‹ La famille dans la société romaine;Chapitre 34 sur 84 · Senèque, Lettres · texte numérisé non relu

Senèque, Lettres

2. Je ne veux pas dire que quelques-uns no profitaient pas du vide opéré

Lucien 1 nous offre la peinture d'un dîner chez un homme riche, cultivé, ami des lettres et de la philosophie. Chez un tel hôte, à pareille fête, philosophes ne peuvent manquer. De lait, toutes les sectes conviées ont envoyé des représentants à ce repas. Je dois avertir le lecteur que Lucien, au contraire de son héros, déteste les philosophes, les épicuriens exceptés. Son petit tableau, la probité m'ordonne de le dire, a justement été composé pour discréditer la profession. Les philosophes sont donc ici dessinés en charge, ce qui ne veut pas dire qu'ils soient faux : Lucien est un artiste trop iin pour tomber dans l'invraisemblable; nous avons d'ailleurs assez de témoignages attestant que le manteau de la philosophie abrita souvent de bien drôles de corps. Lucien nous représente ses philosophes, à leur entrée dans la salle et dès qu'ils s'entr'aperçoivent, se regardant d'un air rébarbatif. Lorsqu'il s'agit de se caser sur les lits, ils se prennent tout de suite de querelle pour les places honorables. D'aucuns font mine de vouloir sortir et ne s'en vont pas ; mais ce n'est qu'en grondant sourdement qu'ils se couchent sur les lits. Le festin s'ouvre, les coupes circulent. Le vin, produisant son effet ordinaire, tire de chacun ce qu'il contient; c'est pourquoi nos philosophes se mettent à échanger des brocards. Bientôt l'ivresse gagnant, on en vient aux injures et enhn on passe aux coups. En regard de ces philosophes qui se grisent et se battent, Lucien a soin de nous indiquer la tenue irréprochable et la tempérance des convives simplement hommes du monde. A présent, me souvenant des antipathies du peintre et de sa visée secrète, voici la conclusion que son tableau me

dans leur estomac pour boire avec excès; c'est là le résultat après coup. Ce que j'affirme, c'est que la plupart ue ciiercliaient d'abord dans le procédé en question qu'un moyen de conserver leur tète. Il en fut de cela comme du bain (voir plus loin, le dîner de Trimalcion). En tout ceci, il ne faut pas confondre le mobile psychologique primitif avec les résultats derniers. 1. Le Banquet ou les Lapilhes.

•25i LA FAMILLE DANS LA SOCIÉTÉ ROMAINK.

suggère. Pour la vérité générale de la peinture d'un festin, il fallait que des convives se grisassent. La haine de l'artiste a décidé d'abord que ces convives seraient précisément des philosophes. L'art, en second lieu, a commandé d'exagérer l'ivrognerie de ces victimes désignées, et surtout d'exagérer la tempérance des convives non philosophes. C'est en ce dernier point que Lucien, en vertu de son dessein fondamental et de son habileté môme d'artiste, a (h'i résolument faire faux.

Consultons l'art à ces moments où il n'a aucun parti pris de censure. Écoutons Ovide conseillant la jeunesse élégante de Rome. « Lorsque tu seras, dit-il à son élève imaginaire, à un festin et que tu seras auprès d'une femme sur le même lit, prie Bacchus que le vin ne nuise pas à ta raison. Grâce à elle, il te sera loisible de faire comprendre à la voisine, tes désirs, par le langage et autrement, car il y a bien des manières muettes de parler intelligiblement. Je vais donc te donner la mesure à observer en buvant. Ton esprit et tes pieds doivent toujours rester en état de faire leurs pffices. Garde-toi surtout des querelles suscitées par le vin et que tes mains ne soient pas trop promptes*. » il paraît que les philosophes ne sont pas les seules gens capables d'échanger des horions inler pocula. Avez-vous remarqué cependant « prie Bacchus »? Cela est dit sérieusement, avec conviction. Dès qu'on boit du vin, on est dans la main de ce dieu, et pour rester de sang-froid, il ne suffit pas qu'on le veuille, il faut que le dieu vous soit propice, il faut avoir la grâce. Tel est le sentiment antique.

Le poète continue ses conseils, qui deviennent intéressants au plus haut point. « Une ivresse vraie te nuirait, une ivresse liclive peut t'aider. Que ta langue rusée semble trembler

Page 1