‹ La famille dans la société romaine;Chapitre 23 sur 84 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

ROME HISTORIQUE. EVOLUTION DU MARIAGE AU POINT DE VUE i' DE LA monogamie; 2" DE L'ÉGALITÉ DES ÉPOUX; 3" DE LA LIBERTÉ DES ENFANTS.

Il on a été chez les Romains, nous l'avons déjà dit, comme chez lin grand nombre de peuples : le mari a commencé par voler sa femme au dehors ou par l'acheter au dedans de la tribu jjïiais il s'est produit pour eux, commejiûmJi^^-iimciv à jjjl inouiimL antérieur à toute histoire, une révolution surprenante : le mari^ui^ayait a au contraire recu^^ l'argent: lc p.è):fî qui vendait sa fille l'a dotéejjr^^stj^drreji payé pour que le mari voulût bien la prendre. Je ne vois pas que les historiens aient été frappés de ce changement, comme ils auraient dû l'être.

Jrès probablement les Romains n'invjmtèrcnt pas la d^ot; ils l'imitèxûiiLiIcs Grecs; mais le problème n'est pas pour cela résolu, il n'est que déplacé. i)'ailleiirs s'ils liront comme les Grecs, ce fut sans doute sous l'empire de causes équivalentes. Chez les Grecs, etchez eux, en tout cas, une telle volteface dans les sentiments et les habitudes ne peut être airivéo sans cause; il faut au contraire qu'il se soit produit, dans le milieu, une ou plusieurs conditions nouvelles, d'un ascendant irrésistible.

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Dégageons le caractère essentiel des laits. En premier lieu, la t'emine j-Hait une d enrée très demandée; on payait i»oiir j l'avoir^ En second lieu, celui qui la détient paye pour qu'on la lui prenne; elle n'est donc plus demandée. Mais'pourquoi ne l'est-elle plus? Probablement parce que celui ([ui en avait besoin n'en a plus besoin; ou, ce qui est bien plus admissible, parce qu'il a trouvé moyen de satisfaire ce besoin d'une autre nuuiière, préférable à son gré.

Cette manière nouvelle de satisfaire le double besoin (pii poussait riiomme à se marier (avoir une femelle, avoir une servante) n'est peut-être pas difficile à découvrir.

Il n'y a qu'à remarquer qu'elle se produit originairejiienl, ou s'établit par imitation, cbez des peuples guerriers et conquérants, comme Atbènes et Rome. Or la guerre, faite avec succès à cette époque, procure abondamment des esclaves, surtout des esclaves féminins. Tous les services qu'on pouvait attendre de la femme achetée, la femme esclave va les rendre, avec le double avantage d'une obéissance plus absolue et d'un entretien moins coûteux*. Il est nalurel- (pi'on la préfère et qu'on ne se marie plus^

La guerre, la conquête amènent encore une autre nouveauti'. C'est la courtisane. Certains maîtres tirent profit de ' leurs esclaves femmes, en les louant pour la débauche. Puis ((uelques-unes de ces femmes sont atfranchies et continuent poui' leur compte la même industrie. La prostitution devient! alors bien plus raffinée et liiit au inariag(.' une concurrence ; beaucoup plus dangereuse.

Le mariage était perdu, si des intérêts, contraires à ceu\ des hommes à marier, n'étaient alors entrés en jeu.

On va penser ici sans doute à l'intérêt religieux. Je ne crois pas, pour ma part, qu'il .'lit beaucoup inllué. Le Grec, le

1. Vdii' l'l;in(i'. (,li:ic|iir l'iiiv (|ii"nii miirrliaiiil dii nu iinlil;iii'c l'ciilic duis ses foyers, iiii le Miil aiiicui.T a\i;i' lui ilo enclaves jeunes el jnlies.

Roiiiain, tenaient sansjJQiLt&Jiavoic-d^s enfants qui leur rendissent un culte après Ieur mort. Mais pour cela, tous les enlants de quelque part qu'ils vinssent étaient également J3ons; même les enfants fictifs, j'entends par là les enfants adoptés.

Un père, Romain ou Grec, se créait à volonté deî^ enfants qui, au point de vue religieux du moins, étaient légitimes.

Cependant les mariages devenant chaque jour plus rares, deux séries de conséquences se déroulaient) ^'l'op souvent les jeunes (illes qu'on ne mariait pas, donnaient à leurs parents des enfants imprévus, inattendus, des enfants dont les parents n'avaient pas voulu, n'avaient pas prémédité la naissance. C'en était assez assurément pour que ces parents fussent })rofondémenl contrariés. En outre, il fallait reconnaître que le plus souvent la jeune fille avait conçu du fait de quelque esclave attaché à la maison. En ce cas, l'orgueil familial était vivement blessé, et de plus la subordination, la discipline intérieure, devenaient bien plus difhciles à maintenir; c'était la confusion des rangs, un désordre intolérable pour les esprits antiqîies.l

( D'autre part,"Tès enfants conçus du fait des hommes libres avaient, pour mères, des esclaves. Il ne pouvait pas échapper, au moins aux esprits exceptionnels, que la race indigène, la race victorieuse, allait peu à peu disparaître devant les rejetons de races vaincues, inférieures, méprisées. Peut-être même était-il sensible (jue simultanément, grâce à la courtisane, le nombre des naissances diminuait, et que les })alrimoines se fondaient; aulie aspect des choses (pii ne laissait pas non plus indifférents ni les législateurs ni les pères. Il fallait sortir de ces voies fatales.

Qui inventa la dot? Un père ou un de ces législateurs clairvoyants, comme l'antiquité nous en montre, imitossible de le savoir. L'impui'lanl, f'csl (|u'('lle lui inventée el devail l'élre.

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La cuiirlistinc, une l'ois iK^e, ne disparisl pas devant la dol, Jii })as davantage le commerce, plus ou moins avoue, du maître avec ses esclaves féminins; mais du moins on recommença à se marier. On prit unej'emme dotée pourjes résultats sérieux ou même ennuyeux de la^vie, pour la perpé- ■■ tuati^n djj cidl£^,|aJransmission du patrimoine. La courti- ; sane et la concubine restèrent pour récréer, délasser le sexe Tort, pour varier convenablement ses sensations.

[Évidemment la pratique de la dot commença dans la classe riche. C'est çe£t.ui liLson succès rapide et solide; car £lle eut ainsi pour véhicule une des plus fortes passions, la vanité. Doter sa fille devint, comme porter des habits élégants ou liabiter une belle maison, un signe de fortune, de bonne naissance, ([ue chacun se donna ou aspira à se donner..

Sur cette origine de la dot, tout témoignage direct contemporain nous fait défaut; mais il existe des textes qui semblent bien traduire fidèlement, encore après plusieurs siècles, les préoccupations primitives du législateur et de l'opinion publique. La dot, disent Pomponius et Paul, est une institution d'intérêt public; c'est elle qui fait qu'on se marie et que la cité se remplit peri)étuellement de citoyënTs 7Din-> liv. XXIII,irni, 2, et liv. XXIV, t. III, 1). ^^

Il n'est pas téméraire de penser que ces motifs, allégués plus tard pour le maintien de l'institution, présidèrent à sa naissance.

Assigner à cette révolution une date précise est chose impossible, mais on peut risquer une hypothèse.

Rappelons-nous ce (pi'affirmentValère, Maxime, Plularque, Denyset Aulu-Gelle: que le premier divorce serait de TanàiriS de Rome ou environ. Le plus précis des quatre est Aulu- Gelle; nous savons, chose fort iinporlaulc, où il a puisi' ses renseignements; c'est chez le juriconsulte Servius, contemporain de César. Xou> voyons à [)eu |»rès comiiieiit Servius

192 LA l'AMILLE DANS LA SOCIÉTÉ ROMALNE.

présentait l'événement. Avant l'an 5:23, disail-il, on n'avait jamais entendu parler de cautions ou d'actions pour la dot'. Voilà le fait qui peut être exact. « On n'en avait pas besoin, ajoute Servius, parce qu'on ne divorçait pas. » Voilà l'explication, qui à tout le moins est incomplète. On n'en avait pas besoin, dirons-nous à noire tour, parce qu'il n'y avait pas encore de dot; le mari seul répudiait et perdait le prix payé pour la femme; la femme ne répudiait pas.

La coutume de lajlot se serait donc établie à Rome^ers ITcommencement du vi" siècle. Cinquante ans environ après cette date présumée, il se présente un premier témoin. C'est Plante. Il est fréquemment question chez lui de la dot et des femmes dotées; mais toujours avec les plus vives critiques. La dot, c'est le mari qui se fait acheter; qui vend sa puissance-maritale;! quand il ne va pas jusqu'à vendre sa personne à des femmes vieilles et laides. L'épouse dotée est un tyran orgueilleux, ou un pédagogue assommant; c'est une perpétuelle « aboyeuse », le mot y est^ Je ne sais si je iiic trompe, mais il me semble voir à Plante une de ces colères, comme on n'en a qu'à l'égard des innovations récentes, auxquelles le temps ne nous a pas encore habitués.

Cependant l'institution de la dot apportait avec elle, sans que personne pût s'en douter, les germes d'une foule de nouveautés, les unes bonnes, les autres mauvaises. Nous les verrons tout à l'heure se produire.

Tant que le mari acheta sa femme, il en l'ut le propriétaire et le maître, cûiimi£ iLllétait des^enfants^qu'il avait procréés,

J. Aulu-GuUc, IV, 3.

2. Prenons ce mot à la rigueur. Piaule ccrtaincmcnf nous indique ici q\ic liartout où il y a dot, la inanus du mari cesse d'avoir lieu. A lire dans Valèrc .Maxime le chaiiitre iv du livre IV, il semble bien aussi qu'on voie apparailrc et commencer l'usage de doter les tlllo><. vcr< l'i-poque imliqucc.

;]. l'iaiilc, Miles nloriosn.i, acte III, s( . i". L'Asiiuiire, acte IL se. i''. Ei>ulictis, aclc U, -<•. 1". il' Cnhlc. aclc IV. vc ii.

des esclaves qu'il avait achetés, ou pris à la guerre. Il put, sans que personne y trouvât à redire, la rejeter ou s'en dessaisir au profit d'un autre, la vendre, la prêter*, la briser. Toutes ces conséquences du droit de propriété étaient acceptées pleinement par la logique de cette époque. - — ^

Non moins simples et absolus étaient les rapports du mari I , avec la famille de sa femme. Celle famille lui avait livré une -, marchandise et en avait reçu le prix. On restait dans les ^ termes de deux commerçants ({ui ont l'ait un troc. Rien de plus. On n'était pas parent pour cela; la femme même cessait d'être la fille de son père et de sa mère. Très probablement comme en Chine encore aujourd'hui, elle était tenue à n'avoir aucun égard officiel pour son ancienne famille; elle n'assis- ! tait pas son père au lit de mort; elle ne suivait pas ses funérailles. Ce qui est certain, c'est qu'elle ne conservait aucun droit dans la maison paternelle, aucune participation à son culte. Pour les Chinois, la naissance d'une fdle est un deuil; il en était de même chez les Romains. Et c'est parfaitement compréhensible. D'abord ce n'était pas un guerrier de plus ; puis les parents, si insensibles qu'on les suppose, devaient pourtant se dire : « Voilà une enfant qui dans douze, quinze ans, sera perdue pour nous, quoique vivante! »

^Aucune inLervention, aucune immixtion du beau-père dans les affaires ou dans la conduite de son gendre, n'était certainement admise. Au début, le mari, suijuris, et quand il n'était passm jwris, le chef de sa famille, faisaient de lafemme ce que bon leur semblait. La puissance publique ne se mêlait pas de ces questions ; à ce point que si une femme commettait un crime, le magistrat ne voulait pas qu'on lui déférât la coupable, il prétendait ne connaître que le chef de famille. Celui-ci dégageait sa responsabilité en châtiant la femme

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