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La religion romaine sous les Antoninx

Ui LA FAMILLE DANS LA SOCIÉTÉ llOiMAINR.

rudil et là où elle le laisse. Et la démonstration sera la plus exacte possible, parce que j'aurai constaté les effet de l'instrument entre des mains d'une habileté tout à fait exceptionnelle.

M. Boissier a voulu savoir quel était l'état moral des classes élevées à Rome sous les Antonins, ou à parler un langage plus vulgaire et peut-être plus précis, il a voulu savoir ce qu'étaient alors la probité des hommes et la vertu des femmes. Tel a été son but. Il a suivi, pour y atteindre, la voie qui lui semblait indiquée par l'usage général et par la nécessité même. Résumons les explications qu'il donne à ce sujet.

Quand un érudit veut connaître une époque, c'est sa littérature qu'il interroge principalement. Les moralistes, les philosophes lui disent expressément leur opinion, bonne ou mauvaise, sur leur temps; les poètes le lui peignent, des points de vue les plus divers. Les historiens lui racontent les actions des princes et de la multitude, parfois les aventures scandaleuses arrivées dans les hautes classes. Sans doute l'érudit, qui sait son métier, ne négligera pas de consulter les monuments, les objets, les débris de toute sorte, que le temps a pu laisser de lui-même ; mais ces témoins muets déposent en général d'une façon insignifiante ou obscure ; à moins que la littérature ne leur prête, pour ainsi dire, sa voix. Seulement « un grave embarras se présente ; les écrivains contemporains ne s'accordent pas toujours sur la façon d'apprécier leur temps ; ils nous en tracent souvent des images très différentes : où l'un ne trouve qu'à blâmer, l'autre admire sans réserve, et il n'est pas facile de se prononcer entre ces affirmations contraires. Ainsi la plupart des auteurs qui vivaient sous les Antonins traitent leur époque avec bienveillance. Les historiens, les littérateurs nous disent (ju'en ce temps on était heureux, félicitas temporum; c'est un mot qui revient sous toutes les plumes, hors une seule. Ils ne sont guère con-

Iredits que par l'un d'entre eux; mais celui-là, pour leur malheur, se trouve avoir une voix plus retentissante que tous les autres. Etcelte voix, qui est celle de Juvénal, déclare qu'on est arrivé h l'apogée du vice, et que la postérité sera dans l'impossibilité d'y rien ajouter. »

M. Boissier avoue que l'àpre contradiction de Juvénal l'a quelque peu déconcerté d'abord ; mais bientôt il s'est ravisé. Après tout, s'est-il dit, « n'est il pasaisé deconstater que, même aujourd'hui , l'on ne s'accorde pas dans le jugement à porter sur son temps? chacun le juge à sa manière, d'après son âge, ses relations, son humeur. Supposons même un homme comme il n'y en a pas, sans parti pris, curieux uniquement de vérité: comment fera t-il pour la trouver sur son siècle? Où est son siècle? dans quelle classe, en quel lieu? « Pour Mme deSévigné, quelques milliers de grands seigneurs au plus étaient la France. » Quand on veut, poursuit-il, connaître les mœurs de son temps, on se contente d'observer les quelques personnes qui font la mode et l'opinion. C'est uniquement de ces mêmes personnes que s'occupent le roman et le théâtre. Cela s'est toujours passé ainsi. Les bonnes gens, qui vont aujourd'hui écouter les comédies en renom, où il plaît à nos auteurs de ne représenter jamais que des escroqueries et des adultères, ne se doutent pas que la prospérité les jugera d'après ces pièces qu'ils applaudissent. Ce sera justice, après tout. Nos appréciations du passé ne sont pas plus légitimes ; et l'on nous jugera tout à fait comme nous jugeons les autres. Juvénal, il est vrai, n'est pas un romancier, mais c'est peutêtre pire; c'est un moraliste, espèce de gens qu'on suppose d'ordinaire graves et consciencieux. On ne prend pas garde que, quand on veut faire la morale à son temps, il convient d'être rigoureux, et, pour être sûr que les coups portent, on frappe aussi fort qu'on peut. De plus, les moralistes ont l'habitude d'apprécier leur temps, plutôt d'après le mal que d'a-

LACOMBE, — La famille. 10

près le bien qui s'y trouve. Le bien passe ordinairement inaperçu ; on ne songe pas à s'étonner d'un honnête homme ou d'un bon ménage qu'on rencontre. Au contraire, un procès immoral, un crime éclatant, attirent les regards, précisément parce qu'ils sont plus rares. Un seul scandale, dont on parle longtemps, n'a pas de peine à détruire l'effet de cent familles honnêtes et prosaïques dont on n'ajamais rien dit. C'est ainsi que, même quand le mal est l'exception, il paraît la règle. »

On ne peut pas raisonner plus juste ni s'exprimer mieux. Seulement nous voici un peu déconcertés à notre tour. Les traits dirigés par M. Boissier contre Juvénal ont porté bien au delà. Les moralistes d'abord en sont criblés, à ce point qu'ils s'en relèveront difficilement, en tant que témoins historiques. Ce n'est pas tout : les romanciers, les auteurs dramatiques sont atteints et finalement tout auteur contemporain du temps sur lequel il a écrit; car, quel qu'il soit, son temps s'est composé pour lui de quelques personnes et encore les a-t-il jugées d'après son âge, ses relations, son humeur. Voilà donc la littérature, ce témoin presque unique, capital en tous cas, et qu'il fallait avant tout interroger, je ne dis pas récusée complètement, ce serait exagérer, mais plus qu'à moitié décréditée. Cela étant, que faire? renoncer à la résolution du problème? C'était le parti inacceptable. M. Boissier en a pris un autre, qui n'est peut-être pas très justifié. Il a écarté systématiquement les témoins à charge, les esprits pessimistes, et choisi, pour le suivre en général et sauf corrections partielles, un témoin optimiste. Ce témoin, c'est Pline le Jeune. Quoi? Pline le Jeune, l'auteur du panégyrique de Trajan^ ce laudateur absolu et sans réserve de hon temps, et, ce qui est pis, du prince régnant, ce fonctionnaire souple et zélé!

« Je sais, répondM. Boissier, tout cela aussi bien ([uo vous (il pourrait certes bien dire mieux ((uo vous); je sens qu'on

peut reproclier ù Pline (juelques excès de bienveillance; on trouvait déjà do son temps qu'il louait trop ses amis. Il voyait trop en bien; il était peut-être un peu de ces gens dont Quintilicn son maître s'est moqué et qui appelaient savoir-vivre la sotte manie d'éebanger entre eux, à tout propos des compliments. Il faut donc, pour savoir la vérité, retrancber quelque chose de cette bienveillance générale. » — « Oui, mais jusqu'à quel point retrancher? » — « Atténuer ces éloges. » — «Oui, mais dans quelle mesure? » — « Ces réserves laites, on peut être sûr après tout que les faits allégués par Pline sont vrais, que les hommes qu'il loue, quoiqu'il les ait loués peut-être avec excès, méritaient de l'être. 11 ne se serait pas exposé à de fâcheux démentis, lui qui comptait publier ses lettres de son vivant. » Voilà justement le point: Pline a publié ses lettres de son vivant. Il a fait pour cela un choix dans sa vaste correspondance, il a corrigé, raccourci, atténué. Dans quel dessein ce choix, ces corrections? Pline tenait si peu à donner une idée exacte de sa vie à lui, ou de celle de son époque, qu'il a bouleversé tout l'ordre chronologique de ses lettres. Pline est un bel esprit et un complimenteur; ces deux traits de son caractère ont décidé de tout; il nous a donné les lettres les mieux venues selon son goût et celles qui pouvaient faire plaisir à quelqu'un. A quels démentis s'exposait-il avec un pareil système? Un satirique comme Juvénal soulève des protestations bruyantes, publiques, mais un écrivain, à parfums et à essences, on le laisse passer tranquillement, parce qu'on ne réclame pas à haute voix contre des éloges immérités; on se contente d'en sourire dans le particulier. C'est ce qu'on faisait pour Pline; M. Boissiernous l'apprend lui-même.

Donc la littérature fournit des renseignements contradictoires, entre lesquels il est presque impossible de se décider, mais ce n'est pas encore le pis : les renseignements du genre

désiré, elle les fournit en quantité très médiocre. Pour s'en convaincre, il n'y a qu'à se rappeler ce que M. Boissier voulait savoir sur les hommes et sur les femmes, et puis voir ce que Pline, son témoin capital, presque unique, lui a donné. Et cependant, je le répète, il est impossible d'exprimer plus habilement, plus complètement le suc des textes que ne le fait M. Boissier. Eh bien, quels secrets Pline a-t-il livrés à cet investigateur sagace ? « Il lui a appris à quel point cette société avait perdu le goût des affaires publiques... Il lui a montré que l'absence d'occupations sérieuses livrait la vie aux futilités... En conséquence, les lettres devinrent pour cette société inoccupée la principale affaire de l'existence. On y voit des hommes d'État, de vieux généraux, qui non seulement se piquent d'aimer la poésie, mais qui la pratiquent; Arrius Antoninus, le grand-père d'Antonin le Pieux, écrivait des épigrammes grecques; Spurinna, après avoir été trois fois consul, composait des odes dans sa retraite, et Virginius Rufus, qui avait refusé d'être empereur, faisait de petits vers. » Et avec cela, parmi toute cette ferveur littéraire; le goût du public avait baissé, il n'avait plus le sens des beautés sérieuses.

« On oubliait le fond pour la forme. La rhétorique remplaçait l'éloquence même. Au lieu de ne déclamer que dans sa jeunesse pour apprendre à parler au forum ou dans le sénat, on ne sortait plus de l'école et l'on déclamait toute la vie. » Ceci est très vrai et très spirituellement dit. M, Boissier abonde en jugements heureux comme celui-ci. Mais, en somme, avec ces observations et quelques autres que je passe sous silence pour abréger, nous arrivons au bout du chapitre spécialement consacré à rechercher ce qu'était la moralité du sexe masculin; et il est évident que nous n'avons pas trouvé ce que nous cherchions, car ce que nous tenons l'i n'est pas la moralité des hommes, c'est quelque chose de

voisin, de contigu, si l'on veut, mais ce n'est pas elle.

Passons à la seconde partie du problème. Il ne faut pas aller bien avant dans le chapitre intitulé les femmes pour y rencontrer le passage suivant. « Il est beaucoup plus difficile d'apprécier la conduite des femmes au ir siècle, que de chercher à savoir quelle situation leur faisaient alors la société civile et la religion. » Cette déclaration, tout à fait honorable pour la sincérité de l'auteur, nous fait d('jà. pressentir que nous allons passer à côté du but visé. En revanche, nous en atteindrons pleinement un autre. M. Boissier démontre que, si l'on croit que la femme était alors, dans sa : maison et au regard de son mari, une sorte d'esclave légale, | on se trompe profondément.

La Romaine était au contraire très comptée dans son ménage. Au dehors elle était associée aux relations de société et aux plaisirs de son mari; il y a plus, quand le mari était fonctionnaire, elle était associée à ses dignités, à son pouvoir, et à un degré qui étonne : elle possédait des privilèges que la femme française n'a pas encore; elle était beaucoup plus l'égale de l'homme que celle-ci n'est encore parvenue à le devenir. « Les femmes s'approchaient plus de la vie publique qu'il ne leur est permis de le faire aujourd'hui », dit M. Boissier, et il le prouve. Il prouve aussi, ce qui était d'ailleurs beaucoup mieux établi, que la religion romaine réservait aux femmes des dignités et des fonctions importantes, telles que le catholicisme ne leur offre assurément rien d'équivalent. Tout ceci, on en conviendra, n'est pas précisément ce que nous désirons le plus savoir. M. Boissier tente cependant d'atteindre ce qui constitue son véritable j sujet. Il constate d'abord que les écrivains de cette époque sans exception sont contraires aux femmes. « Il n'en est aucun qui ne les traite durement. Faut-il croire qu'elles le méritaient? » A priori il semble qu'il n'y a pas de doute possible,

lôO LA FAMILLE DANS LA SOCIÉTÉ ROMAINE.

car voihi une littéralurc tout entière unanime, cas rare et merveilleux, et nous avons décidé que la littérature était le miroir de la société, au moins pour les hautes classes.

Eh bien, non! Ce témoignage unanime de la littérature, il paraît qu'ici il faut bien se garder de l'accueillir. Les raisons qu'en donne M. Boissier sont spécieuses; elles contiennent une part de vérité, dont l'auteur tire un merveilleux profit. Si nous voulions, ici, étudier pour elle-même l'œuvre de M. Boissier, nous prendrions un vrai plaisir à montrer avec quelles ressources de finesse et de tact subtil, il arrive presque à dissoudre (c'est le mot) tout un ensemble de témoignages qui le gênent et qui semblaient d'abord devoir l'accabler. En résumé la thèse de M. Boissier est celle-ci : Vers le vii° siècle de Rome, il se fit dans les habitudes des femmes un .changement très remarquable. Elles dépouillèrent l'antique ^Wideur. Elles se permirent d'apprendre la danse, le chant. On les vit cultiver les lettres et les arts, sortir de leur intérieur sévère,. et se mêler aux réunions du monde. Elles désarmèrent par là les courtisanes, réussirent à peu près à conserver leurs maris; mais voici ce qui en advint : « Comme il n'y a pas de pays où les maximes anciennes se soient plus longtemps maintenues qu'à Rome, on répétait encore ces maximes, quand on ne les pratiquait plus. L'opinion publique leur restait volontiers fidèle. Tandis qu'elle laissait les femmes mener une existence plus libre, elle comblait d'éloges l'époque où elles vivaient plus retirées: elle prétendait juger les mœurs de ce siècle avec les idées d'autrefois ; elle acceptait les principes nouveaux et se révoltait contre leurs conséquences. Ces dispositions, qui étaient alors celles de tous les moralistes, devaient nécessairement les rendre injustes et exagérés. )) Ainsi le mal que les littérateurs nous disent des femmes, ne serait pas chez eux^kie mauvaise opinion positivece ne serait qu'une sorte de mésestime purement relative, due

à une comparaison qu'il aurait été même plus équitable et plus conséquent de ne pas faire.

Tout ceci est assurément fort ingénieux, mais est-ce acceptable? Quand Sénôquc, par exemple, dit: « Les femmes boivent comme des hommes. Elles ne prennent un mari que pour stimuler un amant. Elles comptent les consulats par leurs divorces » m'est avis qu'il songe peu aux Romaines, qui vivaient avant le vu" siècle, et qu'il médit avec bien de la précision des Romaines vivant à côté de lui? « Ces auteurs si sévères, ajoute M. Boissier, se mettent en contradiction avec eux-mêmes. Tacite dit beaucoup de mal des femmes et il nous insinue sur le compte de la sienne les plus belles choses du monde; comment donc! il loue expressément sa belle-mère. Sénèque, si impitoyable auxautres femmes, est en admiration devant Pauline. Pline est, s'il faut l'en croire, marié aune perfection. » Je ne sais si je me trompe, mais l'argument me paraît loin dï'tre invincible. Des gens d'esprit comme Tacite, Sénèque, Pline, parlant de leurs femmes dans des écrits destinés au public, ne pouvaient guère s'exprimer autrement. Je conviens qu'ils ont l'air très convaincus; ils ont pu l'être réellement et se tromper en un sujet qui les touchait si fort; c'est arrivé tout à côté d'eux à un empereur, et à bien d'autres sans doute. Il y a justement ici un point qui m'étonne : c'est qu'ils se soient visiblement complu à parler, là où le silence eût été assurément de meilleur goût. Franchement, on dirait qu'ils ont voulu tracer une ligne de démarcation entre eux et leurs contemporains, s'établir dans une position lout à fait privilégiée. La meilleure supposition que nous puissions faire, c'est qu'effectivement nous sommes là en présence de situations exceptionnelles, donl les intéressés se prévalaient hautement; il n'y a rien là de précisément favorable au commun des femmes contemporaines ; ce serait plutôt le contraire.

A ces deux arguments M. Boissier en ajoute un troisième :

il allègue, et on devait bien s'y attendre, les quelques nobles femmes qui partagèrent volontairement la mauvaise fortune de leurs maris, les femmes des Trasea, Politta, épouse de Rubellius Planlus, trois ou quatre autres. Je serais désolé de faire de la peine à qui que ce soit; mais on est d'abord tenu de raisonner avec toute la sévérité que la matière comporte. Je souhaite de tout mon cœur que ces femmes héroïques, qui voulurent bien mourir ou vivre exilées avec leurs maris, leur aient été strictement fidèles dans la prospérité, mais je n'en suis nullement sûr. Pour moi, l'un ne garantit pas l'autre. Étrefière, courageuse est une chose, être modeste et fidèle est une autre chose, et les deux ne sont pas unies nécessairement. Le noble orgueil, par lequel une femm.e se fait un point d'honneur de rester ferme à côté de son mari, en dépit et au risque des coups de foudre, peut fort bien s'allier avec un certain abandon de mœurs dans les temps heureux. Cela s'est vu pendant notre révolution; nombre de femmes, qui n'avaient pas été précisément des modèles de constance, firent très bonne figure sur l'échafaud. Sans sortir du temps qui nous occupe, de tous les conjurés torturés pour le complot de Pison, aucun ne montra plus de stoïcisme dans les tourments qu'une femme, Epicharis: et c'était une courtisane. Quel dommage que nous l'ayons su! nous aurions probablement conclu de son courage à sa parfaite chasteté. El d'ailleurs, admettons que Politta et les autres aient été réellement ce qu'on se plaît à les croire; de ces femmes exceptionnelles, aumoinsparuncôté, pourrons-nous tirer légitimement quelque induction applicable à toute leur génération? Il faudrait pour cela qu'il fût bien prouvé qu'une époque, très bas titrée en moyenne sous le rapport des mœurs, ne peut contenir aucun type élevé; ce qui n'est pas.

Il était impossible qu'un érudit aussi sagace que M. Boissier n'aperçût pas finalement l'incertitude des conclusions aux-

quelles il arrivait ; il était (''gaiement impossible qu'il ne s'en expliquât pas avec la plus honorable sincérité; c'est ce qu'il a fait en plusieurs passages. « Il semble donc qu'en somme cette société, telle que Pline nous la dépeint, ait été simple, rangée, honnête... il y reste sans doute encore d'assez méchantes gens... mais il y a bien des honnêtes gens... Est-ce à dire que Juvénal nous ait trompé sciemment? non. J'admets même que tous les faits qu'il raconte se sont passés comme il le dit. Qu'en doit-on conclure? Que, dans cette société, comme dans les autres, le bien et le mal se mêlaient, que le vice y côtoyait la vertu? Quant à savoir ce qui l'emportait en somme dans cette société, et si les gens honnêtes ou les scélérats y étaient les plus nombreux, c'est un calcul qu'il est bien difficile de faire exactement, et que chacun fait à sa façon. »

Et, un peu plus loin, M. Boissier dit encore : « J'avoue pourtant qu'il peut rester des doutes à l'esprit; Pline n'a pas plus fait que Juvénal un dénombrement exact; il juge d'après ses impressions, et ses impressions peuvent le tromper; mais nous avons heureusement une autre manière, et, à mon avis, beaucoup plus sûre d'apprécier ce qu'on peutappeler le tempérament moral d'une époque. C'est de passer résolument de la pratique;! la théorie, de chercher, non pas de quelle façon on vivait alors, ce qu'il est toujours très difficile de savoir : mais comment on croyait qu'il fallait vivre, quel idéal de vertu on se proposait d'atteindre. » 11 n'échappe pas au lecteur que M. Boissier essaye ici, })our parvenir à son but, d'une voie nouvelle et détournée. C'est une preuve décisive que la première route ne l'y a pas conduit, à son propre jugement. Maintenant, je l'avoue, le principe de cette nouvelle tentative m'étonne. Qu'on puisse connaître une époque par les théories qu'elle professe de bouche sur la vertu, que, d'après ce qu'elle en dit, on puisse se faire une idée assez exacte de ce qu'elle

était en pratique, me paraît une opinion fort hasardeuse. Je me rappelle trop certains moments du moyen âge en France, en Italie, où l'idéal catholique, sévère jusqu'à l'ascétisme, était celui de tout le monde, et où l'onvivaitréellement d'une manière assez licencieuse. Si le principe était vrai pour les collectivités, il le serait pour les individus. Jugez donc les gens que vous rencontrez d'après leurs théories morales ; là où vous entendrez des paroles sévères, attendez-vous toujours à une exacte probité, et vous aurez , je crois pouvoir vous le dire, d'assez fréquentes déconvenues. Et cependant M. Boissier a mis tant de justesse et de tact à se servir de ce principe défectueux, qu'il s'est approché cette fois du but. Il n'a pas atteint pleinement son objet; c'eût été, avec les moyens donnés, faire l'impossible; il en a, si l'on peut ainsi parler, touché les limites extérieures.

Il a très bien montré, par exemple, qu'on s'occupait davantage de l'éducation des enfants; qu'on parlait de ceux-ci avec plus de tendresse. Un système d'enseignement public, — il l'établit solidement, — futébauché dès cette époque. L'État se montra moins indifférent aux classes nécessiteuses; il créa en leur faveur des institutions de secours, d'assistance. Les particuliers suivirent cet exemple en faisant souvent à leurs villes des legs destinés à des œuvres de charité. Il y eut une sorte de progrès dans la sensibilité publique. Ces nouveautés louables furent dues principalement à l'enseignement des philosophes. Admettons tout cela dans la meilleure mesure; le point capital du problème n'est pas résolu. La charité, la sensibilité ne sont pas tout à fait la même chose que ce pouvoir de contrainte sur soi qui fait qu'on s'abstient, là où il le faut; et c'est ce pouvoir qui constitue la pièce maîtresse dans la probité des hommes, dans la vertu des femmes. Où en L'tait-on à cet égard? La question est encore pendante. Avant que j'essaye de la traiter à mon tour, j<^ tiens à

nicllrc liors de doute ce point que la méthode pratiquée par M. Boissier ne lui est pas particulière. Je vais montrer aussi brièvement que possible l'emploi qu'a fait de la même méthode M. Renan dans son livre les Apôtres. L'éloge de cet ouvrage n'est plus à faire; je n'ai pas non plus à dire ce que je pense de M. Renan avec tout le monde; nous sommes là en présence d'une principauté intellectuelle solidement établie.

Les Apôtres contiennent un chapitre intitulé, un peu magnifiquement : « État du monde au milieu du premier siècle. » On le voit d'après l'énoncé, c'est un dessein plus vaste que celui de M. Boissier, mais qui l'enferme en le débordant. M. Renan commence ainsi : « L'état politique du ^ monde était des plus tristes. Toute l'autorité était concentrée à Rome et dans les légions. Là se passaient les scènes les plus honteuses et les plus dégradantes. L'aristocratie romaine, qui avait conquis le monde, et qui en somme, resta seule aux affaires sous les Césars, se livrait à la saturnalc de crimes la plus effrénée dont le monde se souvienne. » C'est beaucoup dire, mais attendons-nous à un correctif. Après avoir fait ol)server que le principat institué par Auguste, juste dans son idée première, fut mal organisé quant à la transmission du pouvoir, ce qui fit que ce pouvoir tomba trop souvent en des mains exi'crables, M. Renan ajoute : « Rome devint une école d'immoralité et de cruauté; mais le mal venait surtout de l'Orient, de l'Egypte en particulier; ces pays d'Orient fournirent les mauvais exemples et des hommes pour les appliquer. Le véritable esprit romain, en effet, vivait encore. La noblesse humaine était loin d'être éteinte! » voilà le correctif annoncé Que le véritable esprit romain vécût encore, c'est une large affirmation qui vaut qu'on la prouve. Voyons donc les preuves de M. Renan. « Une grande tradition de fierté et de vertu se continuait dans quelques

familles qui arrivèrent au pouvoir avec Nerva, qui firent la splendeur du siècle des Antonins, et dont Tacite a été l'éloquent interprète. » Il s'agit, on le voit, de quelques familles, de quelques hommes. « Un temps où se préparaient des esprits aussi profondément honnêtes que Quintilien, Pline le Jeune, Tacite, n'est pas un temps dont il faille désespérer. » C'est-à-dire que quelques hommes honnêtes nous assurent de l'existence d'une honne moyenne de probité dans la masse. Est-ce un principe sûr? Il y a plus. Que savons-nous au fond de Quintilien, de Pline le Jeune et de Tacite? Nous avons d'eux des ouvrages où ils ont l'accent fort honnête; mais cela même est-il un sûr garant de l'honnêteté de la vie? Je n'irai pas chercher loin pour trouver des exemples invitant à user prudemment de ce genre d'induction. Y a-t-il rien de plus vertueux que l'œuvre de Sénèque? C'est théoriquement parfait; doctrine complète d'abnégation, de courage, de modération, de charité, cela va jusqu'à l'ascétisme. Vous imagineriez-vous, d'après cela, que Sénèque avait 200,000 millions de sesterces, amassés au service d'un Néron ; que ce Sénèque a été le flatteur d'Abascanthus, eunuque et favori de Néron, pour qui il a écrit une consolation ; qu'il a trempé dans le meurtre d'Agrippine? Et Tacite même? je ne puis pas oublier que Tacite a servi sous Domitien, qu'il en a été favorisé; il le dit lui-même. Je le demande au lecteur, est-il bien vraisemblable qu'il ait acquis et gardé la bienveillance d'un scélérat, tel que Domitien, sans avoir^"amais rien rabattu de cette fierté, de cette raideur d'honnêteté, qui paraît dans son histoire? Je n'affirme rien à cet égard, si ce n'est qu'on ne doit pas être trop affirmatif en sens contraire.

M. Renan continue du même ton optimiste : « Le débordement de la surface (quelle surface?) n'atteignait pas le grand fond d'honnêteté et de sérieux qui était dans la bonne société' romaine; quelques familles (c'est donc là le fond) offraient

DÉFINITION DU SUJET, ET DISCUSSION DE LA MÉTHODE. Iô7

encore des modèles d'ordre, de dévouement au devoir, de concorde, de solide vertu. Il y avait dans les maisons nobles d'admirables épouses, d'admirables sœurs. » Oui, mais enlin y en avait-il un grand nombre ou un petit nombre? c'est là qu'est la question. M. Renan ne la décide pas. Quant aux preuves, « voyez, dit-il en note, l'oraison funèbre de Turia par son mari. Comparez l'oraison funèbre de Murdia, et celle de Malidia par l'empereur Adiien. » A qui échappe-t-il qu'une oraison funèbre n'est pas précisément le lieu où l'on va publier la vérité nue sur le compte des personnes? Se figure-t-on l'histoire s'en rapportant absolument aux oraisons funèbres de Bossuet? « Fut-il jamais destinée plus touchante que celle de cette jeune et chaste Octavie, femme de Néron, restée pure à travers toutes les infamies, tuée à vingtdeux ans, sans qu'elle eût jamais senti aucune joie? » Touchante assurément, mais point probante, cette vie tranchée à vingt-deux ans !

« Les femmes qualifiées dans les inscriptions de caslissimœ, d'univirœ ne sont pas rares. » Est-il prudent de s'appuyer sur des épitaphes? M. Renan sent qu'on peut en douter et il écrit en note. « Ces épithètes peuvent avoir été souvent mensongères. » C'est bien notre avis. « Mais elles prouvent du moins le prix qu'on attachait à la vertu. » Que M. Renan cite une époque, la plus corrompue qu'il pourra, où l'on n'ait pas attaché du prix à la vertu, tout en se dispensant de la pratiquer. « Des épouses accompagnèrent leurs maris dans l'exil, d'autres partagèrent leur noble mort. » On sait à qui M. Renan fait allusion, ce sont les mêmes cinq à six femmes, que chaque historien invoque à son tour, sans y manquer. « La vieille simplicité romaine n'était pas perdue. » Ce serait à prouver. « L'éducation des enfants était grave et soignée. » Je ne vois rien qui mérite cette épithète de grave dans l'éducation d'alors. Il faudrait ici des exemples

et il n'y en a pas. « Les femmes les plus nobles travaillaient de leurs mains à des ouvrages de laine. » Cela, fùt-il vrai, ne prouverait pas plus en faveur de la vertu féminine, que le parfilage au xviii° siècle. On peut filer de la laine ou, ce qui revient au même, faire de la tapisserie, et à d'autres moments manquer à la fidélité conjugale ^

Pour cette habitude de filer, M. Renan invoque encore l'oraison funèbre de Turia dont il s'est déjà servi. Il va plus loin : d'après un trait de cette même oraison de Turia, il nous dit une chose étonnante, c'est que les soucis de toilette étaient presque inconnus dans les bonnes familles. « Certains pays, comme l'Egypte, étaient descendus à la dernière bassesse, mais il y avait, dans la plupart des provinces, une classe moyenne où la bonté, la foi conjugale, les vertus domestiques, la probité, étaient suffisamment répandues. » La preuve en est que « les inscriptions de femmes contiennent les expressions les plus touchantes. — Voir notamment l'inscription d'Urbanilla dans Guérin n" 4048. » Franchement, c'est un peu abuser de l'épitaphe. C'est comme si au retour d'une promenade au Père Lachaise, on voulait prononcer sur la moralité de Paris moderne. « Existe-l-il quelque part un idéal de la vie de ftirnille, dans un monde d'honnêtes bourgeois de petites villes, plus charmant que celui que Plutarque nous a laissé? quelle bonhomie! quelle douceur de mœurs! Quelle chaste et aimable simplicité? Chéronée n'était évidemment pas le seul endroit où la vie fût si pure et si innocente. » Fort bien, mais y avait-il peu ou beaucoup d'endroits comme Chéronée; et la ville de Chéronée, elle-même, avait-elle peu ou beaucoup de maisons comme celle de Plutarque; là est la question non résolue.

Ce n'est pas sans une certaine contrainte sur moi-même

i. Comme le prouve avec éclat l'exemple des Julio, fille et pelite-lille d'Auguste. Voy. Suétone, Auguste LXlv.

DÉFINITIOIS DU SUJET, ET DISCUSSION Dt LA MÉTHODE. 159

([ue j'ai l'ormulé ces observations critiques; en les écrivant, j'avais liàle d'arriver au bout; il me lardait de dire 1(3 mot de la fin qui est mon excuse, et le voici : La métliode, défectueuse en elle-même, a conduit M. Renan, de même que M. Boissier, à des conclusions vagues, peu précises, auxquelles il me semble que la science ne doit pas se résigner. Les très bautes qualités de l'esprit, qui maniait cette métliode, ont eu précisément pour effet de rendre rinsuflisance des résultats plus manifeste.

M. Renan, à raison de sa sagacité extraordinaire, nepouvait se faire illusion à lui-même sur la véritable portée des faits; et le lecteur, un peu attentif, ne pouvait manquer d'être mis de moitié dans l'indécision finale d'un bistorien dont la qualité maîtresse est la sincérité.

La métliode, dont nous venons devoir l'application, je l'appellerais volontiers méthode de V interrogation directe. Eu effet les choses s'y passent comme si l'érudit, s'adressant à une génération de littérateurs, leurposait ces deux questions. 1° Que pensez-vous de votre temps? 2" Avez-vous à me raconter des actions, des aventures d'après lesquelles je puisse me former une opinion personnelle. Cela constitue en somme deux cas. Nous venons de traiter le premier, passons au second.

Quand un auteur répond à la seconde question, qu'il rapporte des traits, des actes, la situation de l'érudit est autre et b's difficultés sont différentes.

D'abord l'anecdote rapportée est-elle vraie? La plupart du temps on n'arrive pas à la conviction que l'anecdote est vraie, mais seulement qu'elle est probable, ou moins encore, seulement vraisemblable. Mais supposons-la tout à fait prouvée, sommes-nous au bout? Non, nous ne tenons rien ou presque rien, car une question d'une importance capitide se dresse devant nous. Le trait émane-t-il d'un caractère rare, ou au contraire commun, et tiré, ({u'on nous passe le mot, à un grand

nombre d'exemplaires? Tout est là. Car si le trait est exceptionnel, que nous importe à nous qui cherchons la moralité générale ou moyenne. Or presque jamais l'auteur, racontant un fait individuel, ne nous dit expressément, ou ne nous indique implicitement, jusqu'à quel point le fait avait dans la vie contemporaine des similaires ou des équivalents. C'est que les contemporains savaient cela et que notre auteur écrivait pour eux. Il n'a pas songé à nous postérité; il n'a pas prévu nos ignorances et nos curiosités. Faut-il donc nous résigner à flotter éternellement entre laconclusion optimiste et la pessimiste, sans pouvoir jamais parvenir à justifier solidement notre choix?

Tournons-nous d'un autre côté. Et partant d'une vérité aujourd'hui admise sans conteste, à savoir que les conditions, les circonstances, ou, d'un seul mot, le milieu dans lequel les hommes vivent, influentpuissammentsur leurs actions, ouvrons à Finvestigation une voie nouvelle et indirecte. Livrons-nous systématiquement à la recherche des conditions influentes; non pour les connaître en elles-mêmes, mais pour connaître par elles les mœurs, que l'inlerrogation directe des témoins ne nous a pas permis d'atteindre avec certitude. — Mais d'abord quelques explications sur ce que nous appelons conditions influentes sont nécessaires.

On tient généralement pour certain qu'il se commet a Paris proportionnellement plus d'adultères que dans une petite ville de province. Cependant la statistique ne nous donne à cet égard aucun renseignement décisif, car elle ne peut atteindre que les adultères judiciairement constatés. D'où vient donc cette certitude morale? C'est qu'on voit très bien qu'il existe à Paris des circonstances, qui, en rendant l'adultère plus facile à commettre, et à cacher, le rendent nécessairement plus fréquent. Dans une petite ville de province, deux personnes, éprises l'une pour l'autre d'un amour

DÉFINITION DU SUJET ET DISCUSSION DE LA MÉTHODE. Kil

illégitime, ne peuvent durant le jour se rencontrer que dans une maison amie, devant témoins, ou dans la maison mémo de la dame. Là, le mari fùt-il absent (et remarquez, en passant, ([u'il faut, d'abord, être des amis du mari pour avoir accès dans sa maison), il existe des motifs de i-etenue; les domestiques sont tout proches; un enfant peut entrer, une visite survenir. La nuit, autres difficultés équivalentes. Il faut que les deux personnes aient une hardiesse exceptionnelle pour passer par dessus ces Ijarrières. C'est dii'e que l'adullére se commet ((uand même; mais fort rarement. A Paris rien n'est plus facile que de se rencontrer dans un hôtel, dans un garni, dans une chambre louée, au fond d'un quartier où nul ne vous connaît, où nul ne se soucie d'épier vos démarches.

L'elïet démoralisant ({ui résulte d'un vaste amas de maisons (^t d'une grande agglomération d'hommes peut provenir d'un genre d'habitat très diftërent; une forêt, par exemple, où les maisons sont disséminées, où les allées et venues des gens se dérobent facilement à l'inquisition du public. Voilà deux exemples de conditions influentes, pris au plus proche dans le paysage, dans la forme de l'habitat. Bien loin que les conditions influentes sortent d'une source unique, on peut dire au contraire qu'étant donnés les hommes d'un lieu et d'un temps précis, ils sont soumis à des conditions influentes, venant de tous les poiuls de leur horizon, institutions, lois, occupations habituelles, idées et préjugés régnants. — De ces influences les unes sont très manifestes, d'autres très subtiles, presque insaisissables. — Il en est qui poussent en avant, il en est d'autres qui retiennent, d'où il résulte des conflits et des annulations réciproques. Dégageons ici seulement les caractères communs à toutes les conditions qui agissent })ositivement, en sollicitant les hommes aux mauvaises nuenrs. A ((uelfjue degré ipi'elles opèrent.

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