I. Paul, Sentences, II, -20. — I)., de Concuhinis
Ce qu'ils voient presque uniquement, c'est V inconvenance de l'union pour celle des deux parties qui appartient à la classe supérieure. Seulement il y a cette différence que l'opinion est très indulgente pour l'hornme, dont la considération s'en ressent à peine, tandis que celle de la femme est en pareil cas sérieusement atteinte.
Le concubinat romain n'est donc pas du tout une forme immorale des rapports sexuels; c'est la forme régulière, recommandée des rapports sexuels entre personnes de situalions disproportionnées. Et s'il reste sur cette forme quelque stigmate, ce que nous accordons, ce n'est pas précisément la morale qui l'a imposé, c'est cet esprit mondain toujours vivant et fort, qui n'a d'estime pleine que pour les gens ayant un certain rang et une certaine fortune. En tout cas, je le répète et j'y insiste, tel qu'il est, le concubinat romain ne fut pas un produit de la loi; ce sont les choses mêmes qui pour la plus grande partie l'ont fait ce que nous le voyons.
A présent il faut reprendre, au milieu de ces considérai ions un peu longues, ce qui nous importe plus particulièremiml. Jusqu'à quel point le voisinage du concubinat a-t-il nui aux mœurs du mariage? Je tâcherai ici d'être net et courl. Il lui a nui, en metlant, dans un relief très accusé, la faiblesse de l'opinion, sa partialité pour des dons autres que la vertu. Une concubine fidèle, chaste, soumise, mais nécessairement de condition pauvre ou de fâcheuse naissance, puisqu'elle était concubine, ne pouvait espérer d'effacer devant l'opinion, malgré sesvertus, ladistance quilaséparailde la femme mariée, de la matrone, quelle que fut Tailleurs l'inconduile de celle-ci. C'était quelque chose de comparable à ce que l'on voyait avant 1789. La grisette la plus vertueuse ne pouvait évidemment pas espérer de s'égaler jamais à. une femme noble, celle-ci fùl-elle moralement tout à fait décriée. Rien dans notre ancien régime ne prévalait contre la distinction
39fi LA FAMILLE DAÎNS LA SOCIÉTÉ ROMAINE.
des classes. Il en était de même, quoique pas tout à fait au même degré, chez les Romains, et le concubinat rappelait à tout le monde, chaque jour, l'existence de cet état mental. Je n'irai pas jusqu'à dire que cela décourageait positivement de la vertu les femmes des classes inférieures. Toutefois il en sortait une influence effective, quoique sourde, et difficile à constater. Quand il y a des choses qui ont plus de prix devant l'opinion publique que la moralité, des choses que la vertu la plus exquise ne peut songer à balancer, il est impossible que les efforts vers la vertu ne perdent un peu de la vive stimulation qu'ils auraient dans un autre état.
Réciproquement, — et de ce côté l'influence mauvaise s'accuse davantage, — quand une femme, placée dans certaines conditions, sent qu'elle détient à jamais certains avantages estimés par-dessus tout, comme la fortune, le rang, le nom; et que le défaut total de vertu ne peut lui faire perdre ces avantages, il n'est pas possible non plus qu'elle se contraigne autant, pour conserver cette vertu, que si c'était son principal et surtout son unique avantage. Je l'ai déjà dit, et ceci est une application de la généralité énoncée, la faiblesse de l'opinion, en tant que force coactive, tient toujours à ce fait que l'opinion se divise en elle-même, qu'elle estime et demande plusieurs choses simultanées et d'espèce différente. Ceci représente dans le monde moral la lutte pour l'existence : deux exigences divergentes de l'opinion se nuisent toujours l'une à l'autre, jusqu'à un certain point, et se diminuent mutuellement l'obéissance du sujet.
11 nous reste à traiter un dernier motif de contrainte, qui est de l'espèce la plus relevée, mais qui en revanche, hélas! agit avec beaucoup moins d'énergie, si ce n'est chez quelques natures rares et exceptionnelles. Je veux parler de
LKS l'I'.KlNS. 397
la sympathie S cette étrange faculté qu'a l'Iiommc de jouir et de soulTrir par une pensée involontaire les plaisirs et les peines d'autrui. Tous les amours humains développent considérablement la puissance de cette faculté, ([ui pourtant reste distincte, puisqu'on peut sympathiser, et même énergiquement })arfois, avec un inconnu. C'est d'autre côté la proportion de sympathie, entrant dans une affection quelconque, qui en constitue la partie noble, désintéressée et moralisante. Le désir anticipé des plaisirs d'autrui, et surtout la crainte anticipée des souffrances qui résulteraient pour lui d'un de nos actes, peuvent nous arrêter sur la pente de cet acte.
Rien déplus instable, de plus changeant, de plus inégal, par malheur, que le pouvoir sympathique; rien par conséquent qui soit plus sujet à subir l'inlluence des conditions environnantes. Ces conditions à Rome étaient-elles de nature à développer ou au contraire à restreindre le jeu de la sympathie dans les rapports entre époux, dans les rapports des pères et des mères avec leurs enfants? Par cette question nous rentrons pleinement dans notre sujet. Il est clair, en effet, que toutes choses égales d'ailleurs, la sympathie, si elle est vive et forte, supprimera une certaine proportion d'inconstance et de libertinage, par la crainte de faire souffrir l'époux ou les enfants.
J'aperçois à Rome plusieurs conditions de nature à restreindre le jeu de la sympathie, une d'abord dont j'ai beaucoup parlé et sur laquelle par conséquent je n'insisterai pas, l'autocratie légale du [)ère. Elle desséchait également la source sympathique chez le lils et chez le père. La Fontaine a dit, avec profondeur : « Notre ennemi, c'est notre maître. » Lepèreétaitavanttoutun maître pour son lils. Celui-ci vouait
1. Nous prenons le mol au sens piV-cis, scicntiliquo, (|U(! lui oui iloiiiit'- dès niainlciiaut les travaux de Ad. Smith, de Bain et de Spencer.
39S LA FAMILLE DANS LA SOCIÉTÉ ROMAINi:.
à son père les sentiments commandés par la situation ; de la crainte, du respect, beaucoup de respect, peu ou point d'affection, comme chez les Chinois, et sans aller si loin, comme dans nos familles aristocratiques avant 89*. On se ressentait toujours un peu, comme père plus tard, de cette éducation antisympathique qu'on avait reçue comme fils. Cela toutefois agissait beaucoup moins que la situation de maître irresponsable à laquelle on parvenait à son tour. Je l'ai déjà dit, l'homme ne peut guère supporter celte situation sans grave dommage pour son moral. Quand la loi et l'opinion n'ont aucune sévérité pour le développement sans frein de l'égoïsme dans une certaine direction, il est impossible que l'homme ne cède pas cà son penchant éternel : autant vaudrait supposer que l'eau, sans barrières, ne s'épandrait pas. Or la préoccupation de soi-même, portée à un certain point, empêche, c'est banal à dire, toute manifestation sympathique. Nous avons déjà donné un certain nombre de faits prouvant qu'effectivement le père romain faisait peu de compte de ses enfants. Parmi ces faits, je rappellerai ici particulièrement le plus significatif. C'est que visiblement à Rome l'éducation des enfants a été manquée; c'est que les enfants ont toujours été mal éLvés, confiés qu'ils étaient soit à des maîtres publics, sans valeur morale, soit à des esclaves encore plus brutaux et plus débauchés. Quand il s'agissait de l'éducation de leurs enfants, les pères romains étaient excessivement économes; cela les juge. Pour comprendre pleinement l'état mental des pères romains, leur insouciance, leur incurie en fait d'éducation et l'éloignement moral dans lequel ils tenaient leurs enfants, il faut faire un rapprochement. Sous l'ancien régime aussi, les enfants des grandes familles étaient trop souvent éduqués par quehpie
J. Viiirlcs .]J(h)i(jires de Clidlcaubiinml, ch. i".
LKS FRF.INS. 399
(ioinesli(jiie, (jiron élevait à la fonction de précepteur, et avoc (jui l'onfiint vivait vingt fois plus qu'avec ses parents. Ceux-ci avaient l'esprit et le cœur tournés en dehors, si l'on ])eut ainsi parler, vers le monde, ses plaisirs et ses intrigues. Ils regardaient rarement du côté de l'intérieur et de la famille '.
Et ceci m'amène à parler de la mère. Je viens de dire implicitement que les enfants la voyaient peu. Devant elle, ils étaient sans doute moins intimidés, moins inclinés que devant le père; mais encore bien révérencieux, comme partout où le pouvoir paternel est fort (en Chine, dans notre ancien régime, etc.); car le père exige pour celle qui est sa collaboratrice dans le gouvernement familial une belle dose d'obéissance et de respect. Il paraissait sans doute nécessaire au bon ordre que la mère elle-même tînt les enfants à une certaine dislance, ne se permît pas et ne leur permit pas trop d'épanchement. Une idée agissait aussi certainement sur les deux parties : la mère n'était pas de la famille de ses enfants, économiquement parlant. Une partie de ses biens, les biens dotaux, pouvaient revenir aux enfants par l'intermédiaire du père; encore celte ëchoite, comme on disait autrefois, était, grâce au divorce, bien problématique. Mais ses biens patrimoniaux proprement dits, les paraphernaux, allaient régulièrement d'un autre côté. Les héritiers a6 intestat de la mère furent, jusqu'à une époque assez tardive, non ses enfants, mais ses agnats, pères, fières, neveux'-.
Ces principes, ces règles d'ancienne date, qui constituaient le ton intérieur de la famille, arrêtèrent en définitive ]•' développement de la faculté sympathique presque absolu-
t. Voir à ce sujet les lémoignaj^es de Lau/mi, de Talleyrand, de Cliatcaubriaiid cl d'autres rasscuiblés dans l'nuvia^'e de M. Taine, l'Aticien liéijime. i. Inslit., liv. lU, lit. III cl iv.
ilHI LA KAMlLLi: DANS LA SOCIÉTÉ KOMAliNE.
ment du côté des enfants, et avec trop d'efficacité encore du côté des parents.
Si les pères s'étaient sentis plus responsables devant leurs enfants et s'ils avaient eu plus de souci de leur éducation, le nombre des divorces eût été bien moindre assurément. Le père aurait été moins prompt à bannir la mère et à la remplacer par la maralre. Rien de plus commun, rien de plus universel à Rome que cette révolution domestique, que nous autres modernes jugeons, avec raison, dommageable de toute manière pour les enfants. Les divorces, nombreux aussi, qui venaient de la mère prouvent que l'instinct maternel ne contenait pas dans ce milieu autant de sympathie prévoyante que dans le nôtre. L'absence de cette préoccupation si salutaire, le sort des enfants, se fait remarquablement sentir d'ailleurs, dans les critiques, les objurgations des moralistes du temps. Chez nous, le fond essentiel de la résistance qui a été opposée à l'introduction du divorce, l'argument le plus fort de ses adversaires a toujours été celuici : « Et les enfants V Que deviendront les enfants? » La littérature romaine néglige à un point étonnant cette considération, capitale pour nous. Je ne me souviens pas de l'avoir vue alléguée chez aucun auteur avec quelque développement'. La faiblesse du frein sympathique, nous la voyons clairement avec ses conséquences dans Thabilude du divorce facile, lequel était, porté à ce point, un vrai libertinage légal. Nous ne la voyons pas opérer avec la môme évidence pour le libertinage illégal; la nature des choses ne le permet pas; mais ce qui est clair nous renseigne sur ce qui est obscur. Nous pouvons être assurés que la quantité inconnue de libertinage, que la sympathie pour les enfants supprime chez nous, n'était pas supprimée chez les Romains.
1. Je crois me souvenir d'avoir lu un uujt ilans Sénèquo sur ce sujet; mais en ce luouicut, je ue puis retrouver le passage.
LES FFIEINS. 4U1
La forme de la domesticité, dont nous avons signalé à un autre point de vue l'inlluence pernicieuse, agissait encore ici dans un sons fâcheux. Quand on possède des domestiques esclaves, il faut être dur et insensible avec eux, ou on croit qu'il faut l'être, et on l'est. Mais à Rome, il y avait des serviteurs très avisés, très corrompus, qui savaient à fond l'art de llatter et de plaire. Pour ceux-là on était faible, familier, abandonné, car il faut bien que les plaisirs de l'abandon et de la confiance se retrouvent quelque part dans la vie sociale. Ces esclaves favoris entouraient maîtres et maîtresses, les isolaient pour ainsi dire de la famille et jusqu'à un certain point do la société môme; objets d'une sympathie vive, inconstante, qui allait souvent par bonds de la faiblesse à la tyrannie. Le maître contractait dans ce milieu un caractère déplorable, composé de cruauté et d'affection capricieuse, et le type qui en résultait ressemblait fort à ce que nous appelons l'enfant gâté!
Nous retrouvons également ici l'influence de la vie mondaine, des plaisirs et distractions usités. Le dîner, dont nous avons tant parlé, n'est pourtant pas en cause cette fois ; ce sont les spectacles. Nous ne nous étendrons pas sur ce sujet, si souvent et si amplement traité; nous nous réduirons à quelques observations essentielles'.
Faisons d'abord un retour sur nos propres spectacles. On a pu reproclier à notre théâtre de familiariser les esprits avec l'image de l'adultère ; mais il faut reconnaître que nulle part il n'enseigne la cruauté, la dureté de cœur. Il serait peut-être aisé de prouver qu'il développe la sympathie, avec excès même, en ce sens qu'on l'égaré sur des qualités et des caractères d'un mérite douteux; mais ce n'est pas notre
1. On lioiivn les rciiscignonicnts désiraliles r.issembl«';s et coordonnés dans l'imviaije déjà fitiî do Friedlandor, t. Il, liv. VI de la tradurtion française. i.ACOMiiE. — La famille. 2G
:\t)i LA l'AMlLLi: DANS LA SdCIÉlK UuMALNL.
affaire. Remarquons quelques-unes des conditions exté- ? rieures propres au théâtre moderne. La femme de Paris, qui va au théâtre une fois par mois seulement, est mieux par- J tagée déjà que la moyenne de ses semblables. Elle se rend le soir dans une petite salle où ni le concours des spectateurs, ni la décoration et la disposition des lieux, ni la mise en scène n'offrent rien assurément d'éblouissant et de prestigieux. Elle y passe trois heures à écouter, sous la lumière du gaz, et le lendemain matin, les souvenirs du théâtre lui font un peu l'effet d'un rêve. Si elle vit dans un milieu grave, ou seulement affairé, l'impression reçue, bientôt rectifiée, contredite, ou recouverte par les soins et les soucis de la vie réelle, ne tarde pas à s'effacer. La ride, si ride il y a, n'a pas le temps de se creuser.
Chez les Romains, les spectacles étaient gratuits et en quelque sorte religieux. Ils servaient à solenniser les fêtes des dieux, ou les événements mémorables de l'histoire de Rome. Ces fêtes revenaient à époques fixes dans l'année. Il en résultait que tout le monde allait à la fois aux spectacles. Il fallait être malade ou philosophe pour manquer à ce rendezvous universel. Les femmes surtout s'y montraient fidèles. Ovide nous les dépeint descendant vers les théâtres en bataillons épais, comme ceux des fourmis. De là déjà une exaltation, une fièvre d'attente et de curiosité. Les fêtes duraient plusieurs jours, parfois des semaines et même des mois. Et les spectacles commençant de bon matin, finissant à la nuit, parfois même se continuant aux flambeaux, s'étendaient au moins sur toute la durée du jour. En avril on avait d'abord la fête de Cybèle qui prenait sept jours, du 4 au 10. Celle de Gérés venait peu après et allait du 12 au 19. La fête de Flore succédait et s'étendait sur six jours. Avril comptait donc à peu près dix-neufjours de spectacles, pendant lesquels les affaires, les tribunaux, le commerce, la vie domestique.
l.r.S bliKlNS. KU
toute l'existence posilive était suspendue. Mai n'avait que trois jours de fête et juin aucun. Mais dès juillet les spectacles revenaient; fête d'Apollon, en juillet, avec une durée de huit jours ; fête de Vénus Génitrix avec une durée de onze jours, encore dix-neuf jours consécutifs de vie théâtrale. Août n'ollVait que la fête de Mars, un jour. Septembre ramenait les jeux romains du 4 au 19, seize jours. Abrégeons. Octobre avait dix-sept jours de spectacles et novembre quatorze jours. Décembre, janvier, février et mars étaient des mois morts. Tel était au premier siècle le système des spectacles réguliers. Mais en sus des fêtes réglées, il y avait les fêtes irrégulières, accidentelles, également solennisécs par des spectacles, et celles-là eurent parfois des durées étonnantes. Pour inaugurer l'amphitlu'àtre qu'il avait fait construire, Titus donna au peuple une série ininterrompue de cent jours de fête. Trajan, à l'occasion de sa victoire sur les Daces, donna une fête de cent vingt jours. Ce sont là, si je ne me trompe, des conditions propres à enfoncer profondément dans une àme féminine l'impression produite par les spectacles, et aggraver singulièrement cette impression, si elle est déjà d'une espèce fâcheuse.
Commençons par les spectacles les moins rebutants, les combats d'animaux. Rome ayant dans l'enceinte de son empire des climats très difïérents, et par suite une faune très . diversifiée, on en profita pour varier à l'infini le drame du , duel animal. Les Romains assistèrent aux plus étranges ren- • contres de bêtes. Ils virent combattre le lion d'Afrique contre l l'éléphant d'Asie, riiippopotame du Nil contre l'ours des ] Pyrénées, le crocodile contre la panthère. On essaya de tout, ■. on s'avisa de tout, même des duels où la différence des j| forces rendait la lutte en quelque sorte paradoxale, comme (i entre un lion et une antilope. Quelle instruction pour une Icmiiie ! 11 a (Hé donné à la Romaine de voir cent espèces de
4m LA FAMILLE DANS LA SOCIÉTÉ ROMAINE.
bêtes dans les transes du combat à mort, de savoir ce que chacune d'elles pouvait manifester en fait de courage, d'agilité, de ruse, et aussi de terreurs atroces et de convulsions finales.
Quand l'Iiomme est lancé dans une voie, il faut qu'il y progresse, qu'il s'y avance de toutes les forces de son ingéniosité, tant pis si la voie est mauvaise. Lorsqu'on ne disposait pas de la variété des espèces, ou quand on avait assez usé, on tirait des effets nouveaux de la multiplication du même animal ; on lâchait tout simplement des troupeaux de lions contre des troupeaux de tigres, et l'arène alors se couvrait de chairs déchirées, de membres palpitants, de mares sanglantes. D'autres fois l'eiïet émotionnel était obtenu au moyen d'inventions, simples en apparence, comme les enfants cruels savent en trouver. On liait ensemble deux bêtes de même espèce, en telle sorte qu'elles s'empêchassent de marcher : l'intérêt consistait à voir la colère naître chez ces deux bêtes, et graduellement devenir une folie furieuse, où ces congénères, compagnons forcés, s'entre-déchiraient.
Jusqu'ici on ne s'est repu que de morts de bêtes; l'homme maintenant entre en scène, par ces représentations de chasses tragiques où les chasseurs ne courent guère moins de dangers que les animaux chassés. L'ours des Pyrénées, le sanglier des Gaules tombent d'abord sous l'épieu. Il n y a pas grand péril pour l'homme. Mais voici les courses de taureaux que les Espagnols ont retenu des Romains; le péril commence sérieusement. Voici les courses de lions. Ce sont des cavaliers africains qui, avec de longues lances, courent le terrible animal. Très habiles assurément; mais cela n'empêche qu'assez souvent l'un d'entre eux tombe sous la dent ou la patte du roi des fauves. Plus dangereuse encore d'un degré est la chasse au tigre exécutée par les Parthes. à cheval aussi, mais armés seulement d'un arc. Il osl vrai riu'ils sont sou-
LES FREINS. i05
veni secondés par des meutes de chiens. Quels bonds, quels sjiuts, quelles évolutions, quels grouillements et quel tapage, hennissements, aboiements, cris, miaulements formidables. Tout ceci a du moins un aspect tumultueusement brillant, qui lait diversion; mais voici le draine muet et sombre du belluaiic amené seul, au milieu de la vaste arène, avec une épéc un un épieu à la main, parfois un simple poignard. L'immense cirque fait presque silence; il est dans l'attente; il attend qu'une porte s'ouvre au bout de l'arène et lâche sur riiomme un lion énorme. Quelquefois c'était le lion qui était tué. La race humaine renferme des fauves d'une force et d'une énergie étonnantes. Martial célèbre un certain Carpophore. Ce monstre humain (au sens favorable) poursuivait les lions avec un épieu, et les lions fuyaient. Entendez si vous pouvez l'immense tumulte qui payait à bout portant la valeui- de Carpophore. Martial fut certainement un fm lettré, et pourtant il a chanté Carpophore. Pour combien d'hommes, au sortir du cirque, Carpophore était-il l'idéal? Combien de femmes emportaient son image, et je ne parle pas seulement des robustes Romaines de la classe populaire. Quand on veut [< garder une manière de sentir, délicate et distinguée, il ne faut pas aller souvent à l'amphithéâtre où la façon de sentir i de tout un peuple écrase votre conscience individuelle, \ l'élimine et la remplace avec une brutalité irrésistible. Aux courses de taureaux en Espagne, les grandes dames ne sont plus d'esprit et de cœurque des griscltes. Quoi d'étonnant si quantité d'hommes des hautes classes, sentant chez la femme aimée la rivalité inavouée d'un Carpophore, ou peut-être même frappés en plein visage d'une comparaison insultante, ont voulu descendre à leur tour dans l'arène.
Le tour des gladiateurs est arrivé, mais nous n'insisterons pas sur ce spectacle si souvent traité par les romanciers et les peintres. C'est un sujet populaire que le duel du inyr-
ion ].A FAMILLE DANS LA SOCIÉTÉ HO.MAIM..
mi lion couvert de sa carapace de fer et du réliaire agile, armé d'un trident et d'im fdet avec lequel il doit pêcher en quelque sorte son adversaire. Ce combat qui, chaque jour d'amphithéâtre, revenait inévitablement, ne paraît pas avoir lassé les spectateurs.
C'est qu'on prenait parti, et qu'on se divisait en factions, d'une double manière. Tantôt on soutenait le rôle même; on était pour le rétiaire en général contre le myrmillon'; tantôt on soutenait tel acteur particulier, tel myrmillon ou tel rétiaire. Les femmes ne pouvaient manquer de faire à cet égard comme les hommes. Une jeune femme, une jeune fille aurait pu nous expliquer, nous déduire longuement par ((uelles raisons elle appartenait au parti du rétiaire ou du Thrace, ou du Samnite. Mais voilà son myrmillon préféré ([ui entre en scène avec son immanquable adversaire. Quelles émotions pendant ce long combat, rempli de péripéties; et comme ce jeune cœur se sent plein d'une fureur homicide cà Tendroit de cet horrible rétiaire qui veut tuer son myrmillon. C'en est fait, c'est le myrmillon qui succombe. Le voilà roulé dans le réseau du rétiaire; immobile, il attend son sort de la volonté populaire. Que les pouces se dirigent en haut, il se relève et il vit. Mais quoi ! les pouces se tournent en bas et le trident du rétiaire s'enfonce dans sa gorge. « Il avait pourtant combattu avec bravoure... Ah! le public est bien injuste etbien cruel aujourd'hui. Mais patience ! quelque autre myrmillon, non pas plus habile, mais plus heureux, vengera sa mort par celle de cet odieux rétiaire. » Ainsi pense et sent forcément, naturellement, la jeune fille, une lois les conditions données.
Passons sur ce qu'on appelait le sjiectacle de midi, et qui
1. Les lutitialilés des cin|icrciirs dans' Suctonc, Cal'ujula, \\\1I, I. — Titus, VHl. — Uomiticn, X. Le inutijiii csl dans Quinlilicn II, ii, I. « Pannuhd lus stirii . >
LKS ir.KlNS. 1.07
nous est décrit par Sénèque. C'était horrible ; A cette heure où beaucoup de spectateurs rentraient momentanément chez eux pour faire un léger repas, on mettait aux prises non plus des gladiateurs exercés, mais des mazettes, furieux de peur, qui longuement, maladroitement, se découpaient, avec tout ce que les souffrances morales et physiques peuvent présenter à la fois de plus atroce et de plus laid. Ce n'était pas dangereux pour les femmes;onpeutparicrqn'elles n'y assistaient pas. Elles n'avaient garde en revanche de s'absenter pendant les batailles. Le mot ici n'est pas trop fort^ On a fait souvent combattre à Rome devant le peuple des troupes d'un millier d'hommes et bien au delà, contre d'autres troupes d'égale force. Image absolument exacte de la guerre; rien n'y manquait. Et je croirai môme volontiers que la fureur des combattants, sous les yeux de cent mille spectateurs, dont la moitié femme, était plus vive que dans les vraies batailles.
Cette revue des spectacles sanglants me paraît bien longue; et doit le paraître aussi aux lecteurs.
Arrivons au comble. On se servait fréquemment du châtiment des criminels pour en faire un spectacle. Notez que ce criminel était parfois un esclave condamné à mort pour une peccadille. Mais peu importe; celui-là ou un vrai criminel, la justice le livrait à l'homme qui donnait les jeux à ses frais ou était chargé de les organiser, Vimprcssario du moment. Celui-ci agitait en lui-même un difficile problème : Comment utiliser ce criminel; quelle forme donner à son supplice, nouvelle, imprévue, telle enfin que ce peuple, si blasé et qui en avait tant vu, fût satisfait de son esprit inventif, à lui impressario? Et c'est ainsi qu'engagé dans cette voie, on trou-
1. Claude donna le spectacle d'une bataille navale, où 19,0LiU liommes combattirent, s'cntretuèrent fort réellemenl, devant les curieux et curieuses. C'est là que fut pousse le fameux cri « Ave Cœsar morituri, etc. »' Les historiens nous disent f|ue ces ennemis lictifs montrèrent beaucoup d'acliarncmenl. Smi'-tniic. C'<i>iilc. \\\. Tacite, Annales \X, ÔCi' iJinn C'issiw, «li. XVI.- :!'».
ins LA FAMILLE DANS LA SOCIÉTÉ ROMAINE.
vail l'idée de faire représenter parle criminel Icare essayant de voler et allant s'aplatir sur le sol, ou Hercule se brûlant sur le bûcher, ou Scévola se brûlant le poing, ou tel autre héros de la fable ou de l'histoire, les mains prises dans un arbre et dévoré par une bête féroce \ L'impressario ne visait nullement ta aggraver les tortures du criminel, seulement il n'en tenait pas compte; et cherchant d'autre part à relever par des péripéties inconnues, jusque-là, un dénouement prévu et toujours le même, il arrivait en toute bonhomie à combiner d'affreux supplices.
Son œuvre, longuement méditée, savante de toute l'expérience du passé, les femmes étaient appelées à l'apprécier, l'applaudir. Quand on pense que nos exécutions simples, si rapides, presque instantanées, font des fous et ébranlent longuement beaucoup de cervelles ! que devaient donc produire ces scènes de carnage et ces exécutions raflinécs de ramphilhéâtre romain -?
.l'ai conscience d'avoir peint bien faiblement les émotions violentes, farouches, dont l'amphithéâtre donnait le goût et dans une certaine mesure le besoin. Je n'ai pas assez décrit le milieu; d'abord cette cuve colossale et cependant belle de la beauté du grandiose, ou cent mille spectateurs trouvaient place et rencontraient d'abord ce spectacle, à nous inconnu,
1. V. TcrluUioii, militari, cli. \. - De lesliin. aniin., ch. Il; de y>(////o,cli. IV. — Tertullicii peut èlre suspecté d'exagération, mais non pas MarliaL Le Livre des spectacles ne laisse aucun doute. Voir not. l horrible supplice de Laxirécolus, Liv. des spect., 7; — et id. :21 ; — les Epigrammes, VIII, 30, X, 25.
2. Je trouve que ceci diminue beaucoup Néron. Allumer des chrétiens comme des torches, mettre le feu à Kome |iour se représenter l'incendie de Troie, ne sont pas des folies si originales, après tout. La voie était ouverte; Néron, tout-puissant impressario, y est allé (juclque peu plus loin que les autres. 11 y a, il est vrai, un autre aspect à ces actes. Néron mettait le théâtre et lamphitliéàtre dans la vie ordinaire; à mou sens, c'est la formule de sa folie. Doù il me paraît juste de conclure (|uc sans le régime des spectacles, tel qu'il était à Rome, Néron neùt jamais été tout à fait Néron. Il s'en fût pcut-clrc manqué de be.uirniiii.
LES FREINS. i09
(le cent mille personnes se contemplant elles-mêmes dans une attente agitée, avec des yeux avides et ardents. La fièvre des foules est chose trop constatée. Elle croît jusqu'à un certain point avec les dimensions mêmes de la foule. Et ce public n'était pas composé de plilegmatiques Anglais, mais de méridionaux impressionnables et expressifs, surabondants en paroles et en gestes.
Jamais on n'a vu un milieu à tension électrique si élevée. Le combat d(^ taureaux à Madrid donne seul de nos jours quelque idée approchanl(3 de l'amphithéâtre romain; et encore que de choses manquent au spectacle de Madrid qui l<à-bas achevaient de rendie le vertige irrésistible.
Il n'est jamais indifférent et sans conséquence morale que l'homme contemple la souffrance avec des sentiments auti'es ([ue la compassion. Toute condition, qui le met souvent dans ce cas est déplorable au point de vue de l'éducation sympathique. D'un autre côté l'homme a besoin de courage; les sociétés ne peuvent guère s'en passer, tant que la guerre existera. Et cependant, l'admiration principale accordée au courage, le goût populaire de l'énergie ont des conséquences redoutables dans la vie privée. Tant de personnes trouvent à l'insensibilité, à la méchanceté positive, un air d'énergie qui absout ou même glorilie ces défauts, quand il s'agit des autres; et tant de personnes, quand il s'agit d'elles-mêmes, font à cet égard une confusion complète.
Après les spectacles antipathiques, je dois dire quelques mots des spectacles obscènes. Je serai bref, parce que j'ai déjà suffisamment signalé le seul d'entre eux qui fût, à mon sens, vraiment dangereux, les pantomimes.
Les mimes, comédies ou farces, mettaient souvent sur le tln'àtre la représentation de l'adultère, comme notre propre littérature., mais avec une crudité dans le dialogue ri (l.iiKs le ji'u de scène qui laissait loin derrière elle notre
crudité à nous. Assurément je ne prétends pas que le spectacle des mimes fût destitué de toute influence fâcheuse; mais il ne faut pas se l'exagérer. C'était l'aspect comique ou ridicule de l'adultère que les mimes mettaient en relief. On observe, il est vrai, que le mari était ridicule, mais l'amant l'était aussi très souvent; "et si la femme l'était moins, c'est que sa situation de trompeuse n'y prête pas tant; mais soyons sûr que ses craintes, ses peurs étaient exploitées autant que possible. Tout cela n'inspire pas tant le goût de l'adultère qu'on veut bien le dire, et en général le rire ne porte pas à la volupté.
Il y avait, je dirai volontiers à l'autre extrémité, des représentations d'un réalisme invraisemblable et cependant parfaitement attestées. Le peuple romain a permis, a voulu qu'on jouât devant lui au vrai et même avec tous les raffinements possibles l'acte qui procrée, de même que l'acte qui tue. Non seulement des courtisanes nues venaient essayer devant lui leurs poses, mais on s'accouplait sous ses yeux. Ce n'était pas encore assez, il a voulu voir les accouplements monstrueux rapportés par la fable. Pasiphaé et son taureau, par exemple, ont été représentés. La scène qui dénoue l'histoire de lAne d'Apulée a été jouée aussi, sans aucun doute'. Mais gardons-nous de commettre une erreur qui serait grave. Ce genre de spectacle, réservé pour certains moments bien déterminés (comme peut-être dans les fêtes de Flore), n'a jamais été regardé par aucune femme, ayant quelque reste de considération à ménager. Je dirai plus, les hommes appartenant aux classes aisées n'y assistaient pas en général-. C'était exclusivement le régal de la canaille. Cependant il ne faut exagérer en aucun sens, et il me paraît im-