Augmte, XLV
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à son règne, un trait de mœurs qui le dépasse des deux côtés.
Il nous reste à connaître le plus grave. S'il n'y avait eu d'histrions que ceux des théâtres publics, assurément peu nombreux, la corruption sortant de cette source n'eût forcément atteint qu'un très petit nombre de femmes. Mais grâce à l'esclavage, les agents du mal furent bien autrement multipliés. Toute maison d'une certaine aisance avait son esclave ou son affranchi, artiste dramatique, qui exerçait cet art pour les plaisirs du maître, de ses amis et de ses invités*. Si cet esclave n'était pas regardé comme l'honneurde sa maison, ce qui arrivait plus souvent qu'on ne l'imaginerait d'une société aristocratique, il était son enfant gâté, il en faisait la joie et l'attrait pour les étrangers. On lui devait de voir ses invitations acceptées par des personnages puissants que tout le monde se disputait. Le talent de cet esclave était très inférieur, en général, à celui des acteurs publics; mais la famille avait pour lui la partialité qu'a le propriétaire pour sa chose. Souvent il était né au logis, y avait été élevé, instruit à chers deniers, le maître pouvait le regarder comme son œuvre.
Cet homme était beau; sans ce don, son maître ne l'eût pas élu encore enfant parmi ses autres esclaves pour le vouer au théâtre. A qui voulait y paraître la beauté était de rigueur. Ceux des pantomimes publics dont l'histoire s'est occupée eurent, elle nous l'apprend, une perfection de forme digne de la statuaire. Quelle propriété dangereuse que cet esclave triplement doué, ayant jeunesse, beauté, talent, dans un milieu si sensible à tous ces dons. Senèque a sur ce sujet un terrible mot, et qui va bien au-delà de ce que j'ai dit : <i Chaque maison, écrit-il, a son pantomime, et le mari et la femme se disputent à qui l'aura-. »
1. Voir Martial, XiV, 214, et D'ujeste, XXI, i, 3i; — XL, 5, 12.
2. Sénèquc. Quxst. nat.. VII. xxxi.3; Privnlmn urbe tola sonnt pulpitiim.
Nous avons, au début de ce livre, exposé l'opinion des érudits qui ne veulent pas qu'on s'en rapporte aux satiriques, et pas davantage aux moralistes de profession, tels que Sénèque. En revanche, le lecteur doit s'en souvenir, on nous a recommandé, comme un témoin tout à fait croyable, Pline le Jeune. Il se trouve, avec profit pour nous, que Pline le panégyriste a voulu un jour, dans une de ses lettres, faire l'éloge d'un jeune homme exceptionnellement sage; et il n'a pu mettre cette sagesse dans tout son relief qu'en sacrifiant, sans y prendre garde, une autre personne, la grand'mère du jeune homme (ce sont choses qui arrivent dans le métier de panégyriste). Voici donc ce que Pline nous apprend au sujet de Quadratilla, grand'mère de Quadratus : Habebat pantomimos fovebat que effusins quam principi feminœ conveniret; elle possédait des pantomimes, et leur accordait une affection plus chaude qu'il ne convenait à une femme de son rang. L'expression est déjà assez forte et donne à penser. Or, d'après le caractère connu de Pline, si forte qu'elle soit, elle doit encore atténuer les choses, estomper la réalité. On peut dire il est vrai que Quadratilla est d'un âge qui la garanlitconlre certains soupçons. Sans doute, mais Quadratilla a été jeune; est-il probable qu'elle n'ait eu des pantomimes et qu'elle ne les ait réchauffés de son affection que sur le retour? Ce n'est pas tout; Pline nous dit encore d'autres choses, assez significatives. Quadratus ne vit les pantomimes de sa grand'mère qu'une seule fois en sa vie, et ce fut au théâtre. Il n'assista jamais aux représentations particulières qui se donnaient dans la maison de Quadratilla. Sa grand'mère, ces jours-là, éloignait le jeune homme autant par amour pour lui que par respect (reverentia). Cette dernière expression est ambiguë. Par respect
in hoc viri, in hoc feminœ. tripudiant; mares inter se uxores que conlen dunt uter det lalus illis.
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pour qui ? pour le jeune homme? pour elle-même? je pense qu'il faut entendre par respect pour les deux. Les pantomimes jouaient donc des scènes telles qu'une vieille grand'mère, peu soucieuse d'elle-même, mais attentive aux mœurs de son petit-fils (ce qui arrive encore), jugeait prudent de les lui dérober (Pline le Jeune, Lettres, livre VII, S^). — Pline termine son éloge de Quadratus par un mot qui pourrait donner lieu à de longs commentaires : « Quoiqu'il fût beau, dit-il, il n'a jamais fait parler de lui. » Il n'a jamais fait parler de lui avec les femmes ? — Non, ce n'est pas cela. Si adonné qu'il fût aux femmes, un. jeune homme dans l'antiquité ne faisait pas parler de lui. Il n'y avait que l'autre commerce qui décriât quelque peu, qui fît parler. Quadratus, quoique beau, n'a jamais été soupçonné; il est resté (je risque l'expression) honnête femme. On n'en peut pas dire autant de César, ni de bien d'autres personnages historiques. — Quoi qu'il en soit, je signale le résultat essentiel : quand Pline le Jeune n'y prend pas garde, qu'il se trahit, il rend exactement le même son que Sénèque le rigide.
Il faut à présent conclure. Nous ne sommes pas les anciens; nous avons peut-être certaines façons de penser et de sentir, plus favorables à la moralité; imaginez cependant que, des chanteurs, des gymnastes, applaudis au théâtre ou capables de l'être, vivent à notre foyer, dans l'intimité de nos femmes, de nos filles et dans leur dépendance, propriétés vivantes de la famille : Peut-on affirmer que la chasteté des femmes restera dans tous les ménages au même niveau?
Les esclaves adonnés aux autres arts n'oni pas fait bruit dans l'histoire comme les histrions. Ce silence qui s'explique
aisément, n'est pas une preuve de leur parfaite innocuité. Du mal que ces serviteurs d'élite purent faire, le lecteur jugera finalement, quand il aura vu ce que lit en ce genre l'esclave ordinaire, celui qui était réduit aux simples avantages de la jeunesse et de la beauté.
Faisons la partie belle aux optimistes; écartons absolument ici le témoignage de Juvénal, c'est un mécontent. Mais Marlial, qui serait plutôt un satisfait, il faut bien l'entendre. Celui-ci n'est pas suspect d'exagérer le vice, pour pouvoir le gronder plus fort; le vice l'amuse; si gros qu'il soit, il le voit par le côté plaisant. Martial, rendons lui justice, est pur de toute visée morale. Or,' en vingt endroits de son œuvre, Martial nous renvoie l'image de la femme adonnée à l'esclave sien ou étranger\ « Charidemus, tu sais et tu souffres que ta femme soit la maîtresse de ton médecin (esclave ou affranchi de la maison, n'en doutez pas); tu veux mourir sans être malade ». Phrase qui équivaut à celle-ci « tu veux esquiver la maladie, mais gare au poison. » A Alauda : « ta femme t'appelle servantier, tu peux l'appeler porteuse (delitière),vousêtes quittes etvous ne vous devez rien^)) Voici maintenant une épigrammeun peu vive, je l'avoue, mais si comique et qui s'ajuste si bien à mon sujet! A Cinna. « Marulla t'a rendu père sept fois, mais père sans enfant. Il n'y en a pas un à toi, ni même à un ami ou à un voisin. Conçus sur les grabats et les nattes, leur tètes trahissent les larcins de la mère. Celui-ci qui, avec ses cheveux crépus nous représente un Maure, s'avoue fils de ton cuisinier Santra; celui-là, avec son nez camard, et pour ainsi dire marécageux, rappelle ton esclave pannonien; le troisième est fils de ton boulanger, cela est clair pour quiconque connaît la chassieuse figure de Damas ; le quatrième, visage de mignon à