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ROME ANTÉIIISTORIQUE. 18:{
vcrilablo tyrannie. Tonl ce qu'on y voit, c'est qu'elle est courte, et qu'il existe à côté de chaque magistrature arbitraire, une autre magistrature, également illimitée, qui peut contrarier la première. En somme, c'est un monde où tout avantage de naissance, de fortune, de position sociale, d'âge, de force physique ou intellectuelle, estpoussé à boutpar celui qui le possède, et exploité à fond ;'où toutes les formes de la sup('riorilé se donnent carière; où le faible, sous quelque rapport qu'il le soit, subit les conséquences de sa faiblesse sans aucun recours en grâce;) Cet état social est avoué de tout le monde; mais son caractère barbare, qu'on qualifie d'ailleurs « de mœurs fortes et austères », apparaît précisément comme un sûr garant des anciennes vertus domestiques.
On oublie d'abord qu'il n'y a d'austérité que contre soi-même, que l'austérité contre les autres, de quelque côt(' qu'on la regarde, ne mérite pas ce nom ; étant pure contrainte du côté où on la subit, tyrannie du côté où on l'impose. On se trompe ensuite en croyant que les caractères durs, qui exigent beaucoup des autres, sontceux qui se contraignent eux-mêmes le plus. L'expérience, et même en dehors de l'expérience, le raisonnement, indiquent plutôt le contraire.
Si le préjugé de l'antique vertu romaine ne se rencontrait que chez les auteurs latins, nous n'aurions pas tant insisté, mais il a largement régné sur les modernes et tant s'en faut qu'il ait disparu. On ferait un gros livre si on voulait recueillir tous les témoignages de l'engouement des modernes pour les anciens Romains. J'en citerai ici seulement deux exemples, parce qu'ils partent de deux auteurs qui se 'Sont, comme moi, occupés spécialement des mœurs conjugales : M.Esmein {Mélanges, p. 8 et 4-) nous avertit tout d'abord qu'il ne faut pas cherchera s'expliquer la convenlio in manum et l'organisation de la famille par des motifs intéressés. « La préoccupation des intérêts pécuniaires n'ap-
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paraît pas au premier plan; elle est masquée par des idées pins hautes, auxquelles parfois on la sacrifie. » Il faut savoir gré àM.Esmein d'avoir ditseulement joar/bts; cela n'empêche que les idées plus hautes dont parle M. Esmein me semblent chimériques. Je cherche en vain à apercevoir les hautes idées qui forçaient un Romain à posséder sa femme comme une esclave ou comme un bœuf, suivant l'expression de Mommsen. M. Gide, de son côté, nous affirme que la Romaine était aussi sédentaire par vertu que la Grecque l'était par contrainte {Étudesur la condition privée de la femme, p. 103). Comment le sait-il? quelle preuve en a-t-il? Bref on trouve encore cet esprit un peu partout, jusque dans l'histoire lapins récente, la plus complète, dans l'œuvre magistrale de M. Duruy, si digne de faire aulorih' à d'autres égards. Ici comme pour les Latins réfuter n'est pas assez ; et pour se débarrasser sûrement du préjugé, encore faut-il lui trouver une explication.
Quand, aux xv' et xvi' siècles, l'antiquité fut relrouvée, on s'éprit pour elle d'une admiration sans bornes ni réserves. Elle apportait effectivement des œuvres d'art et de littérature qu'on avait bien raison d'admirer; on n'eut que le torl d'étendre à tout, de projeter sur tout ce qui était anliqii(% le sentiment inspiré parées œuvres; mais il n'y a rien là qui doive nous surprendre, l'engouement est à coup sûr chose des plus humaines. Un peu plus tard l'instruction de tous les enfants des classes riches fut fondée sur l'étude du grec et du latin. Il y eut dès lors des hommes qui tirent métier et piofession d'adorer l'anticjue, et de le faire adorer. Tous les esprits cultivés furent imbus de cet te religion dès leur enfance. D'ailleurs, il n'y a pasà dire, ce culte li'ouvaiten l'homme un penchant secret, qui le porte à se faire une grande idée des choses antérieures, à proportion qu'elles sont plus éloignt'es dans le temps.
Le partage de radmiialion entre la Grèce et Rome se
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lit d'une manière qui ('lait à })en près iii(''vital)l(\ l.a ]»aiivre Grèce avait été vaincue; on ne put pas lui contester la priorit(; des œuvres, la sui)érioi'ili' intellectuelle; et elle lui fut largement accordée. Mais puiscpi'ellc avait ("té vaincue, il fallait bien qu'il lui manquât quelque chose du côté du caractère, du côté du c(pur; en conséquence on lui refusa les mœurs. Rome au contraire avait conquis le monde; cette destinée, exceptionnelle au point de vue militaire, exigeait, ce semble, l'existence de quelque UK'rile égalciiicnt cxccj)lionnel. On lui accorda d'avoir possédé à un degré incomparable, pendant des siècles, et dans toute la masse de son peuple, un certain nombre de qualités morales qu'on s'imagine être nécessairement exercées, pratiquées par l'homme de guerre, telles que la discipline, le courage; puis d'autres encore, qui ont avec celles-ci, à ce qu'on croit, un rappoit indéfinissable, comme la chasteté des femmes et l'austérité des hommes.
Au fond de tout cela, j'aperçois une série d'inductions sans preuves, quant aux causes qui procurent la victoire dans la guerre. Et on ne s'en défendra pas, tant que quelqu'un n'aura pas tenté, avec une méthode rigoureuse, la psychologie de la guerre et du militaire. En attendant, dans notre adoration inconsciente de la force et du succès, il nous convient de h^ur donner pour causes les plus belles qualités morales. Kn cela du reste nous avons suivi l'opinion des anciens; nous ne sommes pas plus avancés qu'eux. Nous répétons encore Polybe. Nous prenons encore au pied de lalellr(!ses exagérations évidentes : « Confiez un trésor à un Ijrec, prenez dix cautions, dix signatures et vingt témoins, et il vous volera; tandis 'qu'à Home il suffit de faire prêter serment à un homme, etc., etc. » Notez qu'il nous fournit lui-même les motifs de lui refuser crédit. Il fait vanité de la familiarilé des vainqueurs, de l'estime que lui témoignent les Ko-
mains. «Le bruit de leur considération pour moi, dit-il, s'est répandu jusqu'en Grèce et bien au delà. Mais n'allez pas croire pour cela que je les paye en flatteries, non, les Romains liront tous mon ouvrage; si je les flattais, ils ne manqueraient pas de se récrier et de m'en vouloir, tant ils sont vertueux. Vous voyez bien que je ne puis pas les flatter. » Voilà son argumentation. En même temps, il nous fournil de quoi le réfuter. Louant la vertu de Publius Scipion, il nous apprend qu'elle était tout à fait exceptionnelle. « La plupart de ses contemporains vivaient dans un dérangement étrange. L'amour des deux sexes les emportait aux excès les plus honteux. Ils étaient livrés aux festins, aux spectacles, au luxe... La débauche était portée si loin qu'on donnait jusqu'à un talent pour un jeune garçon, etc. » Et je ne fais que commenter un seul des fragments de Polybe (livre XXXII, fr. o, édit. Didot,p. 87 etsuiv.). Et puis une disposition singulière de l'esprit humain! on est, sans bien s'en rendre compte, enclin à la sévérité pour la civilisation. Elle amène toujours avec elle des méfaits inconnus à l'état sauvage, barbare ou demi-barbare. Le faux en écriture publique ou privée n'existe pas là où on ne sait pas écrire. Qui n'a pas d'élections politiques ne connaît pas la corruption électorale. Il faut un état social qui traite la femme avec douceur, qui Tadmette avec les hommes aux plaisirs de la société, pour qu'il se produise des séductions, des romans adultères, et pour qu'on écrive, d'après ces romans réels, des romans fictifs. Bref, chaque complication dans les rapports sociaux donne, à la faiblesse humaine, l'occasion de se manifester d'une manière nouvelle ; et on est très frappé de ces nouveautés. Les vieux crimes eux-mêmes, à mesure qu'on devient plus intellectuel, se commettent autrement; il s'y ajoute des façons, des détours, des complications; à mesure qu'on a plus d'étendue d'espril cl phisdeprévoyance, on raf-
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fin(3 nécessairement l'acte conpable. Or la ruso et la pcriidic nous font l'eflet d'iHre plus corrompues, plus mauvaises que la violence. En revanche le bien des époques civilisées est aussi plus compliqué, plus réfléchi, mais on no porte pas ce trait en compte, on ne l'aperçoit même pas. Toutes les passions violentes ont un air d'énergie qui nous séduit. Quand nous n'en soutïrons pas,ré;ioïsme impitoyable, la rapacité féroce nous inspireni beaucoup de eonsich'-ration. C'est encore, ce nous semble, une forme du courage.
Tous ces sentiments, unis en faveur des vieux Romains, allèrentsint>ulièrement noti'e juacment. Ouand il s'auitd'eux, nous prenons au sérieux les témoignages de gens qui ne furent nullement témoins, d'ailleurs prévenus à fond de la perfection de leurs ancêtres, et si faibles d'esprits! Nous nous savons bon gré, certes, de ne pas les croire quand ils nous content la louve de Romulus, et les entretiens de la nymplie Égérie; mais nous les croyons quand ils nous disent qu'en cinq cents ans aucun Romain ne répudia sa femme, par parti pris de vertu. Nous ne sentons pas que cela est aussi fort au moins que cinq cents ans écoulés sans un larcin, aussi fort que les entretiensde la nymphe Égérie. Et nous oublions que les prodiges physiques, les miracles extt'rieurs, ne sont pas les seuls auxcjuels nous sovons tenus de refuser notre en 'an ce.