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La Cité antique

238 LA FAMILLE DAiNS LA SOCIÉTÉ ROMAINE.

eux, la religion fut la cause génératrice de la famille chez les anciens, chez les Grecs et les Romains, il faut que les changements profonds, advenus au cours du temps dans le régime familial et dans les sentiments familiaux eux-mêmes, aient procédé d'un changement préalable dans les idées et les sentiments religieux : les effets ne sauraient devenir autres, quand la cause reste la même. Que les partisans de la cause religieuse fassent pour celle-ci ce que nous avons fait pour la cause économique que nous alléguons !

II y a un moment très précieux dans l'histoire romaine, je dis précieux pour l'historien philosophe. L'ancienne famille se transforme du tout au taut, vers l'époque de Plaute au plus tard, et probablement même cinquante ou cent ans avant. Montrez qu'à ce moment il s'est produit, dans la religion, une transformation d'une importance proportionnelle, soit qu'on ait commencé à avoir d'autres croyances, soit qu'on ait commencé à ne pas croire. Ce n'est pas tout. On est trop enclin à nous donner pour des preuves de causation de simples coïncidences; la coïncidence ne peut suffire; nous ne nous en sommes pas contenté pour nous-même. Nous n'avons pas seulement établi que le mariage austère et l'achat d'une part, que le mariage libéral et la dot d'autre part, furent des faits contemporains : nous avons montré, ou au moins essayé de montrer les liens effectifs qui dans chaque couple unissent les deux termes. Nous demandons aux partisans de la religion qu'ils veuillent bien appuyer leur thèse d'une tentative analogue.

Je prie le lecteur de ne pas se méprendre sur nos intentions ; il ne s'agit nullement pour nous de faire ici une campagne irréligieuse, qui serait bien hors de propos." La religion romaine d'ailleurs, seule en cause pour le moment, ne saurait émouvoir contre elle l'esprit le plus sceptique, il s'agit seulement de philosophie historique. A ce point de vue, il ne

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peut ôlre indifférent que la cause d'une transformation, très considérable assurément, soit cberchée du ccté de la religion, ou du côté de l'intérêt économique; c'est au contraire d'une importance capitale.

Rappelons une autre proposition générale énoncée égalelement dans la première partie de ce volume : la morale est ce qu'exige d'autrui une personne, intéressée à ce qu'on soit moral, et qui en même temps dispose d'une force coactive, celle de la loi, ou celle de l'opinion. Dans le monde romain, grâce à la dot d'un côté, au divorce libre de l'autre, c'est le père qui est le personnage puissant, c'est lui qui tient les rênes et le fouet, par la double raison qu'il donne la dot et qu'il fait à son gré divorcer sa fille. Le mari, loin de tenir le fouet, est plutôt sujet à en sentir les atteintes. Or, dans le mariage, quelque phrase qu'on puisse faire à l'encontre, la seule partie bien sérieusement intéressée à la vertu de la femme, c'est celle qui est personnellement intéressée, c'est le mari. Sans doute des parents aiment à voir leur fille suivre le droit chemin ; mais de là au sentiment qui anime le mari, il y a loin. Le mari, à Rome, fut beaucoup trop supplanté par son beau-père. Celui-ci, faute d'intérêt personnel, ne suppléa en revanche le mari que très imparfaitement dans le rôle de surveillant et de censeur des mœurs féminines. Il en résulta que cet office nécessaire fut exercé avec une rigueur insuffisante. Ce que la morale effective y perdit, nous l'avons vu, et c'est encore là, à notre avis, une vérification expérimentale qui a son prix.

Je prie le lecteur de se rappeler ce que nous avons dit, dans notre premier livre, au sujet des relations mondaines etjle]fimi iiilluence„sur le mariage. Là où elles existent, elles relèvent toujours en quelque mesure la femme et la

tirent de son abaissement originel, ou pour mieux dire, elles secondent sur ce point l'influence plus primitive et plus énergique de la richesse. Je dis plus primitive; remarquez en effet que de toute nécessité la richesse précède. JMaut d'abord qu'il y ait des classes riches, ou au moins aisées, pour qu'un ménage puisse songer à recevoir chez lui des personnes étrangères à la famille et leur donner un repas, un bal, ou tout autre plaisir équivalent. Chez les sauvages, chez les barbares il y a sans doute des fêtes, des réunions ayant le plaisir, l'émotion agréable pour objet; mais elles diffèrent de ce que nous appelons les relations mondaines par des traits importants. Les fêtes des sauvages et des barbares sont des réunions populaires qui ont ordinairement un caractère religieux ou semi-religieux. Les choses s'y passent en présence de tous les membres de la tribu ou du village, et le plus souvent en plein air. Les impressions immédiates et les effets dérivés ne sont pas du tout les mêmes que celles résultant des réunions mondaines. Revenons donc à celles-ci. Pour qu'elles existent, non seulement il faut qu'il se soit formé des classes riches, mais il faut que la femme soit arrivée à être souvent détentrice de la fortune, soit par le moyen deja succession, soit par celui de la dot; plus brièvement, il faut qu'il y ait des femmes riches. Lorsque cette classe lie femmes manque, les hommes peuvent bien se réunir autour de la courtisane, de l'hétaïre; ce n'est pas encore là le monde, au sens que nous avons adopté, ce n'est que le demi-monde. Ainsi nous dirons que les Grecs, par exemple, n'ont connu que le demi-monde. Le vrai monde commence seulement quand le mari conduit sa femme s'amuser avec lui dans des maisons étrangères à la famille et que, réciproiquement, sa femme et lui reçoivent chez eux des couples lamis. Or le mari ne mène au dehors que la femme qui lui a 'apporté de la fortune. Ainsi l'intérêt économique, dont nous

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avons plusieurs fois déjà relevé l'influence primordiale, .1 encore produit cet effet de créer les relations mondaines. ! Les Romains nous fournissent précisément la preuve de ce que nous venons d'avancer. Seuls, parmi les peuples de l'antiquité, ils ont connu les relations mondaines \ c'est à,eux que iious devons cette invenlion ^ Leurs réunions de société sont les premières en date. Faisons une revue rapide des nations à ce point de vue. Le haut Orient, Chine et Japon, ne sait encore ce que c'est que le monde, entendu comme nous l'entendons. L'Inde ne le sait pas davantage, ni la Perse, et ne l'ont jamais su. L'ancienne Egypte, l'ancienne Assyrie nous sont encore trop peu découvertes; on ne peut rien affirmer à leur sujet. Les grands États de l'Amérique ancienne, — l'empire du Mexique, — celui du Pérou, — nous sont également, dans l'état actuel de la science, trop inconnus pour en rien dire. La Grèce', qui a fait tant d'inventions, a laissé à ses vainqueurs le mérite de celle-ci.

Maintenant, parmi les complaisances de toute espèce què^ l'apport de la dot imposa au mari de la femme romaine, nous allons traiter particulièrement celle que le mari conçut — ou plutôt qu'on lui suggéra — de conduire sa femme au dehors, et de lui faire partager des plaisirs, réservés jusque-là au sexe mâle, nouveauté qui, pour la première fois dans l'histoire connue, donna naissance aux réunions mondaines. ^ Nous examinerons de près les formes particulières que prit ce phénomène social; pour nous expliquer ces formes, nous noterons minutieurement les circonstances au milieu desquelles on les vit se constituer.

1. 11 semble bien que les Étrusques aient connu les réunions où les deux sexes se trouvaient réunis à table; mais ce fait ne conlrcdit pas autre assertion, le peuple romain étant au tiers étrusque dès le début.

2. La Grèce a pourtant connu et pratiqué l'usage de la dot. 11 y a donc à expliquer pourquoi la dot n'a pas produit en Grèce le même résultat qu'à Rome. Nous discuterons plus loin ce point important.

LACO.MBE. — La famille. IG

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