Grutcr, 91i
3. Pla\ilo, Sticlius, srcno ilcriiièrc. — Coniii. avec Grutcr. ()74-, l.
moralité humaine. Pour moi je ne crois pas que l'esclavage ait fait perdre à l'esclave la faculté sympathique; et quand on apporte les preuves qu'il eut assez souvent des affections vives et mêmes durahles, je ne suis nullement étonné. Mais je serais vraiment surpris, si l'on apportait la preuve que cet être, tenu de servir le libertinage des maîtres, de le subir même dans son corps et ses membres *, eut communément le pouvoir de contrainte volontaire sur soi-même; et cela, quand il manquait de tous les motifs dont l'homme libre était pourvu, et quand cet homme libre, avec tous ses motifs, s'est montré, hélas ! si faible contre l'ascendant de l'instinct sexuel.
Une maison romaine renfermait finalement deux sociétés bien tranchées au point de vue moral, et comme deux humanités : l'une assujettie à des règles qu'elle respectait en esprit, même quand elle les transgressait; l'autre sans règle fixe, sans frein moral. Admettons que la dissolution de celleci n'ait pas agi directement sur l'autre, par l'influence de l'exemple.
Admettons que ce fut l'ivresse de l'hilote. En tous cas les influences indirectes, et malgré cela très effectives, abondèrent; certainement on ne peut espérer les apercevoir et les relever toutes. Nous commencerons par celles qui sont à la fois les plus étendues et les moins profondes, qui ont altéré seulement les parties superficielles de la moralité, mais en revanche ne les ont épargnées peut-être chez personne.
1. « Nuii turpe est quoJ doiiiinus jubet. » Pétrone, 75. — « Impudicitia in servo est nécessitas. » Scnèquc, Controv., IV, prol.
LACOMliE.
La laniiUo. '^0
■mj LA FAMILLK DANS LA SOCIÉTÉ ROMAINE.
L'histoire est tenue de ne pas reculer devant le mot vrai. En somme chaque maître avait, chez lui, sous son toit, un haras humain. On avait beau le faire gouverner par des intermédiaires, il était impossible d'ignorer totalement ce qui s'y passait, il aurait fallu pour cela fermer les yeux et les oreilles; et l'intérêt voulait qu'au contraire on les tînt ouverts. Ce haras n'était pas muet; il réclamait, se plaignait. On avait à juger des débats qui étaient parfois singuliers. Des faits, des images, des expressions d'une grande crudité entraient par là forcément dans l'esprit des maîtres et des maîtresses; la licence d'imagination et de propos, qui caractérise l'antiquité, lui est certainement venue en partie de l'esclavage.
Le plus que nous pouvons, nous cachons nos vices à nos domestiques. En dehors du service, ils sont nos égaux; nous avons besoin de leur inspirer, par notre maintien, nos mœurs extérieures, du respect pour notre personne, parce qu'ils n'en ont plus pour ce peu de supériorité qui reste dans notre condition sociale. Les Romains, qui possédaient leurs esclaves aussi pleinement que leurs chiens ou leurs chevaux, se moquaient bien de l'opinion de ces animaux domestiques. Ils en avaient trop d'ailleurs et leurs maisons étaient trop mal aménagées; à vouloir se cacher de ses serviteurs, le maître se fut imposé des gênes intolérables. Dès qu'ils avaient quelqu'un à dîner, les Romains, passaient la soirée à table, et ce repas si long se terminait souvent dans l'ivresse, dans une grande licence de propos et même d'actions, qui avaient les esclaves pour témoins. Comment les aurait-on écartés? Outre qu'il aurait fallu se servir soi-
LA DOMKSilCrrE SEP.VILE. 307
iiiriiic, cliosc inacroptahic, on s'en procui'ail de liés beanx, qu'on habillait avec richesse, précisément pour les montrer ces jours de dîner. On dira que la présence forcée des esclaves aurait pu, aurait dû bannir la licence. Malheureusement cette licence était nécessitée par les conditions mêmes du repas, comme nous l'avons prouvé.
Le maître romain avait peur de ses esclaves, non sans raison. Il les connaissait mal, depuis qu'il ne vivait plus familièrement qu'avec deux ou trois favoris. Ces favoris opprimaient leurs camarades, inspiraient à tous la haine d'eux-mêmes et du maître. Ils fortifiaient, d'un autre côté, jtar politique, les craintes de ce dernier. Il avait fallu d'ailleurs, à mesure que le nombre des serviteurs augmentait, resserrer la discipline, multiplier les châtiments sévères. L'esclavage avait ainsi progressé à rebours, devenant chaque jour plus dur, plus irritant. Le maître sentait avec justesse ((u'il avait quelque chance de rencontrer un jour parmi tant d'esclaves une brute vindicative ou un fou, dont il se trouverait très mal. Ce danger provenant de l'esclavage, on essayait de le conjurer au moyen de l'esclavage même; on se faisait garder la nuit par un esclave qu'on croyait sûr. Cet homme couchait sur une natte au seuil de la chambre particulière du maître, ou de la chambre conjugale, pièces exiguës comme on sait. Il passait donc la nuit à quelques pas des époux; et il n'y avait entre lui et eux qu'une porte mal jointe ou même un pan d'étoiïè, il pouvait les entendre respirer. C'est ce qu'on voit très bien par une épigramme où Martial' peint réellement les mœurs de son temps, en les habillant à la grecque. Hector et Andromaque reposent à deux pas de l'esclave qui les garde ; et, comme ils sont pour Martial, ainsi que pour tous les poètes latins d'ailleurs, les