‹ La famille dans la société romaine;Chapitre 44 sur 84 · Tacite, De Moribus German., XIX · texte numérisé non relu

Tacite, De Moribus German., XIX

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qui s'y produisaient trop souvent, révoltaient un Pline, un Sénèque, un Juvénal, un Quintillien, un Tacite. Ils le disaient à leurs contemporains en termes énergiques, quelquefois même, comme Juvénal, avec une véhémence outrée.

A ces objurgations, à ces sermons (les lettres de Sénèque ne méritent pas un autre nom, on pourrait presque dire qu'il a créé le genre) que répondaient les contemporains si rudement admonestés? rien du tout, ils allaient leur train. A part quelques conversions, déjà sourdement décidées peutêtre par la fatigue, la satiété, toutes ces tentatives de moralisation ont été vaines. Pourquoi? cela vaut qu'on se le demande; il se fait aujourd'hui tantde sermons, tant de morale parlée, en pure perte ! le problème est encore de notre temps.

La manière dont se passe le repas antique, le rite, si l'on peut s'exprimer ainsi, de ce repas est formé d'un concours de circonstances, qui se ^ont établies dans l'usage en différents temps, toujours au hasard. Prenez l'une quelconque de ces circonstances, nul n'a prévu ni voulu à l'origine les effets qui doivent en sortir. Quand fut prise ou généralisée l'habitude de reculer jusqu'à la lin du jour l'unique repas sérieux de la journée, personne ne pressentit qu'il en pourrait mal advenir pour la sobriété. Autant il en faut dire du bain quotidien, de l'habitude de se coucher pour manger et de tout le reste. Ainsi s'établissent, à toutes les époques, avec une parfaite imprévoyance des mœurs qu'elles décideront, quantité de pratiques hautement influentes. Plus tard, lorsque depuis longtemps elles existent, les hommes, qui les ont reçues par tradition ne voient guère mieux leurs effets, et ce qui leur revient dans la détermination des mœurs; il n'imaginent pas que les choses puissent être autrement qu'elles sont. Quelques-uns, les Sénèque, les Juvénal, les Pline de l'époque, sont choqués des vices de leur temps; ils se répandent en blâmes ou en railleries ; ils crient à leurs contemporains de

changer, de devenir meilleurs : autant en emporte le vent! C'est qu'il n'y a pas de paroles magiques qui guérissent les hommes de leurs vices, pas plus qu'il n'y en a pour les maladies. Les conjonctures sociales décident souverainement de ce que les hommes font. Tant que vous ne touchez pas à ces causes, les effets demeurent; vous pouvez dire toutes les duretés imaginables aux effets; les causes restant intactes, ils se moquei'ont de vous.

Supposons que nous adoptions l'emploi de la journée romaine, sa diète relative, "son bain quotidien, le défaut d'affaires le soir et de tout plaisir autre que de dîner, la composition de ce dîner coupé d'intermèdes, ses vins, ses lits, son local, ses défis, ses santés, en un mot tout ce qui n'adhérant pas au climat ou à l'époque est transportable chez nous, qu'en résultera-t-il ? J'affirme que les conditions de notre repas étant ainsi changées, notre morale à table changera à proportion. Soumis aux mêmes circonstances que le Romain du P'^ siècle, le Parisien moderne se grisera fréquemment comme lui — un peu moins peut-être — à cause de quelques conditions qui nous manqueront et d'autres que nous aurons en plus. — Le ton de sa conversation sera beaucoup plus risqué; l'on verra quelquefois se produire des actes inconvenants à la romaine; finalement le dîner deviendra à Paris ce qu'il était à Rome, une école de mauvaises mœurs pour les femmes. Puis arriveront chez nous comme chez les Romains des censeurs qui noteront d'infamie cette démoralisation et qui y feront aussi peu que rien.

En sens inverse imaginons que les Sénèque, les Pline, les Juvénal, au lieu de sermonner, eussent réuni leurs efforts en vue de modifier les conditions du repas. Les voilà qui inventent, et introduisent dans l'usage le déjeuner solide du matin ou de midi, le concert, le cercle et le théâtre comme occupations régulières de la soirée ; la chaise où l'on s'assied pour

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manger à la place du lil où l'on se couche; le salon à cùlé de la salle à manger et abrégeanl le rôle de celte pièce, et quelques autres nouveautés accessoires que le lecteur trouvera bien de lui-même; qu'en advient-il? Une baisse saisissante dans les habitudes d'ivrognerie. Ce changement capital en amène d'autres forcément consécutifs, La conversation aux repas et la conduite se resserrent peu à peu dans des bornes plus étroites. Avec le temps l'intérieur même de l'homme se trouve changé. L'esprit, faute de sollicitation, aune tendance moindre à produire des images licencieuces; certains désirs, éternels d'ailleurs, fermentent moins souvent; et des actes, tels que l'adultère, impérissables peut-être, diminuent en nombre et perdent au moins du terrain.

LACOMBE. — L;i rulilillc. 1^

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