‹ La famille dans la société romaine;Chapitre 53 sur 84 · Quiiililini. Insl. orat., liv. I, ih. ii · texte numérisé non relu

Quiiililini. Insl. orat., liv. I, ih. ii

LA DOMLSTICITÉ SERVILE. 3J1

pas née dans l'école, elle y a été apportée de la maison paternelle. « L'enfant connaît nos maîtresses, nos mignons, il sait ce qui séchante et ce qui se fait dans nos orgies ». II est certain que le repas du soir, le dîner romain, quand il y avait des invités, tournait très fréquemment à l'orgie. L'enfant n'était pourtant pas présent à ces fins de repas; on avait eu soin de le renvoyer après le premier service. Comment, par qui était-il instruit ? Par l'esclave, qui voyait tout, et racontait tout avec des commentaires, qui assurément n'atténuaient pas les choses. Les gentils petits esclaves n'étaient pas écartés du repas, au contraire, ils y étaient fort employés. Ces gamins, que tout dépravait, étaient les camarades les plus intimes du jeune maître. Quintilien a terriblement raison quand il dit : « Croyez-vous que cette société soit plus sûre pour vos enfants que celle de leurs égaux? » Seulement il ne réfléchit pas que, si l'école publique abrégeait beaucoup ces rapports funestes, elle ne les supprimait pas; chaque soir l'enfant libre les retrouvait à la maison.

L'école dispensait au moins du précepteur particulier ; un vrai fléau que celui-ci, au dire de Quintilien. C'était généralement un esclave grec, tout au plus un affranchi qu'on chargeait de ces délicates fonctions. Pour persuader à l'enfant le travail et l'application, ce maître employait des méthodes d'une parfaite simplicité. Le fort de son art, c'était de donner le fouet à outrance, méthode servile, dit judicieusement Quintilien, imitée de celle par laquelle a été dressé le maître lui-même. « Elle rend l'enfant servile à son tour. Il arrive un moment où il ne craint plus les coups, et devient effréné, justement comme un esclave ». Ce que Quintilien ajoute est bien plus grave encore. Trop souvent le précepteur abusait (b; son autorité pour corrompre, pour dégrader son élève. Passons vite, sans négliger toutefois un trait navrant. Tel de

ces enfants, ainsi maltraités et avilis, restait longtemps honteux de lui-même, abattu, dégoûté de vivre.

Mais voici encore une illusion de Quintilien. Si l'école supprimait le précepteur, elle admettait le pédagogue ; on appelait de ce nom un esclave chargé de conduire l'enfant à l'école et de lui faire au logis répéter ses leçons. Le pédagogue assurément ne valait pas mieux que le précepteur.

Il n'est pas trop étonnant que les Romains aient confié l'instruction de leurs enfants aux esclaves, bien qu'assurément ils se défiassent de ceux-ci, cet usage était si commode et si économique. Mais, dira-t-on, comment, après quelques générations, des pères élevés d'après ce système, et sachant par eux-mêmes ce qu'il pouvait avoir d'horrible, ont-ils pu en courir le risque pour leurs enfants? — Ils voulurent bien espérer que ce qui pouvait arriver n'arriverait pas; ils tâchèrent de se persuader que ce qui se passait de leur temps avait cessé depuis d'avoir lieu. Il ne serait peut-être pas impossible de montrer que nous raisonnons encore, en certains cas\ comme ces pères romains. Quoi qu'il en soit, engagés par l'intérêt dans une mauvaise voie, il paraît qu'ils s'y laissèrent entraîner fort loin. Ils auraient pu au moins s'efforcer de faire de bons choix parmi leurs esclaves. Plutarque dit : » S'ils ont un bon serviteur, ils le font patron de navire, receveur, régisseur, et c'est l'esclave gourmand, ivrogne, impropre aux services, qu'ils prennent pour précepteur de leurs fils'. » Tacite, avec plus de brièveté, en dit tout autant.

L'instruction donnée aux femmes fut jusqu'au premier siècle fort peu de chose ; les mieux pourvues à cette époque savaient coudre, filer, lire et écrire. L'homme ne recevait de

1. Je pense ici à certains résultats île l'internat de nos lycées.

2. Pliitarquc, De liberis educand., t. II, p.-l, B, éilit. de Francfort, 1599. — Tacite, De causis corrupt. éloquent., 29.

rinstruction qu'en \ue de ces deux fins : plaider devant les tribunaux et exercer les fonctions publiques. La femme ne plaidait pas; elle n'exerçait aucune fonction : l'instruire faisait donc l'effet d'un travail sans but. Aux environs du premier siècle, il se produisit un notable cliangement. L'àpreté antique s'était fort adoucie, on goûtait les arts d'agrément, surtout la danse et la musique. Quelques parents, ayant des filles à marier et peu d'argent pour la dot, imaginèrent d'y remédier en rendant leurs filles plus agréables; ils leurs firent apprendre la danse et le chant. L'austérité de l'ancienne éducation fut ainsi rompue. A ce moment la république cédait la place au pouvoir absolu d'Auguste, et des mœurs nouvelles commençaient forcément pour les classes aristocratiques et bourgeoises de Rome. Les partis politiques mouraient simultanément et avec eux la discussion sérieuse des intérêts publics disparaissait. L'éloquence utile, préoccupée avant tout du fond, était remplacée par le dilettentisme littéraire; on allait devenir conférencier et rhéteur. La poésie venait d'ailleurs de jeter avec Horace et Virgile un incomparable éclat et d'avoir son âge d'or. Soit goût véritable, soit mode, tout Romain des liantes classes éprouva ou crut éprouver la double passion des vers et des discours de rhétorique. Cet engouement plus ou moins sincère semble avoir été croissant jusqu'à l'invasion des barbares, et pendant qu'il croissait, il faut le dire, le goût devenait chaque jour plus faux, le génie d'invention plus médiocre. Quoi qu'il en soit, l'éducation des filles se ressentit de ces nouvelles mœurs. Nombre de parents cette fois imaginèrent de doter leurs filles de cette culture dont les hommes paraissaient faire tant de cas. Peu à peu la mode devint générale de donner aux femmes des classes aisées une instruction littéraire. Elles lurent et commentèrent les poètes latins, en apprirent force morceaux par cœur et s'exercèrent à les déclamer avec art.

Quelques-unes composèrent elles-mêmes des vers en leur langue; d'autres apprirent le grec; leur savoir en ce genre alla jusqu'à pouvoir citerplus ou moins à propos un vers proverbial d'Homère, à saluer en grec, à dire « ma vie, mon âme » à leur mari ou à d'autres. Pour ce nouveau genre d'éducation, les rangs de l'esclavage féminin n'offraient aucune ressource ; jamais maître ne fit pour une femme esclave les frais de l'instruction la plus médiocre, en dehors de la danse et de la musique. 11 fallut donc recourir aux esclaves mâles. Ces précepteurs, que Quintiliennousa dépeints, eurent à élever des tilles aussi bien que des garçons. Qu'en résulta-t-il? Il est évident que la grave histoire ne répond pas à cette question; ces infimes détails de mœurs restent en général consignés à sa porte. Nous en sommes réduits aux conjectures. Sachant comment ces effrontés précepteurs en usaient avec leurs élèves mâles, nous conclurons, sans, je crois, risquer beaucoup, qu'ils enseignèrent fort mal la morale à leurs élèves féminins. Nombre de désordres domestiques, restés secrets pour la plupart, durent provenir de leur fait. Le préceptorat mâle adopté pour les filles fut sans nul doute une des causes qui contribuèrent le plus aux mauvaises mœurs de l'époque, quoiqu'on eût évidemment la prudence, en général, d'exclure de ces fonctions les précepteurs trop jeunes et trop bien faits de leur personne. On n'obviait pas d'ailleurs par ce moyen à un autre péril. Le précepteur, qui ne corrompait pas pour lui-même, se faisait trop souvent l'agent des projets d'un autre. Il se produisit sans doute plus d'un fait pareil à celui que racon'e brièvement Valère Maxime. « Pontius Aufidianus fut informé que le gouverneur de ses enfants avait livré l'honneur de sa fille à Fannius Saturninus; il ne se contenta pas de supplicier l'esclave criminel, il immola encore sa fille. » (Valère Maxime, livre lY, chapitre \" et VI, I, 31.) *

LA DOMESTICITÉ SEKVILE. 315

Prenons une comédie de Plante au hasard. Le jeune Piomain filsde famille seprésenteiuvariablemeut accompagné d'un esclave à peu près du même âge que lui, qui est spécialement attaché à son service. A présent voici l'action qui se déroule : le jeune homme est en proie à une violente passion, il aime une jeune et belle esclave amenée dans ce pays par un militaire ou par un commerçant à qui elle appartient. Ce maître est sur le point de repartir, et notre amant de perdre ainsi à jamais l'objet de son amour. Il faudrait de l'argent pour acheter la belle esclave; il en faudrait encore pour la nourrir et l'entretenir après l'avoir achetée, et notre amant n'a pas le sou. Aussi est-il désespéré, il pleure, se frappe la tète, parle de mourir ou de s'expatrier aux conlins du monde. C'est alors que son esclave intervient, et il faut voir d'abord en quels termes il secoue l'abattement du jeune homme : » Fi de l'enfant pleurard qui n'est bon à rien heureusement, je suis là, laissez-moi faire, je me charge de tout, vous aurez votre belle, et l'argent qu'il vous faudra ensuite; seulement ne vous mêlez de rien, vous gâteriez tout », Et aussitôt il invente un stratagème qui effectivement tire l'esclave des mains de son maître et la fait arriver à celles du jeune homme, sans bourse délier. Une autre machination arrachera au père, bien malgré lui, l'argent nécessaire pour entretenir la belle. Voilà quels gaillards on mettait auprès des jeunes gens pour les servir. Ceux-ci, avecde tels instruments, sont, pour ainsi dire, triplement jeunes, trois fois plus exposés à commettre toutes les sottises qui sont de leur âge. Pervertis par les conseils, par la complicité que ces drôles leur imposent, ils vont plus loin que les sottises, ils com-

mettent de véritables improbités, ou du moins ils profitent sciemment de celles qu'on commet pour eux.

Ces valets souvent aimaient le jeune maître avec qui ils avaient été élevés; mais, quand ce mobile faisait défaut, d'autres y suppléaient. Fort débauché de son naturel, l'esclave trouvait son compte dans les débauches de son maître. Aux repas copieux et prolongés il savait prendre sa part qui n'était pas la moins large. De l'argent extorqué au père il lui restait toujours quelque chose dans les mains; et pour tout dire, il n'est pas sûr qu'il ne prélevât pas quelquefois sa dîme sur les amours mêmes du maître. Il aimait d'ailleurs à mal faire, pour la chose en soi, à duper, à mettre quelqu'un dans la nasse; il s'en réjouissait et en tirait un triomphe de vanité. Quand on a un talent de cette force pour mentir et pour tromper, impossible de le laisser sans usage.

L'audace dans le mensonge, ces coquins la portaient à un point extraordinaire; sans eux, sans l'esclavage, l'homme n'aurait jamais connu toutes les ressources de son esprit en ce genre. Ils sont gens à nier le soleil en plein midi. L'évidence qui les gêne, qui les condamne, n'obtient jamais d'eux d'être reconnue. Ils sont capables d'inventer, de combiner les fictions les plus audacieusement invraisemblables, de les soutenir avec un front d'airain, et, cette vessie crevée, d'en reproduire aussitôt une autre encore plus énorme et plus outrée. C'est une effronterie à vous déconcerter, vous mettre hors de sens et de pitié. Le maître le plus patient en éprouve un besoin irrésistible de les rouer de coups. Mais les coups, ils ne les craignent pas. Les supplices même les plus atroces, ils les bravent, et voici le fond du fond, ils sont fiers de les avoir mérités. On voit très bien qu'il s'est formé parmi eux, comme il arrive parmi les bandes de voleurs, une opinion publique favorisant tous les actes criminels que l'opinion publique des maîtres condamne.

Leur point d'honneur est fait à rebours'. Ils se piquent de mentir, de voler, de tromper, de nuire, comme au-dessus d'eux on se pique du contraire. Il faut voir les compliments qu'ils se font entre eux, ceux qu'ils se font à eux-mêmes. Le plus pervers, celui qui a encouru le supplice le plus grave, est celui qui s'estime le plus et pour qui les camarades ont aussi la considération la plus haute. Il est curieux d'observer dans Plante la contenance de l'esclave, quand il a été découvert, convaincu, pris en flagrant délit. Attaché au poteau, devant le châtiment qui va l'atteindre, ne croyez pas qu'il supplie, ou seulement qu'il baisse la tête; non, il la relève fièrement, il menace ou il raille; vous diriez d'un vaincu héroïque que la fortune a trahi et qui reprend son avantage sur elle par le dédain. C'est à ce point que le maître malgré lui quelquefois se sent, avec surprise, en train de concevoir de l'estime pour ce drôle courageux-. « Voyez, dit l'un deux montrant à ses amis l'esclave qu'il va faire fouetter; voyezce bandit, il a l'air superbe d'un roi. » L'esclave, lui, ne rend pas à son maître estime pour estime, il paraît avoir de l'esprit de celui-ci une pauvre idée; il le trouve d'abord plein de préjugés moraux, timide et timoré, sans élan, sans verve dans ses passions, incapable d'invention, de machination, d'une infériorité pitoyable dans le mensonge et l'intrigue. En un mot, il le trouve bête. Il le lui fait entendre souvent, et parfois même il le lui dit tout crûment. Cet aplomb, cette certitude en impose, je le crains, au jeune maître, sinon au vieux. Il y a danger que le jeune homme égare son estime ou même son admiration sur des mérites qui lui sont très profitables, mais qui n'en sont pas moins des coquineries. II est à craindre que de l'admiration il ne passe à la tentative d'imiter. En

1. Plante, Asinaire, III, ii, 540-Ô55. — Mostellaria, II, i, 3Ô1 et s. — Miles (jloriosus, II, IV, 37i.

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