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vécu, et qui justement par ce contraste peut facilement lui ôter l'équilibre intérieur, sans lequel on ne peut vivre honnêtement et résister aux tentations (1). Devant un
(1) Nous citerons quelques observations d’auteurs français sur ces états de choses. Legrand s'exprime ainsi : « Nous condamnons le couvent en particulier et l'internat des filles en général... Ce serait un progrès bien souhaitable que de relâcher les liens de la tutelle que nos mœurs infligent aux jeunes filles, et d’aviver chez elles par plus d’indépendance le sentiment de la responsabilité. Actuellement, elles ne peuvent faire un pas sans être accompagnées et surveillées. L’initiative leur est interdite comme une inconvenance ; il semblerait vraiment qu’elles manqueraient à la pudeur si elles prétendaient à la liberté. La jeune fille deviendra femme : du jour au lendemain, elle sera émaneipée par le mariage. N'y a-t-il point à appréhender ce brusque changement qu'aucune transition ne prépare ? Pour être inoffensive et efficace, la liberté n’a-t-elle pas besoin d'un noviciat, et ne demande-t-elle pas des mains exercées ? Cette liberté que donne le mariage seul, n’arrive-t-ik pas souvent qu’elle fascine les jeunes filles, qu’elle les pousse . prématurément par le seul désir de l'indépendance vers des alliances irréfléchies ? Enfin comment est-il possible qu’une enfant condamnée au mutisme et à l'inaction, connaisse son futur mari et s'en fasse connaître ? Forcément elle en est réduite à accepter des mains de ses parents celui qu'ils ont choisi. » Le Mariage et les mœurs en France, 1879, pag. 73-74. « L'homme cherche une dot, la femme une position. Avant de s'engager on se livre des deux parts à une vérification de solvabilité analogue à celle d’un banquier avant d’ouvrir un crédit, et cette vérification pécuniaire est la partie importante du mariage. Il n'y a nulle exagération à dire qu’il est devenu un marché et une affaire. » Même ouvrage, page 90. |
Legouvé dit du mariage : « Est-il un spectacle plus sauvage que ce qu'on appelle une noce ?.. Une jeune fille est là au milieu de vingt hommes qui l’examinent curieusement, épient son sourire, interprètent son silence, calomnient sa pureté par leurs doutes ou la flétrissent par leurs plaisanteries ; le soir vient, et à la vue de tous ces hommes dont les regards la suivent, elle entre dans la chambre nuptiale, tandis qu'eux restent dans la chambre voisine, assistant par la pensée à chacun des détails de cette heure ; puis la mère sort, et cette jeune fille, à qui peut-être on à prononcé à peine le mot d'amour, dont il y à huit jours son fiancé n'avait pas encore serré la main, se voit livrée à cet homme, dont la brutale violence compromet quelquefois en une seconde
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tel état de choses 1l nous semble nous heurter aux vestiges d’un temps qui ne comprenait pas l’importance des sentiments humains. Le mariage fondé de cette manière doit souvent échouer, non-seulement un malentendu peut facilement advenir entre des caractères qui, sans se connaître, tout à coup se trouvent placés dans une aussi étroite union, mais aussi des sentiments d'amour illégitime doivent facilement pénétrer dans de telles unions, tout cela ne semble que naturel. C'est parce que la place est vide en nous que le vice s’y loge si aisément. Qu'il la trouve occupée par un sentiment honnête, presque toujours il sera impuissant (1). Ce n’est que sur de telles suppositions que l’on comprend les anciens troubadours qui prétendaient que l'amour ne peut se rencontrer qu’en dehors du mariage. L’exigence de chasteté pour l’individu marié devient dans de telles conditions facilement illusoire ; si l’on n’y renonce pas dans la loi, on y renonce aisément dans les mœurs, comme avec raison le fat remarquer Gide. « De plus il n’était (en Languedoc et en Provence) permis au juge de condamner les adultères, que s’ilsse sont laissés surprendre par un sergent escorté de deux témoins : l'on dirait que la loi veut châtier non le crime, mais la maladresse des coupables » (2).
Si juste qu'il soit de regarder ces mœurs latines comme peu rassurantes pour le bonheur réciproque des époux, par là pour la propre valeur du mariage, il faut le bonheur de toute leur vie! » Wistoire morale des femmes, 10e éd. pag. 119. Comparer, pour la description de ces états de choses à Rome, Friedlaender : Darstellungen aus der Sittengeschichte Roms,
4e Ausl. 1873, tome I, pag. 452.
(4) Legrand : Le mariage et les mœurs, pag. 89.
(2) P. Gide : Ftude sur la condition privée de la femme, 1867,
pag. 436.
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donc voir aussi les bons côtés de ces mœurs. La différence de conception du mariage entre les races la tines et les races germaniques est extrêmement profonde, nous y reviendrons bien souvent plus tard ; même si la conception germanique nous semble meilleure, il y a dans la conception latine de certains points qu’on ne doit pas entièrement rejeter. Les Germains basent essentiellement le mariage en ce que les époux y trouvent leur bonheur personnel. Les races latines sont portées à sacrifier les époux à l’idée de la famille, surtout pour les enfants, et à établir le mariage sur leur sentiment de ce devoir vis-à-vis de la famille. Cela leur donne à de certains égards un idéal qui est plus à même de dominer complètement leurs personnalités. La base d’une vie normale étant que l'individu se range sous un ordre supérieur et plus vaste des choses, l’idée de famille des Latins semble plus appropriée à donner aux époux un but éthique pour leur existence, que la conception germanique, qui penche davantage vers le sens individualiste, et accentue la valeur de la vie de famille comme dépendante du sentiment de bonheur personnel des époux. |
Parmi les avantages des mœurs latines, nous pouvons faire ressortir leur accentuation assurément un peu trop pratique, de ce que les conditions matérielles d’une vie commune jouent un rôle très essentiel dans le bonheur conjugal. Comme dit le vieux proverbe : Quand il n’y a pas de foin au ratelier, les chevaux se battent. Des considérations comme celle concernant la fortune de l’époux, ses intentions, sa capacité à se créer une position dans le monde ont une grande importance pour la vie future, mais elles n’entrent pas dans le sentiment amou-
reux même ; cest pourquoi l’on pense que les parents sont plus aptes à les exposer que la jeune fille ellemême (1). La famille doit être protégée contre ses décisions irréfléchies, et elle doit aussi être protégée pour son propre compte, car l'amour seul n’est pas un véritable sentiment pouvant fonder le mariage, il est pour cela d’une nature trop emportée et trop étrangère à toute considération raisonnable du vrai caractère du prétendant. Le danger que le sentiment amoureux joue un rôle trop prépondérant, sera plus grand surtout là où le mariage esi regardé comme la seule forme permise pour une union sexuelle, car pour cette raison, comme nous l’avons dit, l'exaltation érotique seule amènera immédiatement la pensée du mariage. L'évaluation dont l'instinct sexuel est devenu l’objet, et qui se montre dans ce qu'il y à d'infamant s’attachant à une union purement sexuelle, signifie donc qu'une vie commune ne peut être établie en toute sécurité sur une telle base, car ce qui s'empare de vous sexuellement ne compte pas avec le reste de la personnalité, mais cette évaluation est d’une certaine manière ce à quoi l'on renonce lorsqu'on permetau sentimentérotique de prendre une trop grande place dans le sentiment qui doit l'emporter pour le mariage. La conception générale regarde aussi comme plus vil de se marier pour de l’argent, ou pour avoir une aïsance suffisante, que si l’on se laisse entraîner seulement par un sentiment érotique. Nous croyons qu'il se trouve dans cette conception quelque chose qui n'est
(1) Ce sont les deux familles qui s’allient : c'est à leur prudence que la loi confie le règlement de ce contrat si grave qui va devenir comme on l’a dit « la charte du foyer domestique ».Gide, étude citée, p. 541.
pas juste, et les mœurs latines sont contre elle une protestation involontaire et justifiée.
Ce qu'il y a de juste dans cette conception qu'il est vil de se marier pour de l'argent, dépend de ce qu'ici la personnalité n'apparait que comme chose secondaire, de sorte que l’on offense celui qu'on épouse à cause de sa fortune, en n attribuant pas quelque valeur aux caractères de sa personnalité. Celui qui s’éprend d'un beau corps ne regarde pas assurément non plus les véritables caractères de la personnalité, mais 1l a égard à des qualités ayant quelque rapport avec l'existence de la personne comme individu. Pour celui qu'on veut épouser, 1l est donc moins offensant d'être choisi pour des qualités sexuelles, que de l’être pour son argent. Mais cette évaluation ne couvre pas entièrement la conception générale de ce qui à de la valeur dans la vie, car un homme peut tout aussi bien être fier de sa fortune,
de son rang, quil peut l'être de ses avantages corpo-
rels. À vrai dire ce n’est justement qu'en se trouvant placé en rapport avec la vie commune conjugale, que ceux-c1 semblent avoir un rôle plus naturel dans la raison fondamentale pour le choix d’un époux que ceux-là, car dans le mariage 1l s agit justement des relations personnelles. Lorsqu'un individu est fier de sa fortune ou de son rang, on trouve donc que ces déterminations extérieures donnent en réalité à son existence personnelle une plus grande importance vis-à-vis des autres et par cela augmentent le sentiment de ce qu'il vaut lui-même, comme celui dont les résolutions et les désirs ont une plus grande portée que ceux des autres individus. Cette confusion que l'on trouve ici de ces éléments purement extérieurs avec les caractères intérieurs de la person-
nalité, 1l n'est pas nécessaire de se la figurer comme disparaissant dans la vie commune conjugale. Ce que sait un individu sur la richesse d’un autre, sur son rang ou sur les relations de sa famille, peut involontairement le lui faire voir sous un jour plus favorable, et les hommages qui en résultent ne deviennent pas offensants pour l’autre, parce qu'en réalité il ne place pas la personne comme un simple supplément secondaire à la fortune. Cette estime est loin d’être aussi honorable que l'hommage qui émane seulement de la valeur personnelle de l'individu comme être intellectuel, mais, qu’elle soit inférieure à l'hommage érotique de la beauté de la personne, cela me semble difficile à soutenir.
Si Fon a égard à la vie conjugale, il ne sera pas douteux que celui qui exige que le mariage soit une vie commune sérieuse et profonde entre les personnes, ne peut reconnaitre mi l’exaltation érotique ni la considération raisonnable et commerciale prise à l'égard de la fortune et des relations de famille, comme des sentiments précieux et propres à fonder le mariage. Mais tandis que ces deux sortes de sentiments en rapport à l'idéal doivent être rejetées comme indignes et insuffisantes, leur valeur réciproque doit être mesurée sur leurimportance, dans un mariage quin'est pas déterminé par un tel besoin idéal, mais qui se borne à satisfaire au besoin de l’homme ordinaire d’avoir un refuge dans les différents hasards de la vie. Et mesurée de cette manière l’exaltation purement érotique renfermera une base des plus mauvaises pour la vie commune, On se laisse facilement éblouir de ce que le jeune homme ou la jeune fille, sous la première effervescence des influences érotiques, éprouve souvent un élan d'idéal qui l'élève au-dessus
des choses quotidiennes, mais il ne peut conserver cel élan n'étant basé sur rien autre ; et peu de temps après 1] apparaitra comme l’homme ordinaire qu'il est, c'està-dire que ses sentiments d'amitié pour les autres dépendront en totalité de leur importance pour les côtés matériels de sa vie. [1 y a dans les mœurs des races latines, cette expérience pratique de la vie qu'un individu ordinaire fait plus facilement entrer quelque idéal dans sa vie, en sen tenant à une seule personne. Souvent un individu, par la vie commune avec un autre être, ne pourra se consoler des difficultés et des souffrances sous lesquelles s'effondrent le foyer, la famille comme institution sociale, tandis qu'au contraire dans le sentiment que le foyer est solide et assuré, il pourra vivre amicalement et en bon camarade avec son époux ou son épouse, même s'il n'existe pas une profonde entente entre eux. Un tel mariage nest certainement pas une grande source de bonheur personnel, mais les valeurs intellectuelles qu’un mariage doit avoir dépendent, il faut ne pas l'oublier, des capacités intellectuelles de ceux qui sont entrés dans le mariage. Tandis qu’en toutes circonstances nous serons disposés à conseiller à celui qui ne cherche en sa femme qu'une maitresse de ne pas se marier, nous ne voulons donner de même à celui qui cherche une épouse pouvant assurer son foyer, sa fortune ou des relations de famille, un conseil semblable, que lorsqu'il n’est pas tout à fait certain de ne pas avoir de plus grandes exigences à une vie commune personnelle, riche par les profondeurs des sentiments qui la remplissent.
Regarde-t-on le monde tel qu’il est, les mœurs latines sont une organisation assez pratique dans bien des cas,
Au contraire, elles ont le désavantage, lorsqu'on prend en considération le côté pédagogique des choses, que les mœurs devraient accroitre chez l'individu le besoin d'une forme de vie idéale. Si la considération latine s’affermit comme mœurs ordinaires, elle rendra plus d’individus ordinaires qu'il y en a déjà qui le sont de nature. Et nous pensons que c’est la principale raison de la considérer comme imparfaite.
Outre l'utilité pratique et trop prosaïque que peut avoir l'organisation romane, elle peut justement aussi être importante à l’égard d'une évolution d’un amour idéal entre l’époux et l'épouse. Le grand contraste entre la vie de la jeune fille avant et après le mariage, son entière ignorance de la vie et de ce qui a rapport à l'autre sexe, renferment, comme nous disions, un grand danger qu'elle perde son équilibre intérieur, et devienne une proie facile pour les tentations. Mais si l’homme entre les mains duquel elle tombe est une personnalité bonne, intelligente, dans sa maturité, et en comparaison avec elle supérieure, toutes les circonstances mentionnées remettront pour lui tout comme. ce doit être, de sorte qu'il acquerra une telle place dans son âme inexpérimentée, que son amour prendra la forme d’une profonde et religieuse tendresse qui ne se rencontre que rarementchez les peuples germains. C’est pourquoi dans les pays romans, à côté des mœurs corrompues et libernes, se trouvent les exemples les plus élevés et les plus nobles de l'amour conjugal. Même si cela, en tant que cas exceptionnels, ne peut justifier des mœurs renfermant de si grands dangers, cela doit donc faire pencher un peu la balance lorsqu'on veut rendre un jugement définitif sur ces mœurs. |
Autrefois, dans les pays germaniques, c'étaient aussi les parents qui mariaient la jeune fille, et très souventils ne prenaient aucun égard à ses propres sentiments, quoique ce füt la coutume de lui demander son avis. On était disposé à regarder comme un devoir filial de prendre l'homme que le père avait choisi, ceei était en partie le résultat du devoir d'obéissance filiale, et aussi de la confiance que l'enfant devait avoir dans la tendre et intelligente sollicitude de ses parents. Mais 1l manquait ici à toute cette organisation, la base qu'elle avait dans les pays romans, dans l'isolement de la jeune fille pendant ses jeunes années. La femme germaine avait pris part à la vie, elle avait vu des hommes étrangers, elle leur avait parlé, et lorsqu'elle s'inclinait devant la volonté de ses parents, c'était ou parce que son cœur n'avait pas encore parlé, ou bien parce que le sentiment de son devoir l’emportait en elle et mettait toute autre chose au second plan. Dans un état de choses semblable, il peut exister une grande probabilité qu’un mariage ne résultant pas du choix de son cœur devint heureux. Cette probabilité dépendait pour la plus grande partie de l'esprit du temps, on ne respectait que les sentiments ordonnés, l’obéissance à la volonté de Dieu, etle sentiment de la valeur et de l'honneur de la famille. Dans ce cercle d'idées, l'individu s'élevait, et pour cette raison les caractères des individus se développèrent assez également, la vie de la personnalité ne fut que peu nuancée. Et encore, cette situation de compagne dans laquelle la femme, par le mariage, se trouvait placée vis-à-vis de son mari, était très apte à supporter une vie commune, même si elle manquait de cet attachement amoureux personnel que nous placons si haut à présent. La situation de com-
pagne était justement dans ce temps-là facile à reconnaître, très étendue et de nature élémentaire. C'est pourquoi la personnalité étant si peu nuancée, elle pouvait avoir un très haut degré de fidélité et &e valeur, sans devenir variée et riche dans les sentiments, ou violente dans la passion. La vie intérieure et la vie extérieure n'étaient pas très compliquées, il s'agissait de les laisser régler par des facteurs réalistes, non par l'amour et la fantaisie. |
Cela pouvait à peu près satisfaire aussi longtemps que le foyer était une affaire, dont la femme était entièrement préoccupée et la véritable directrice. L'amour de l’homme était déterminé par ce qui se faisait valoir après le mariage,etnon par ce qui pouvait se faire valoir avant, c’est-à-dire moins par la beauté de la femme que par sa fidélité et sa capacité ; sa tendresse et son estime étaient moins déterminées par la personnalité de sa femme que par la considération de sa famille. Son amour était un reflet de sa dignité de maitre et d'époux, il était le maitre mais aussi le protecteur. Assurément, dans bien des cas, 1l y avait le côté érotique, mais comme quelque chôse à part, non comme un élément nécessaire à l’amour, et ce n’était jamais cela qui prévalait où le sentiment apparaissait le plus profondément et dans sa plus grande dignité. L'amour de l'épouse était de son côté composé de respect, de confiance, de la conscience de la dignité d’être la compagne affidée de son époux. Mais tout ceci est actuellement changé. L’individu, par l’évolution de la vie économique, est dégagé sur tous les points de son ancienne situation vis-à-vis de sa famille ; on est quelque chose par soi-même non par sa famille ; le foyer aussi s’est trouvé changé par cette influence, en
ce que ce n'est plus une affaire où les personnalités pouvaient se rencontrer dans un vaste champ d'intérêts élémentaires. Pour cette raison, chaque foyer devientisolé, un monde par lui-même avec ses coutumes, sa substance, tout d’après la personnalité des individus qui le composent. Ce n'est plus un seul texte fondamental social une fois déterminé auquel chaque foyer doit se conformer, il est remplacé par une conformité psychique des plus variées que chaque couple doit chercher à trouver à ses propres risques et sous sa propre responsabilité. C'est pour cette raison que l’on trouve désirable que l’amour joue un si grand rôle dans ce qui précède le mariage, parce que c’est lui qui crée l’espoir qu’il existe une telle conformité, et qui crée la volonté de l’affermir et de l’augmenter, c’est-à-dire d’éduquer sa propre personnalité avec cette conformité en vue. Mais il en émane aussi un danger, lorsque le sentiment qui doit supporter la vie commune et qui doit la justifier n’est pas véritable. Il y a deux côtés dans le sentiment amoureux, d’une part cet amour se tournant vers l'état sexuel, de l’autre ce désir de vie qui se tourne vers les intérêts du foyer et qui offre une extrême diversité, depuis les intérêts économiques les plus simples pour le bien-être de la vie quotidienne, jusqu aux intérêts intellectuels les plus
- étendus pour faire de la vie un cadre autour de ce dé- . bordant « amour de soi » qui amène l'individu à prendre part à la destinée des autres, à agir en rapport avec ce qui est en dehors de la sphère étroite et égoïste de ses «propres intérêts, et par cette action à ressentir le besoim “d'être compris par un autre, et de trouver auprès de lui “aide et sympathie. Ce besoin de vivre ensemble avec .quelqu'uï pouvant trouver le mot opportun dans la joie
comme dans la douleur, et à qui on peut le dire aussi quand c’est nécessaire, c’est ce besoin dans toutes ses nuances qui est le véritable sentiment fondant le mariage, car ce n’est que lui qui peut le satisfaire. On peut ressentir la plus tendre amitié pour un individu du même sexe, mais l’on ne peut avoir une communilas omnis vitæ, parce que des côtés entiers de la vie de l’autre contimuent à être une affaire ne vous concernant pas. La destinée de mon ami peut m'être à cœur dans le bonheur comme dans le malheur, mais elle ne devient pas la mienne et réciproquement. Au contraire, la destinée des époux est leur destinée commune, ce qui arrive à l’un arrive aussi à l’autre, parce que tout les atteint dans la vie commune du foyer. Deux amis peuvent difficilement avoir la même bourse, l’un d’eux ne peut vivre de l’autre sans humiliation, ils n'ont pas les mêmes connaissances, les mêmes relations avec la société au dehors, et c'est pourquoi ils ont séparément bien des plaisirs, bien des chagrins et des intérêts qui sont pour l’autre comme une chose ne le regardant pas. Ce nest pas le cas chez les époux. Il vient s'ajouter encore à cela que deux amis ne peuvent partager tous les sentiments qui se rattachent à la vie sexuelle, et qui constituent le côté le plus caché et le plus privé de la vie intérieure de l'individu ; deux amis ne peuvent avoir la même maitresse. Au contraire, les époux doivent justement partager aussi ces côtés cachés de leur vie intellectuelle intérieure, et voir réciproquement dans les plus profonds mystères de leur vie sexuelle. Ce n’est pas à cause de sa propre valeur idéale que la vie sexuelle devient aujourd'hui, . bien plus que dans les temps primitifs, un facteur si . essentiel dans le mariage. Mais elle le devient à cause |
de son caractère privé, et le besoin que la vie civilisée a fait naïtre de s'attacher entièrement à une autre personne ne peut être satisfait, avant que tombe la barrière mise entre les individus par la nature privée de ce sentiment. Et cette barrière ne peut tomber que dans le mariage comme la dernière, regardée 1déalement comme secondaire. Si elle tombe tandis que d’autres obstacles essentiels restent debout, comme cela arrive dans l'union libre, cette chute laisse un sentiment de mépris réciproque, à cause de l'évaluation dont l’abandon sexuel a été l’objet, et qui justement a rendu la vie sexuelle telle qu’elle est pour le cercle privé des sentiments.
Tout cela est pour le jeune homme qui devient amoureux comme une vague perspective qui sépare ses sentiments vis-à-vis de celle dont il veut faire sa femme, de cette ivresse des sens qui peut s'emparer de lui vis-àvis d’autres femmes. Mais justement, comme il ne s'agit ici que d'une perspective à moitié consciente, et essentiellement fixée par ce qu'il a vu et entendu autour de lui, il peut se tromper ; justement parce qu'il sait qu'on ne doit pas désirer une femme sans vouloir l’épouser, 1l peut faire glisser dans son excitation sexuelle les images fantaisistes qui indiquent le mariage, ou laisser le tout se perdre dans une idée vaguement indiquée : la possession. Chez les femmes, le sentiment d'amour se dessine, nous le croyons, un peu autrement. Ce sont plutôt les femmes qui se marient sans être éprises sexuellement, guidées seulement par un calme sentiment de bien-être, influencées par l’idée qu’ainsi va le monde et par le désir d’avoir un foyer à elles. Mais, quand une femme aime, son sentiment d'amour s’absorbe plus
spontanément dans le sentiment de bonheur d’avoir été distinguée et aimée par l'élu, sans qu'au commencement elle fasse une très grande distinction entre l’a-
mour qui est essentiellement déterminé sexuellement, et
celui qui l’est par ses qualités plus personnelles. C’est à cause de cela qu'il y à tant de femmes, en réalité bonnes et honnêtes, qui ne se sentent pas offensées d’être l’objet d'un amour seulement sexuel, quand celui-ci n'apparait que dans les nuances de sentiment qui répondent à leur degré d'éducation. Par éducation et par habitude, la femme refoule au dernier plan ce qui est sexuel dans son amour, de façon à ce que cela ne se dessine pas nettement pour sa conscience, et elle s’imagine que c’est le même cas chez l’homme. La cause, dans tous ces états de choses, est que l'élément sexuel, malgré le dédain qui l'entoure, quand il s’annonce ouvertement comme un motif isolé, peut arriver à jouer
un rôle si prépondérant dans le sentiment qui précède
le mariage. Ceci est par des routes innombrables si suggestivement lié avec la vie commune que cela la représente presque. Mais ce n’est que par ce caractère représentatif que le sentiment érotique a une véritable valeur ; veut-on approfondir les choses, l’on découvre que ces autres éléments représentés par ce qui est érotique
ne sont pas devenus tout à fait inconscients, mais se
trouvent toujours comme des éléments indépendants, mettant une limite distincte entre l'amour et l’ivresse des sens. Cette limite est toujours là où se trouve celle entre le désir de cette communitas omnis vitæ et une communauté partielle et subordonnée.
Ce que renferme le mariage, comme une communitas omnis vilæ, est ce qui le sépare du concubinage, et
cette différence continuera à être une différence morale aussi longtemps qu'un individu considérera justement comme un honneur qu’on l'apprécie comme caractère, comme personnalité entière, mais comme une honte qu'on rejette ses qualités Les plus essentielles, et ne fasse attention qu à ses qualités secondaires.
Naturellement, 1l peut arriver que dans la vie commune 1l soit impossible de réaliser une telle communauté de vie, et plus elle tend à consister dans une concordance, dans un accord des personnalités individualisées, plus ce sont des états intellectuels, non matériels et économiques où les personnes doivent se rencontrer, plus 1l devient difficile d'obtenir un tel accord. Mais si l'essai échoue, le mariage continue toujours à porter la marque distinctive que l'essai a été fait.
Les chances que, par l'effort de l'individu, l'essai réussira ou non, dépendent essentiellement du degré auquel il peut éduquer ses sentiments. Nous traiterons c1- après cette question d’une manière plus détaillée, avec ce qui a rapport à la question de la durée du mariage et à l'autorité réciproque dés époux. Nous ne voulons nous servir ici que de ce que nous venons de développer pour examiner les exigences que le mariage doit avoir quant à la vie sexuelle.