Annal., XIV
59i LA FAMILLE DANS LA SOCIÉTÉ ROMAINE.
A Rome, une grande maison demandait tous ces produits à ses propres esclaves.
Mais cet usage n'explique pas entièrement leur nombre extraordinaire: il est évident que l'ostentation s'en mêlait et qu'il y avait dans chaque famille aisée une proportion plus ou moins forte d'esclaves, dont l'office réel étaitde faire valoir la maison, et le maître, quand il allait par les rues.
On a eu la curiosité* de comparer le luxe des Romains avec celui des autres peuples, genre par genre, si l'on peut ainsi parler, etvoici ce qu'on a trouvé. En fait d'habits et de meubles, les Romains ont été moins somptueux que certaines époques du moyen âge. Leurs palais de ville, leurs maisons de campagne, leurs jardins, leurs parcs, ont été égalés, notamment en Angleterre.[Mais aucun peuple ne s'est permis un luxe de domestiques égal au leur, ils sont tout à fait sans pair sous ce rapport. C'est aussi qu'aucun peuple n'a dans son histoire un tel nombre de victoires remportées, de conquêtes accomplies. Dans l'antiquité, le vainqueur non seulement pillait le vaincu, ce qui se fait encore, mais il le capturait; tout ou partie du peuple défait était réduit en esclavage. Lorsque les Romains eurent de proche en proche battu les peuples du Latium, ceux de l'Italie, Carthage, la Grèce, la Gaule, les Germains, les Sarmates, etc. , il fallut bien que les esclaves abondassent dans Rome et par suite qu'ils y fussent à bon marché. [Un esclave commun, propre seulement aux ouvrages manuels, se vendait alors de six à sept cents francs. Ce prix nominal, qu'on trouvera médiocre, était encore supérieur au prix réel, c'est-à-dire au prix de comparaison. En dehors des denrées de première nécessité, tout était cher à Rome. Nous en avons un bon exemple dans le prix du poisson. Un surmulet un peu gros valait cinq à six cents francs,
1. Fricdla;iilor, .l/œursroHiaines, p.3 de la trad. franraisc, livre VIII, di. vu.
autant que l'esclave dont je parlais. On pouvait voir vendre sur le marché de Rome au même prix et le poisson et le pêcheur servile qui l'avait apporté. Ce rapprochement n'est pas de moi ; un ancien l'avait déjà fait.
De l'esclave commun, cet objet à bon marché, on pouvait cependant tirer parti pour le luxe et la vanité par un moyen bien simple; il n'y avait qu'à le multiplier, cela ne demandait ni goût ni recherche, et, à tout prendre, c'était un des luxes les moins coûteux. Or l'homme en général s'étend et s'étale toujours par le côté le plus facile. En sus de cette loi générale qui régit tous les luxes, des causes particulières à Rome poussèrent dans le même sens.
Rome fut, dans le cours de son histoire, divisée en deux grands partis. En temps ordinaire, ces partis étaient fort animés l'un contre l'autre; souvent ils devenaient furieux. Au sein même de chaque parti, il existait des factions qui n'étaient guère moins violentes et entre les grandes familles des haines héréditaires qui ne restaient pas inactives. Si le temps en amortissait quelques-unes, il en faisait aussi naître de nouvelles. Le système des fonctions publiques aidait fort à cela; elles étaient nombreuses, électives, annuelles, ce qui multipliait les compétitions. Elles étaient comme étagées ; arrivé sur l'un de ces échelons, on voulait monter à l'échelon supérieur, et l'on abusait de toutes les ressources de la position acquise en vue de la position à acquérir. Tout cela faisait à Rome une vie publique d'une extrême intensité; l'histoire n'en porte que trop la trace.
Aujourd'hui enFrance la poursuite des délitset des crimes est exclusivement l'ofhce d'un magistrat; à Rome, au contraire, tout citoyen pouvait traduire devant les juges un autre citoyen ou un fonctionnaire. D'autre part, il y avait surabondance de lois pénales, dont quelques-unes fort dangereuses, dirigées qu'elles étaient contre des crimes mal
déterminés et même peu déterminables, tels que la brigue, le péculat. Il n'y avait pas un homme ayant sollicité et obtenu une charge élective qui ne pût être accusé de brigue, avec raison, ou au moins avec vraisemblance; pas un fonctionnaire sortant de charge n'était à l'abri d'une accusation de péculat fondée ou plausible. Et l'on était jugé par un tribunal nombreux, de juges momentanés, sorte de jury puisé parmi les citoyens, c'est-à-dire dans un milieu tout adonné aux passions politiques. Avec cela, les peines étaient dures, l'exil, la mort civile, la confiscation des biens.
L'accusateur, il faut le dire, encourait les mêmes peines, s'il succombait dans son accusation. Un procès de ce genre était une espèce de duel où la loi pénale tenait lieu d'épée. Le danger égal qu'il y avait pour les deux parties faisait que le public prenait un vif intérêt à ce procès. Ce danger faisait pis ; il absolvait devant le public et devant sa propre conscience l'auteur d'une accusation fausse. Un homme jeune, inconnu, qui s'attaquait à un personnage célèbre, redouté, s'il joignait à sa hardiesse un peu d'habileté, d'éloquence, obtenait mieux que l'indulgence publique, on l'admirait; en un moment il passait de l'obscurité à la réputation. Il y avait de quoi tenter les ambitieux hardis. Beaucoup d'hommes, dont l'histoire a gardé les noms, commencèrent par une accusation effrontée. Ce début se trouva à la tin dans la vie de tant de personnages que l'opinion en fut totalement pervertie. Pour les gens les plus honnêtes une accusation injuste mais courageuse, hardiment et habilement soutenue, devint comme une marque de générosité et un signe de race. Remarquez combien l'humanité se ressemble toujours. Ce peu de péril qu'il y a dans nos duels en masque le côté absurde, immoral, il fait absoudre la provocation la plus odieuse. Mais on concevra aisément que l'intéressé, c'est-à-dire l'accusé, ne partageait pas l'indulgence publique à l'égard de Tac-
cusatcur. Il voyait les choses à un autre point de vue. Cet liomme qui le voulait perdre pour se mettre soi-même en renom, ce délateur qui soutenait sciemment une accusation fausse, lui paraissait simplement un scélérat contre qui toute défense était légitime. On pouvait, je crois, être honnête homme selon les exigences de l'époque et céder à la tentation de répondre à une accusation injuste par un coup d'épée ou de stylet. On ne le donnait pas soi-même ; on ne le commandait pas à ses gens, on les laissait faire.
Avec ces mœurs, ces lois, ces passions, il était tout simple qu'un homme riche voulût avoir un assez grand nombre d'esclaves pour repousser une attaque dans sa maison la nuit, et pour se faire escorter de jour dans les rues. Ainsi l'esclavage fournissait de quoi se défendre, quand la force publique n'y suffisait pas; mais les violents tiraient du même fond de quoi attaquer, et le remède emportait avec lui-même le mal. Entre deux personnes ennemies, il y eut souvent une émulation à accroître, chacun de son côté, le nombre de ses esclaves. On put ainsi voir Clodius et Milon traîner après eux sur les places publiques de petites armées. On sait comment se termina cette rivalité. Ce qu'on sait moins, c'est que beaucoup d'autres eurent à Rome des appareils de domestiques spadassins, aussi nombreux que ceux de Clodius et de Milon.
De tout temps la fortune et le rang social se sont marqués à l'extérieur par des signes; mais les signes ont varié; rien de plus instructif que cette diversité. Aujourd'hui un habit de di'ap noir, bien coupé et, en quelques cas, une voiture suffisent; ni velours, ni satin, ni dentelles, ni dorures sur les habits ; il ne faut rien qui dise avec trop d'éclat qu'on est riche; ce qui il y a cent ans imposait le respect pourrait aujourd'hui vous attirer tout le contraire. Chose plus notable encoi'e, l'homme riche, s'il sort à pied, va seul ; en voiture
même, il n'emmène de domestiques que le strict nécessaire. Les Romains étaient assez simples dans leurs habits, une bande pourpre distinguait seule la plus haute classe; la toge des gens les plus riches était seulement d'une laine plus fine; mais ailleurs que dans Thabit le signe delà supériorité sociale se manifestait, s'étalait même sans aucune modération : c'était dans l'entourage, dans l'escorte que ce signe était placée Remarquons que le luxe préféré des Romains fut ainsi celui dont l'homme fournissait pour ainsi dire la matière, et c'est bien assurément le moins démocratique des luxes. Il indique une manière de sentir très différente de la nôtre et dans toutes les classes. Si le peuple, dont on briguait les suffrages, eût pensé comme le nôtre, ce genre de luxe n'aurait pas subsisté longtemps, au moins à ce degré ; mais il paraît bien qu'au contraire il attirait sur son possesseur les suffrages de la foule, — autre cause qui concourut à l'augmentation des esclaves.
Pour utiliser, même dans une faible mesure, ces esclaves surabondants, il fallut diviser extrêmement le travail. Tel n'avait d'autre charge que d'aller puiser de l'eau fraîche au moment où le maître se mettait à table. Tel devait accompagner la maîtresse quand elle sortait le matin, mais le matin seulement, les sorties de l'après-midi regardant un autre esclave. Le serviteur exclusivement voué à porter le parapluie n'avait rien à faire les jours de beau temps ; c'était à son collègue de l'ombrelle d'entrer en jeu. L'esclave nomenclaleur lui-même, chargé d'un des services les plus laborieux, quand le matin il avait nommé à son maître les clients et les affranchis affluant pour leur visite habituelle, avait à peu près vacance le
1. Un homme influent, qui se serait montré seul dans les rues, y aurait fait scandale, à peu près comme un députe qui se rendrait à la Chambre en blouse.
Horace se moque, quant à lui, du préjugé, Sat., 1, 6, 101. — Un avocat, sans sept à huit esclaves derrière lui, paraît famélique. Jnvénal, VII, 111. — Quand on n"avait pas assez d'esclaves, on en lounit. Juvénal, VI, 35-.
reste du jour. Ces arrangements une fois établis liaient le maître lui-même. Si en un besoin pressant il commandait à l'un ce qui regardait un autre, il était sûr d'être mal servi pendant plusieurs jours. On laissait donc autant que possible chaque serviteur à son emploi, lequel était peu de chose. L'esclave romain put ainsi joindre à tous les vices de la servitude ceux que produit l'oisiveté ^
La grande maison romaine, comptant autant de femmes que d'hommes, peut être comparée à une caserne où la troupe serait des deux sexes. Cette caserne est mal distribuée; les esclaves, qui font plus des trois quarts de sa population, n'en occupent que la moindre partie. Quand on voit les ruines de Pompéi, on se demande avec embarras où les Romains resserraient leurs domestiques pendant la nuit. On remarque de plus que le logement particulier des maîtres consistait en pièces étroites, mal fermées; et qu'il n'y avait d'important dans la maison romaine que ce qui, pendant le jour, était d'un usage commun, salle h manger, cours, corridors, vestibule. Si peu soucieux du huis clos pour eux-mêmes, les maîtres évidemment ne s'en inquiétaient pas pour leurs esclaves. Je ne pense pas cependant qu'ils logeassent en toute insouciance les femmes avec les hommes ; il y avait probablement un dortoir }»our chaque sexe; peut-être même un dortoir spécial pour les gens mariés. Les arrangements devaient varier beaucoup d'une maison à une autre; mais partout, on peut en être sûr, les esclaves étaient entassés dans
1. Oïl trouvera, pour le nombre des esclaves et rcxtrèmc division du travail domestique, rtkluit à rien ou presque réduit, des preuves surabondantes dans Histoire de V esclavage de Wallon, t. II, p. 108 à 1:21, — lilà 151. — Voir aussi Friedlander, les Mœurs romaines, t. 111 delà trad. l'ranraise, livre VIll, cb. vu.
des pièces trop exiguës, largement ouvertes, délimitées souvent par des demi-cloisons. Cette disposition empêchait qu'on n'étouffât; mais elle n'était pas favorable aux bonnes mœurs. 11 était trop facile de voir et d'entendre bien des choses. Les enfants des deux sexes acquéraient là de bonne heure une instruction funeste. Si nous étions obligés de loger ainsi nos domestiques, nous appréhenderions certainement des désordres graves ; et cependant nos domestiques ont des motifs de se contraindre que les esclaves n'avaient pas. Le mariage indissoluble existe pour eux comme pour les maîtres. Une cuisinière adultère sera punie, si son mari le veut, et mise en prison, comme une duchesse. Ce n'est pas seulement la loi qui réprime ces deux femmes également, c'est l'opinion, plus puissante que la loi. Si le couple domestique a des enfants, voilà une famille aussi solidement constituée que celle d'un millionnaire, et l'affection des parents pour leurs enfants y agit de même au profit de l'honnêteté !
Le contubernium ou mariage des esclaves romains est peu connu ; les lois romaines n'en parlent presque pas, et cela s'explique. Ce prétendu mariage ne produisait pas de conséquences légales ; sa durée, ses modes, ses effets dépendaient entièrement du maître; c'est dire que le régime conjugal des esclaves devait varier beaucoup. Columelle* nous fait voir dans quel esprit les Romains traitaient ce genre de rapports. A la tête des esclaves par lesquels ils exploitaient leurs biens des champs, touten demeurant à la ville, ils mettaient d'ordinaire un esclave régisseur, a.])])e\évillicns. Ce villicus, parla force des choses, était à peu près son maître. On désirait que dans cette situation le villicus eùl la moralité d'un homme libre et on le mariait solidement, c'est-à-dire qu'on respectait son union et qu'on la faisait respecter autant que possible.
1. Columclle, De rustica, livre I, VIII et livre XII, De villica. — ColunicUc, du reste, ne fait sur ce point que répéter Caton.
LA DOMESTICITE SERVILE. 301
Mais le véritable objet des maîtres en tout cela n'élail pas la moralité de l'esclave, c'était leiirintérêt propre. Quand cet intérêt paraissait demander un régime moins moral, ou même immoral, les maîtres n'hésitaient pas ; ils suivaient leur intérêt jusqu'au bout. A la plus belle époque de Rome, on admettait qu'un honnête homme, propriétaire d'une jolie esclave, la livrât à un prostitueur. On ne lui défendait que de la prostituer lui-même, et c'était une restriction imposée uniquement dans l'intérêt de la dignité du maître. A plus forte raison admettait-on qu'à l'intérieur du logis le propriétaire réglât le commerce de ses esclaves, de la façon qui lui semblait la plus fructueuse. Caton l'Ancien tenait chez lui les deux sexes strictement séparés. Les rapports n'avaient lieu que par son ordre, et sous condition. L'esclave mâle devait payer un prix qui était prélevé sur son pécule ; rien de mieux entendu au point de vue économique, mais il fallait être un maître vigilant, comme l'était Caton, pour empêcher la contrebande.
Nous tenons ce fait de Plutarque ^, qui n'en considère pas moins Caton comme le sage des sages. Un point reste douteux dans cette histoire ; l'esclave, en payant, avait-il droit de choisir tantôt l'une, tantôt l'autre; ou devait-il s'en tenir à une femme désignée, toujours la même? Il est à craindre que Caton, ce propriétaire si entendu, n'ait préféré la dernière méthode qui était la plus stimulante. Ne nous étonnons pas trop ; les situations ont leur logique impérieuse. Les enfants de l'esclave enrichissaient le maître comme les produits du bœuf et du cheval; l'esclave ne pouvait manquer d'être traité en bête de croît, comme ces animaux.
Un homme libre à Rome avait assez souvent des mœurs mauvaises; la monogamie, la fidélité conjugale n'en restaient pas moins pour lui la règle reconnue, le type de conduite