‹ La famille dans la société romaine;Chapitre 70 sur 84 · Tertullien, loco citato · texte numérisé non relu

Tertullien, loco citato

faitement légitimes, ce semble. Tout alTranchi qu'une femme libre a pris pour mari est suspect d'avoir eu avec elle, dans un état antérieur, -un tout autre litre. Or, suivant TertuUien, le nombre de ces mariages était grand. Et maintenant pour un ancien esclave que sa maîtresse a bien voulu honorer publiquement de sa main, combien devons-nous compter d'esclaves à qui on s'est contenté de donner des marques d'estime secrètes et ne coûtant rien au respect humain? Pour qu'une liaison nouée dans l'esclavage produisît l'affranchissement, puis le mariage, il fallait du temps; et par suite, il fallait que la femme y mît une certaine constance. Elles n'avaient pas toutes cette qualité. L'homme libre ne parvenait pas souvent à les fixer, hélas! nous l'avons assez vu ; l'esclave évidemment ne pouvait pas mieux faire que l'homme libre.

En somme et à dire les choses un peu brutalement, ces mariages nombreux avec des affranchis prouvent un nombre beaucoup plus grand de faiblesses, de caprices pour les esclaves. — Un rapprochement s'impose ici. Les femmes d'aujourd'hui, très rarement, ont des rapports coupables avec leurs domestiques à elles, et presquejamais avec un homme domestique chez autrui. Aussi combien voit-on de mariages d'une dame avec un domestique? Et lorsque le cas, par extraordinaire, se présente, qui doute de l'existence antérieure des relations illégitimes ?

Un fait indéniable, c'est que l'esclave avait contre lui un préjugé général : essayons de comprendre ce préjugé. Et avant tout ne l'assimilons pas à celui qui existe aux Etats- Unis contre le nègre. Dans la pensée des anciens, les dieux avaient fait des esclaves parce qu'il en fallait pour les besognes pénibles. A l'égard de l'homme à qui ils avaient assigné celte destinée, nécessaire mais inférieure, ils avaient évidemment montré \me certaine défaveur. Et toutefois, il

n'en résultait pas nécessairement que l'esclave fût inférieur à l'homme libre sous le rapport du corps, ni même de l'esprit. Les anciens ne pouvaient professer cette opinion ; C6 qu'ils avaient sous les yeux l'aurait trop souvent démentie. Mais ce qu'ils pensaient, c'est que l'esclave était voué à une moralité moins complète, moins solide que celle des hommes libres. Un dicton exprimait très bien leur sentiment sur ce point. « Quand les dieux font un homme esclave, ils lui retirent la moitié de son àme. » Ce qui était l'âme pour eux, nous l'appellerions, nous modernes, le caractère. Somme toute, ils avaient raison, et leur manière de voir était juste. Encore aujourd'hui, à y regarder de près, c'est du côté du caractère que l'homme à l'état de domestique perd le plus, qu'il est le plus souvent inférieur au maître. Cette moitié de l'âme retirée aux esclaves est celle que l'amitié trouverait le plus à dire, mais non pas l'amour. Cette lacune le décourage moins que d'autres, qui sont presque sans importance aux yeux du moraliste. L'amour n'est pas moraliste, il faut en prendre son parti. Il le fut moins encore à Rome que de nos jours. La beauté était en ce temps-là non seulement désirée, ce qui appartient à toutes les époques, mais estimée, mise sur un rang presque égal à celui de la vertu.

L'esclave avait vraiment, en grand nombre, ce qu'on pourrait appeler des avantages de position. Il était à même de connaître le caractère de sa maîtresse aussi bien que son mari, et mieux peut-être. Il connaissait aussi le mari; à quel point celui-ci était clairvoyant ou jaloux; les défauts qu'on lui trouvait, ses torts vrais ou prétendus, ses infidélités, ses habitudes, les heures de son absence, celles du retour. Au fait des lieux aussi bien que des gens, l'esclave était en mesure de combiner un plan de séduction mieux que personne, s'il voulait. L'amour le faisait vouloir. D'abord s'il était l'un des serviteurs que lajeune fille, ense mariant, avait emmenés

de la maison paternelle, l'esclave pouvait éprouver pour sa maîtresse une affection invétérée, datant de l'enfance; mais en dehors de cette condition, assez d'autres étaient propres à lui inspirer une passion violente. Imaginez cet homme déjà atteint d'une secrète blessure. Son devoir l'attache à la femme qu'il désire. Elle est toujours à portée de ses regards; elle vit constamment devant lui, et souvent dans une grande négligence d'attitudes. A ce témoin qui épie avec une ardente curiosité, on ne s'inquiète pas beaucoup de dérober les côtés intimes de l'existence. Quoi d'étonnant si l'amour devient chez lui une manie irrésistible, prête à tout? L'eunuque, paraît-il, est parfois atteint d'un amour furieux, d'un désir enragé. La situation de certains esclaves n'était pas sans analogie avec celle de l'eunuque. Qui ne connaît la légende de l'esclave de Cléopâlre qui, pour être heureux une seule nuit, consent à mourir le lendemain? Légende, ai-je dit, ce qui signifie que l'imagination a pris dans la vie réelle une situation assez fréquente et qu'elle en a fait une aventure particulière, en exagérant, en poussant à bout tous les traits delà situation. Beaucoup d'esclaves comme celui de Cléopâtre ont désiré violemment leur maîtresse; pour l'obtenir ils n'ont pas, comme lui, livré leur vie à marché fait, ils l'ont seulement risquée; et beaucoup, comme lui, ont obtenu, mais n'en sont pas morts. Telle est l'histoire à côté de la légende. L'esclave amoureux était assurément deviné. Admettons qu'il ne fût pas agréé d'abord. Le temps, l'habitude, la contagion d'un désir opiniâtre agissaient pour lui. La moindre velléité favorable, inspirée à la dame par la curiosité, l'ennui, la vengeance, pouvait être mise à profit par cet amant toujours présent. On trouvait avec lui beaucoup plus de sécurité qu'avec aucun autre; il était tout introduit dans la maison, de nuit comme de jour, et ainsi, le plus difficile, le plus dangereux était fait. Cet avantage devait être décisif à la

campagne et dans les petites villes de province où l'on ne pouvait pas espérer, comme à Rome, de cacher des rendezvous au dehors avec un amant libre. On pouvait compter sur la discrétion d'un homme qui serait probablement livré aux bêles dans l'amphithéâtre, si l'intrigue était découverte. Pour la femme orgueilleuse qui voulait un amour prosterné, un amant abîmé dans l'adoration, quoi de mieux qu'un esclave? La jalouse, avec un esclave à elle, était moins en crainte d'une infidélité qu'elle pourrait, en tout cas, punir comme elle l'entendrait par le fouet, la prison ou même la mort. Relever cet être abaissé, consoler ce souffrant était, d'autre côté, un plaisir fait pour tenter la femme généreuse ou romanesque, ou simplement curieuse. 11 y avait donc, dans l'amour de l'esclave, de quoi répondre à toutes les nuances du caractère féminin, même au raisonnable. Il semblait effecti" vement devoir entrer dans cet amour une proportion de reconnaissance et de dévouement plus forte que dans l'amour d'un égal.

De ces motifs qui sollicitaient la femme en faveur de l'esclave quand il était à elle, il est clair que quelques-uns disparaissaient quand l'esclave était à autrui. Il en restait toutefois assez pour déterminer bien des femmes, témoin le se" natus-consulte Claudien.

L'histoire d'Eumolpe, dans Pétrone, vient ici fort à proposa Cet Eumolpe n'est pas esclave réellement, mais il en fait l'office et tout le monde le prend pour tel. Il est un jour abordé dans la rue par une jolie fille, l'esclave Ghrysis, soubrette d'une grande dame, Circé. Celle-ci qui ne connaît Eumolpe quepour l'avoir vu passer, notez ce détail, lui fait demander la faveur d'un entretien. Eumolpe devine au premier mot de quoi il s'agit, autre trait à noter; seulement il est plus tenté de la

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suivante qu'il voit que de la maîtresse qu'il n'a jamais vue et qui lui réserve peut-être une surprise désagréable : Mais, dit-il, ta maîtresse ignore sans doute que je suis un pauvre esclave. « Bon, repari Chrysis, votre qualité ne nous rebute pas, au contraire. Certaines femmes ont la fureur du haillon, ne s'enflamment que pour un esclave, un muletier, un comédien. Ma maîtresse a cette humeur-là. — Mais loi? — Moi, je n'aime pas les amants qu'on peut mettre en croix. J'ai toujours eu affaire aux maîtres. Ainsi, ne va pas songer à moi. Tu es bon pour les matrones, puisqu'elles aiment à baiser sur vos épaules la trace des coups de fouet. » Vous croyez peut-être que Circé el laide et vieille? Détrompez-vous. Circé a vingt ans, elle est d'une beauté éblouissante, elle est noble, elle est riche, el compte un an de mariage.

Tertullien nous a dit que beaucoup de femmes préféraient pour mari un ancien esclave, un affranchi, afin de commander plus sûrement dans le ménage. Pétrone maintenant par la bouche de Chrysis nous dit que certaines matrones préfèrent l'esclave pour amant, parce qu'elles aiment à baiser sur ses épaules la trace des coups de fouel : c'est un goût qui étonne à première vue. Je crois pourtant qu'on peut s'en rendre compte. Ces dames Romaines auront découvert que la pitié redonnait quelque saveur à des émotions qui n'avaient plus le charme de la nouveauté. En dehors de ce parti pris, j'imagine que la dame Romaine, pour avoir trop vu souffrir, ou pour avoir peut-être elle-même trop fait souffrir un esclave, a dû quelquefois éprouver une réaction de pitié subite, violente, el si l'esclave était jeune et beau, arriver à l'amour par ce chemin fort naturel. La sympathie est l'une des forces constantes de l'âme humaine. L'état social a toujours fait, parmi les })rivilégiés eux-mêmes, des malheureux et des révoltés sans le savoir. A l'époque qui nous occupe, le mariage était mal constitué, ce qui retombait toujours sur

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la femme. L'inconstance y était presque inévitable des deux côtés. Si, par exception, la femme était forte et chaste, elle souffrait beaucoup de l'infidélité de son mari. Avec le caractère opposé, mal garantie contre sa propre faiblesse, elle tombait dans des désordres multipliés; elle arrivait par l'excès à la lassitude, au dégoût; c'était toujours de la souffrance. Celte femme, malheureuse en ménage, me semble avoir souvent pris en antipathie sa classe propre, d'où lui venaient ses chagrins, et avoir incliné vers les classes souffrantes, en amour, comme il est certain qu'elle y inclina en religion.Voilà un rapprochement qui scandalisera peut-être. Un fait incontestable, c'est que le succès des cultes orientaux, le christianisme y compris, fut dû en partie à ce qu'un certain nombre de femmes riches se laissèrent convertir par leurs esclaves ou leurs affranchis, et que celte évolution fui contemporaine d'une très grande dissolution de mœurs.

Les mœurs d'un peuple lui sont à chaque instant dictées par les conditions de sa vie sociale, avec un empire à peu près irrésistible. Si les mœurs des Romains ne valaient pas les nôtres, c'est — je ne me lasserai pas de le répéter — parce que les conditions chez eux étaient moins favorables. Remplacez dans nos maisons les domestiques, tels qu'ils sont, par ces esclaves anciens, si souvent beaux, intelligents, artistes. Cette condition défavorable, une fois réalisée chez vous comme à Rome, vous verrez ce qu'elle vous donnera! — Et maintenant admirons l'enchaînement singulier des causes successives; l'étrange disparate du point de départ et de l'aboutissement. De proche en proche, avec des siècles, Rome soumet les Latins, les Italioles, la Gaule, la Grèce, l'Asie mineure. Et comme, de par les lois de la guerre alors en vigueur, toute nation soumise est une nation asservie, au moins partiellement, les esclaves affluent dans Rome après chaque victoire. D'un autre côté, la situation géographique fait que de

belles races d'hommes, des peuples avancés en civilisation se trouvent dans la zone d'action de la ville conquérante. Ceuxci versent dans les foules serviles des êtres admirablement doués sous tous les rapports, qui linalement deviennent dans les familles l'occasion de beaucoup de désordres. Qui eût pu prévoir que la haute qualité du soldat romain aurait pour dernier effet une certaine déchéance de la vertu des femmes? « Nos vices, disait Juvénal, vengent l'univers vaincu. » Expression trop faible de la vérité. C'était la défaite même de l'univers vaincu qui forçait Rome à avoir ces vices. Juvénal écrivait contre eux, c'est-à-dire contre sept à huit siècle? combles d'événements, dont chacun était irrémédiable. Au fond, il prétendait par le moyen de quelques beaux vers faire que les batailles de Pydna, de Leucopétra, entre autres, n'eussent jamais été livrées et perdues par la Grèce. C'était de la démence , mais personne ne s'en avisait. La folie de prétendre conjurer les mauvaises mœurs par des paroles violentes est commune encore aujourd'hui, et elle le sera jusqu'au jour où la science, plus exacte, aura mis à découvert sous nos yeux leurs vraies racines.

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