Lucien, les Lapithes
Ses prétentions à l'indécence l'auraient tuée infailliblement. La possibilité d'une telle secte prouve que l'antiquité était loin d'avoir, en fait de manières, notre susceptibilité et nos exigences. « L'hôte de Lucien, pourra-t-on dire encore, nous est donné comme un grand ami des philosophes. Par amour pour la philosophie, il pardonne à son cynique ce qu'il n'aurait pas souffert d'un convive, homme du monde. » Oui, mais pareille indulgence sérail impossible à un moderne; voilà le fait qui reste incontestable, et c'est l'essentiel. D'ailleurs ouvrez Sénèque. Il raconte un trait, égal en impertinence à celui de notre cynique, et ce n'est plus un philosophe, c'est Paulus, un chevalier romain, bien connu dans le monde, qui se l'est permise
Le^:^^pressions qu'une jeune femme' recevait dans le monde, tel que nous le connaissons à présent, pouvaient-elles être bonnes ou seulement indifférentes? De cet entretien de plusieurs heures avec des hommes ivres, ou entre deux vins, elle sortait forcément avec l'imagination quelque peu souillée. Encore si elle n'eût fait qu'entendre des propos libertins! elle voyait parfois des actes indécents ; bien plus, il lui arrivait d'en subir. A supposer que ses sens restassent calmes, sa chasteté intime était entamée. Si cette scène du dîner revenait fréquemment dans son existence, comme cela avait lieu pour nombre de dames romaines, elle perdait infailliblement quelque chose de sa délicatesse native; sa susceptibilité morale
1. Sénèque, De benef., III, 26, 2. Le texte indique selon moi qu'il s'agit dans cette histoire d'un acte indécent commis dans un dîner ordinaire quodam convivio. Paulus est accusé d'avoir commis cet acte, ayant au doigt une bague qui porte l'image de l'empereur. On démontre qu'au moment de l'acte la bague n'était pas à son doigt et le voilà sauvé. Suivant moi, il n'aurait pas été sauvé, si l'acte avait été commis dans une orgie, en un mauvais lieu ; car on aurait alors repris et condamné Paul pour avoir conduit l'image de l'empereur en pareil lieu.
s'émoiissait. Trop souvent elle avait eu devant les yeux le spectacle du vice pour garder à son endroit une répugnance bien vive. La volonté en une femme de rester honnête est fondée, partie sur le respect qu'elle se porte, partie sur celui qu'elle porte à certaines gens, dont elle veut conserver l'estime. Quand elle se remémorait tous les incidents de ces dîners, notre jeune femme devait s'avouer que plus d'une fois sa dignité de matrone avait reçu des atteintes graves; elle concevait d'elle-même une idée moins haute, elle baissait dans sa propre estime. Chose plus dangereuse encore, ses souvenirs lui représentaient l'autre sexe sous un jour fort peu respectable : d'où cette conséquence que l'estime des hommes lui semblait désormais de moindre prix. Elle pouvait en arriver à se dire qu'un bien de si mince valeur ne méritait pas le sacrifice de ses passions.
Tacite, qui a pénétré l'âme féminine de son temps, tout aussi bien que la masculine, rend d'un mot bref, à sa coutume, tout l'effet démoralisant de ces dîners. « Là, dit-il, en ayant l'air de parler de la Germanie, les femmes vivent loin des spectacles qui corrompent les mœurs, des festins qui allument les passions*. »
Les habitudes que nous venons d'exposer, trop longuement peut-être, étant générales, l'homme ordinaire s'y livrait en toute sûreté de conscience. Il ne se préoccupait pas de l'effet probable à la longue sur la race. La constitution physique pouvait s'altérer peu à peu, la volonté et l'intelligence déchoir, il ne s'en inquiétait pas. Le sentiment de ces dangers existait uniquement chez quelques natures exceptionnelles, et à un degré assez faible, car même celles-ci étaient plus tôt frappées du caractère bas, honteux, des mœurs régnantes. Ces scènes d'ivrognerie, avec les actes d'impudeur