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La famille est le cercle privé de l'individu

La société civile et politique se forme par le besoin de l'individu d'organiser sa vie comme les autres individus l'exigent pour le laisser en paix, et le regarder en ami,

non en ennemi. Toutes lesinstitutions civiles et politiques naissent de ce besoin des individus de vivre ensemble. Les personnes se trouvent placées face à face dans un

même endroit, et par là sous bien des rapports mises en <ontact les unes avec les autres; au commencement, leurs intérêts ne sont nullement en harmonie complète,

‘elles luttent pourtant sous l'impression de cette commu-

nauté qui est de même nécessité pour tous. Dans cette lutte, ilarrive des instants de repos quand une harmonie provisoire se trouve atteinte ; cette harmonie s'exprime

par les mœurs existantes, plus tard dans les lois et les institutions. Mais la lutte recommence à mesure que ce

qui est incomplet dans l'harmonie atteinte se fait sentir.

De cette manière, l’évolution continue sa marche, si

toutefois de grandes oppositions n’amènent pas la disso-

lution de la société. C'est pourquoi la morale de chaque

individu lui trace une règle de conduite basée sur cette

manière d'être de la société; ce sont les lois qui lui prescrivent ce qu'il doit faire et ce qu'il doit éviter, non pas précisément les lois comme elles sont, mais comme il se figure qu’elles devraient être pour le bien de la société. Même lorsqu'il se met en opposition avec les lois établies, c'est la société qu'il prend en considération, si toutefois cette opposition est regardée par lui comme un cas de conscience, un devoir. Comme individu, il n’a luimême aucun droit, tous les droits sont du côté de la société parce que l’individu qui lui est utile est Le seul. qui compte. |

En opposition à cette morale existant dans la vie sociale, la vie de famille semble avoir ses principes dans l'individu par lui-même. La famille est le petit monde que chacun forme comme sa sphère privée, tout à fait en dehors de la grande organisation sociale. Sitot que l’homme sort de chez lui, 1l est citoyen et se trouve sous. la dépendance de l'État, c’est-à-dire le contrôle de ses. concitoyens. Dans sa maison, il vit comme il lui plaît, la tribu ou l'État n'a rien à lui procurer ni à lui prescrire. | Au contraire, sa bonne volonté de se conformer aux règles de la tribu et de vivre en conséquence, dépend en . grande partie de ce que sa liberté d'organiser sa vie. privée comme il lui convient, se trouve respectée. La vie: dans la tribu est le grand soutien de la sécurité de tous, elle donne à chacun la confiance et la paix ; mais le contenu de cette vie qu’on a ainsi la liberté de vivre, est assurément au premier rang la vie dans la famille, la vie selon les propres vœux de l'individu.

Cela ne veut pas dire que dans une tribu il existe dans chaque foyer des coutumes différentes ; les individus à l’état primitif ont particulièrement à peu près chacun les.

mêmes manières de vivre et les mêmes exigences; la faculté d’être influencé par les causes extérieures — la suggestion sociale — est assez puissante, et c’est pourquoi l'on se’ trouve organiser sa vie de famille à l'exemple de celle de son voisin. Mais quoique dans une tribu primitive on trouve une organisation générale, des mœurs, des usages ou une loi pour l’organisation de la vie de famille aussi bien que pour les intérêts civils et politiques, elle renvoie donc toujours vers la volonté de l'individu. On peut dire que l’organisation de la famille est reconnue par la tribu comme celle que les individus eux-mêmes préfèrent, tandis que l'organisation civile et politique est reconnue par l'individu, comme celle devant laquelle 1l doit se soumettre pour la conservation de la vie sociale.

Cet état de choses n’est donc qu'approximatif ; peu à peu l'État a pris l'autorité d'organiser aussi la vie de famille en rapport avec ses idées de morale. La raison en est d'abord que les traits de caractère dont la société exige le développement chez l'individu, ne pourraient sans affaiblissement pour elle céder dans sa vie de fa- mille ; c'est pourquoi la société se trouve intéressée à ce

que l'individu, dans sa vie privée, vive sous l’empire

d'une influence morale, conforme à celle qu'il reçoit de la société. Puis ensuite, la cause de l'intervention de l'État dans l'organisation privée de la vie familiale, est que, dans la famille, il n'existe pas seulement un cercle privé pour chaque individu, mais un état de choses dépendant de plusieurs individus, et c’est pourquoi un seul ne peut organiser son foyer selon son caprice, sans que les autres, restés sans protection, se révoltent contre sa manière d'agir despotique, dès qu'ils sont en état de le

faire, et l'appui que cela leur ferait trouver chez d'autres en dehors de cet étroit cercle privé, amènerait de soimême l'intervention du pouvoir public. C’est pourquoi l'institution de la famille devient peu à peu subordonnée à une sute de règles juridiques, qui, de même que les règles civiles et politiques, sont l’expression de la subordination de l'individu à la volonté de la tribu.

Malgré cette évolution, le caractère primordial de la

famille comme un cercle privé n’est pas pour cela négligé. Une grande partie des règles qui organisent la vie de famille n’expriment pas les droits que la société a sur elle, elles ne sont pas ses conditions pour la tolérer et la reconnaitre, mais au contraire elles traduisent les droits que la famille exige de la société. Elles ne dérivent pas de la société mais de la famille ; aussi mettent-elles une barrière à l'autorité du pouvoir civil pour fixer selon son gré l'organisation de la famille. Ces règles qui constituent la partie la plus importante du droit de la famille sont des règles ayant acquis la protection du pouvoir public, parce qu'elles sont l'expression du droit qu'ont les membres de la famille de regarder l’état dans lequel

ils vivent comme une chose privée ; ces règles dérivent

des droits de la famille, et l'État n’a pour l'individu une valeur morale que s’il reconnait ces règles et protège la famille comme il se le doit à lui-même. C’est une ques-

tion difficile à résoudre, si la conscience de l’homme qui.

se définit toujours à l’idée qu'il se fait de sa manière de vivre par rapport à une plus grande association, a ses

racines les plus profondes dans la vie sociale ou dans la

vie de famille, si la société, objectivement plus grande

et plus vaste, donne à la famille sa valeur comme for- | mant une partie de ce tout plus grand et comme une

(là

LE MARIAGE à

école d'éducation pour la vie sociale, ou si plutôt la société civile n’a de valeur que s’il lui est possible d’assurer et d'établir la vie de famille, de facon qu’elle devienne en réalité subjectivement la plus compréhensive, la plus essentielle pour l'homme, celle d'après laquelle 1] doit organiser sa vie, parce qu’elle s'empare de lui par les détails les plus subtils et les plus personnels.

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