Suétone, .VcVon, 12. — Martial, Lie. des specl
2. V. l'histoire de Gaton d'Utiquc dans IMutarquc, sa présence insolite empêchant le peuple de demander le specli'clc des courtisanes.
LKS FREINS. 111
l> issililc que rien ne transpirât de ces scènes publiques, (|iril n'en arrivât rien aux femmes môme du meilleur monde. N'y avait-il pas les esclaves pour leur donner des nouvelles? et je crains bien qu'on ne se soit pas toujours abstenu de leur en demander.
J'arrive à présent aux pantomimes. Ici plus de doute : les femmes, comme les hommes, assistaient à ces représentations; comme les hommes, elles avaient pour ce genre de spectacle une vi'aie fureur. Or celui-là choisissait trop souvent pour sujet le même acte que les brutales scènes des jeux lloraux. Mais cette fois la simulation, loin d'être brutale, avait quelque chose d'extrêmement fin, et même d'exquis. Et c'était plus que l'acte en soi que l'artiste visait à rendre, c'était l'impression, l'état intime. Directement, résolument, el aussi puissamment qu'il le pouvait, l'artiste s'efforçait de représenter à l'imagination le point aigu de la volupté humaine. Les femmes voyaient cela, qui partait de la main et de tout le corps d'acteurs jeunes et beaux, tout emmêlées parmi les hommes, sous le regard ardent, sous le souffle de cent mille mâles (il faut bien dire le mot) dans ces théâtres immenses, prestigieux et vertigineux, où l'émotion de chacun s'exaltait et s'absolvait à la fois par le voisinage de l'émotion des autres. L'atmosphère flambait; la nature humaine ne pouvait échapper aux brûlures ^ Les vers de Juvénal revien-
1. .Il" 110 puis iK'glij^'cr ici une observation. Notre théâtre, dans la mesure où il cxcit*! la sensualité, atteint surtout les hommes. Chez les Romains, qui avaient peu ou |)oint d'actrices, la corruption des spectacles atteignait surtout les femmes. L'acteur, jeune, beau, admirable de corps, éloquent, trop éloquent, de cette éloquence du geste qu'on appellera matérielle tant qu'on voudra, mais qui peut-être par cela môme était plus puissante, régnait alors sans partage. Je ne doute pas que ce roi du théâtre antique ne visât spécialement les femmes, il y trouvait trop son compte. Qu'on me permette de revenir un instant sur un sujet de pantomime dont j'ai déjà parlé : l'aventure de Léda avec le Cygne. U semble «pie c'ait été le plus populaire des sujets, relui qui s'est maintenu au théâtre h; plus hmgtenips. Comprenons jusiiu'à i\n>A iKiiut il iHiiit en dTct bien Iniuvé. L'Iiummc, quand il se représente
lient ici inévitables. On l'a taxé d'avoir eu sur ce sujet l'imagination exagérée et fausse. Mais c'est précisément le contraire. Il l'a eue trop vraie. Il s'est souvenu de l'animal inéluctable qui est dans la femme, comme dans l'homme. Il s'est souvenu du corps, et de la physiologie. Il a été jusqu'à dire les effets pathologiques. Mais son tort, si tort il y a, n'est que dans les mots; il a dit ce qu'il est convenu de taire, au moins chez les modernes. Quant au fond même, jugé comme vision des choses,jele tiens pour irréprochable'.
Il est encore plus difficile de déterminer le degré de force coactive qu'ont pu avoir les cultes divers professés par les Romains de notre époque. Ici, encore plus que pour l'opinion publique, une étude générale du sujet devrait précéder toute considération particulière à un temps-.
imaginairemcut l'acte sexuel, néglige volontiers un côte qui le rebute toujours un peu, le rôle du partner mâle. La femme à son tour supprime tant qu'elle peut de sa pensée le rôle du partner féminin; et toutefois, difficulté nouvelle ici, il ne faut pas qu'elle voie trop nettement, trop crûment, le rôle même tic l'homme. Le sujet de Léda répondait aux exigences intimes des deux sexes. Pour les hommes, une sorte de fiintôme idéal du sexe féminin se dessinait dans l'air devant le pantomime réel qui disparaissait; et ils assistaient à l'extase féminine. Pour les femmes il y avait une vision ambiguë, flottant entre le cygne imaginaire, forme ménagée, élégante de l'amant, et le beau pantomime réel, à la fois homme et femme, mais le résultat final, singulièrement propre à troubler, était celui-ci : l'extase féminine, avec laquelle les femmes n'auraient pas sympathisé directement, était contemplée au travers i)our ainsi dire de l'homme, avec lequel elle ne sympathise que trop.
1. Voir, pour la beauté des pantomimes, Lucien, de Saltat, 75. — Pour les sujets scabreux, id. 63. Uemétrius le Cynique converti à l'art des pantomimes par le premier acteur de Rome qui lui t;ut voir jusipie dans les derniers détails l'adultère de Mars et de Vénus. — Pour le sujet spécial de Léda, Juvénal déjà cité, et Fronton, Epist. ad M. Anton., de Oiat.,l^, 8 : « llistriones, caudain cijcni, capillum Veneris, furiœ JlagcUum, eodciii pallio demonstrant. » 11 semble que l'imagination du sage Fronton lui-même ait retenu, bon gré mal gré, quelques-uns de ces linéaments aériens, trop expressifs, que traçait la main du pantomime.
'2. Nous réservons encore cette étude pour un autre ouvrigc dont le litre sera : Principes d'Iiistoire générale et de sociologie.
Li;s iniiiNs. 4i;i
Je lie pense pas pour mon coniple que la relij^ion proprement dite ait joué dans le monde un rôle considérable, en tout cas j'affirme que cette évidence prétendue est indémontrable. Voici Texplicalion de mon paradoxe apparent. Un homme fait un acte pénible, ou s'abstient d'un acte agréable; pour peu que cet homme croie à un dieu quelconque, on ne manque guère d'attribuer sa conduite à la crainte ou à la révérence de cet homme pour son dieu. On ne prend pas garde que cet homme est toujours entouré d'autres hommes, de coreligionnaires, dont l'opinion enjoint les actes ou les abslentions, et qu'il y a par conséquent à se demander toujours en pareille occasion quelle force a agi ou exclusivement ou au moins principalement sur la volonté du croyant considéré. Est-ce la révérence du dieu, est-ce la crainte de l'opinion publique, ce respect humain dont les prédicateurs catholiques ont si bien senti la force? L'opinion publique, on le voit bien souvent dans l'histoire, agit seule, avec une efficacité suprême, sans le secours d'aucune religion, et même en dépit de la religion. Je ne sais si en sens inverse on pourrait citer un cas bien net où la religion a agi seule. L'opinion publique d'une secte, d'une Église, ce qui est toujours de l'opinion publique et môme de l'opinion concentrée et à haute pression, qu'on nous passe ce terme, n'est jamais absente. Elle n'est pas éliminable, ce qui rend le problème directement insoluble. Nous essayerons ailleurs de l'aborder par une voie détournée.
La religion, en tant que frein, n'est donc pour moi que de l'opinion publique, colorée d'une certaine manière. Ce que j'ai déjà dit de roi)inion laïque, à propos de sa faiblesse, s'appli(jue à l'opinion religieuse. Les Romains, quand ils réclamaient des femmes la pratique de la chasteté et de la fidélili' conjugale, au nom de Junon prototype de ces vertus,
m LA lAMlI-LL llA.NS L\ SOCIÉTÉ IlUMAINt:.
OU au 110111 (le Jupiter conservaîeur officiel de la bonne loi entre les humains, ne donnaient pas par cela même à leurs paroles un accroissement sensible de force coactive. Telle est du moins notre opinion.
Les partisans de l'influence des religions ne me contrediront pas avec beaucoup d'énergie, je crois, sur ce point. C'est que, selon eux, la théorie religieuse n'était pas alors assez pure, ni le système des peines ultra-terrestres servant de sanction, assez précisément formulé; c'est encore qu'il y avait dans tous les cultes des cérémonies, des pratiques et des légendes qui, plus ou moins licencieuses, contredisaient les préceptes moraux de ces cultes et annulaient partiellement leur influence. J'ai le regret de ne pas pouvoir accepter cette explication. Ce qu'il pouvait y avoir de détails obscènes dans certains mystères, ceux de Cotytio par exemple, ne me semble pas avoir eu une part bien grande dans la corruption générale des mœurs. J'en dirai autant des adultères et des escapades légendaires de Jupiter. C'est comme si on nous voulait convaincre que le caractère vindicatif de Jéhovah, si énergiquemenl marqué dans la Bible, a été un facteur important des habitudes de vengeance, trop répandues chez tous les peuples anciens et modernes qui ont lu la Bible. Tant d'autres peuples ont bien su être aussi vindicatifs, sans le secours de la Bible! Non, ce qui a manqué aux religions du paganisme romain est de toute autre nature. Il leur a manqué ce que les premiers chrétiens ont eu (et aussi la prédication morale de ces derniers a été bien autrement effective). Les chrétiens ont su organiser l'opinion publi(|uc spéciale à leur secte. Ils ont pensé à formuler des conditions précises, rigoureuses d'admission dans leur Eglise, et aussi des conditions de maintien; ils ont pratiqué énergiquement Texpulsion sociale. Leur grande trouvaille, au point de vue qui nous occupe, est suivant moi Vcxcounininication dans sa
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loiine primitive, rexeonimunication, loniie iiclle, saisissante, pénétrante, donnée à la mésestime, crainte capitale de riiomme en tout temps. Ce i'iit là leur force; ce qu'ils obtinrent, c'est par là qu'ils l'ont obtenu, et non en vertu d'une théorie Ihéologiquement supérieure. Quiconque en doute n'a qu'à étudier l'histoire tout à fait similaire des sectes étroites et intolérantes, dans tous les pays, et même celle des partis politiques, quand ils sont encore des minorités. Il n'y a pas besoin d'aller loin pour voir des résultats de même nature que ceux du christianisme primitif. On ne sait pas assez ce qu'une secte démocratique de nos jours, une société secrète ou demi-secrète, réclame et obtient de ses membres en fait d'observances pénibles*.