Juvénal, Sat. VI. vers GO et suiv
cours de leur enquête sur ces désordres du Ihéâlre, se sont trouvés en présence d'un autre mal, qui les a toucliés bien davantage.
Ces pantomimes, dont Rome s'est éprise jusqu'à la fureur, il est naturel qu'on veuille les voir de près, jouir de leurs talents avec tranquillité chez soi et en faire jouir des amis, des invités : c'est, dis-jc, désir naturel à un maître de maison riche et répandu, qui peut se payer cette fantaisie de haut goût, plus naturel encore à la dame de la maison. Mais, pour obtenir le pantomime, l'argent ne suffit pas, il y a presse, il y a concours auprès de lui. Tout sénateur qu'on est, il faut aller chez lui, le prier, le courtiser. Il se rend enfin, il arrive en triomphateur avec une escorte, non de clients vulgaires, mais de chevaliers, de sénateurs.
Quelque chose comme une rumeur immense flotte autour de sa personne et l'investit; c'est l'applaudissement du théâtre que chacun écoute dans le lointain du souvenir. La maîtresse du logis a beau être grande dame, les conventions sociales s'eiïacent de son esprit; il ne reste en elle qu'une femme plus émue, plus inclinée qu'elle ne voudrait; un être tout à fait exceptionnel, une sorte d'idéal est devant elle.
Tout cela est supposition, construction imaginaire sans doute, mais fondée sur preuves. Voici un passage de Tacite qui cette fois explique nettement la situation. Depuis les événements et les mesures de l'an 15, sept ans s'étaient à peine écoulés, que de nouvelles plaintes s'élèvent contre l'audace des histrions. Tibère en saisit le sénat, et voulut rapporter lui-même cette affaire. Le discours qu'il prononça à ce sujet, résumé par Tacite, consiste essentiellement en deux propositions. Les histrions apportent au public la sédition, nous avons vu si cette assertion était exacte. Ils apportent la honte aux maisons privées. C'est court, mais c'est clair. Et j'ajoute, c'était comme prouvé d'avance par cette
conduite, illogique en apparence, du sénat de l'an 15^ Cette fois le sénat prit une mesure radicale; ces histrions, dont tout le monde raffolait, furent jetés hors de Rome, bannis de l'Italie; il faut que le mal ait été trouvé profond et étendu.
L'exil des histrions ne dura pas. Ils revinrent bientôt et avec eux, n'en doutons pas, tout ce que Tibère avait eu la prétention d'extirper. Il fut loisible à Messaline d'avoir, parmi ses nombreux amants, le pantomime Mnester. L'impératrice Domitia put aimer publiquement l'acteur Paris, qui de son temps était le roi du théâtre. Un peu plus tard nous trouvons encore à citer la femme de l'empereur Pertinax éprise d'un citharède (Vie de Perlinax, Xlll). On sait aussi que l'excellent Marc-Antonin eut à exercer sa philosophie à l'endroit de plusieurs pantomimes, que Fausline lui donna comme rivaux {Yie de Marc-Antonin, ch. xxiii). Pour ces impératrices qui faillirent par des histrions, combien de femmes de rang inférieur? combien de maris traités sur le même pied que le maître du monde?
Quand Juvénal dit : toutes les femmes sont adonnées aux histrions, on ne peut évidemment pas le prendre au mol. Mais changeons « toutes »en « beaucoup », nous aurons mis la déposition de Juvénal en parfait accord avec celle du sénat romain. Au reste, Juvénal allègue une aventure qui doit être vraie au moins dans son fond essentiel.
La femme d'un sénateur, llippia, s'est sauvée avec un gladiateur jusqu'à Pharos, jusqu'au Nil, jusqu'au pays mal famé des Lagides, à Canope, que révolta pourtant la monstruosité de ces mœurs romaines. Elle oublia sa famille, son mari, sa sœur; sa patrie n'eut pas d'elle un regret. Mère sans cœur, elle quilla ses enfants qui pleuraient; elle renonça même, c'est à n'y pas croire, aux jeux du cirque, aux repré-
i. Annales, livre IV, XIV. Mulla ah iis in imhlicum seililiose, fœda per domos tentari.
sentations de Paris... Mais il est donc bien beau, bien jeune, ce Sergius, qui a entlammé Hippia, qui l'a fascinée au point de lui faire oublier la honte de s'entendre dire : voilà la femme d'un gladiateur? Hélas! ce mignon de couchette est déjà sur le retour et commençait à se faire la barbe. Il avait un bras de moins, et pouvait prendre sa retraite; sa face d'ailleurs était difforme, au-dessus du nez il avait un énorme pli formé par le casque, une humeur acre découlait sans cesse de ses yeux qui l'ont charmée. Mais c'est un gladiateur! cela en fait un Adonis*.
Juvénal écrivait un siècle, ou peu s'en faut, après Tibère : on voit que les choses ne s'étaient pas améliorées dans l'intervalle, et comment cela serait-il arrivé? Les causes du désordre constaté sous cet empereur subsistaient toutes; il y en avait même une de plus: au lieu d'un Tibère hostile aux histrions, on avait des princes favorables'ou indifférents. Le mal qui persista si longtemps après le règne de Tibère l'avait au reste précédé. On lit dans Suétone^: «Auguste réprima avec tant de rigueur la licence des histrions, qu'il fit battre de verges sur trois théâtres Stéphanion et l'exila ensuite, parce qu'il avait appris que cet acteur se faisait servir par une matrone, vêtue en jeune garçon et rasée autour de la tête comme un esclave. » Ce qu'Auguste châtia en Stéphanion, c'est évidemment le défijeté à la morale publique et aux conventions sociales. Il laissait certainement impunies les liaisons prudentes qui voulaient bien ne pas se montrer. Mais remarquez comme le trait de Stéphanion répond bien déjà à l'idée que Tacite nous donne de Teffronterie des histrions, de leurs succès, de leur audace auprès des femmes et de leurs triomphes insolents. En définitive, la sévérité plus grande de Tihère a mis à nu sous lui, et fait paraître propre