‹ La famille dans la société romaine;Chapitre 80 sur 84 · I.KS FIIKINS. :{>T · texte numérisé non relu

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tuer ramant, et même de le mallrailcr grièvement; c'était sinon dans les termes, an moins dans l'esprit de sa loi, qui permet seulement au mari de retenir l'amant vingt heures, en vue de réunir des témoins. D'ailleurs le plus souvent, les traitements cruels ou obscènes étaient insi)irés au mari par un calcul que la loi Julia punissait désormais, à titre de lenocinium. Je crois donc finalement que la loi Julia engendra graduellement du côté du mari des mœurs supérieures en convenance, en dignité et en douceur. Et ce résultat fut du à Auguste ! A un homme dont la moralité, précisément dans cette partie des mœurs qui nous occupe, laissa beaucoup à désirer d'après le témoignage des historiens anciens, et de l'avis unanime des érudits modernes. Que celui qui arracha à son mari Livie enceinte et commit ainsi un adultère réel aggravé de violence et d'hypocrisie, ait précisément promulgué une loi contre l'adultère, je ne le trouve, pour mon compte, ni étonnant ni piquant. C'est dans un esprit plus sérieux que je relève le fait.

L'opinion publique l'ut toujours un frein, et souvent un frein plus puissant que les peines légales. Il serait bon de pouvoir mesurer le degré de force coactive qu'avait l'opinion publique à l'époque qui nous occupe. Par malheur, le sujet de sa nature ne comporte guère une connaissance précise.

Il faudrait môme avoir au préalable des données générales, une sorte de philosophie ou pour mieux dire de psychologie de l'opinion publique, dans divers pays, à diverses époques, et cette psychologie est encore à faire.

Il est certain qu'à Rome, môme à l'époque et dans les classes où la moralité fut le plus faible, l'intéressé d'abord, c'est-à-dire le mari, préféra toujours l'épouse (idèle et chaste à celle qui ne Tétait pas. Et jusqu'à un certain point l'opi-

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nion publique parlageait celle manière de penser: on n'aurait pas à la rigueur besoin du témoignage des documents pour savoir cela.

Mais nous avons des témoignages. Ce sont d'abord les inscriptions tumulaires dont quelques érudils ont voulu tirerdes conséquences si optimistes; nous avons les épithètes de domiseda, de pudica, de laniflca que les maris et les familles ont pris un plaisir visible à faire graver sur les monuments funéraires, encore que souvent peut-être ils n'eussent aucune illusion. Nous avons en second lieu les dissertations et les indignations des moralistes, tant poètes que prosateurs. Tout cela prouve que non seulement les maris, mai> les désintéressés eux-mêmes firent toujours une difterencf entre les femmes fidèles et les autres.

Nous n'en sommes guère plus avancés. Quand les conditions sont défavorables à la moralité, comme elles l'étaient à Rome, pour obtenir que la femme se garde énergiquement contre le penchant naturel, contre sa propre faiblesse et les sollicitations d'autriii, ce n'est pas assez que sa faute la voue à une estime diminuée ou même à une privation totale d'estime.

L'opinion publique n'exerce une contrainte sérieuse qu'à la condition d'infliger aux femmes trop faibles un mépris bien précis, bien inévitable, tel enfin qu'il crée autour d'elle l'isolement, ou une sorte de déclassement, deux choses infiniment sensibles à la femme. Alors l'opinion publique dispose d'une peine vraiment cruelle et parlant efficace sur beaucoup de natures. De la lecture des documents historiques il ressort assez nettement que l'opinion publique n'avait pas à Rome, au temps qui nous occupe, la sévérité requise.

J'ai dit au début de ce volume que vraisemblablement Rome avait connu quelque chose de cette tolérance, un peu moqueuse, que nous pouvons si bien étudier dans notre so-

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ciélL' aristocratique des deux derniers siècles. J'ai rapproché les deux époques. Au xviir siècle, il y avait des expressions consacrées pour stigmatiser, décourager le mari jaloux ou sévère, qui exigeait de sa femme une stricte sagesse; on disait qu'il était de mauvaise compagnie, ou de mauvais ton, ou qu'il était bourgeois.

Nous trouvons précisément qu'à Rome on employait pour le même cas des expressions équivalentes : le inari qui empêchait sa femme de se promener dans Rome en litière découverte, de s'arrêter ainsi dans les carrefours encombrés, et de s'offrir à l'admiration ou à la curiosité des passants était qualifié de rusticus, homme de campagne, ou arriéré. Rusticus était également le mari, n'en doutons pas, ([iiandil prétendait sevrer sa femme d'un plaisir quelconque, ou la soustraire si peu que ce fût aux empressements de ses courtisans. Enfin, par degrés, celui-là même qui voulut par des moyens coercitifs prévenir l'adultère ou le punir sérieusement fut ruslicus. Le mot est dans Ovide, il est dans Scnèque : c'est évidemment une expression consacrée, et qui traduit un sentiment très répandu. Tacite de son côté nous donne d'autres formules qui signalent le même couranl d'opinion. Qu'une femme ait des amants, elle est de son temps; elle cède aux mœurs du jour; elle fait comme les autres. Ces manières de qualifier l'inconduite nous sont des témoignages évidents que l'aiguillon du blâme public était bien émoussé. Si on compare ensemble l'esprit public et, qu'on nous passe l'expression, l'esprit de la loi Julia, on voit immédiatement que la sévérité de la loi excède notablement la sévérité de l'opinion.

I . Ptuslicus est nimiuni quein Uvdil udullcra conjux etnolos mores nous atis urbis liabet. Sénèqne, de Deneficiis, I, 'J, 3. — Au rostc Ovide se sert du uu'uio mot pour noter la t'cinme iiouiiètc : Ludite foniwsie.casfa eslquamnemo roijavil; aiit, si rusticilas non vetal, ipsii vinjul. ()\i(|c, les Aumurs, III, i, :!7. — Tacite, de Moribus '.serin.., cli. xi\.

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Ouelles causes amenèrent rindulgenco publique à ce point? Ce n'est pas aisé à établir clairement. Il faudrait, je le répète, avoirune philosophie, ou pour parler plus précisément, une psychologie générale de l'opinion. Sans vouloir ici tenter sérieusement cet ouvrage S je ferai toutefois cette observation utile : quand l'opinion est trop faible sur un point, cela tient en général à ce qu'elle se divise et par cela même se contrarie. L'homme civilisé fait estime à la fois de choses (rès différentes, il lait cas de la vertu et la demande ; mais il demande aussi la richesse, le rang, la naissance. Il demande le courage, les talents artistiques et littéraires, l'esprit, les agréments des manières, la beauté corporelle, que sais-jc encore ! Or on peut affirmer que cette multiplicité d'exigences nuit à l'obtention de chacune d'elles. Elle est d'autre part inévitable dans toute société parvenue à un certain degré de complexité. Aussi n'ya-t-ilque les sociétés primitives, sauvages, qui aient des simplicités et des raideurs d'opinion tout à fait accablantes. La société romaine était certainement arrivée à un haut degré de complexité.

Mais combien d'autres causes agirent dans le même sens ! Nous ne pouvons espérer de les mettre toutes en lumière, ni même de traiter avec quelque plénitude un sujet si neuf el si difficile.

L'opinion agit sur les mœurs, mais les mœurs agissent bien aussi sur l'opinion. Quand une assez grande proportion de femmes, en suitedes conditions défavorables qui sollicitent au libertinage, tombent publiquement dans l'inconduite, il est malaisé que l'opinion ne s'en ressente pas. On en vient à penser et à dire que la nature humaine, du moins celle du temps, n'est pas capable de plus de vertu Or on ne s'indigne guère contre ce qui paraît l'effet d'une loi naturelle. Ainsi

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