l'intérêt national, tend à protéger l'enfant de tout âge, pour le conserver à la société. 11 se fait aussi l'interprète de la sensibilité publique, blessée par les traitements cruels du père à l'égard de l'enfant. Enfin une certaine idée sourde d'égalité agit simultanément. Le fils est un père futur. Virtuellement, et sauf les devoirs de respect, de soumission à l'égard de son père, cet enfant apparaît aux yeux du législateur comme un être égal au père, et qui mérite de 1 la loi tout autant de protection. xVlors, à l'idée de la puissance j paternelle considérée comme un droit de propriété, succède ; l'idée de cette puissance, considérée comme une tutelle tem- I poraire, qui doit être exercée dans rintérêt de l'enfant et de li la société.
! Si l'on examine les divers peuples de la terre, de ce point de vue, on aperçoit que le passé tout entier, dans ses diverses phases, estencore vivant. Les Australiens, les Fueggiens, les Polynésiens, et cent autres, nous représentent encore la première phase, la phase naturelle.
La phase législative, dans son premier moment, est représentée par la Chine, le Japon, l'IndoChine, avec une pureté qui commence cependant à s'altérer.
Les nations européennes, on a à peine besoin de le dire, représentent le dernier état de la phase législative.