Tacite. Annales, I
230 LA FAMILLE DANS LA SOCIÉTfc: ROMAINE.
ni satirique, ni législateur, n'ait songé au seul remède valable, c'est-à-dire à rendre quelque peu difficile la sortie du mariage, c'est assurément bien étonnant. Sans doute, et nous l'avons déjà dit, la logique pure, une sorte de symétrie rationnelle parlaient pour la liberté du divorce. Toutefois, on ne peut s'empêcher ici de faire une supposition. Des causes déliées, profondes ont dû agir dans le même sens. Si la liberté du divorce n'avait servi qu'aux époux, je crois, pour ma part, qu'à quelque moment on eût pensé à l'abolir ou à le restreindre, mais les pères, c'est-à-dire les forts et les respectés, en usaient plus largement que les époux. Leurs passions faisaient réellement plus de divorces que celles mêmes des époux. On prodigua les objurgations morales à ces derniers ; mais nul ne proposa une réforme qui eût atteint très sensiblement tous les pères.
Il y a chez les peuples de ces institutions maîtresses qui, plus respectées, plus sacrées, plus conformes aux passions du peuple que les autres institutions voisines, réagissent sur celles-ci et les colorent toutes, si l'on peut dire.^L'institution maîtresse fut chez les Romains l'autorité, disons mieux7 j'autocratie paternelle. EllejJiiiil marqué de son empreinte.
\ Ainsi les Romains ne sont jamais arrivés à l'idée de toucher à la liberté qu'avait le père de famille d'exhéréder ses enfants. Et remarquons bien une circonstance aggravante ; cette liberté que les pères français n'ont point, serait précisément plus compréhensible, plus justifiable chez nous que chez les Romains, car chez nous le fils a la faculté de travailler pour lui. ^ Chez les Romains, en principe général, et sauf exceptions inventées fort tard, le pécule castrans et le qiiasi-castrans, il
1 travaille, il acquiert pourle père. La plus simple équité aurait \ dû dicter au moins cette distinction que le père serait tenu de
I laisser à son fils ce que celui-ci avaitgagné par son industrie.
i Mais point; pendant des siècles, et des siècles de civilisation.
on a pu voir cette injustice criante : un père léguer au prince, ou à un parasite, ou à un étranger, des biens qu tenait de son fils, tandis que celui-ci restait entièrement dé pourvu. Loin d'avoir honte de cette injustice, les Romains s'en faisaient gloire. Quand ils parlent des institutions à eux, diiTérentes de celles du reste du monde, c'est à ces pouvoirs du père de famille qu'ils songent. On peut dire qu'ils en ont été sévèrement châtiés.
Le despotisme du père, ses libertés injustes, ont produit toutes sortes de mauvaises conséquences dont quelques-unes d'unejmmense portée. Elles ont contribué puissamment à l^expansian etr au- maintien des mauvaises mœurs. Elles ont certainement, avec d'autres causes, détourné du commerce, de l'industrie, et confiné dans les fonctions publiques, ou à leur défaut dans l'oisiveté, l'homme libre qui se serait vu privé des fruits de son travail, pendant la vie du père. Enfin elles ont fourni à Rome le type du pouvoir impérial, qui a tout perdu. M. Renan reproche à Auguste de n'avoir pas établi la loi de la succession au trône par droit de primogéniture, telle que l'a eue notre ancienne monarchie française. Il est certain que si Auguste eût établi et surtout fait accepter cette méthode de transmission du pouvoir, l'histoire universelle eût été bien autre. Prenons garde seulement que c'est demander à Auguste l'impossible. Comment, le père de l'État n'aurait point'eu la faculté de choisir parmi ses enfants celui qui lui succéderait, ou de les exhéréder tous, pour donner la préférence à un héritier d'adoption? mais c'eût été constituer le pouvoir sur un pied diamétralement opposé à la théorie et à la pratique universelle ! Le génie même ne s'élève pas à ce point contre le cours géui-ral des choses de son temps. Si au contraire le père de famille à Rome avait eu, comme le père français du moyen Age, des limites à son pouvoir d'exhéréder, Auguste aurait pu songer à imposer une
loi de succession au père commun du peuple; il l'aurait fait peut-être; en tout cas, quelqu'un de ses successeurs l'aurait tenté.
Dans les chapitres précédents les faits ont été exposés dans leur suite et leur liaison historique, avec cet enchevêtrement que présente toujours la réalité. Nous devons maintenant les reprendre, en vue de les classer; et s'il se peut, d'en extraire des propositions générales.
Rappelons-nous que le mariage a trois aspects principaux sous lesquels il peut et doit être considéré : T en lui-même, et au point de vue de la monogamie, qui est sa forme définitive ; 2" au point de vue de la situation faite à la femme vis-à-vis du mari ; 3° au point de vue de la situation faite aux enfants vis-à-vis du père.
econnaissons d'abord qu'il y a eu progrès accompli.J^es__ Romains primitifs entretenaient des concubines en même temps qu'une épouse légitime; il serait peut-être mieux de dire une épouse principale. Les derniers Romains n'ont plus en général, et sauf exception, qu'une femme. La monogamie est d ojicj^j^ég^ijn e officiel. Si l'on avait par conséquent à leur assigner une place dans une série formée des divers peuples, on les mettrait volontiers au-dessus des Chinois, à un degré plus près de la monogamie. Mais il y a, nous le savons, monogamie simultanée et monogamie successive. Au regard de cette dernière, les Romains ne méritent pas d'être si bien placés. Le mariage est chez eux plus instable que chez les Chinois; ils^divorcent beaucoup plus. Ils n'ont \ pas su trouver un équilibre convenable entre les intérêts de la société, qui voudraient le mariage indissoluble, et les intérêts de l'individu, qui réclament contre la perpétuité des unions mal assorties. Ils ont beaucoup trop donné à la liberté. Cela tient surtout à ce qu'ils ont manqué un autre
équilibre. Entre le père et le mari, ils ne sont pas parvenus à i faire un partage raisonnable d'influence. Les Chinois s'en sont vraiment mieux tirés. Chez eux, la fille appartient au père, mais la femme appartient toute au mari^ Les Rûmains ont sacrifié au père le marLet le^mariage même. /
Les Chinois, disons-nous, ont mieux résolu le problème de concilier les droits du père et ceux du mari ; mais il faut convenir que c'est aux dépens de la liberté des enfants — et ceci nous amène à traiter la troisième question.
Considérons à part d'abord la faculté de se marier suivant son inclination. Chez les Chinois, un fils, une fille n'ont aucune part à leur mariage. C'est là un stade par lequel passèrent évidemment les Romains primitifs. Ils en sortirent; mais de ce côté encore, ils restèrent à mi-chemin. Le fils était, à la fin, officiellement consulté, pourvu qu'il eût atteint un certain âge; alors, mais alors seulement, il consentait à son mariage, et on ne le mariait pas généralement en dépit de sa volonté. Quant à la fille, les choses restèrent toujours bien moins avancées. On a toujours tenu, je pense, fort peu de compte de son consentement. — Voici d'ailleurs, nettement marqué, le point en deçà duquel les Romains sont demeurés. Jamais chez eux un fils n'a pu, à quelque âge que ce fût, se marier sans le consentement de son père. Pour cet acte, où son intérêt personnel l'emporte tant sur celui de toute autre personne, le fils romain a vécu jusqu'à la fin dans une j minorité sans terme et sous une tutelle perpétuelle.
Plus étonnante encore, plus criante, qu'on nous passe le i terme, fut la tutelle du père relativement à la situation économique du fils. Sauf les réserves des pécules caslrans et quasi-castrans, sur lesquels nous nous sommes expliqué/ le fils qui travaille, qui acquiert, jusqu'à la fin travaille et acquiert pour son père. Les sept cent cinquante-deux ans de la Rome antichrétienne, elles cinq cents ans de la Rome post-
chrétienne, en tout une période de plus de treize cents ans n'a pas suffi à l'esprit romain pour accomplir une évolution qui ne semble pourtant pas difficile : il n'est pas arrivé à trouver cette maxime d'équité que le filsa droit aux fruits de son travail, quitte à assister son père s'il est dépourvu ^ Et le législateur n'a pas vu le tort énorme qui devait résulter nécessairement de cette injustice pour les intérêts de la société; il n'a pas constaté ou deviné que la tutelle intéressée du père étouffait presque cet appétit de la fortune personnelle, qui, en suscitant l'activité, l'opiniâtreté au travail, le génie inventif, fait la vie et la grandeur économique des sociétés. Un homme. cJie^ les Romains, restait naturellenient engourdi J^iisqu'à la mort de son père; et bien souvent, encore après, car l'habitudejétait prise, le caractère et la situation étaient fixés. Je ne trouve pas que les historiens modernes, parmi les causes de la décadence romaine, aient attribué à celle-ci la large place qui lui appartient.
Quant au second point (que nous avons ici relégué au
1. Sans doute, outre les pécules castrans et quasi-castrans, on imagina très tard (sous Constantin) le pécule adventice (v. Cod. 6, 59, de bonis maternis); mais celui-ci ne comprit d'abord que les biens advenus àrenf;int par succession, testament ou donation. Il faut aller jusqu'à Justinien pour que le pécule adventice s'étende aux biens provenant de l'industrie et du travail de l'enfant. Encore le père conserve-t-il l'usufruit de ces biens mêmes (Instituts, liv. II, IX, 1); jusqu'à la mort de ce père, l'enfant n'en a que la nue-propriété. Nos provinces méridionales héritèrent de la loi romaine, telle qu'elle était antérieurement à Justinien. Jusqu'à la Révolution, les fils, en pays de droit écrit, n'ont connu d'autre propriété que celle des pécules castrans et quasi-castrans. On a bien souvent rem irqué que notre Midi était moins commerçant, moins industriel que le Nord, et plus atteint de ce mal qu'on a appelé le fonctionnarisme. Je crois l'observation exacte. Quant à la cause du pliénomène observé, je n'irai pas, pour ma part, la chercher dans une ditîérence de génie provincial, entre le Nord et le Midi. J'aime mieux, je l'avoue, attribuer le phénomène à l'influence d'une loi injuste, et qui n'a pu manquer de rebuter ou de dévoyer les hommes soumis à son injustice. Je vais plus loin : ce qui a été observé pour notre Midi me paraît un siîr garant des effets encore plus désastreux qu'a dû produire dans l'antiquité ce même principe, quand il était encore plus ri^'ourenscnient appliqué.
troisième rang, pour la commodité de l'exposition), quant à la situation faite à la femme, c'est évidemment le plus beau côté de la civilisation romaine. Ici les Romains ont un très grand avantage sur les Chinois. Il sont vraiment des modernes. En les comparant à nous-mêmes, on peut hésiter sur la question de savoir si nous sommes plus avancés qu'eux. Sans doute ofiiciellement la tutelle personnelle des femmes resta jusqu'à la fin inscrite dans la loi romaine; mais de bonne heure relativement — au temps de Cicéron — ce n'était , plus qu'une étiquette. Nous savons pertinemment que, son , père, une fois mort, la femme s'appartenait réellement. Son ' tuteur, qu'elle choisissait elle-même, loin d'être gênant, constituait une commodité, c'était un pur agent d'affaires, qui lui débrouillait ses intérêts, et lui épargnait, moyennant salaire sans doute, les démarches embarrassantes ou ennuyeuses. Reste toutefois que^jjisqii.'à.Ja mort du père la femme était mineureXmais le fils l'était bien lui-même !),Siàcet^gard, ellejpparaît moins libre queja^femme ne l'est chez nous, elle reprend de l'avantage quand on la considère dans ses rapports avec le mari. Jamais, en aucun temps, sans en excepter le nôtre, elle n'ji été sur un pied aussi égal. Jamais elle ifa été admise comme à Rome à partager avec son mari le bénéfice d'une grande fortune, d'une haute fonction, d'un rang élevé. C'est une obervation que M. Boissier a très justement développée et appuyée de preuves. Avant /^ lui Montesquieu remarque que les Romains, maîtres de l'univers, avaient dans l'antiquité la réputation d'obéir à leurs'' propres femmes.
Nous avons avancé, au début de ce livre, que l'intérêt \\ économique avait exercé partout, sur les formes et sur la moralité du mariage, l'influence la plus décisive. L'aspect particulier que nous présente le monde romain n'est pas
fait pour ébranler ce jugement général; au contraire.
Je vois d'abord, chez les vieux Romains, un régime conjugal d'une apparence austère. La femme vit presque enfermée dans la maison de son mari. Sa fidélité est à peu près assurée par les conditions de l'existence qui lui est faite. Dans toute la durée de cette existence, elle ne connaît qu'un homme. Il ne lui est pas permis de quitter son mari à moins que lui-même ne la repousse. Il est vrai que, dans le même temps, le mari a plusieurs femmes, une principale et les autres subalternes; mais nous savons qu'il ne faut jamais regarder à la conduite de l'homme, parce que de ce côté les différences de moralité d'un temps à l'autre sont plus apparentes que réelles. Donc le ménage de vieux Romains est relativement austère. A quoi cela tient -il? à ce que la femme est achetée par le mari, circonstance qui relève sans conteste de l'ordre économique. ^
Yoici que cette circonstance économique est remplacée par une autre très différente : la femme ne s'achète plus; son père la livre au mari gratuitement et même avec l'appoint d'une dot. Aussitôt le régime conjugal est transformé. L'ancien Romain, ce maître sévère, ce mari si rigide sur les devoirs de la femme, se métamorphose en un mari libéral, indulgent, complaisant, hélas ! si complaisant qu'il s'abaisse trc^p souvent jusqu'à la tolérance honteuse. \ La cause de ces changements n'est pas douteuse, c'est la dot, circonstance économique. Après celle-ci, plus tard, d'autres causes sont venues agir dans le même sens, je n'en disconviens pas, mais celle-ci au début agit seule; elle a tout commencé ; sans elle l'évolution n'aurait pas eu lieu : la Chine, pays civilisé assurément, est là pour en t-émoigner.
Cette conclusion choquera une certaine famille d'esprits, dignes d'ailleurs de toute notre estime. Pour les esprits dont
je parle, la thèse de M. Fustel* est la vérité même. Autant il \ leur déplaît d'entendre dire que l'intérêt économique a joué \ principal rôle dans ces choses si respectables du mariage -CCI de la famille, autant il leur agrée de croire à la toute- ^puissance des idées et des sentiments religieux. Ils ne sont pas toujours religieux eux-mêmes; mais ils sont toujours, .qu'on me passe le terme, sentimentaux, car en ceci, ce qui res détermine à croire, c'est un sentiment que je veux définir brièvement : ils ont le désir, mieux que cela, le besoin mental de voir l'humanité en beau. Il faut, pour les contenter, que les actes sérieux de la vie humaine, l'union conjugale, la paternité partent de mobiles nobles, ou censés tels. La religion étant à leurs yeux le plus noble des mobiles, rien n'est plus séant à leur avis, et par suite (avec leur nature d'esprit) rien n'est plus vrai que de faire sortir de la religion le mariage et la famille. Malheureusement, ils s.e .trom4)ejU^ur le4oJidjimffl.e et tout d'abord tombent dans' une erreur capitale. La prétendue noblessefTélévation prétendue du senti- | ment religieux n'est qu'une illusion. L'homrne qui prie, qui fait Hps^nrrific£s dan£Tè~rteSsein de se .rendre propice un "^ êtrépuissant et redoutable, ne ce^se4ia&un£jQiiiute d'obéir ^ ài*întérêt. Peu importe que ces^iesjiitéressMsjiÊJ!]!^ dépassènTla limite de l'existence corporelle et se prolongent sur une existence idéâTé"^intra-rnôrteïïe,'~~lc mobifè^ ne chdnge^pàs=ïi'^spèc-er-L%ômfne-a: atteint un certain degré de prévision, il y~â^^ progrès intellectuel, il n'y a pas progrès moral. Mais n'insistons pas pour le moment sur cette illusion, qui est la vraie cause de la théorie de M. Fustel et de toutes celles qui lui ressemblent. Nous reprendrons ailleurs ce sujet. Ce que je tiens à dire pour le moment aux partisans de cette philosophie de l'histoire, le voici. Puisque, selon