‹ La famille dans la société romaine;Chapitre 6 sur 84 · Spencer, Sociologie, t. H, p · texte numérisé non relu

Spencer, Sociologie, t. H, p

Rouges de l'Amérique du Nord, le régime qui prévalait jadis était la filiation par la mère, le matriarcat, de même qu'en sens contraire, chez les peuplades de l'Afrique, c'est le système patriarcal, la possession de la femme par l'homme, qui domine; toutefois il serait hien téméraire d'assurer que la polygynic était inconnue ou même rare en Amérique, et réciproquement que la polyandrie l'est en Afrique.

En Polynésie, aux îles Marquises par exemple, on trouve à la fois polygynie el polyandrie. Il en est de même en Australie. Si l'on écoute exclusivement tel voyageur, on peut croire que les Australiens ravissent ou achètent, et partant possèdent leurs femmes en patriarches absolus; mais Ici autre au contraire nous montre le régime polyandrique comme régnant avec un empire incontesté. Quand on y regarde bien, on voit que les deux régimes coexistent*.

Ce que nous venons de dire suffît pour prouver qu'une même race, un même peuple, peut porter à la fois dans son sein la polyandrie et la polygynie. Mais ce n'est pas tout, ' nombre de peuples où cette coexistence n'apparaît plus avec i évidence, parce que le temps a fait œuvre de sélection, pré- \ sentent des formes de mariage que les sociologistes trouvent ! étranges, mais qui nous apparaissent comme des formes jl intermédiaires entre l'ancienne polyandrie et la polygynie l! désormais prépondérante. Ces formes mixtes témoignent que |iles deux formes tranchées ont jadis coexisté.

Ou'est-ce au fond que le mariage Mola- que Letourneau décrit, sinon un mariage matriarcal ? « La femme ne quitte pas sa demeure; sa tribu conserve les droits qu'elle a sur elle, et SIS enfants n'appartiennent pas au mari, enfin l'union conju-

, , 1. Exeiii|)lc : Dans Eyio, Discovcrics, on voit la l'emme possédée cL asscrvi(\ 5 (!»rcf le régime patriarcal; dans Fison et Howit, on voit la fennnc recevant cIkv. ■Ile ses nombreux maris et pratiquant la polyandrie. -. KvoL du mariage, p. 10.5.

gfile est contractée pour un temps déterminé. » Qu'est-ce à dire, sinon que la femme n'est pas ici condamnée à la monoandrie; que par convention, elle se réserve la liberté de connaître plusieurs hommes? Liberté successive soit! Mais voici tout à côté une forme voisine, c'est le mariage des Ilassinyeh du Ml blanc, « le mariage aux trois quarts ».

Là, la femme reste également chez elle; le mari peut venir y cohabiter, à l'exclusion de tout autre homme, trois ou quatre jours par semaine ; la femme a le droit de recevoir d'autres hommes, dans les jours non assignés. Ceci est bien assurément de la polyandrie ou au moins de la demi-polyandrie.

Les Juifs étaient certes, qu'on nous passe cette expression commode, des patriarcaux. Cependant ils connaissaient le genre de mariage que la Bible a rendu célèbre par l'histoire de Jacob chez Laban, et que Letourneau appelle le mariage par servitude. Or ce mariage, où le mari est établi chez la femme sur un pied plus ou moins servile, est évidemment une forme dérivée du matriarcat, soit qu'il s'accompagne de polyandrie, soit que la femme reste en réalité monoandrc Ce mariage se retrouve dans une multitude de pays patriarcaux (nous en reparlerons plus loin), attestant par sa pn''sence la coexistence du matriarcat, par exemple à Sumatrn. au Japon, en pays basque, en Chine même.

En dehors des faits constatés, je dirai volontiers au-dessus, il y a quelque chose qui milite énergiquement contre l'hypo- 1 thèse de MM. Bachofen et Giraud-Teulon, c'est la naturt humaine parfaitement constatée. '

Il serait vraiment bien singulier, bien étrange, que riiomm qui s'approprie avec un appétit si général, si primilir, le utilités mobilières, eût traversé, dans tous les pays de 1 terre, une phase pendant laquelle aucun individu humain ii songeait à s'approprier la femme, objet si nécessaire, et nécesaireà undouble titre. C'est d'une invraisemblance pshycoh

yiiliic (jiii saute aux yeux. Les faits très nombreux accumulés par la scienc(^ admirable de M. Bachofen prouvent qu'il y a eu de la polyandrie jadis, beaucoup plus qu'il n'y en a actuel, lement; qu'elle a existe chez nombre de peuples, d'où elle a finalement disparu. Tout ce qu'on est autorisé à conclure, c'est que la polyandrie dans cette espèce de conflit, de concurrence qu'elle soutient avec la polygynie, a fini par être vaincue dans beaucoup d'endroits. Ce résultat n'est pas fait pour nous étonner; il est très explicable. En somme la polyandrie donne toujours un certain avantage au sexe faible; on admettra aisément que le sexe fort se tire de cet état, et l'échange contre la polygynie dès qu'il le peut. Pour cela deux moyens sont à sa disposition, le rapt et l'achat. C'est dire que les groupes guerriers, et ceux qui ont été un peu industrieux, un peu commerçants, ont rompu de bonne heure avec la polyandrie.

La polyandrie a survécu seulement chez les peuples qui étaient particulièrement paisibles ou pauvres, non par génie spécial, gardons-nous d'alléguer cette trop commode entiti' du génie des peuples, mais par l'effet de conjonctures particulières. Elle a pu encore survivre chez certains peuples, qui ne sont ni paisibles ni pauvres, par une autre raison presque contraire, par un esprit d'aristocratie et d'orgueil à l'égard des voisins : L'esprit aristocratique, comme l'esprit religieux, conserve avec entèternent les institutions anciennes. C'est la difficulté spiM-iale à l'anthropologie qu'un même effet peut provenir de causes psychiques différentes, et même à peu près opposées. Pour citer des faits, la persistance de la M polyandrie chez les Xaïrs me paraît due à ce (ju'ils sont une l'j classe noble; chez les Thibétains, à ce que ceux-ci sont pauvres, et par situation ne font pas la guerre.

Quand l'homme a acquis une femme en risquant sa peau et ses membres dans le rapt, ou quand il V:\ pay('e de

son bel argent, il prétend la garder pour lui seul. 11 n'admet pas le partage avec un autre qui n'a rien risqué ni payé. Ce sentiment n'est pas extraordinaire ; il n'a même d'abord rien de spécial; ce n'est qu'un cas, un mode de cette jalousie générale que l'homme porte sur tous les objets lui appartenant, surtout quand leur conquête a beaucoup coûté en travail ou en argent. D'autre part, cette femme, s'il l'a ravie, c'est son esclave; s'il Fa achetée c'est son bien, ce qui revient au même. [il faut qu'elle obéisse absolument, faisant tout ce que le maître lui commande, ne faisant rien de ce qu'il défend. Si elle se donne à un autre homme en cachette de son maître, elle désobéit à ce maître, elle le trompe, elle est en révolte contre lui, et de plus elle le vole. Rien d'étonnant si l'adultère de la femme est'puni, et puni des peines les plus graves. — Il ne parait pas que, dans les })ays polyandriques, on connaisse la punition de l'adultère; ou bien elle y est très légère.

Mais l'homme en cet étal manifeste des habitudes qui, à première vue, sont plus étonnanteshVinsi celle femme, qu'il tue quand elle se donne, il en vend la jouissance sans honte; parfois même il la prête gratuitement. jCependanl, à y bien regarder, celte conduite ne devrait pas nous suiprendre: elle est même irréprochable, au point de vue de la logique.| ^a femme est une utilité comme une autre; si riioinme la loue pour de l'argent, c'est qu'il est né cupide et commerçant ; s'il la prête quelquefois pour rien, c'est qu'avec sa cupidité, il a une veine d'affection, de sympathie ; c'est qu'il a même de la générosité, et surtout de roslentalion. Ces quatre ou cinq sentiments éternels qui coexistent en lui le tirent dans des directions opposées. Suivant les circonstances, il suit l'un ou il suit l'autre; c'est inévitable, jusqu'à ce que la discipline sociale, c'est-à-dire l'opinion publique, prenne à cet égard un |tarli, e| vienne par ses in-

ÉVOLUTION Dr MAniAGt VEUS LA MONOGAMIE. 29

jonctions faire pcnclicr décidément lu balfince d'un seul côté, du côlé delà jalousie, dont elle lait un /)om^ dlionneur. Nous exposerons, en leur place, les molils qui ont déterminé l'opinion.

La polyandrie, où la liberté de la femme, son égalité avec riionmie, sont sauvegardées, n'aurait pourtant pas réussi à moraliser la femme, et par elle, l'accouplement humain. L'auteur de cette belle œuvre, au moins celui qui l'a commencée et menée assez loin, est justement ce mâle polygynique qui tue, vend, ou prête sa femme, suivant son intérêt, ses passions du moment; ce mâle si peu contraint, si peu moral pour son propre compte. C'est lui qui a enseigné, inculqué, et rudement inculqué àla femme, la fidélité d'abord ; l)uis plus tard, quand il a eu de l'imagination, de la prévoyance, les précautions de la pudeur. Je dis précautions, parce que la pudeur n'est d'abord que de la prudence maritale. A un certain moment, en certains lieux, les exigences du mari ont eu un autre effet complémentaire ; elles ont mis les parents de la femme en train de moralisation. Ces parents ont été tenus, s'ils voulaient vendre leur denrée (c'est de leur lille que je parle), de la conserver intacte, et de la livrer dans toute son intégrité. Les parents se sont conformés aux désirs du mari, comme le marchand en général vise à répondre aux goûts exprimés du client; rien de iflus. Et le système disciplinaire, grâce auquel la vertu féminine s'esta peu près constituée à la longue, s'est trouvé aijnsi formé. Exemple non unique, mais frappant, démonstration évidente de cette grande loi simple : « La morale est çç i£ii^n exige des autres. »

Par cette route nous arrivons, avec des degrés que nous noterons, à cet état monogynique dont tant de gens s'émer-

I veillent, comme d'un n-sultat surnaturel, exi)licable seule- (Uient par l'intervciilion des dieux on de Dieu. Assurément

30 LA FAMILLt; DA>;S LA SOCIÉTÉ ROiMAINE.

ce résultat doit rester cher à notre sens moral, et j'ajoute aussi à notre amour-propre, car il nous distingue de la plupart des animaux — de la plupart seulement — mais ce n'est pas une raison pour se laisser éblouir sur les causes qui ont amené cet éminent progrès.

C Le jour où quelque part l'homme a fait de la femme un objet de propriété particulière, il a préparé à son insu la monogynieiil a tendu, sans le vouloir, à s'imposera lui-même-'' la monogynie. Un fait, indépendant de lui, doit à la longue produire ce régime : partout la nature fait naître les femmes en nombre égal ou à peu près h celui des hommes. Certaines perturbations sociales, telles que la guerre, peuvent bien quelquefois, pour lui temps, rendre les femmes plus nombreuses; mais d'autres perturbations, tel que rinfanlicide plus largement pratiqué sur les filles, rétablissent l'équilibre ou même le rompent en sens inverse. Au milieu de cette contrariété, le grand fait naturel arrive le plus souvent à produire son effet. Il en résulte que si un homme s'approprie deuxfemraes. Il prive de femme un autre homme qui ne peut manquer de protester, de s'évertuer contre cette privation, pénible au double point de vue de l'instinct génésique et du besoin d'avoir un ménage. Si don(^ l'humanité va d'un côte à la polygyuic, d'autre côté elle v résiste.

Considérons à présent l'action d'une autre cause très influente, celle de l'intérêt économique. C'est une étude intéressante, par la raison que la cause semble, selon les circonstances extérieures, agir tantôt dans un sens, tantôt dans le sens contraire. Je dis semble, i)arce (jnc, malgré le> déviations et les retours, l'action de l'intérêt économiquoi finit toujours par favoriser l'établissement de la monogynie secondant en cela la loi natmrlle dont je parlais loul . l'heure. Dans un exemple elioisi e\|)rès, nous allons voir ;

ÉVOLUTION DU MAHIAC.i: VliUS LA MONOGAMli;. 31

la l'ois les déviations momentanées et la direction linale de cette cause.

Voici d'abord les faits généraux. La femme coûte à acquérir. Elle coûte à entretenir, et par elle-même et par les enfants qu'elle produit. En tous pays la femme mange, partout elle s'habille, si peu que ce soit; partout donc l'homme pauvre devrait regarder à prendre plusieurs femmes ; et c'est en effet ce qui arrive en bien des endroits. Mais la femme d'autre part est un travailleur et un producteur possible. Si, dans un lieu donné, les conditions du soi et de la flore, ou de la faune, sont telles que le travail rende beaucoup, la femme en travaillant réussira à s'entretenir et môme à produire un surplus : il est évident qu'en ce cas, l'homme pauvre n'hésitera plus : L'intérêt économique, au lieu de le relenii-, le portera vers la polygynie.

Les enfants aussi consomment partout et la crainte d'en avoir devrait arrêter; mais d'abord on a la ressource de l'infanticide. Et puis, si les conditions sociales du pays sont telles que l'homme trouve à vendre ses enfants comme esclaves, alors il ne craint plus d'en avoir.

Ces conditions sociales, hélas, ainsi que les conditions climatologiques dont nous parlions tout à l'heure, se réunissent chez presque tous les peuples de l'Afrique. Aussi tous les hommes de cette partie du monde sont-ils tiès polygynes, au moins d'intention; ils sont, pourrait-on dire, très ambitieux de polygynie. Cependant en fait, il y a plus de monogynes parmi eux qu'on ne croirait : c'est que l'intérêt économique, arrivé à un certain })oiiit, agit en sens inverse.

Avant d'avoir à entretenir une femme, il y a une dépense à

'faire, il faut l'acquérir. Or précisément, parce que les Afri-

lains sont ardemment polygynes, que les chefs, les riches,

inhètent, accumulent des masses de femmes, il y a concur-

l 'Hce très active et par conséquent les prix sont très ("levés.

Dons cette concurrence l'avantage est à celui qui est pourvu de gros revenus, oude domaines vastes. L'iiomrne du commun ne trouve pas de femmes à acheter, ou les trouve à un prix qui excède ses moyens. La dépense d'acquisition fait donc, dans les conditions les plus favorables, ce que fait ailleurs, dans les pays moins favorisés de la nature, la dépense ultérieure de V entretien. Donc à ne tenir compte, pour le moment, que de l'influence économique, la polygynie a bien de la peine à se maintenir, en tant que pratique commune. La meilleure preuve c'est qu'en fait elle ne se maintient pas. Voici une observation incontestée : chez tous les peuples qu'on est convenu d'appeler polygames, la très grande majorité des individus sont réellement monogynes. Les ressources leur manquent pour être aulrc chose.

Les chefs, les riches doivent, il est vrai, tenir d'autant j plus à leur polygynie qu'elle devient un luxe dislinctif, une 1 marque extérieure de supériorité, et c'est en eflct ce qui arrive. Ils font plus que la conserver quant à eux, ils en viennent à la défendre légalement aux autres. |

Mais l'esprit aristocratique a un adversaire qui peut Iticii se dissimuler ou s'assoupir, mais qui ne disparaît jamais, c'est l'esprit démocratique, la jalousie naturelle à l'homme Entre la démocratie et la monogynie il y a un rapport incontestable. La polygynie particulière des chefs ne se inainlieiil (de même que les habitudes particulières d'incesic dont non avons parlé) que chez les peuples où le pouvoir politique s'est fortement organisé, où la dépendance de la masse esl grande, les institutions démocratiques nulles. L'Afrique pays de servilisme politique, de tyrannie effrénée, est la contrée où la polygynie tient le ])lus solidement.

Au Pérou, les Incas avaient défendu la polygynie aux personnes de conditions basse ou ni yennc, la permettant seule

ment aux nobles*. Nous pouvons être assurés que cette proliibition a dû être faite en beaucou}» d'autres pays, quoi(iue les documents bistoriques nous manquent pour le démontrer. Et ces probibitions, tombant de baut, ont (k'i aider assez énergiquement à la diiïusion de la monogynie parmi les liommes.

Aijisi la division des sociétés, en classes superjtusées, a s(>rvi à la morale. ITrn baut on s'est elTorci' d'imposer la mono- Livnie à ce qui était en bas. Par une réaction naturelle, ce (pii était en bas, une fois accoutumé à la monogynie, a lent(' de l'imposer à ce qui était en baut; et dans beaucoup d'endroils la tentative a réussi. Répétons plus fort que jamais : la morale est ce qu'on impose aux autres.

Chez les peuples polygynes, mais particulièrement en Afrique, les voyageurs européens ont noté, que ce qu'ils contaient de la monogynie de leur pays (Livingstone entre autres), élail ('coûté des naturels, non avec applaudissement, mais avec

1 dérision et même avec déuoùt. Ces sentiments étaient encore

jplus marqués cliez les femmes, ce dont les voyageurs sem-

jblent être surpris. Il n'y a pas de quoi. Les hommes mono-

Igynes en Afrique sont les pauvres^ les dénués; partant dans

il'esprit des femmes, la monogynie est associée étroitement

Mvec l'idée de pauvj:el£, d'existence besogneuse. Proposer en

I. Lotounicau, Eval. ilu miruKjc, p. 216, dit (|ii';iii Mcxiiiuc, la poly^^aiiiie 't.iit exclusivement pcrniisc aux grands (d'après MuUcr, AU (/em. Ethuofj.. -t'i3), égal, in Sociologie, p. :2:29. C'est aussi l'opinion de Prcscott, Comiuéle \lexiiiue, trad. de 184G, t. I", p. 1:21. — Au Pérou la loi permettait « la \^amic à l'Inca et à l'énorme famille des Incas, tandis qu'elle exigeait des i> de rien une rigoureuse monagamic ». Lctourneau, Ivol. du mariage, -JIO.

Mêmes observations iinmlji poiygynie liypociitc, on l'honinie n'a i)arconvcn- II qu'une femme, mais oîi il a en fait, avec la femme, des concubines ou des nies femmes, comme en Chine et au Japon. Dans le Japon, le nombre des Muubines est réglé selon la hauteur des divers étages de l'aristocratie, iiis strictement défendu à la masse de la nation. En Chine le système appa- 1 .lit aujourd'hui démanteli'. Cependant il reste encore pour l'empereur le privi- •ge d'avoir, s'il le veut, uin- douzaine de femmes.

L\(;nMBE. — La l'aniiilr. 3

3i LA FAMILLE DANS LA SOCIÉTÉ ROMAINE.

exemple à l'Africaine la monogynie, c'était lui demander si elle aimerait à épouser la misère, horreur de la femme en tout pays. La femme africaine aime mieux être tiers ou quart de femme chez un homme riche, que d'être toute la femme d'un homme pauvre. C'est exactement l'analogue des sentiments qui font que la femme européenne préfère rarement le mariage pauvre au mariage riche; et en tout cas ne consent jamais à descendre au-dessous de sa classe. Reste à scruter les sentiments de l'homme africain sur cette même question. Pour lui, la polygynie des chefs est partout un signe extérieur, une marque irrécusable, de fortune ou de puissance. Il trouve donc séant, ou si vous voulez même, obligatoire, qu'un chef ait beaucoup de femmes. Mais si vous croyez que ce sentiment est très solide, vous vous trompez. Demain si certaines circonsU\nces se présentent, si un certain vent vient à souffler, il prendra la chose par un autre côté : il y apercevra l'inégalité choquante, le privilège pernicieux, attentatoire à son propre intérêt, et il courra sus au polygyne.

Nous avons jusqu'ici relevé quatre circonstances ou causes expliquant la transformation de la polygynie en monogynie : l°le nombre des femmes égal à peu de chose près à celui des hommes ; 2» la difhculté économique d'acheter et d'entretenir plusieurs femmes ; 3» l'orgueil et l'intérêt de grands qui veulent se réserver les bénéfices de ce régime, et légifèrent en conséquence; de même qu'ils ont fait partout une multitude de lois somptuaires; i» la récurrence de la jalousie démocratique, qui à son tour a légiféré au profit de la monogynie. — A présent nous devons marquer les degrés successifs par lesquels on est passé.

Il y a un aspect de la polygynie que nous n'avons pas encon. considéré. C'est la difficulté morale de maintenir un accorc suffisant entre plusieurs femmes, etparconsé(|uentd'ol)lt'ni la paix, la tranquillité dans le ménage. Celte difficulté estai

ÉVOLUTIOiN DU MAIUAGE VERS LA MONOGAMIE. 35

point bien cLabli par les voyageurs, avoue par les polygynes, incontesté. Poury parer, on a eu recoursàun moyen simple, ({ui n'a pas nécessité grands frais d'invention, qu'on rencontre de bonne heure et dans toutes les régions. Parmi les femmes, une femme a été établie comme supérieure aux autres, comme une manière de chef et de gouvernante. Ici c'est la première, la plus ancienne épouse; ailleurs la mieux née ou la plus riche.

Rappelons-nous à cet endroit les deux sources de l'acquisition des femmes : on les achète et on les ravit. Il se peut bien qu'un homme, ayant à la fois des femmes de par Fun et l'autre moyen, ne fasse en son esprit aucune différence fondée sur leur mode d'acquisition. Mais le contraire est plus naturel, je crois, et plus général. La femme ravie a dans l'esprit du mari des désavantages sur l'autre. Elle représente dans la maison un peuple ennemi, que l'on déteste souvent, ou ce qui est pis, que l'on méprise. On ne l'a pas choisie, mais enlevée au hasard de la victoire. Le rapt est le moyen par lequel on se pourvoit ordinairement d'esclaves mâles : il n'est pas possible que cela ne déteigne, si l'on me permet l'expression, sur la femme acquise par le même moyen. On tend à la considérer comme esclave. Souvent elle parle un idiome que son mari ne comprend pas, en sorte qu'avec elle il est tenu de s'exprimer par signes. Enfin, dans le cas de rapt, il arrive ordinairement que le mari ne garde aucun rapport avec la famille de sa femme, tandis qu'avec la famille qui a vendu la femme, il y a eu des rapports assez amicaux avant le mariage, et il y en a encore toujours à quelque degré après le mariage. Parfois môme, celle-ci intervient bien plus qu'on ne croit, surtout quand le prix d'achat delafemme n'a pas été intégralement soldé d'un coup, avant la livraison, ce qui arrive très souvent. Par tous ces motifs le mari incline à donner à la femme ravie une position subalterne, plus ou

moins éloignée de celle de la femme achetée. Et voilà que tout à coup il aperçoit encore un autre avantage à prendre ce parti. Établir cette femme sur un pied d'infériorité, c'est un moyen de réaliser des économies. Celle-ci, on la logera et la meublera avec moins de confort; on l'habillera moins richement; on la nourrira plus mal; on la fournira de moins de domestiques. Nous avons déjà dit combien Véconomique influe en général sur les modes de ménages adoptés par l'homme. Par la même loi qui fait qu'en pays polygynique la plupart des hommes sont monogynes, il doit arriver que les hommes qui restent polygynes restreindront peu à peu le nombre des épouses, pour augmenter d'autant les femmes subalternes, ou concubines (voilà le véritable nom delà femme subalterne, celui qui à la fin lui demeurera). Graduellement l'homme arrive donc à une femme unique, entourée d'un nombre plus ou moins grand de concubines. El nous voici en présence d'une forme dérivée : la polygynic concubinaire.

J'allais vraiment oublier un dernier motif. Le chef poh gyne, quand ses enfants sont issus de femmes égales entre elles, conçoit forcément des inquiétudes d'une certaine espèce. Qui succédera à sa fortune, à son rang, à son pouvoir'.' Si la fortune admet à la rigueur des copartageants, le rani: n'en admet guère, et le pouvoir n'en admet pas, surtout en pays peu civilisé. Notre polygyne prévoit après sa mort des dissensions domestiques et même populaires, aboutissant ou pouvant aboutir à l'inter-massacrede ses enfants. Une épousr unique le tire de peine à cet égard, non tout à fait, car le droit d'aînesse peut encore être contesté; mais toutefois les chances de compétition sont bien diminuées. Et maintenant remarquez bien — cela en vaut la peine — que cette petilr évolution, qui offre tantd'avantages, n'a pour le mari aucun inconvénient, je V(Mjx dire qu'(^lle ne lui impose ancunc |)riva-

ÉVOLUTION DU MAHIAOE VKRS LA MONOGAMIE. 37

tioii du côté de l'instinct génésique. Ce pas inconscient, vers lin régime moral supérieur, ne lui coûte absolument rien, au contraire.

La concubine n'est pas le dernier terme de l'économie; n'a-t-on pas à sa disposition l'esclave ? l'esclave à qui on ne doit aucun égard, qu'on peut loger, habiller, ou nourrir aussi mal qu'on le veut; qu'on peut revendre ou échanger pour une autre plus jeune ou simplement nouvelle. La concubine avait dans la famille une situation déclarée, que la coutume ou l'opinion consacrait, et faisait respecter dans une certaine mesure. Avec l'esclave il n'y a rien de ce genre, on ne lui doit rien, et rien ne réclame en sa faveur.

Partout où on avait la ressource de l'esclave, l'homme a dû abandonner la polygynie, même la polygynie concubinaire, comme on abandonne un moyen coûteux, quand on en a trouvé un autre plus simple et moins cher, pour atteindre le même but. Une seule chose en somme plaidait pour la polygynie, c'est l'envie de paraître, le goût de l'ostentation. Mais, nous l'avons déjà dit, cette envie est souvent rabattue par un intérêt plus sérieux, celui qu'ont les chefs de ne pas mécontenter l'opinion publique. Spencer signale chez les Dayaks ce fait que les chefs sont quelquefois polygynes, et volontiers le seraient toujours, n'était que leurs hommes leur en savent mauvais gré*.

Une autre cause encore a contribué à miner et à détruire la polygynie, en oflrant, de môme que l'esclavage, un moyen plus simple de se satisfaire : c'est l'hétaïrisme ou la prostitution, dont nous n'avons pas encore parlé, et qui occui)e

Page 1