‹ La famille dans la société romaine;Chapitre 37 sur 84 · Arl d'aimer, liv. HI, v. 40 et su-v · texte numérisé non relu

Arl d'aimer, liv. HI, v. 40 et su-v

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déjà allumés, l'attente est lavorable à Vénus. Et fussiez-vous laide, vous paraîtrez belle à des gens pris de boisson. » .\e laissons pas passer ce propos sans le relever; car rien n'est plus probant. Ce n'est pas dit, comme dans Juvénal, dans Sénèque, pour morali.'^er, faire honte ou leçon à son temps, cela vient de biais, à propos d'autre chose. Ce sont ces traitslà qui doivent inspirer toute conliance. « Ne mangez pas chez vous avant le repas; mais quand vous serez à table, sachez vous modérer. Il vous siérait mieux de boire avec excès que de trop manger. Xe buvez cependant que ce que votre tête peut soutenir. Que l'esprit etles pied s restent fermes etque les yeux ne voient pas double ce qui est simple. » Supposons un poète français de nos jours, d'un talent distingué, homme du meilleur monde, comme Ovide, etayantcomme lui pris charge de conseiller les dames. Vous figurez-vous ce poète émettant en définitive une recommandation telle que celle-ci : « Surtout, mesdames, ne vous grisez pas. » A un Ovide parisien jamais pareille idée ne viendrait; on sent bien pourquoi. Mais un romancier qui moraliserait pour les basses classes, pourrait fort bien, parlant à des ouvrières de manufactures, donner le conseil d'Ovide, et comme lui insister. Ecoutez en effet ce qui suit dans le poète latin : « Une femme qui gît saturée de vin est un honteux spectacle. Elle mérite d'être assailliepar le premiervenu. » Et de fait, ajoute-t-il encore : « il n'est pas prudent, pour une femme, dans un festin, de céder au sommeil (suite ordinaire de l'ivresse) ; beaucoup de choses indécentesarriventhabituellementà celles qui dorment. » Mais ici on se récrie : « Évidemment il ne s'agit pas du monde, du vrai monde, composé d'honnêtes femmes, de matrones. Il est inadmissible que les matrones aient été exposées à des dangers de ce genre. » C'est ce que nous verrons ; mais, en attendant, nous voici dans l'embarras; à qui donc Ovide s'adresse-t-il ? Aux courtisanes, ou demi-courtisanes? Et c'est

à elles qu'il dirait : « Ne vous enivrez pas; car on pourrait vous manquer de respect. » Quel naïf que cet Ovide! et comme ses clientes auraient beau jeu pour lui répondre, et pour se moquer !

Il y a une excellente raison de croire que les femmes se défendaient contre l'ivresse plus attentivement et par conséquent avec plus de succès que les hommes : l'opinion publique, qui de tout temps fut le grand frein, leur faisait d'autres conditions qu'au sexe mâle.

Ovide, que nous venons d'entendre s'expliquer sur ce sujet avec énergie, n'était pas plus rigide que le public contemporain. On rappelait encorevolontiers, à l'époque d'Ovide, qu'il y avait eu une loi autorisant le mari à répudier sa femme, pour le seul fait de s'être enivrée. On se complaisait à raconter encore que telle femme avait été jadis purement et simplement condamnée à mort par son mari, assisté de ses proches, pour avoir dérobé la clef du cellier. Sans doute l'opinion n'allait plus jusqu'à demander, en cas d'ivresse, la mort de la coupable ; mais elle admirait encore l'antique sévérité, et à défaut de peine matérielle, elle infligeait le mépris, la plus efficace de toutes les peines.

De tout temps la conversation \ dans une société réunissant les deux sexes, a roulé principalement sur les mœurs

1. Il y aurait un long chapitre à foire sur le ton de la conversation chez les anciens. Et j'avais dessein de le faire, mais j'y ai renoncé, pour ne pas trop grossir mon volume. 11 y a dans les romans elles dialogues, tels que ceux de Lucien, de quoi fournir une première preuve de la licence du ton dans les conversations privées; mais comme on peut toujours contester la vérité des œuvres d'art, je me serais surtout attaché à démontrer cette licence par celle des écrits sérieux, des discours prononcés en puhlic et des actes olTiciels. Cicéron, Sénèquc, Tacite, Suétone, Apulée (dans son apologie) démontrent d'ahord surabondamment que pour les anciens il n'y avait pas comme pour nous dos

du prochain et consisté en commentaires pinson moins bienveillants; il en était à cet égard de même à Rome qu'à Paris. Autre ressemblance aujourd'hui démontrée : les Romains avaient des journaux. Ces feuilles manuscrites racontaient, ouvertement ou à mots couverts, les incidents de la vie privée des personnes en vue. Une réunion de Romains et de Romaines pouvait donc, grâce aux journaux, commenter au delà du cercle de ses connaissances, gloser sur des gens qu'elle ne fréquentait pas. Je dis plus, les Romains étaient mieux informés les uns sur les autres que nous ne le sommes, la vie privée de chacun était plus connue à Rome qu'elle ne l'est à Paris. En effet, l'homme de la classe aisée vivait du matin au soir en public, dans la rue, au P'orum, au champ de Mars, aux thermes. Il se trouvait qu'à la fin du jour il avait entretenu une quantité de ses semblables. Les clients, dont il avait reçu la visite dès la première heure et qui en partie l'accompagnaient dans ses courses à travers la ville, savaient devoir lui plaire en lui apportant toutes sortes de nouvelles et n'y manquaient pas. Les nombreux esclaves dont il était entouré lui communiquaient ce qu'ils avaient appris de leurs confrères sur le compte du voisin. On se gênait peu devant les esclaves, ils avaient donc souvent à échanger des révélasujets jugés trop crus, des sujets prohibés. Les anciens ne se taisaient sur rien. Les pires habitudes de débauche étaient signalées, décrites, ou ce qui est encore plus fort peut-être, indiquées plaisamment dans des plaidoyers prononcés en plein vent, comme ceux de Cicéron (voir ses plaisanteries sur le compte de César) et dans des œuvres à intentions morales (comme par exemple l'histoire de Hostius Quadra dans les Questions naturelles de Sénèque). Ainsi •pas de réserve quant au fond môme. Et quint à la forme, qumt au choix des expressions, il serait facile de montrer que le langage officiel lui-même connaissait peu nos délicatesses. Dans une édition des Lettres uc Fronton que je n'ai pas sous la main, mais qu'on donne en prix à nos lycéens, on peut, parmi les notes, trouver \in arrêté de police des magistrats de Pompéi, où ces magistrats défendent de cacare en certaines places. Entre cette simple formule et la nôtre : Il est défendu de faire ou de déposer des ordures, etc., la distance est bien saisissable. Cela seul suffirait, à mon avis, pour indiquer de combien de degrés leur conversation particulière devait être plus libre que la nôtre.

lions intéressantes. Je dis échanger, car il va de soi que les esclaves de chaque maison, en fait de nouvelles, exportaient autant qu'ils importaient; leurs maîtres, bien informés par eux, étaient également bien trahis.

La Rome riche était beaucoup moins nombreuse que le Paris riche de nos jours. Elle se composait des familles sénatoriales, au nombre de cinq cents environ, et de l'ordre équestre qui ne comptait pas plus de deux mille chevaliers, chefs de maison. Parmi les hommes qui, dans le commerce, l'industrie, les professions libérales, étaient arrivés à la fortune ou à l'aisance, presque aucun ne restait en dehors de ces deux classes. 11 est donc impossible de porter le contingent total de la haute société romaine au delà de quinze mille personnes; c'est la population d'une petite ville. 11 faut se figurer chaque membre de cette population entouré par vingt esclaves au moins et quelquefois par plus de cent. Cela constitue une seconde population qui, loin d'envelopper et de protéger la première, la pénètre, éclaire chacun de ses éléments et le manifeste aux éléments voisins, comme une forte lumière insinuée partout. Les trois ou quatre cent mille esclaves de la Rome riche, au lieu de l'agrandir, la rendent encore plus petite ville. Le Romain habite, en réalité, une maison de verre et parle dans un milieu rempli d'échos. Le milieu où nous vivons est cent fois plus sourd et plus opaque.

Le côté des mœurs le plus ordinairement débattu dans une compagnie d'hommes et de femmes, ce sont les rapports légitimes et illégitimes des deux sexes. Les querelles des ménages, les infidélités publiques ou soupçonnées des époux, les séparations de corps, les adultères, constituent à Paris encore le thème des conversations le plus commun et le plus attachant. Il n'en était pas autrement à Rome. On ne peut dire si l'adultère y était plus fréquent qu'à Paris; mais il est

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permis d'affirmer qu'on y divorçait beaucoup plus ([uo nous ne nous séparons. Un divorce retentissant était chose journalière. Tenons donc pour certain que, dans les repas antiques, on ne discourait de rien tant que de divorces. Chercher les causes secrètes de ces événements, discuter l'humeur de deux époux, leurs habitudes, leurs écarts, les défauts de leurs caractères, leurs détecluosités corporelles, il va de soi que cela se faisait, comme le cas échéant, cela se ferait encore à Paris. Toutefois avec une dilïérence. Les anciens avaient pour les qualités du corps une estime qu'ils ne cachaient pas, ils étaient plus naturels que nous. Aussi, vous pouvez le croire, dans les conversations ayant les rapports des deux sexes pour sujet, ils allaient bien plus loin que nous, jusqu'à toucher franchement à des détails anatomiques et physiologiques devant lesquels nous reculons. Ils ne craignaient pas d'apprécier les personnes à un point de vue qui n'est plus de mise aujourd'hui si ce n'est, entre amateurs, à propos d'animaux voués à l'amélioration de leur race.

Ce repas de Lucien, que j'ai déjà cité, nous fait voir avec quelle simplicité les anciens abordaient certains sujets. A un moment, le maître de la maison — c'est, je vous le rappelle, un galant homme, de goûts distingués et de fine culture — reçoit une lettre. On l'avertit dans cette lettre d'avoir à se défier du professeur de philosophie qu'il a donné à son fils. Ce vieux satyre corrompt l'élève qu'il devrait moraliser; il souille sa jeunesse. Je n'en dirai pas plus, quant à moi mais la lettre, à laquelle je renvoie, est parfaitement explicite, elle expose ce dont il s'agit avec la clarté la moins désirable. Et toutefois ce père de famille en fait la lecture à haute voix, sans rien passer, devant les dames, devant les jeunes filles conviées à ce repas de noce.

Un sujet passionnément controversé, c'était le mérite comparé des cocliers verts et des cochers bleus. Ces discussions,

si elles profitaient peu à l'esprit, ce qui me paraît évident, ne nuisaient pas, du moins, aux mœurs. Beaucoup moins innocents étaient les textes fournis par l'amphithéâtre et par le théâtre. On y représentait parfois des scènes d'une hardiesse invraisemblable. Mais les affirmations des témoins sont positives; certaines fables, telles que l'histoire de Pasiphaë et du Taureau, celle du jugement de Paris et des trois déesses, celle de Mars et de Vénus surpris par Vulcain, ont été plus d'une fois jouées sur les tliéâtres de Rome, avec une outrageante fidélité*. Il y avait pourtant un sujet, plus malsain encore pour les femmes, la discussion des pantomimes en vogue. Ces artistes, qui paraissent avoir été très forts dans leur art, causaient au public des impressions d'une extrême vivacité, qui par malheur intéressaient trop souvent les sens. De leurs gestes, des mouvements de tout le corps, ils simulaient avec une précision singulière des actions faites pour rester dans l'ombre et dans le secret le plus étroit. Tel ■ d'entre eux excella, nous dit-on, à rendre l'aventure deLéda surprise par le cygne. Notez bien qu'ils étaient très beaux de visage ces effrontés pantomimes et parfaits de corps; on ne les acceptait pas autrement. Mettez après cela, autour de leur front jeune et charmant, le nimbe de la gloire, le souvenir de cet applaudissement prodigieux du tliéàtre antique que nos petites salles ne connaissent pas. Non ! rien n'était plus dangereux pour des femmes atteintes déjà trop souvent d'une secrète blessure.

On causait aussi des procès importants plaides au Forum, des accusations en train contre des personnages éminenls. On s'entretenait, et pas toujours avec la prudence nécessaire, des actes du prince, de ses mœurs. On en racontait parfois des choses très fortes, avec le ton sincère ou feint d'une

1. Après cela, imaginez, si vous pouvez, les commentaires et les broderies de gens ivres, ou à peu près, sur un pareil fond.

complète approbation : entretien peu fait, somme toute, pour rendre meilleur; les exemples augustes donnés par le prince étant si souvent de déplorables exemples. De conversation politique proprement dite, point ou presque point. Rome étant le centre d'un très vaste empire, les guerres continuelles, qui se faisaient, se passaient au loin sur quelque frontière reculée; le succès final en paraissait certain, ou l'insuccès de peu de conséquence; on n'avait pas, comme nous, la préoccupation de ce qui pouvait se préparer chez les peuples limitrophes. De là indifférence complète; plus de patriotisme, d'esprit militaire, ce sont vertus sans usage, au moins sans nécessité ; plus de division en partis sérieux ; plus de grands conflits; rien que des accusations particulières, des vengeances de familles; et enfin la nation n'ayant plus aucune part réelle au gouvernement, il n'y a plus d'esprit public.

La poésie, le roman, les beaux-arts contribuaient aussi à la conversation, surtout l'art de la statuaire et de la ciselure, le plus cher aux anciens, celui où ils ont excellé. Ce sujet, beaucoup plus relevé que les précédents, n'était pourtant pas d'une spiritualité absolue. La discussion d'une belle statue remue toujours quelques idées ambiguës, qui par un côté tiennent aux sens.

Au temps d'Ovide les dames lisaient, en fait de poètes, Callimaque, Sapho, Properce, Tibulle, Gallus, Anacréon, puis bientôt Ovide lui-même, qui devint un de leurs favoris. De belles personnes du meilleur monde savaient par cœur des morceaux de ce poète. Ils étaient pris, je le veux^bien, aux endroits inoffensifs, mais quantité d'autres qui ne l'étaient pas se trouvaient à côté; croyez-vous que la jeune lectrice ait toujours, d'un œil alarmé, sauté ces passages'?

Sous Domitien, les dames romaines échangèrent Ovide

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