I.Ai.OMIîK. — l.:l fiilllilli'. Il
leur action tient ;\ deux causes : ou il se trouve que l'acte coupable est plus facileà commettre, plus à portée de l'homme, et en ce cas la sollicitation grandit en raison inverse de la distance; ou bien, les choses restant à ce point de vue les mêmes que dans une autre époque, ou un autre pays, ce sont les conséquences de l'acte, c'est sa pénalité naturelle ou sociale qui varie. Le châtiment est devenu ou plus incertain, ou plus éloigné, ou moins sévère. Bref, la responsabilité de l'homme a décru.
Cependant écartons l'idée qu'une condition quelconque produise infailliblement l'effet qui lui appartient; elle tend seulement à le produire, parce que le champ où elle exerce son action est traversé en tous sens par d'autres agences. Dans le monde moral, la multiplicité des conditions fait de chacune d'elles une cause toujours incertaine et faillible, quant aux effets.
Une analogie, que je ne dois pas négliger, se présente ici. L'investigation de la nature extérieure est soumise à une alternative très bien expliquée par Stuart Mill, dans sa logique. Tantôt ce sont les effets qu'il nous est donné de saisir avant les causes ; tantôt ce sont au contraire les causes qui s'offrent et les effets qui se dérobent; on est alors tenu de commencer par les causes. L'interrogation directe de la littérature, telle que nous l'avons vue i)rati(iuée, correspond à l'investigation par les clYets. Nous avons constaté les défauts (te cette méthode, incertitude sur la réalité des effets par la contrariété des témoignages, incertitude par l'absence même des témoignages. L'érudit, partant de l'idée de l'influence des conditions, et demandant à la littérature de lui livrer d'abord la connaissance de ces conditions, pratique une méthode qui correspond à son luiir à Tinvestigatioii naturelle par les causes.
Toute littérature un pou développée, et (M1 tout cas la lit-
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tératurc latine à qui nous avons alïaire, abonde en renseignements exprès ou implicites sur les inslilutions politiques, domestiques, sociales; sur les occupations et sur les plaisirs; en un mot sur les conditions inlluentes de l'époque donnée. A prendre la litLéralure par ce côté, on a donc d'abord l'avantage d'une abondance relativement plus grande de renseignements. Mais ce n'est encore là que le moindre des avantages de la nouvelle méthode. La sincérité presque absolue des témoignages, et leur concordance presque parfaite, voilà ce que nous allons maintenant rencontrer sur notre route.
Ces résultats si importants sont aisés à expliquer. Prenons un exemple, pour être tout à fait clair.
Je veux savoir à quel âge on mariait ordinairement les filles à Rome. Je suppose, en elTet, que si on les marie très jeunes, elles ont nécessairement peu de part dans le choix du mari, ce qui, nécessairement encore, influe d'une manière fâcheuse sur leur conduite postérieure dans le mariage.
L'âge ordinaire du mariage pour les lilles étant un l'ait général et journalier, il ne se peut guère que les auteurs ne nous le donnent pas, à moins d'avoir affaire à une littérature absolument désintéressée de son temps, ce qui n'existe pas. Ln second lieu, le détail que nous demandons, n'est pas de nature à exciter les passions, à provoquer la partialit/î des auteurs. Ils ne peuvent certes pas prévoir le parti que l'érudition future tirera de ce détail contre leur temps. Ce n'est pas même directement, et par fait exprès, qu'ils nous informeront; c'est de biais, sans y songer et à propos d'autre chose. Et effectivement sur l'âge du mariage pour les lilles, tous les auteurs latins, depuis les jurisconsultes du Digeste jusqu'aux poètes, sont unanimes, sans qu'il leur en coûte aucun effort.
Il faut donc pour pratiquer la méthode : 1» avoir quelques idées arrêtées sur les causes principales dont l'homme subit l'ascendant ; et tant vaudra la psychologie de l'érudit, tant vaudra certainement son œuvre; 2" parcourir attentivement le champ de la littérature de l'époque pour y démêler et relever les conditions influentes; 3» et ceci est peut-être le plus difficile, il faut tacher d'imaginer au plus juste les conséquences, les effets probables de chacune de ces conditions. On forme donc des suppositions, on bâtit des hypothèses : ce sont là, qu'on le sache bien, des constructions dont l'histoire ne peut pas plus se passer que les autres sciences.
C'est à ce moment qu'intcrvientde nouveau cette interrogation directe des auteurs contemporains, qu'on a employée presque exclusivement jusqu'ici, et c'est elle qui décide du sort de nos constructions, Nous avions déduit que, sous l'em- ]iire de telles causes, la moralité a dû prendre telle tournure ; si rien de pareil ne se montre dans les auteurs, la construction tombe, l'investigation est à recommencer. Si, au contraire, la concordance entre notre supposition et les témoignages éclate, alors la croyance s'impose à nous et peu! })arfois s'élever jusqu'à la certitude.
Contrairement à une opinion trop répandue, la nature interrogée sans idée préconçue, sans hypothèse préalable, ne donne aucune réponse claire ; elle ne dit rien qui vaille, même à l'observateur le plus attentif. Il advient quelque chose d'analogue à l'érudit qui attaque les textes, les monuments historiques, avec une intelligence vide de toute philosophie. Quand, au contraire, on les aborde l'esprit averti et éveillé par une hypothèse, ils prennent un aspect tout nouveau, ils fourmillent de sens inaperçus. Des passages obscurs jusque-là vous étonnent de leur clarté, et d'autres insigniliants, de leur relief.
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Les déduclions, les hypoUi(''ses préalables pennetlenl seules d'ailleurs d'établir une liiérarcbie, entre les auteurs, au point de vue de la crédibilité.
Oui est-ce qui donne à un voyageur en pays lointain le degré de crédit qu'il mérite pour les nouveautés qu'il raconte? Le rapport de celles-ci avec l'ordre de la nature déjà constaté. De même pour les témoins d'une époque disparue, je ne vois pas ce qui peut les accréditer finalement, si ce n'est leur concordance avec ce qu'on sait di'jà du moral liumain et des causes qui agissent sur lui.
Je dis finalement, pnrce qu'il y a des motifs antérieurs de donner ou de refuser crédit à un auteur; suivant qu'il a vu ou n'a pas vu lui-même; suivant les sources où il a puisé; suivant sa situation intéressée ou non ; suivant son caractère. Les érudits de notre temps discutent très bien ces raisons de crédibilité, que je suis loin de méconnaître pour mon compte; mais trop souvent ils paraissent ignorer la raison suprême et dernière, la conformité du témoignage avec la nature bumaine générale.
Prenons encore un exemple. Il s'agit de savoir jusqu'à quel point il faut tenir en suspicion le témoignage de Juvénal. Le jugement général sur son compte ne peut sortir que d'un certain nombre de jugements particuliers sur des cas donnés. Voici un de ces cas.
.luvénal nous dépeint les femmes au théâtre, en proie à des émotions sensuelles', provoquées par le jeu d'un pantomime. La peinture de .luvénal est-elle vraie? est-elle forcée? Si l'on se borne à l'interrogation directe des auteurs, on doit nécessairement rester indécis entre ces deux solutions.
Voyons si Texamen des circonstances ne nous mènera pas plus loin. J'en relève d'abord une dans Juvénal, qu'il n'a
1. Tuccia vesicae non ivip^rat; Appula (jannit sicut m amjtle.ru, otc. Sntire 6. V. 64.
pas certainement inventée à faux, et qui d'ailleurs nous est donnée par d'autres. Au moment où la femme trahit ce trouble trop puissant dépeint par le poète, ce que le pantomime représente sur le théâtre, c'est l'aventure de Léda et du Cygne. Tout le monde connaît cette très scabreuse légende. Elle n'était pas la seule de cette force qui fût mise en scène. On jouait très souvent, entre autres, Vénus et Mars surpris par Vulcain et tous les dieux de l'Olympe. A présent informons-nous de ces pantomimes et de leur art. D'abord il était de règle absolue que le pantomime fut beau ; il devait surtout être parfaitement accompli sous le rapport de la stature, des proportions, des mouvements du corps. Il n'était accepté sur les scènes publiques qu'à ces conditions. Un pantomime habile réussissait à tout exprimer, à tout peindre par ses gestes. Pourvu que le spectateur connût le Ihème de l'action, le pantomime se chargeait de lui suggérer les détails de cette action avec une précision, une netteté parfaites. Ce qu'il y avait dans cet art de singulièrement puissant, c'est que chaque image vous arrivait dans l'esprit, comme détachée, lancée par le geste du mime, avec une brusquerie et un élan qui enchantaient. Ces secousses se succédaient très rapidement. De plus, comme le spectateur avait à interpréter le geste, à le traduire, il éprouvait à chaque moment du récit quelque chose d'analogue au plaisir d'une énigme devinée. Tout cela donnait à l'esprit un mouvement, une lièvre d'un agrément extrême. C'est ce dont témoigne assez l'engouement des Romains, qui finit presque par exclure au théâtre l'usage des pièces parlées.
En somme, voici les conditions données : Des acteurs très beaux et très habiles, maniant un art très puissant, visent elfrontément à exalter un instinct qui fut toujours très fort et très excitable. D'après ces cii-constances, notre conclusion, légitime, je crois, sera la suivante : à moins que riuinianilé
ditlëràt alors de ce qu'elle fut toujours, quautité de spectateurs et bon noinbn^ de spectatrices devaient recevoir des impressions aussi fortes que celles indiquées par .luvciial. Ce témoin, si suspect d'exagération, est ici du moins tout à l'ail croyable; car, en dehors de son témoignage, et de toul autre, rien qu'en sacliant le milieu, nous sommes déjà convaincus*.
De tout cela il ne résulte pas que la méthode des conditions influentes soit plus facile à pratiquer que l'autre, ce serait plutôt le contraire; mais elle mène beaucoup plus loin. Et là où la méthode d'interrogation directe ne donne plus que doute et indécision, celle-ci atteint encore des résultats certains, de cette certitude que l'histoire comporte, et qui n'est pas, hélas ! la certitude mathématicpie. Un dernier mot encore. La méthode préconisée ici n'est pas si nouvelle que j'ai peut-être paru le dire. Toute méthode réelle a toujours été plus ou moins pratiquée. Mais ce qui a fait défaut jusqu'ici, c'est la prati([ue systématique et pleinement consciente d'elle-mèrne.
Connaissant à présent la méthode, dont j'ai voulu me servir, le lecteur s'expliquera aisément l'économie de mon livre. Comme un seul ouvrage ne peut épuiser un sujet tel que celui-ci, mon livre devait être, et ne pouvait être, que l'étude d'un certain nombre de conditions, celles qui, à mon avis, avaient exercé ensemble l'influence capitale et décisive, sur les mœurs de l'époque étudiée.
J'ai examiné chacune de ces conditions d'aussi près que j'ai pu, moins pour arriver à la connaître en soi, que pour en dégager les efléts probables. Je suis bien loin de penser que les circonstances traitées ici soient les seules qui aient
1. On lie sait pas Itml ce que les ténors de notre temps font de ravages. Et cependant quelle dilTiMoni'c de nos ténors aux pantomimes de Uonie (Voy. plus loin).
agi. La question de la moralité romaine, après mon livre comme avant, restera un sujet ouvert, grandement ouvert, une mine indéfinie, où l'on pourra descendre loujoiirs plus profondément, à la clarté de la méthode déductive.