‹ La famille dans la société romaine;Chapitre 33 sur 84 · LES DINERS CHEZ LES ROMAINS LES RÉCEPTIONS MONDAINES · texte numérisé non relu

LES DINERS CHEZ LES ROMAINS LES RÉCEPTIONS MONDAINES

Les Romains se levaient à six heures en été, à sept heures l'hiver ; je parle de la classe riche. Suivant un usage immémorial, ils recevaient les salutations de leurs clients et sortaient aussitôt après pour se rendre au Forum, où se traitaient toutes les affaires. On ne voit nulle part qu'ils aient eu l'habitude de manger avant de sortir ^ Après être restés au Forum jusque vers onze heures, ils rentraient chez eux où ils faisaient un

1. Les Romains se levaient de bonne heure. Cela résulte des témoignages relatifs aux salutations des clients, au rég;inie du Forum, ainsi qu'à celui des spectacles. Pline le Jeune, Lettres, lU, 5. — Fronton, i4f/ M. Caesar, I, 5, 8. — Denis Cassius, LXVI, 10. — Aurelius Vict.,IX. — Juvénal,V., 19. —Martial, X, 70 et 74; Xll, 68; XIV, 'i"23. — J'ai un peu exagéré en disant qu'ils ne mangeaient rien avant de sortir. Ils mangeaient en réalité fort peu; un morceau de pain trempé dans du vin, ou quelque chose d'équivalent. Ce n'est pas seulement pour Néron que Suétone note les habitudes excentriques, mais il prend ce soin partout où il les rencontre, chez Domitien uotaniincnt. Comme Néron, celui-ci faisait de bonne heure un repas solide. Il se baignait aussi de bon matin. Domitien, XXI. Rapprochez le procédé d'Apulée dans son apologie. Faisant le portrait de son ennemi Rulimis, il ne manque pas de signaler chez lui l'habitude de manger sérieusement avant l'heure ordinaire. Voir p. 184 et suiv. du t. IV d'Apulée dans édit, Panck(Uike.

LES DINERS CHEZ LES UOMALNS. -iW

léger repas; il ne s'agissait pas encore de satisfaire l'estomac, mais do lui donner de (jiioi patienter jusqu'au soir. Parmi les choses énormes dont Néron se rendit coupable, Suétone cite ce fait, qu' ilcommencait à dîner dès midi . Après C(; déjeuner sommaire, venait la sieste. A deux heures, les Romains se levaient pour la seconde fois, et allaient se promener au champ de Mars. Là, ils jouaient à la paume, à la boule, couraient, luttaient, faisaientde l'escrime. Les hommes trop âgés pour se livrer aux exercices du corps se contentaient de mettre habit bas et de se durcir la fibre au soleil. A trois heures, la cloche des Thermes publics sonnait le bain et en un moment le champ de Mars devenait désert. La population libre des deux sexes se distribuait entre les vastes établissements publics et les très nombreux thermes privés; en deux heures tout ce monde était baigné. Quand ce rite universti et quotidien de l'existence antique était chose accomplie, vers cinq heures, on songeait à manger pour tout de bon et on arrivait enfin au dîner, le seul repas sérieux de la journée'.

11 est fort possible qu'après l'exercice, le bain, la sieste, la longue attente, le Romain apportât à table plus de soif encore que de faim. Chacun sait qu'après être resté longtemps sur son appétit, quand on vient à manger, il se produit une congestion; (( la nourriture vous surprend », dit-on en langage familier. Les Romains, avec leur régime mal entendu, étaient assurément très sujets à ce genre de surprise.

I. Suas recourir auxiuiteiirs ancien'^, on trouvera toutes les circonstances (!ii ilîncr soigneusement notées et démontrées dans les articles du dictionnaire Daremljert et Saglio, Cœnn, Commissalio. — Je n'ai pas distingué la commissalio du dîner, parce que cette distinction était à mon point tie vue inutile à signaler. A la pagc^iO, à propos des santés, j'ai adopté une manière de comprendre conmient elles s'exécutaient, toute autre que celle du dictionnaire. Suivant le dictionnaire, on mettait autant de cyatlies de vin dans le mélanji,o que le nom contenait de lettres. Je trouve à cette interprétation des difficultés pr;itii|nes (pii mo la font juger très contestable.

2ii LA FAMILLE DANS LA SOCIÉTÉ ROMAINE.

De la lecture des auteurs résulte cette impression, que le Romain n'aimait pas à être réduit, en dînant, à la compagnie de sa femme et de ses enfants. On voit d'un côté le riche chercher chaque jour au Forum, au bain, des convives pour son repas du sOir, et l'homme mal aisé, mais de bonne compagnie, chercher d'autre côté qui le conviera. Ce concert de deux volontés contraires devait aboutir le plus souvent à un résultat. Je crois que, dans la classe riche, prendre son repas entre personnes de la famille, à l'exclusion de tout étranger, devait être un accident assez rare.

Il faut savoir une chose, c'est que pour le Romain, le dîner de famille était forcément suivi d'une soirée morne et de difficile emploi. Nous autres modernes faisons des affaires le soir; chez les Romains, toute occupation sérieuse cessait dès l'heure du bain; c'était là une règle observée avec une étonnante religion. Nous sortons le soir, nous allons nous promener en famille ou avec des amis ; à Rome, le soir, on faisait les courses strictement nécessaires, mais on ne se promenait plus. Nous avons la ressource du théâtre; les spectacles à Rome n'avaient lieu que de jour et à certaines époques de l'année. Rien de pareil à nos bals, à nos soirées musicales n'existait; point de cercle, point de club, pas de café; le seul usage possible de la soirée, c'était de dîner.

Aussi, par une conséquence assez naturelle, aval t-on arrangé les choses de manière à dîner toute la soirée. La disposition corporelle dans laquelle se trouvaient les Romains, vers cinq heures du soir, aidait fort à ce résultat; ils apportaient à table une certaine langueur physique, suite inévitable du bain quotidien : elle leur faisait trouver agréable de rester allongé pendant plusieurs heures, ce qui nous impatienterait.

Le diner pouvait d'autant mieux occuper tout le temps qui, chez nous, est employé soit au bal, soit au concert, soit au spectacle, qu'en réalité il contenait un peu de tout cela. La

maison la plus modeste, du moment qu'elle avait un convive, le régalait de musique; le maître, quel qu'il fût, ne pouvait se dispenser de servir au moins un joueur de flûte. Dans une maison opulente, les joueurs de flûte se multipliaient, ils étaient assistés de joueurs de cithare, secondés par des chanteurs, des chanteuses, par des chœurs : le repas devenait un vrai concert. C'était en même temps un bal, ou pour parler plus exactement, un ])allet. 11 arrivait, en effet, quelquefois, que des convives descendaient de leur lit pour donner cours en dansant à leur humeur joyeuse; mais je crois que, dans la bonne compagnie, cela ne se pratiquait guère; on trouvait de meilleur ton de regarder faire les danseuses payées. C'était en général, des Espagnoles, des femmes de gadès, qui exerçaient ce métier; elles exécutaient, au bruit des castagnettes, une cachucha des plus expressives : nous en reparlerons. Toute maison un peu riche avait dans sa domesticité des esclaves en état déjouer plus ou moins bien la pièce mimique, l'alcllanne, voire même la pantomime. Ces artistes de rauiille étaient appelés à donner devant les convives un échantillon de leur savoir-faire. Les grandes maisons avaient mieux encore à offrir. De même qu'aujourd'hui les actrices de l'Opéra vont chanter dans les soirées du grand monde, les acteurs renommés d'alors, les mimes et pantomimes applaudis au théâtre, ne refusaient pas de se rendre dans les maisons particulières, à l'heure du repas, pour y jouer un bout de rôle; mais il en coûtait cher pour donner ce divertissement très apprécié. Quel([ues maîtres de maison poussaient la délicatesse jusqu'à procurer à leurs convives le spectacle d'un petit combat de gladiateurs. Je ne crois pas que ces virtuoses se battissent là, comme ils le faisaient sur l'arène, devant le grand public; néanmoins ils ne laissaient pas de se blesser, et on nous dit que quelquefois leur sang allait rejaillir et se mêler au vin, dans la coupe des spectateurs. / ^^jA^^/^r?

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■ne, LA FAMILLE DANS LA SOCIÉTÉ ROMAINE.

Chez nous modernes, du moins à Paris, quand on invile quelqu'un à dîner, c'est pour lui donner un petit nombre de bons plats, lui faire déguster des vins fins, en causant un peu de toute chose. On reste deux heures assis, tout au plus, puis on va continuer au salon la conversation commencée ou écouter de la musique.

La coutume romaine qui mêlait les divertissements au repas, au lieu de les faire passer après, comme cela se pratique parmi nous, avait des conséquences fâcheuses pour la sobriété. Impossible de faire durer un repas toute la soirée sans le composer de plusieurs services et d'une grande quantité de plats. En écoutant, en regardant, on cessait peutêtre de manger, mais on ne cessait pas de boire. Comment échappai' sans dommage à cette éternelle beuverie de plusieurs heures?

Ce n'était pas, comme chez nous, le maître de la maison qui présidait au repas. Ce rôle était tiré au sort entre les convives. Celui que le sort avait favorisé se mettait au front une couronne plus grande et prenait le titre de roi du festin. Diriger la conversation, si c'était possible; proposer les santés et surtout prescrire le nombre des rasades, constituaient le droit de sa charge. C'est vraiment ici le lieu de se souvenir que, pour les Romains, roi et tyran furent toujours des termes synonymes. Ce roi des festins paraît avoir, en général, exercé ses pouvoirs d'une manière très abusive. S'il portait bien le vin, supériorité très appréciée, et qui était l'objet d'un point d'honneur, il se plaisait à la mettre dans tout son lustre en grisant autour de sa majesté imperturbable ses sujets plus débiles. Tenait-il, au contraire, fort peu à conserver sa tète, il risquait avec la sienne celle des autres. D'humeur libertine, amateur de propos salés, et il y avait quantité de rois de cette étoffe, il enivrait son monde poui licencier les langues. Cette mauvaise coutume était bien sr-

i.i:s Ki.Mir.s ciiKz lks h'i.m.u.ns. -ii:

condée par une autre. On s'élail fait une oblitiation de porter régulièrement, dans le cours du repas, un certain nombre de santés, celle de l'empereur, d'abord, puis celle de l'Iiôte, celle des convives éminenls, celle des jolies femmes. Une santé consistait à vider autant de fois son verre qu'il y avait de lettres dans le nom de la personne à qui on voulait faire honneur. Lorsque l'empereur régnant s'appelait Vespasianiis, il faut convenir que les onze rasades en résultant formaient une terrible entrée de jeu.

Les femmes, c'est un fait attesté par les auteurs, venaient en aide au roi du festin pour enivrer les hommes; elles étaient mues à cela par des intérêts divers; celui de la curiosité d'abord : l'ivresse faisait tomber des bouches bien des secrets de toute nature; elle encourageait l'amoureux timide à dire le sien. Les Romaines, même honnêtes, ne détestaient pas le propos leste. L'ivresse de l'homme, à cet égard, les servait à souhait. Une personne en cet état va toujours loin. Et d'autre part, impossible de lui faire entendre raison. On a donc l'air de subir avec elle ce qu'on n'a jamais eu l'envie d'empêcher. Quelquefois elles étaient poussées par un motif moins innocent encore ; c'était un mari jaloux, un surveillant incommode qu'on désirait annuler par le vin. Aussi lisonsnous que les femmes se faisaient apporter de grandes coupes; elles y opéraient elles-mêmes le mélange d'eau et de vin, et après avoir trempé leurs lèvres dans le breuvage dosé comme il leur convenait, suivant leurs desseins, elles livraient ces grandes coupes à la circulation. C'était à qui les saisirait le premier pour appliquer sa bouche juste à la place où la belle bouche avait porté. Rien n'empêchait une jolie personne, qui avait son idée, de répéter ce manège un bon nombre de fois dans le cours du repas.

Souvenons-nous qde nous sommes en Italie : telle quantité de vin qui réconforterait l'homme, sous le ciel tempéré

de la Bretagne ou de la Normandie, ici lui renverse totalement la cervelle. Nous avons affaire à. des vins très capiteux; on ne peut les boire impunément qu'en les coupant avec de l'eau. Et de fait on commence bien par les couper, mais peu à peu, en avançant dans le repas, on les sert de moins en moins trempés. Nous avons vu d'ailleurs qu'il y a des personnes intéressées à ce qu'on se grise ; quelques coupes, volontairement mal dosées, suffiront à produire le résultat soubaité.

En toute circonstance, les Romains avaient dans la parole et dans le geste plus de liberté que nous. C'étaient des méridionaux, c'étaient aussi des hommes sur qui la discipline catholique n'avait pas passé. Et puissachons bien que le dîner était considéré comme un temps d'abandon, de relâchement, d'où tout souci d'affaires, et presque toute contrainte morale devaient être bannis ; le dîner était, dans le cours de lajournée ; ce qu'étaient les saturnales dans le cours de l'année. La position couchée avait d'ailleurs quelque chose de moins contraignant que la nôtre; elle portait au sans-gène. Presque tous les méridionaux sont des parleurs faciles, aiment ;'i discourir, à faire de l'effet en parlrat, et quantité de gens y réussissent.

La verve, la passion communicalive, Texpression imagV'c, la gesticulation qui dessine les choses et les personnes sont des dons étonnamment répandus parmi eux. Ovide, Pétrone, Lucien, tous les écrivains l'attestent, la conversation, dès le milieu du repas, était des plus bruyantes. Beaucoup parlaient sans écouter les autres et sans en être écoutés. D'autres poussaient la discussion jusqu'à la dispute. 11 y en avait qui chantaient, d'autres qui déclamaient des vers. Par 'ois, un convive descendait du lit et essayait dans la salle un pas de danse. Rien qu'à parler ainsi à toutes brides, il y avait de quoi se griser sans le secours du vin; jugez avec sa coopération.

LES DINERS CHEZ LES ROMAINS, ^c. tiO

Uepréscnlons-nousbion les conditions du lieu où la scène se passe : la salle à manger antique n'est pas grande: les convives, il est vrai, sont en général peu nombreux; mais les esclaves qui servent le dîner et ceux appelés à amuser les convives, boulions, chanteurs, danseurs, mimes, font un nombre trois fois et peut-être jusqu'à dix fois plus grand. Il y a là certainement assez de souilles humains pour épaissir l'air d'une pièce relativement étroite, mal ventilée d'ailleurs, qui ne communique pas directement avec le dehors, avec la rue, mais s'ouvre sur une galei'ie entourant une cour intérieure. Cette cour, appelée V impluvium, c'est en somme un petit cloître. Figurez-vous donc une pièce prenant jour uniquement sur un cloître ; imaginez-en la température le soir, après une chaude journée d'été. Des lampes en quantité brûlent sans verre dans cette atmosphère et y ajoutent leur fumée; on a donné à cette vapeur une odeur agréable, en mêlant à l'huile certaines substances, mais on ne l'a pas pour cela supprimée et peut-être l'a-t-on rendue plus capiteuse. Au reste les odeurs, qui entêtent, sortent de partout; les convives ont le front luisant de parfums; on a répandu des parfums sur le sable diapré de la salle; les vins même sont infectés de parfums.

Après une journée d'abstinence relative, de courses, d'exercices corporels, et le bain chaud, les convives sont là allongés, la tète et la poitrine légèrement soulevées, portant sur le coude gauche. De temps à autre, pour soulager ce malheureux coude, ils se couchent tout à fait. Dans cette position l'homme offre moius de résistance au sommeil que debout. Or les Romains restaient à table jusqu'à l'heure où ils avaient coutume de dormir, voire même au delà. Fatigués, couchés, le cerveau à moitié engourdi par l'envie de dormir, ils n'étaient pas en état de réagir avec énergie contre la congestion de l'ivresse qui les envahissait peu à peu. Mainte-

niint récupilulez toutes les circonstances du dîner antique, et vous comprendrez que les Romains se soient beaucoup préoccupés, à propos du dîner, d'un problème qui n'existe pas pour nous. Ce problème c'était de ne pas s'enivrer.

Pour nous, moderne, tout liomme qui s'enivre déchoit. Les Romains, en général, n'attachaient à l'ivresse aucune idée avilissante. On pourrait, à toutes les époques de Rome, citer des personnages investis des plus hautes charges et ayant la réputation de boire avec excès. Tel homme illustre, qui a sa vie écrite dans Plutarque, ne laissait pas de se griser fréquemment, Caton d'Ulique, par exemple. Cela ne diffamait pas. Ces habitudes n'étaient donc pas une singularité; autrement une conception morale, aussi sévère que la nôtre, se serait vite formée. S'ils ne tenaient pas l'ivresse pour un état indigne, les Romains, en revanche, la craignaient quelque peu, ils la considéraient comme une folie passagère, ou pour mieux dire, comme une sorte de possession. Dès qu'on se mettait à boire, on était dans la main d'un dieu qui, l'histoire ou la légende en témoignait, avait fait commettre quantité de crimes. Sans aller jusqu'au crime, n'était-on pas exposé en cet état à offenser quelqu'un de puissant, à livrer un secret dangereux, à lâcher un mot impardonnable? Sous un Néron, sous un Galigula, qui avaient partout des espions payés ou des zélateurs volontaires, il y avait à bien veiller sur sa langue. Un passage de Pline rend fidèlement ces appréhensions. Après avoir rappelé quelques-uns des crimes eélèbres que le vin fit commettre, Pline porte à son compte nombre d'infortunes contemporaines. « Chaque jour, dit-il, il arrive que par lui les secrètes pensées se révèlent. Ceux-ci

LES niNEnS CHEZ les KOMAIiNS. '2ô[

df'voilciiL leur testament, ceux-là tiennent des discours dangereux, prononcent des paroles qui leur couperont la gorge (morlifera loquuntur). Combien sont morts de cette façon i? »

En résumé, s'enivrer n'est pas sûr. D'autre part, ne pas s'enivrer est chose fort difficile, étant donne les conditions (lu repas. Que faire? quel parti prendre? refuser tout dîner? Il n'y a pas à Home un endroit où la compagnie se réunisse le soir pour un autre plaisir; ce sera donc renoncer au monde, se résoudre à rester coniuKî chez soi. Ce parti radical est celui qu'adoptent un petit nombre de gens austères, ou très prudents, les philosophes de certaines sectes; ainsi fait Cicéron, ainsi fait Sénèque. Il n'est pas loisible à tout le monde de les imiter.

En attendant que tout à l'heure, sous les mauvais empereurs, ce parti devienne dangereux, il est déjà plein de tristesse et de désagréments. Cette conversion fait de l'éclat,, cause un scandale, rend, si l'on vient à s'en repentir, le retour difticile. Cicéron, ayant consenti à un certain moment à rentrer dans le monde, en acceptant des dîners, se crut obligé à justification auprès de ses amis. Aux désagréments, bientôt s'ajoutent de véritables périls. Aux yeux d'un Néron, d'un Caligula, un homme menant une vie retirée devient vile suspect. « Que veut-il donc celui-là? se demandaient ces maîtres inquiets, attirer sur lui les regards de la foule?Jl trame quelque chose. En tout cas, il censure nos mœurs, c'est un mécontent. » Une fois marqué de ce signe, on était fort exposé. Que faire donc? Chercher, trouver des moyens d'aller dans le monde, ^ d'y boire comme les autres et de ne pas s'enivrer. On chercha clTectivement et on crut avoir trouvé.

Ces moyens, tout le "monde les connaît, les Romains sortaient au milieu du diner potu^ se faire vomir. Autre prniique

!. l'Iinr lAiicieii, liv. XIV, -28.

encore plus usitée : entre le bain et le repas, ils avalaient une grande mesure de vin qu'ils rejetaient aussitôt, et ainsi jusqu'à trois fois. Ce traitement passait pour un préservatif lout à f;iit efficace.

On a attribué ces pratiques malpropres à je ne sais quelle envie furieuse de manger et de boire sans terme; les moralistes contemporains en jugeaient ainsi, il faut en convenir; mais les moralistes interprètent toujours les actions de manière à pouvoir exercer leur office, qui est de moraliser et de s'indigner. D'ailleurs, le résultat ultime auquel aboutit un acte paraît, naturellement, aux yeux du spectateur, être son motif, sa visée originelle, quoique souvent il n'en soit rien. Il est certain que les pratiques en question avaient ce résultat dernier, qu'on pouvait, grâce à elle, boire et manger extrêmement ; ce n'est pas une raison pour que ce résultat ait été le motif, la lin visée originairement. Je relève deux circonstances importantes : les femmes du meilleur monde enusèrent comme les hommes *. Si ce fut uniquement pour boire à l'excès, nous sommes en présence d'un cas unique dans rhistoire. A aucune autre époque vous ne trouverez de tels appétits chez les femmes, dans les classes correspondantes. Ces pratiques enfin étaient désagn'ables, pénibles, au moins en commençant. Voilà donc des voluptueux à outrance, qui, en vue d'un surcroît futur de plaisir, se seraient infligé une souffrance immédiate; je ne reconnais pas là le train de la nature humaine. Pourquoi chercher bien loin, hors du vraisemblable, une explication qui est sous la main? On voulut pouvoir aller dans le monde et y prendre les plaisirs offerts, sans tomber dans un état dangereux, auquel menaient presque inévitablement toutes les circonstances d'un repas mal entendu".

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