‹ La famille dans la société romaine;Chapitre 20 sur 84 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

ROME AXTEIIISTOfUuUE

{, Il faut convenir que tous les auteurs païens des premiers siècles de notre ère vantent à l'envi les mœurs de l'ancienne Rome, de la Rome antérieure aux guerres puniques. Sur cette admiration unanime, observons deux choses; elle s'arrête net au seuil des temps où il commence à y avoir des témoignages; mais, en revanche, pour toute la période couverte par l'obscurité, elle s'étend à tout, à la chasteté des femmes comme au patriotisme des hommes. Toutes les vertus, toutes les qualités humaines, furent, en ces temps que nous ne connaissons pas, portées à une incroyable perfection; si bien (prenne les anciens Romains et leurs descendants (ou nousmêmes), on serait tenté de voir plus qu'une dilTérence de degré, ime différence de nature.

Autrefois, dit Valère Maxime, on défendait à quiconque appelait en justice une matrone de porter la main sur elle; toute robe féminine devait rester pure du contact d'une main étrangère. L'usage du vin était inconnu aux femmes romaines. \ii cependant on ne voulait pas que leur vertu eût un air triste ou sauvage. Les maris leur permettaient et beaucoup d'or et beaucoup de jjourpre. Alors les époux n'avaient à craindre aucun regard séducteur. L'Iiomuu' et la fcmun'

170 LA FAMILLi: DANS LA SOCIÉTÉ ROMAINE.

s'entre-regardaieiit chastement; une pudeur mutuelle sauvegardait les deux sexes (J'abrège le passage : Yalère-Maxime, liv. II, ch. I, 3 et 5).

Voilàleton. On voit l'ardeur naïve du préjugé. A des juges tellement prévenus, il aurait fallu, pour faire équilibre, une haute dose de ce que nous appelons, nous modernes, l'esprit critique. Mais justement, de ce côté, plus on les fréquente, plus on les trouve en défaut. Ils ont de l'imagination, des traits, de l'éloquence, tout ce qu'on voudra; mais ce sont des esprits faibles et crédules. Dès qu'il s'agit d'événements un peu éloignés, ils n'ont pas même pour le vraisemblable cette préférence qui constitue le bon sens ; au contraire ils optent toujours pour la version qui étonne, qui émerveille, ils vont droit à l'extraordinaire et au bizarre. Quand des écrivains de ce tempérament nous donnent sur des temps reculés un jugement général, ce que je nommerai volontiers leur impression, je ne vois vraiment aucune raison d'en tenir comple. «Mais, dira-t-on,ils avaient certainement de leur côté l'opinion populaire, la tradition, et en second lieu les annalistes dont les ouvrages sont perdus. » Tous les peuples ont eu cette opinion, qu'ils n'avaient fait (jiie dégénérer de leurs ancêtres. Nous savons aujourd'hui ce que vaut cette tradition universelle. Quant aux vieux annalistes, le plus ancien ne remontait qu'à la seconde guerre punique, époque pour laquelle on convient que déjà les mœurs s'étaient altérées. Ainsi les annalistes invoqués ne furent pas davantage témoins des vertus qu'ils affirment; ils ont eux-mêmes recueilli un bruit; et il n'en faut pas douter, l'esprit critique chez eux manquait au moins autant que chez leurs successeurs.

Quand c'est un fait déterminé, précis, que nos écrivains allèguent, l'affaire est certainement un peu différente; il y a lieu de discuter.

Ainsi nous nous trouvons en présence de (jualre auteurs

r.OME ANri-^mSTOlîiyLE. 171

(Valère Maxime, Denys d'ilalicarnasse, Plularque, Aulu- Gelle) qui s'accordent à nous affirmer un trait bien étonnant (et aussi ont-ils dessein de nous étonner) : pendant cinq siècles au moins, Rome ignora la pratique du divorce, bien qu'il lut écrit dans ses lois. Le premier des divorces, qui devait être suivi de tant d'autres, attendit pour se produire jusqu'à l'an 523 de Rome. Cette année-là un certain Spurius Carvilius Ruga répudia sa femme; mais ce fut bien à contrecœur. Il avait juré, selon l'usage d'alors, devant les censeurs, (ju'il se mariait pour avoir des enfants, et sa femme se trouva être stérile. Il est clair que son divorce fut affaire de conscience, respect excessif delà religion du serment. Ses amis, qu'il n'avait pas manqué d'ailleurs de consulter avaient opiné pour ce parti. Ainsi nos auteurs savent tout, le nom de l'agent, les motifs, les circonstances, la date exacte. Voilà qui est bien précis, beaucoup trop précis ! Et ce qui n'augmente pas notre confiance, c'est un rapprochement qui se présente. Ils savent de même la date exacte où le premier parricide fut commis dans l'ancienne Rome. Que dis-je? ils se montreni absolument renseignés sur des faits bien plus difficiles à connaître. Ils savent encore, par exemple, quelle fut la première brouille qui éclata entre une belle-mère et sa bru. L'événement eut lieu sous Tarquin le Superbe (on ne dit pourtant pas l'année). La bru était Tlialea, femme de Pinarius,etsa belle-mère s'appelait Gegania(Plutarque, parallèle dcNuma et deLycurgue,3). DeTarquin le Superbe à l'an 523 de liome, il y a encore loin; on voit (jue le premier des débals entre belles-filles et belles-mères aurait eu sur le premier des divorces une belle avance; ce qui d'ailleurs n'est pas fait pour nous ('tonner.

En 520 ans Rome a vu passer des millions de maris. Sur ces millions d'hommes, il ne s'en est pas trouvé, paraît-il, un seul qui ait voulu se permettre de divorcer, alors que la loi

le lui permettait. Voilà certes une iuinianité exempte de passion, même de caprice et d'humeur. Nulle part, on n'en a vu une autre pareille. Cependant certaines choses détonnent : on ne concoitpas qu'un peuple si vertueux ait admis le principe même du divorce. On ne conçoit pas que, le voyant inulilepar une expérience séculaire, il l'ail maintenu durant cinq cents ans. On répondra peut-être que les Romains étaient des gens aussi larges d'esprit qu'austères en action, extrêmement prévoyants d'ailleurs, et qu'ils ont voulu ménager la faiblesse de leurs descendants; soit. Ce peuple néanmoins a connu le vol, tout comme un autre; il a été adonné à l'avarice; il paraît même avoir pratiqué l'usure d'une l'açon tout à fait distinguée. «C'est là, dira-t-on, un département des mœurs distinct de celui qui nous occupe; les Romains ont pu rester ordinaires dans l'un, tout en excellant dans l'autre. » Soit encore. Mais des actes tels que le viol, tels que la sodomie, appartiennent bien vraiment à cette partie des mœurs où les Romains se montrèrentplus grands que nature. Nous lisons cependant que Tarquin viola Lucrèce; qu'Appius Claudius tenta de violer Virginie. On nous raconte des faits de sodomie, aggravés d'abus de pouvoir, à des dates qui précèdent celle du premier divorce*. En cinq cents ans, pas un divorce, bien qu'il fût permis, et avec cela des viols, des actes de sodomie, bien qu'assurément ceux-ci fussent punis sévèrement ; c'est une dissonance trop forte pour être admise.

Toute tradition, toute légende a son poini de départ dans une réalité qu'elle défigure. On n'a jamais tout à fait raison de la tradition erionée, qu'en retrouvant cetle àiiie (h^ vi'rilt' (jui lui donna lieu de se produire; c'est ee cpie nous allons essayer de faire.

1. Voir notnmmoiil Vnlric M.-ixiino, liv. VI, r. i, !l ol 11.

ROMt ANTEHISTOUKjUE. 173

\ Pemlant plusieurs siècles (rien n'eniprclic (l'rii iiiellic f cinq) les Romains lircnl comme lanl (r.uilres peuples. Ils j volèrent leurs femmes ou les achetèrent aux parents de ces I femmes.

Comment, en l'absence de tout annaliste, pouvons-nous rire siirs que tel était efiectivement le régime conjuLtal des })remiers Romains? €'est que les vues comparatives de la sociologie font ici leur office et que l'histoire générale supplée amplement l'histoire spécit\le qui fait défaut. Dès que la })remière clarté historique se lève sur les anciens Romains, nous apercevons nettement un fait •: le mari possède sa femme — ainsi que ses enfants — en i)l<'inc propriété. Elle est sa servante, son esclave, sa chose.. Plus tard les jurisprudents auront pour désigner cet état une expression; ils diront que la femme estw manumaritl. Que l'expression existât ou non à l'aurore de l'histoire romaine, la chose existait ; et cela nous suffit. Cent peuples dift'érents — parmi les({uel8 des peLi})les de même race que les Romains, par exemple les Grecs d'un côté, les Germiiins de l'autre' — nous renseigneni jtarfailrment sur un }»oint£Partout où la femme esl in manu comme à Rome, c'est qu'elle a été volée, conquise par la guerre, ou qu'elle a été achetée à ses parents. 1

Réciproquement, nous savons par l'histoire générale que la femme, dès q'u'elle entre dans le mariage par l'une ou l'autre de ces deux portes, le rapt, l'achat, devient entre les mains du mari nint véritable esclave. 11 n'y a pas de loi mieux constatée. Pour nous démontrer que le vol et l'achat n'ont pas donné à Rome les mêmes résultats ([ue partout ailleurs, il faudrait des pi-euves bien fortes et l'on n'en a aucune. Au conliaire, tout ce qui dans l'époque historique subsiste

1. Chez les Germains la inaims romaine s'appelle le miiml, mol qui a pciitctrc le sens lie liMiirhc, romiiianilcinont, mais pciit-i'trc aussi le sens de main, en sorte <iii'' ri'Ni'n'svimi ^fi:iil l:i hhmii'" i-Iuv I''s .Iimiv p(Mi|i|es.

encore de raneien état, de l'état primitif, est de nature à confirmer le jugement suggéré par l'histoire générale. Voici par exemple quelques traits des institutions primitives, sur lesquels il n'y a pas de contcslation^ntre la femme et son mari, les magistrats, les pouvoirs publics n'intervenaient pas. Seule et irrégulièrement la justice populaire, comme dans l'ouest des Etats-Unis, intervenait quelquefois, en suite de quelque circonstance atroce qui l'avait émue. Hors de là le mari pouvait traiter et maltraiter sa femme comme il l'entendait. Il pouvait aller jusqu'à la tuer pour un fait d'ivrognerie, ou d'inconduite démontrée ou présumée (présumée facilement). Puis il y eut ce progrès que, pour condamner sa femme à mort, le mari dut se faire assister de ses parents; plus tard encore, les parents de la femme furent appelés à ce tribunal domestiquej

On a dit qu'en ces temps reculés, les mœurs simples et pures corrigeaient tout l'arbitraire que les lois donnaient aux maris. Ce n'est là qu'une jolie phrase. lnvenl(' par les Romains eux-mêmes, répété et amplifié par les modernes, cet argument des mœurs simples et pures peut paraître suffisant dans une classe de rhétorique; hors de là, il est inacceptable.

Sans doute il ne faut pas se représenter les femmes comme soumises chez les sauvages et les barbants à un régime uniformément dur. Ces peuples sont remarquables par l'irrégularité de leur humeur et de leurs procédés à l'égard des femmes, aussi bien qu'à l'égard des enfants. Mais c'est bien la dureté qui est le train ordinaire. Les vieux Romains sont certainement à classer parmi les peuples barbares, et on peut leur en attribuer les mœurs. Reprenons à présent le lil dr notre démonstration. Voici un fait dont nous pouvons être sitrs : ^ la femme romaine, propriété de son mari, n'était certainement pas autoiiséf à répudier sou pro|UMétaire. C'est comme

ROME ANTÉIlISTORigUE. 175

si on imapnait l'esclave en possession du droit de s'affranchir lui-même, ou l'enfant en possession du droit de s'émanciper. p]n conséquence toute une classe de divorces, ceux qui viendront plus tard de la liberté de la femme, n'existe pas à cette époque. Le souvenir confus que le peuple conserva de ce trait des mœurs anciennes suOirait, à lui seul, pour expliquer le bien qu'il pensait de ces mœurs. En ell'et, quand un ancien veut juger une époque, ou un peuple, sous le rapport inoral, il est visible qu'il ne regarde que d'un seul côté : si la femme reste au foyer, si de gré ou de force elle se montre lidèle et soumise*, tout va bien, le jugement du censeur est favorable, en dépit des habitudes du sexe fort, et si adonné que celui-ci puisse être à la servante ou au petit garron. Tel est l'esprit antique — et combien de modernes sont des anciens en ce point !

■41 est accordé par tout le monde ([ue le mari pouvait répudier sa femme. Qu'il n'ait jamais en cinq cents ans usé de ce droit, voilà~ÎF fable; mais nous pouvons admettre qu'il en usa rarement, — et il n'eut })as pour cela un grand effort de vertu à faire^^

11 est probable que le mari qui renvoyait sa femme perdait

par là même le prix qu'elle lui avait coûté, en tout ou en par-

I fie; c'est la jurisprudence la plus générale chez les peuples

j où la femme s'achète. Les Romains furent longtemps

pauvres, et constants par économie.

(if^upposez^ie,par son intempérance, ou par la légèreté de

ses mœurs, !la femm(3 se rendit insupportable au mari, il con-

. damnait sa femmii, soit seul, soit avec l'avis de sa, famille

(pour faire les choses régulièrement) et il l'exécutait f voilà

1. Non seulement la (cinme no rôiunliail pas son mari; mais il est lUHiitahle que, veuve, elle ne se remariait pas, l'opinion lui prescrivait de jilcurcr jusqu'à la niorl sou premier mari. C'est l't'-tat tic choses qui existe encore en Chine, .lugcz si les Homain< ilcvaiont admin^r ilts nururs si sévères pour le sc;ic faible!

170 LA TAMILLE DANS LA SOCIÉTÉ KOMALNE.

Lille auUe source de divorces parlaitement supprimée : il esl vrai qu'elle est remplacée par le meurti^e^y

Ce que nous appelons aujourd'hui incompatibilité d'humeur implique une certaine égalité cnlremari et fcmme^^s divorces pour cause d'incompatibilité devaient être rares dans la Rome antique, et la raison en est simple. Il n'était permis qu'à l'une des deux parties de divorcer, et c'était justement celle qui, de par les lois, les mœurs et la nature, était largement pourvue des moyens de faire prévaloir sa propre liumeur et de réprimer celle de la partie adverse. Je croirai même volontiers qu'à cette époque la femme n'avait pas encore d'humeur à elle. Ce qui n'empêchait pas qu'on ne vît parfois de ces crimes sournois, ({ui sont la revanche du faible poussé à bout. A une date antérieure d'un siècle au fameux divorce de Carvilius, Valère Maxime raconte qu'on exécuta, en une fois, cent soixante-douze femmes qui avaieiil empoisonné leurs maris '.VPeul-être qu'en bonne morale trois fois autant de divorces auraient encore mieux valu!

Reste, comme cause possible de divorces, le libertinage du mari.

Je ne crois pas que le mari libertin eût le moindre besoin de divorcer, pour satisfaire à ses penchants. De bonne heure, grâce à la guerre, le Romain, même de fortune médiocre, eut cliez lui des esclaves et surtout des esclaves du sexe féminin. Quand celles-ci étaient jeunes et à son gré, il leur imposait de servira ses passions, comme il eût imposé tout autre service. Je ne veux jtas dire que la chose s(; fît clandestinement ou avec (k^s ménagements, comme cela avait lieu aux États- Unis, jiays chrétien et monogamique, ipiand l'esclavage y existait. J'estime que le mari romain n'y mellait aucun mystère. Il n'avait à ménager ni sa femme légitime, ni l'opinion

i. I.i\lr II. c. V. ô'.

publique. Ni Tune ni l'autre n'avaient les susceptibilités que nous pourrions supposer et qui sont purement modernes. Ces maîtresses avouées, ces doublures de la femme, comment les appelait-on à l'époque primitive? nous n'en savons rien; mais ce sont les mêmes personnes qu'on appellera plus tard pellices et concubinœ.TSous sommes donc en face du concubinatus. C'est là un sujet qui a eu le privilège de provo- (pier, entre érudits, des discussions prolixes et même passablement animées. Nous devons nous expliquer à notre tour sur cette intéressante question.

Commençons par une distinction (ju'on a souvent néglige de faire. Le concubinat doit être considéré au point de vue de la loi et au }»oint de vue de l'opinion publique. Si on rnèle les dtnix ordres de considération, il n'y a pas moyen d'atteindre à un résultat précis.

Dans l'é'tat primitif, le législateur à Rome a-t-il édicté une peine, ou une décbéance quelconque, contre l'homme marié, ayant une ou plusieurs concubines ? A cette première question, nous répondrons par une négative décidée. Et la raison que nous en donnerons, c'est qu'à l'époque précitée', le législateur jVintervient pas dans le régime intérieur des maisons romaines^e mari, le père, sont des maîtres absolus sous leur toit; ce sont des espèces de rois domestiques. Plus tard, quand le législateur aura l'espril eidlivi-, il songera à la moralité des sujets: il concevia la prétention défaire régner la monogamie, et verra par conséquent le concubinat d'un mauvais œil; mais pour le moment le législateur est incapable de pareilles visées.

L'opinion publique a-t-elle alors ces visées, ces exigences morales, (jui font encore défaut au législateur? Rien ne l'indique, rien ne permet de le supposer, ou plulôl il v a des raison^ de supi»osei' tout le contraire. Il est sans doute niilu-

rehiu'uil ('•riKlil, e\elll>i\('llli'nl allelllil' .'Itixellftses rdiiiiiilP'.--. i.vcdMiii:. — |,a rniiiillc. 1:;

incline vers une solution spéciale, particulièrement flatteuse pour le peuple objet de ses études; mais un sociologiste lient compte des phénomènes généraux et, jusqu'à preuve contraire, suit l'indication qu'ils fournissent. Or tous les jpeuples, qui achètent ou volent la femme, et qui par suite la soumettent à un régime de possession absolue, débutent sans conteste par ce que nous avons appelée la polyandrie concubinaire. Ils ont tous une femme supérieure, et des femmes subordonnées, c'est-à-dire des concubines qu'ils font vivre ensemble sous le même toit, sans que personne s'en émeuve. C'est ainsi que — pour citer seulement un exemple — les Chinois, qui ressemblent tant aux Romains quant à la constitution de la famille, au pouvoir paternel, au culte des ancêtres*, pratiquent la coutume d'adjoindre à leur femme légitime une ou même plusieurs J9é?^i7t's femmes. (( Oui, mais, dira-t-on, ce sont des Chinois, des hommes de race jaune; ce ne sont pas des blancs, et des blancs aryens. » Fort bien; mais les Grecs, on ne peut les récuser de la même manière : les Grecs appartiennent à la « noble » race aryenne. Or les Grecs avaient la pallaque (TraXXcfXT^, d'où est venu aux Romains le mot même de pellex). Et chez les Grecs, au moins de l'avis des érudits les plus autorisés-, le mariage n'excluait pas la possession d'une ou de plusieurs pallaques. Femme légitime et pallaque pouvaient coexister et coexistaient souvent en fait sous le même toit, ne formant qu'un ménage.

Ce sont là des faits qui sollicitent puissamment à induire pour les Romains un régime tout pareil. En cet état de la cause, il ne faut pas un grand concours de preuves spéciales

1. Et aussi, nuus le verrons, quant ;i liioii des délaiLs spéciaux, (jui aiiièueiit entre les deux iienjdes des similitudes étimnantes.

2. Voir art. concubînatus dans le Dict. des antiquités de Dareuibcrg cl

Saulio.

liOME AMÉlllSTOliinUli. 170

pour aclicver de nous convaincre. Ces preuves, cerles, n'abondenl pas el ne peuvent pas abonder, grâce à la perle de presque tous les documents anciens; toutefois, elles ne Ibnt pas non plus tout à fait défaut. Aulu-Gelle nous fournit un- texte antique, <iui en l'état, je le répète, a une grande force de conviction: « Pellicern autem appellatam,probrosani que liabilani, quie juncta consueta que esset cum eo, in cujus manu mancipioque alla, inalrimonii causaforcl, liœc atUiqnissinià lege ostenditur quani Numaj régis fuisse accepimus, etc.* » Ainsi un texte de loi qu'on prétendait renionler jusqu'à Numa, nous signale la coexistence de réi)0use et de la concubine. Plus laid, beaucoup j)lus lard, nous trouvons des indices de ce régime; ils ne sont pas nombreux, parce que le régime n'est plus encou- ^ ragé ni par le législateur ni par l'opinion; il n'existe donc plus i[uc comme une rareté, ou s'il n'est pas très rare, ce qui me paraît assez probable, on ne le manifeste plus, on le dérobe. Ainsi nous trouvons dans le Corpus inscriptioniim laUnarum un monument funèbre où le défunt, un certain Cervonius, s'est fait sculpter entre Cincia sa femme et Cilia sa concubine^. Ce monument me paraît très expressif. Pour l'apprécier à sa juste valeur, il n'y a qu'à faire une réflexion. Assurément Paris compte un assez grand nombre de maris qui entretiennent à la fois une femme et une maîtresse. On peut parier cependant avec certitude qu'on ne trouverait pas, en cliercliant dans tous les cimetières de Paris, une seule tombe analogue à celli! de Cervonius. Un traiti; de droit syro-roiiiain, n'-digé au V'' siècle, et dont l'auteur paraît au courant des usages non seulement de la Syrie mais des pays voisins, atteste qu'en Orient la coexistence de

1. A. Gcllii. Nociiuia ullicaruiii, IV, ;J. i. Tijiii. V. |.. 1. Il" l'Jlii.

180 LA lA.MlLLL DANS LA SOCIÉTÉ IIU.MALNÉ.

la concubine cl de la femme n'était pas rare*. On soupçonnerait la même chose pour l'Occident, à voir seulement comme les jurisconsultesde Rome,duii*auv* siècle, se croient encore tenus de dire ot de répéter que le "'concubinage est permis exclusivement à l'homme qui n'a pas de femme légitimé^.] "

En résumé l'époque historique porte autant de traces d'une situation, désormais désapprouvée, que nous pouvions nous attendre à en rencontrer, à raison précisément de cette désapprobation. Et cette situation dut être commune ou générale au début, on peut l'affirmer au nom des lois sociologiques; ou bien il faut admettre que le piMiple romain constitue une exception, étonnante, merveilleuse, aux tendances constatées de la nature humaine.

|j;.es anciens Romains eurent doiw; à la fois une femme légitime et des concubines, comme lanl d'aulres peuples. "\ Ajoutons-y la courtisane à son premier état; c'est-à-dire la femme que les marchands d'esclaves choisissaient pour la prostitution dans leur nombreux troupeau et qu'ils mettaieiil certainement à la portée de toutes les bourses'*. A présent nous devons convenir que ces austères Romains maintenaient généralement leur libertinage entre ces limites; ils ne s'adressaient guère à la femme de leur voisin. D'abordc-hacun tenait la sienne confmée au foyer domestique./ La matrone alors ne sortait (pie sur une permission maritale, pour un motif accepté; et elle allait par les rues strictement voiljM (Yalère Maxime, livre VI, 3, 10). Les hommes se voyaient au forum, dans la rue; ils ne se visitaient pas ; ils ne s'invitaient pas encore à diner. On n'était pas richeL-l')n habitait des maisons étroites où la J'eiuiiif \i\ait constamment sous les

1. Sijrisch fioniisihes Reclitshuclt von Karl T.. Bruns ami Eil. Sarliau. Loipsijj;, JSS((. Ursiinié dans Jourii. des sarants, mai 1880, p. 'MC> cl sniv.

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