Satrjricon, cliap. lxvi à LXWiu
degré : c'est précisément ce qu'il m'est difficile d'admettre.
Cherchez, dans le Paris actuel, un parvenu d'une opulence égale à celle de Trimalcion, chez qui l'on s'amuse avec une grossièreté égale. Vous n'en trouverez pas. A quoi cela tient-il? aux mœurs actuelles de la bonne société. Les dîners, dans cette classe, sont arrangés de telle manière qu'on ne s'y enivre pas. On y cause parfois avec une grande licence d'idées, mais les expressions sont ménagées, la forme reste sauve; surtout jamais le propo s n'est appuyé du geste. Il n'en fut pas toujours ainsi dans cette classe, je ne dis plus chez les Romains, mais chez nous-mêmes. La noblesse, la haute bourgeoisie n'avaient pas tant de correction au xvf siècle, ni même plus tard. Supposez que ce qui a été, il n'y a pas si longtemps, reparaisse. Voici que les manières de notre bonne société s'altèrent; on s'y remet à boire; on s'y grise assez fréquemment; par suite on contraint beaucoup moins sa langue; le propos libertin devient chose admise; une certaine audace de procédé s'y fait même tolérer, sous le nom de désinvolture. Le contre-coup de ce changement sur le monde des Trimalcion parisiens se devine aisément. Ils essayeront de se tenir près de leur modèle, mais leur bassesse naturelle et leur mauvaise éducation opérant, ils forceront toutes choses. Leurs modèles se grisent, ils tomberont dans l'ivresse ; leurs modèles font des plaisanteries risquées, ils diront des mots obscènes ; et là où les autres prennent des libertés, ceux-ci commettront des indécences
Je conclus : le festin de Trimalcion est la charge du repas antique, tel qu'il se passe dans la bonne société elle-même ; il n'y a dans l'un rien qui ne soit dans l'autre; seulement tous les traits se présentent chez Trimalcion passablement aggravés. Mais croyez-le bien, ces parvenus seraient à peu près convenables, si les grands seigneurs de Rome, sur qui ils ont les yeux, leur offraient un modèle exempt de toute inconvenance.
28 i LA FAMILLE DANS LA SOCIÉTÉ ROMAINE.
Permettez-moi de revenir encore à Lucien. Il nous introduit, vous le savez, dans la maison d'un homme riche, bien élevé, d'une belle culture intellectuelle. Chez cet hôte délicat il se passe pourtant des incidents singuliers. A peine est-on à table qu'arrive, sans en être prié, un philosophe cynique. Un peu fou, et très mendiant, ce personnage s'est invité lui-même. Comme il n'y a plus de place sur les lits, il se couche par terre an milieu de la salle. Dans cette position notre homme cacherait mal qu'il est habillé uniquement d'un manteau, que sous cette enveloppe large et peu secrète il a le corps absolument nu, mais il ne veut rien cacher, au contraire. Il fait volontiers montre de ses bras, de ses jambes, de son torse robuste. Que les hommes, que les dames regardent et voient; cette vigueur est un bon exemple, presque une médication, car son possesseur la doit à sa tempérance. Et sur ce motif le cynique ne prend aucun soin de celer quoi que ce soit. Cela va à un point incroyable, jusqu'à satisfaire au milieu de la salle un léger besoin ; j'en demande pardon, mais comment donner sans cela une idée exacte du degré d'inconvenance toléré dans un milieu honnête, distingué même. Le fait essentiel pour nous c'est qu'on ne chasse pas ce drôle; on ne le fait pas jeter immédiatement à la rue par les esclaves. 11 y a là un défaut évident de susceptibilité, tenant à l'habitude de voir dans les repas les convives se permettre des actes déplacés*. Les philosophes cyniques, je le sais, s'étaient mis en possession de dire et de faire bien des insolences; sur leur titre, sur leur profession une fois déclarée, on leur passait infiniment de choses. Cette explication, que j'accepte dans une certaine mesure, a elle-même besoin d'être expliquée. Dans un milieu comme le nôtre la secte des cyniques ne serait pas née ou elle serait morte bientôt.