‹ La famille dans la société romaine;Chapitre 30 sur 84 · Voy. la iic.tr, p · texte numérisé non relu

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déploré. Nous avons sur ce sujet les épigrammes amères des poètes et les réflexions attristées des moralistes. Quel remède cependant a-t-on essayé d'y apporter? Auguste décida que le divorce ne serait parfait qu'après avoir été déclaré devant sept témoins. C'était une formalité à observer, ce n'était pas un empêchement. C'est pourtant tout ce qui fut tenté en l'espace de huit à dix siècles. Cela demande explication. Il y a là une manière de penser, dont il faut tâcher de se rendre compte.

Anciennement, trois modes de se marier coexistèrent selon les jurisconsultes : la coemptio, la confarreatio, Wisus. La

t coemptio, une vente solennelle ;' l|a confarreatiqjjme vente aussi probablement, mais à laquelle s'ajoutait une cérémonie religieuse, une sorte de sacrement ;\rî(6« s, c'est-à-dire le fait,

\ la cohabitation, sans aucune lormalité antécédente.. On peut cTîreTpDrH^dêjarti^cëttê^épdque, pour être marié, le vouloir des contractants suffisait, puisque on pouvait se dispenser de la coemptio, de la confarreatio, et qu'on avait Viisus à sa disposition. Viisus produisait tous les effets des deux autres modes, y compris celui de mettre la femme in manu mariti. Il est vrai qu'il y fallait un an. Au bout de ce temps, la femme était prescrite comme un meuble quelconque. Ces trois modes répondent peut-être à la coexistence primitive de trois peuples; peu importe à notre sujet. Ce qui nous intéresse, c'est que la coemptio, la confarreatio ont peu à peu cédé la place hVusus, qui, après modifications, est devenu le mariage presque exclusivement usUé. La première de ces modifications est celle que la loi des douze tables a inaugurée, ou en tout cas consacrée (Gains, I, § 108). La femme qui ne veut pas devenir la propriété du mari, n'a qu'une chose à faire, quitter le domicile trois nuits de suite, dans J'espace de l'année; le mari ne la prescrit j)lus. Quelle fut ici l'intention réelle du législateur? Venir au secours do la femme, c'est

bien peu probable. Est-ce que la femme peut s'appartenir à elle-même? Si elle n'est pas la chose du mari, il faut qu'elle reste celle du père. C'est donc évidemment au père qu'on a songé. Mais quelle est la situation visée par la loi? Tâchons de la deviner. Nous avons devant nous une femme qui n'a pas été achetée pour une somme d'argent, une fois payée, comme dans la coemptio. D'autre part, rien n'indique que le père ne veuille pas laisser sa fille au mari, comme femme; mais il est clair qu'il la lui refuse, comme propriété définitive. Il veut évidemment pouvoir la retirer, si l'envie lui en prend ; et le trinoctium a dû être inventé pour le satisfaire à cet égard. A présent à une époque où la femme est généralemens vendue, sommes-nous en présence d'une catégorie de pères exceptionnels? Ce n'est nullement probable. Il existait des pauvres qui ne pouvaient acheter leurs femmes en une fois, et môme c'était le plus grand nombre. Ces gens-là se mariaient pourtant. Comment y arrivaient-ils? Ils obtenaient leur femme moyennant promesse de rente annuelle, ou de payements successifs du prix, ou plus souvent encore peutêtre, moyennant promesse de travailler pour le beau-père; comme Jacob obtint Rachel. Cependant il y avait en ces sortes d'affaires un point douteux d'où pouvaient surgir des difficultés, des chicanes. Par la possession annuelle tous les objets meubles étaient prescrits : la femme était incontestablement dans l'opinion du temps un objet meuble; le mari, au bout de l'an, pouvait donc objecter qu'il était devenu propriétaire et partant qu'il était libéré de tout service ou de toute dette à l'égard du beau-père La loi des douze tables a voulu, c'est du moins notre interprétation, couper court à ces cavillations.

A l'époque, sans doute assez postérieure, où l'usage de la dot s'établit, on tira naturellement parti des circonstances déjà existantes qui pouvaient favoriser cet usage. L'exception

du (rinoctium offrait des commodités ou pour mieux dire une sûreté de plus contre la prescription de la femme.

Il y eut donc fusion de ces anciennes habitudes avec la nouveauté de la dot. La coempiio, la confarreatlo, commencèrent à perdre sérieusement du terrain dans les classes riches, où elles avaient régné jusque-là. Puis la formalité du (rinoctium même fut négligée, et on arriva par un progrès naturel aux unions simplement basées sur la cohabitation réelle, ou I sur l'intention de cohabiter, pourvu que celle-ci fût manifeste. C'est le dernier état du mariage romain. I La volonté d'être marié ; voilà donc tout ce qu'il faut à Rome pour le mariage (à part la question du consentement paterinel, bien entendu), la loi n'en demande pas plus. Seulement, Inous le répétons, cette volonté doit se révéler d'une façon incontestable. L'homme peut du fond d'une province contracter mariage à Rome par l'intermédiaire d'un procureur convenablement fondé. La femme, pour conlracter valablement, doit se rendre au domicile conjugal ou bien faire quelque acte qui la mette ostensiblement à la disposition de son mari; tout cela est parfaitement logique.

Chez nous, le consentement des époux ne suffit pas ; même en dehors de toute religion, il y a une solennité requise, une sorte de sacrement civil : première différence ; mais en voici encore une seconde beaucoup plus profonde. Si nous pensons comme les Romains, qu'une personne ne peut pas être mariée sans son consentement; en revanche nous pensons qu'elle peut continuer de l'être en dépit de sa volonté. Nous avions naguère le mariage indissoluble, nous avons encore le mariage difficilement résoluble. Les Romains auraient, ce semble, trouvé notre théorie du mariage inconséquente et absurde. Ils ne purent jamais se débarrasser de cette idée, qui avait pour elle l'apparence du bon sens, qu'on ne pouvait pas plus rcslcr dans le mariage malgré soi, qu'y entrer

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malgré soi. Les conséquences naturelles de la liberté du divorce eurent beau se manifester avec éclat, indignant, désolant tous ceux qui avaient le goût des bonnes mœurs, ni le public, ni môme ces personnes exceptionnelles, n'arrivèrent à comprendre que cette liberté était peut-être fondée sur une fausse analogie ; qu'il y avait peut-être sagesse à emprisonnner les gens dans le mariage, en dépit de la logique. La vertu de l'homme est toujours l'effet de la nécessité; ce qui revient au dicton populaire : L'homme fait de nécessité vertu. Quand il se voit enfermé dans une situation, il s'y résigne et il s'y arrange. Entre personnes qui se savent condamnées cà vivre ensemble, on se fait, (pas toujours mais souvent) des concessions, on a des ménagements, des patiences réciproques. Mettez les mêmes personnes dans une voie ouverte vers la liberté, elles s'abandonneront à tout leur caractère.

C'est ce qui arrivait aux époux romains. Reconquérir sa liberté était réellement chose trop facile. Va-t'en, reprends les affaires, disait le mari à sa femme. Ou suivant la jversion plaisante de Juvénal : « Va-t'en, tu le mouches trop, une autre va venir qui aura le nez plus sec. » Encore le mari peut-il s'épargner la peine de formuler le congé, et le faire donner par un esclave. La femme, elle, ne disait mot, s'en allait, faisait porter la cédule de séparation à son mari. Plus tard on régularisait les choses, en déclarant à nouveau sa volonté devant les sept témoins exigés.

OnjQj3tait pas tenuji'aiileurs de comparaître en personne. On déclarait sa volonté par procureur; rien de difficile dans le divûrçe, aucun détail ennuyeux.

Est-il étonnant qu'on se quittât beaucoup, que les mariages fussent aisément rompus? que démarié on se remariât promptemcnt? qu'on contractât de nouveaux liens avec facilité, ave<- inattention? que le mariage devînt un jeu?

ôi^

Toutes choses restant parmi nous ce qu'elles sont, nos principes moraux, notre religion, qu'arriverait-il si nous établissions le divorce à volonté, comme chez les Romains?

Les érudits, qui ont recherché ce qu'étaient les mœurs romaines et conclu qu'elles n'étaient guère moins bonnes que les nôtres, auraient bien dû se poser cette question; elle les aurait éclairés. Comme tout le monde, certainement ils pensent que le divorce libre produirait chez nous un notable abaissement de la moralité. Et ils ne veulent pas que cet effet se soit produit chez les Romainsl

Avec une loi aussi mal faite que l'était celle des Romains» nous reverrions chez nous non seulement cette corruption générale que les auteurs nous signalent, mais jusqu'à ces excès qui nous paraissent énormes et presque incroyables. « Gesar, dit Suétone (xliii, J, César), jus severissimé dixit. » Ainsi il cassa le mariage d'un ancien préteur qui avait épousé une femme, deux jours après qu'elle avait quitté son mari. Pour nous, la sentence de César fut un acte d'arbitraire. Les nouveaux mariés étaient dans leur droit. Il n'existait à cette

époque aucune loi qui imposât à la femmé^divorcee un délai quelconque entre son divorce et son remariage. Quanta la veuyej ellejie pouvait se remarier qu'après avoir convenablement pleuré son mari. On n'avait pas encore songé, comme on le fit plus tard, à prendre des précautions contre la confusion de part, tant le mariage était peu réglementé! Le délai qu'on imposait à la veuve était celui même de la durée du deuil, et par conséquent une question de convenance, non de prudence législative. — Tibère, nous dit encore Suétone (Tibère, 34), destitua un questeur, pour avoir répudié une femme le lendemain du jour où il l'avait épousée, avec cette circonstance aggravante qu'il l'avait tirée au sort, c'est-à-dire choisie au hasard — Adrien rélégua pour trois ans un homme qui, ayant rencontré sur son chemin une femme mariée,

ROME HISTORIQUE. 2i9

l'avait décidée à le suivre dans sa maison. La femme avait envoyé de là le libelle de répudiation à son mari (D., 1. XXIV, lit. II, 1. 8). Remarquez que, selon les principes du droit romain, ces deux personnes étaient parfaitement mariées, s'il leur convenait de prendre cette position aux yeux du monde.

Ces faits que j'ai rapprochés ont entre eux une ressemblance essentielle, quoiqu'elle n'apparaisse pas à première vue. Ils ne constituent qu'un seul et même cas, celui où les parties prétendent donner l'apparence d'un mariage, aussitôt rompu que formé, à un caprice sensuel, à une aventure libertine. Chez nous, une femme rencontrant sur son chemin un homme qui la sollicite, et le suivant chez lui pour y passer la nuit, puis repartir le lendemain, fait un acte sur lequel il n'y pas moyen qu'elle donne le change au public. Avec la loi romaine, on était bien plus à l'aise. La femme en question n'avait en s'en allant qu'à envoyer un libelle de répudiation à son amant d'une nuit; et légalement parlant, pas de doute possible, elle avait été épousée; cette passade avait été un mariage. Bien mieux, on pouvait faire qu'un bel et bon adultère ne fût plus un adultère, comme le prouve le cas puni par l'empereur Adrien. « Cette femme mariée a suivi un autre homme, elle est donc adultère. » — Pas du tout, elle n'était plus mariée, elle avait envoyé le libelle de répudiation quelques minutes avant de se donner à cet autre homme: essayez donc de prouver le contraire

Rien d'étonnant si les magistrats, si le magistrat suprême l'empereur, perdaient parfois patience et arbitrairement cassaient ces mariages à l'heure, punissaient ces époux momentanés, surtout quand ils voyaient de tels exemples partir de personnages en vue, d'un ancien préteur, d'un questeur en charge! Mais je crois bien que lorsque ces manières de piper la loi émanaient de personnes ordi-

naires, le magistrat les laissait passer, en toute impunité.

L'abus de la loi, à ce degré éclatant, fut-il rare? ou fut-il commun? Ceux qui voient, sans illusion, la nature humaine pencheront plutôt pour la seconde alternative. Mais soyons optimistes; acceptons de préférence la première. Les mariages d'une nuit ou de deux ont beau être rares; il suffit qu'ils soient possibles, qu'ils existent, pour produire sur notre esprit un effet singulier. Par comparaison, ils donnent un air presque sérieux aux mariages de quinze jours ou d'un mois. Quant à ceux qui atteignent la durée de deux mois, de trois mois, vraiment il n'y a guère moyen de leur refuser le titre qu'ils demandent. Ne serait-on pas sévère jusqu'cà l'injustice en les taxant de caprice amoureux, de libertinage déguisé. La loi dit que c'est l'intention qui fait le mariage. Les deux personnes qui viennent de se séparer, après trois mois d'union, affirment qu'elles ont bien voulu et cru se lier pour toute leur vie. Où prendrions-nous le droit de les démentir ? Ne savent-elles pas mieux que nous ce qu'elles ont pensé et senti?

Le lecteur comprend certainement ce que j'essaye de faire en ce moment; j'essaye de me représenter l'opinion publique de l'époque. Si l'on met à part, comme il faut le faire, les esprits claivoyants et préoccupés de l'intérêt social, lesquels sont toujours rares, les philosophes plus ou moins stoïciens, et les moralistes grondeurs, il reste devant nous un monde à coup sûr pareil, identique à ce qu'il fut aux autres époques. Or au fond le monde n'a jamais eu d'autre devise que celle-ci en fait de morale sexuelle: « sauvez les apparences ». Les mariages de quelques mois sauvaient très suffisamment les apparences. Ceux-hà du moins, j'oserai l'affirmer, ne rencontrant guère autour d'eux d'autre sévérité que celle d'un sourire peut-être un peu sceptique, ont dû être assez communs.

Je trouve au Digeste (par exemple la loi 64, dejuredotium.

Cy

lio.MK msidinyï i-;. -j-ji

cl la loi 0(1, de solulo malrimonio) {\(!> textes qui me donnent «neore à penser. Le cas qu'ils prévoient est le suivant : une \ femme a divorcé et elle a vécu un temps loin de son mari. yy mais par une négligence, dont la cause peut être diverse, elle I n'a pas réclamé sa dot ; puis la voilà qui retourne à ce mari, / encore pourvu de fonds dotal. La loi décide qu'à l'égard de ce fonds, le premier mariage est censé se continuer dans le second. Il est possible qu'ily ait entre les deux Tintermission d'un petit mariage avec une tierce personne, peu importe : ce léger accident est encore considéré comme non avenu. Je ne sais si le lecteur partage mon impression, mais cette femme qui, en partant, laisse sa dot, puis revient, ce mari qui reprend sa femme, tout cela m'est suspect. Je crains que la Jemme n'ait laissé sa dot avec l'intention de s'assurer la tolérance du mari et la possibilité du retour, en cas de mécompte; ou pis encore, qu'elle n'ait absolument prévu et préparé son retour; je crains que le mari n'ait lui-même partagé les prévisions de sa femme. Le second mariage a dû être court (le second mari n'aurait pas permis qu'on laissât la dot pendant des années aux mains du premier mari), nous avons le droit de lui supposer une durée de quelques mois, l'espace d'une lune de miel, le temps d'épuiser un caprice, et voilà la femme revenue, avec l'assentiment de son mari, enchanté de [n'avoir pas la dot à rendre ! Vraiment la loi qui baptisait ainsi les escapades de la femme du nom de second mariage était trop commode et trop tentante. Elle offrait de trop grandes facilités pour satisfaire aux exigences ordinaires de l'opinion, c'est-à-dire pour sauver les apparences; les caractères de trempe commune devaient céder, en grand nombre, à la tentation.

Cependant il y avait à Uome des circonstances de nature à aggraver singulièrement rinfluence du divorce libre, circonstances qui n'existent pas pour nous, et (|ue nous allons

222 LA TAMILLE DA.Nb LA SOCIÉTÉ UU.MALNE.

examiner. N'exagérons rien, au contraire soyons optimistes, de parti pris; penchons vers les suppositions favorables. Il nous faudra cependant admettre que, quand le père vit, à tout le moins le premier mariage du lils est exclusivement l'ouvrage du père. Pour les seconds, le fils, plus âgé, investi peut-être d'ailleurs de quelque fonction publique, verra sa volonté comptée pour quelque chose; mais, je le répète, le premier mariage ne lui appartient à aucun degré. Rappelonsnous ce que l'histoire rapporte au sujet de Céstir. Aussitôt son père mort, il use de sa liberté acquise pour l'ompre avec la femme qui lui avait été donnée, et s'aller remarier ailleurs. Je crois qu'on peut sans imprudence généraliser et dire : beaucoup de tils mariésjl'auJorité, à lamort de leur père, se hâtaient de divorcer. Et voici déjà une certaine quantité de divorces dont la responsabilité doit être imputée aux pères, bien qu'ils n'en soient pas les auteurs directs et volontaires ; comme ils le sont pour d'autres, ainsi que nous allons le voir.

Tous les mariages de la fille, tant que le père vit, appartiennent certainement au père; ils sont entièrement de son tait. Les goûts, les inclinations de la fille ne sont rien devant sa volonté à lui. La loi l'autorise à la contraindre en principe général, et les mœurs ne sont pas plus libérales que la loi. Si elles Tétaient, il y a certes un endroit où cela paraîtrait; c'est quand cette fille, mariée par le père, aimant l'époux qui lui a été donné, aimant les enfants de cet époux, attachée à son devoir, à son ménage, résiste au père, dont le caprice ou l'intérêt demande le divorce. Si elles l'étaient, disje, la résistance de cette fille si intéressante, serait encouragée, applaudie, par l'opinion. — Et la tyrannie paternelle en serait si découragée qu'on ne verrait même pas ses prétentions se produire. Mais point du tout; une loi a été nécessaire; elle s'est fait longtemps attendre, et il a fallu

qu'il vînt sur le trône un emporeur philosophe, un Marc- Aurèle, pour la promulguer; encore est-elle imparfaite, et renferme-t-elle pour le père des complaisances qui nous attestent la partialité de l'opinion.

De par la loi, de par les mœurs, le père est à l'égard de ses entants, de sa fille surtout, un autocrate, un maître irresponsable. Jamais, nulle part, dans aucune des situations humaines, gouvernementales ou familiales, l'irresponsabilité n'a pu donner de bons résultats, être exempte d'inconvénients et de périls graves. — Et à Rome, moins encore qu'en d'autres endroits.

Rome était une ville de factions, de politique ardente, de ligues sans cesse formées et reformées, où l'allié, l'ami de la veille, devenait souvent l'ennemi du lendemain. On avait, en mariant son enfant, en choisissant sa bru, son gendre, agi au mieux pour son intérêt, son ambition du moment, mais les circonstances changeaient. LaJamille, avec laquelle on s'était allié, devenait un obstacle, un péril*, ou seulement n'olîrait plus^qu'unjaible^secourâ. On apercevait ailleurs une cognation^ilus-avuntagmise; et on démariait ses enfants, pour les remarier javec^ plus d'utilité. Tout ce que nous HsonjJ\ ^ dans les historiens de Rome, latins ou grecs, nous donne cette impi'ession que réellement les pères trafiquaient de leurs filles, les mariant, démariant et remariant au gré de leur politique changeante. Et qui du petit au grand n'avait pas sa politique à suivre? Sans doute, c'est à la Rome répu- — blicaine que ces observations paraissent convenir plus particulièrement. Cependant elles sont applicables encore à la , période de l'empire. Le système delà rfé^aiîo% de l'accusation 1 I

1. On voit Atlicus mis en péril parce qu'il est cousin d'une Anicia qui a épousé Servius, frère de l'agitateur Sulpicius. — Cornélius Ncpos, Atlicus, 2.

2. Ce serait une LcUe histoire à faire que celle de Taccusation publique à Rome et de ses cllets extrèniement ramifiés.

224 LA KAMILLli DANS LA SOCIÉTÉ HUMAINE.

^publique, employé pour nombre de crimes ou de délits, força toujours les particuliers à rechercher pour leur sécurité certaines alliances protectrices, h. en fuir d'autres compromettantes.

Ajoutons d'ailleurs que lorsque les partis politiques s'évanouirent sous la main d'un maître absolu, il y avait des habitudes prises, des mœurs admises, bref un pli contracté depuis longtemps.

Quand Sénèque s'écrie : « Les femmes se sont fait un jeu du mariage », il ne consulte que les apparences. Ce qui devait paraître à première vue, c'est que les femmes prenaient plus souvent que les hommes l'initiative du divorce. Mais ce que Sénèque ne voit pas, ne veut pas voir, ce qu'en tout cas il ne dit pas, c'est que derrière les femmes il y a souvent le père; le père, qui, rappelons-le, est l'intermédiaire obligé, tant qu'il vit, du divorce à accomplir, du libelle de répudiation à envoyer. Et pour être tout à fait juste, encore faut-il ajouter ceci : quand le père ne vit plus, il y a encore V'mfluence du père, le mauvais exemple, les mauvaises habitudes qu'ils a données! « Elles se sont fait un jeu du mariage »; ah ! sans doute, mais elles ne font en somme que répéter une fâcheuse leçon ; elles continuent d'aller dans la voie où on Ifîsji mises.

Ainsi le mariage à Rome est, d'abord, comme un nœud fragile et des plus aisés à briser, entre les mains des époux; mais, ce qui est bien pis, les parents mêmes, des deux côtés, peuvent y porter la main, pour le rompre. Pour que le ménage se maintienne, il ne faut pas seulement qu'il y ait bonne volonté, fidélité, patience, raison, absence d'humeur et de caprice chez deux personnes, mais chez trois ou quatre au moins. Oii'il convienne aux deux époux que le mariage dure, c'est peu, ou même ce n'est rien, si les parents ne s'y accordent pas, des parents despotes, et comme tels nécessairement

capricieux. D'ailleurs, n'oublions pas cette circonstance, déjà souvent rappelée. Le fils n'a rien à lui, pas de ressources personnelles, pas même le maniement de la dot de sa femme. Son père tient absolument les cordons de la bourse; c'est tenir à sa merci le sort des jeunes époux.

Sa bru lui déplaît, il serre les cordons de cette bourse. La gêne entre à son gré dans le ménage; et ce qui entre avec la gêne, nous le savons par l'expérience générale, c'est la discorde. D'autant qu'à son tour le père de la femme a de quoi répliquer, et il n'y manque guère. De la dot qu'il a donnée, il reste copropriétaire. 11 peut élever d'abord des réclamations, des chicanes sur l'emploi qu'on en fait, sur les sûretés données, et finalement retirer sa fille.

Étonnons-nous donc de l'instabilité du mariage, de la fréquence des divorces? C'est le contraire, s'il avait eu lieu, qui aurait droit de nous étonner, Du même coup nous voyons dans quelle mesure les témoignages contemporains sont croyables. Sans doute Sénèque exagère quand il dit des femmes « elles comptent les maris par les consulats ». Un mari par an, c'est assurément inadmissible. Mettons seulement une moyenne de trois ou quatre mariages pour chaque personne, dans le cours de son existence, et nous serons bien certains de rester plutôt en deçà qu'au delà de la réalité. On qualifie certes ce régime avec justice, en l'appelant une polygamie successive.

On pourrait faire en revanche une supposition favorable à la moralité romaine; on serait disposé à dire : l'adultère était sans doute rare, car les Romains, avec leur divorce facile, pouvaient s'en passer. Les reînadag;es incessants leur tenaient lieujdiiS-âdultèreSi et il y avait au moins profit pour la fran-

LACOMBE. — La famille. 15

chise, la bonne foi des relations. A première vue la supposition est plausible; par malheur la littérature latine la contredit. Averti par elle, on réfléchit et on comprend que l'adultère ait été, quand même, assez commun.

Il y avait d'abord des situations où l'on n'avait pas envie de divorcer ; on avait fait un mariage avantageux du côté de la fortune, ou de la naissance, ou du rang ; bref, par un motif quelconque, l'existence dans la maison conjugale était agréable et l'on ne voulait pas y renoncer. D'autres fois le divorce n'aurait servi de rien : si l'on aimait par exemple une personne qu'on ne pouvait pas épouser. C'était le cas de la femme de race sénatoriale qui s'était éprise d'un aftranchi; le cas de toute femme éprise de son propre alTranchi, ou d'un esclave, ce qui n'était pas du tout rare; le cas encore d'une femme aimant un homme marié, qui de son côté ne voulait pas, ou ne pouvaitpas divorcer. En second lieu, il y avait les parents — encore eux! — Impossibilité légale, absolue pour la iille de divorcer sans le consentement du père; impossibilité morale presque équivalente pour le fils. Mariés à contre-cœur, que faisaient-ils l'un et l'autre, en attendant la mort du père?

La nature humaine de tous les temps nous renseigne : ils faisaient mauvais ménage. Quelques-uns, la plupart probablement, allaient demander à l'adultère la revanche et la consolation de leur libre arbitre sacrifié. Remarquons-le, les femmes ne devaient pas même désirer le divorce et essayer de l'obtenir de leurs parents. A quoi bon? pour être remariées encore une fois au gré des intérêts du père, ce n'était pas la peine. Que de femmes avaient traversé trois, quatre mariages, sans que leur goût, leur inclination, eussent été contentés une seule fois ! Ce n'était que dans l'adultère qu'on trouvait cette satisfaction. — Et plus tard, quand on devenait maître de soi, une fois les parents morts, on apportait dans le mariage, librement contracté cette fois, des dispositions dangereuses.

ROMK HISTORIQUE. 227

On s'était familiarisé avec l'adultère; la conscience avait à cet endroit-là perdu sa sensibilité, elle ne réagissait plus.

Supposons à la femme une sagesse d'une solidité si exceptionnelle qu'elle avait persisté durant deux ou trois mariages ; ce passé n'en avait pas moins affaibli chez la femme le ressort de la pudeur. Quand on avait eu, à titre de maris, plusieurs hommes qui vivaient, qu'on saluait dans la rue, qu'on rencontrait dans le monde, il en coûtait moins d'en prendre un troisième ou un quatrième à titre d'amant.

Enfin, le spectacle qu'on avait de gens se démariant et se remariant tout à l'alentour si allègrement faisait plus qu'enlever au mariage tout caractère sérieux, il disposait à traiter légèrement le commerce entre les deux sexes, sous quelque forme qu'il se produisît; il en ôtait toute gravité. Il y avait là une influence secrète par laquelle le divorce propageait l'adultère, au lieu de le contrarier.

Cette influence agissait sur la femme de très bonne heure. Toute petite fdle (à prendre la meilleure supposition, celle où sa mère, à elle, était constante), elle avait été menée chez une belle dame qui portait tel nom, habitait telle maison; un an, deux ans après, cette dame s'appelait autrement, et le logis où on l'allait voir était autre, elle avait divorcé, s'était remariée. Plus tard encore, on la revoyait dans une troisième situation. Et il en était ainsi de presque toutes les amies de sa mère. Mais sa mère môme, la petite fille pouvait la voir quitter le toit conjugal, et, comme sans doute les rapports n'étaient pas pour cela rompus, elle allait la visiter, l'embrasser dans sa nouvelle maison; puis au bout d'un temps, dans une troisième. Cependant la jeune fille restait généralement auprès de son père, où elle croissait, sans mère, sous l'œil d'une marâtre et d'un père fort négligent. Son éducation était surtout le fait des esclaves de la maison, qui, entre autres malfaisances, lui commentaient la conduite de sa

mère, de son père, avec la plus parfaite indiscrétion. Le père, la marâtre, mariaient cette enfant aussitôt que possible, cela se comprend. Elle était un embarras; on sentait aussi qu'elle grandissait dans un milieu malsain, dangereux pour ses mœurs. Et de fait, elle arrivait au mariage, à douze ans, avec une instruction complète, n'ignorant rien; l'imagination même fort entachée par les propos des esclaves. Ce qui me paraît impossible, c'est qu'une jeune fille ainsi élevée pût, comme font les nôtres, apporter au mariage l'idée, l'espoir, que c'était pour la vie. Elle avait déjà par devers elle trop d'expériences contradictoires. Puis, entre les premières sollicitations de la nature et la réalité du mariage, il n'y avait eu pour elle presque aucun délai, point d'attente, point de place pour ces aspirations, ces rêves de jeune fille d'où naît cette belle, cette adorable illusion de l'amour platonique*. Quoi d'étonnant si l'antiquité ne l'a pas connue! Mariez vos filles dès leur nubilité, supprimez ces années d'inquiétude et d'imagination, toutes remplies par la construction de l'idéal, et vous verrez ce que le caractère féminin y perdra — et par suite le caractère masculin même, car les hommes finissent parêfreenpartiece que les femmesveulent qu'ils soient pour plaire ; la loi de la demande et de l'offre n'est pas aussi étrangère à ces rapports qu'on pourrait le croire. Quand le mariage est si ouvert du côté de la sortie ; quand le divorce est là qui permet de rentrer facilement dans la voie droite, de transformer une situation fausse en une régulière, et l'amant en mari, l'adultère ne paraît pas chose si grave-. Seulement si on se trouvait bien dans la maison conju-

1. Il y aurait ici un poiiit l'orl ilélicat à traiter. La petite fille au nionient do sa nubilité n'a pas encore la pudeur de son sexe. Cela vient plus tard, et est dû en grande partie à l'attente. Chez nous la femme se marie avec sa pudeur toute formée. La femme romaine se mariait à un âge d'impudeur relative.

2. L'adultère paraissait une préparation à un mariage meilleur; et l'amant un mari futur qu'on éprouvait.

gale, on ne se hâtait pas de divorcer, on attendait pour cela le remords ou le danger, A cet égard, la pensée du législateur apparaît clairement dans les textes des jurisconsultes. Il soupçonne tout divorce d'avoir eu pour précédent, pour cause secrète un adultère. Il commence toujours par supposer que le nouveau mari est l'ancien amant. En bien des cas, le soupçon était fondé sans doute. D'autre part, Sénèque dit des femmes de son temps : « Souvent elles ne prennent un mari que pour stimuler leur amant. » Évidemment il pense aux veuves ou aux divorcées qui, ayant une liaison irrégulière, se remariaient non avec l'objet de cette liaison, mais avec une autre personne. Il faut que cette situation ait été assez fréquente pour provoquer le mot de Sénèque. Il ne donne d'ailleurs aucun exemple. Mais Tacite nous en fournit un instructif. Julie, fille d'Auguste, avait pendant son mariage avec Agrippa pris pour amant Sempronius Gracchus. Agrippa mourut, Julie fut remariée à Tibère. Elle transporta son amant dans son nouveau ménage ^ Mais Tacite oublie de remarquer que Julie, mariée trois fois au gré de son père, n'eut certainement pas un seul mari à son gré. Comme Tacite, Sénèque était injuste en parlant de ces mariages accomplis en plein adultère, il oubliait le despotisme paternel qui faisait ces mariages. Cette circonstance omise donne à la conduite des femmes romaines un caractère de libertinage raffiné fort invraisemblable. La circonstance une fois rétablie, on comprend au contraire que la situation accusée par Sénèque a dû être fréquente, sans que la nature humaine d'alors ait été pour cela extraordinairement perverse, disons mieux, différente au fond de ce qu'elle est aujourd'hui.

Que pendant de longs siècles, devant des désordres reconnus, déplorés de tous, personne, ni moraliste, ni philosophe,

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