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La valeur civilisatrice du mariage

Tandis que les véritables et les plus subtiles valeurs eivilisatrices du développement de la vie la plus personnelle, ne peuvent jamais s'attendre à attirer qu’une minorité, tandis que la majorité des individus se trouvera satisfaite d’une vie sous les formes les plus banales, la position de l’homme comme celui devant pourvoir aux besoins dessiens, donnera au mariage une base très large et très solide, accessible pour tous, et donnera à la vie de l'individu même le plus ordinaire une idéalité profonde et vraie. Cela pourrait amener à penser que cette préoccupation de l’homme de pourvoir aux besoins de la famille enserre la famille et le mariage dans ce cerele étroit, ne leur donnant une raison d’être qu'à cause de ce travail du dehors. Mais il n’en est pas ainsi. Le travail pour la plupart des individus n’a que la valeur d’être le moyen de gagner sa vie, ils chercheront les véritables valeurs de la vie dans ce qui leur rend le travail plus facile et plus fructueux ; et personne autre que l'épouse ne peut

le faire, non pas tant en se chargeant d'assurer le repos de l’homme etenayantsoin que rien ne lui manque, queen apprenant à connaitre à fond son travail, sa situation, et par-là à devenirà même de lui être uüle, en se concertant avec lui, eten lui donnant des conseils judicieux. L'amour reposant sur cette base, exige cependant que l’homme reconnaisse son épouse comme une personnalité placée absolument au même niveau que lui, et pour ceci une égale capacité est la seule expression tout à fait conforme. Autrefois c'était un avantage économique de fonder une famille, à présent il en estautrement, même siune épouse dans des condition du reste semblables coûte moins cher qu’une personne tenant votre maison ; d'avoir à pourvoir aux besoins d’une famille est une augmentation de vos charges économiques. Et c’est de là que proviennent les influences ayant provoqué une décroissance dans l’envie de se marier. Aussi longtemps que la situation mondaime d’un individu continuera à être .considérée comme plus estimable et plus assurée,quandilest marié que lorsqu'il vit en garcon, cela réagira contre la tendance à rester célibataire ; car pour sa considération mondaine l'individu est décidé à faire d'assez grands sacrifices pécuniaires.

Mais ceci n'est pas une confirmation morale satisfaisante

du mariage, et à la longue cela ne formera pas non plus

un contrepoids suffisant contre l’aversion de contracter

le mariage ; sitôt qu'il existera un nombre suffisant de célibataires, la sanction mondaine disparaîtra. Si véritablement le mariage n'aide pas l'individu à supporter Le poids de la vie, mais en augmente les charges, son existence n’est plus qu'une question de temps, ou s’en trouve profondément menacée. Cependant le surcroit dans les charges d’un individu, ne peut uniquement se

mesurer objectivement sur l'extension du travail qu’il doit rendre, 1l dépend essentiellement du sentiment subjectif de ses efforts. L'homme a été pendant si longtemps habi-

tué à travailler seul pour subvenir à sa vie et à celle de

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sa famille, que généralement il ne compte pas sur l’aide qu une épouse 1e1 est à même de lui donner ; mais peu à peu il la découvrira, à mesure que l'épouse devient son égale comme personnalité, non seulement juridiquement mais en réalité. |

Dans les couches sociales inférieures, l'avenir du mariage dépendra du travail en commun des époux, car l’épouse y atoujoursexercé facticement une grande influene comme l’aide le plus actif de son mari, non-seulement en parüicipant au travail pour subvenir aux besoins de la famille par sa propre activité à elle, mais aussi comme celle faisant connaitre son opinion sur tout ce qui concerne le travail de l’homme et les intérêts communs. En revanche, dans cette classe de la société, souvent en raison de son incapacité, l’épouse s'est trouvée exposée à être brutalement repoussée par l'homme, et à en être plus ou moins maltraitée. Au contraire dans les hautes classes’ de la société, en général, l’épouse n’a pu exercer son influence que par des chemins détournés, ce qui a rendu sa position d’autant plus difficile, surtout lorsque le travail de l'hommeaété d’une nature pouvants’emparer de son ambition sociale, captiver ses intérêts, et réduire son foyer à n'être plus pour lui que d’une valeur secondaire.En revanche, dans cette classe de la société, le foyer a profité du goût plus élevé qui s'est fait sentir, pour l’évolution des qualités personnelles civilisatrices les plus subtiles et du besoin qu’elles existent ; par leur aide les épouses dans bien des cas ont recouvré aux côtés de leurs

maris, la place que leur exclusion du travail de l’homme leur ôtait. Les différents degrés de civilisation dans la même société, continueront aussi dans l’avenir à créer différents types de mariages ; les types inférieurs, une fois que l'épouse aura acquis la capacité, gagneront à l'égard moral en général, en ce que les côtés brutaux dans le caractère de l'homme seront repoussés, et l’estime pour la personne de l'épouse, l'empire sursoi-même et le sentiment de tendresse acquerront à la fin une plus grande place. Les types supérieurs y gagneront une plus haute portée, et deviendront en réalité une vie commune, en ce qu'il ne sera pas nécessaire que l'épouse joigne personnellement ses efforts à ceux de l'époux, pour travailler à pourvoir aux besoins de la famille, tandis que ce travail deviendra en même temps moins une fatigue qu’une chose donnant à la vie une raison d'être. Si l'épouse devient à même de pouvoir intelligemment partager les espérances et les craintes de son mari, sa fierté etses chagrins, la communauté entre éux en acquerra une plus grande portée. Mais assurément le danger que le mariage ne trouve pas son compte en devenant une vie commune entre deux personnes d’une capacité égale, sera plus grand dans les mariages d'une civilisation supérieure, parce que généralement les individus vivant dans les hautes classes de la société ont leurs inté- . rêts les plus importants en dehors du foyer. Dans les. couches sociales supérieures, l’homme généralement n’a » pas le sentiment que seulement la vie dans le foyer peut » donnerle bonheurabsolu,etc’est pourquoil'aversion pour | le mariage a particulièrement une perspective de s'y répandre, comme cela fut le cas dans l'ancienne Rome.

Pour s'opposer à cette aversion, notre société n'a.

qu'une seule force, c'est la valeur de l’épouse dans le travail exigé pour assurer à soi et aux siens la position sociale qu'on désire atteindre. Une fois que l'épouse aura prouvé qu'ici elle peut devenir l’aide le plus important, les liens du foyer en seront resserrés davantage, et auront pour résultat naturel que le travail au dehors du foyer capturant les intérêts de l'homme sera jugé parles deux époux ; l’homme cessera de regarder ce travail comme le but de son existence et n’y verra plus qu’un moyen; le bonheur du travail ne sera alors complet que par le sentiment qu'un autre être partage tous les soins et tous les intérêts. Ainsi est la marche de la civilisation : elle nous rend en même temps plus isolé dans le monde et plus dépendant de lui. Dans ce monde hétérogène où nous sommes si peu connus des autres, et où personne ne pense à nous, si nous ne nous rappelons pas à lui en pénétrant dans son existence par notre travail, nous devenons facilement plus isolés que dans un désert. La vie du monde nous procure beaucoup de joies intellectuelles d'une valeur véritable, et beaucoup de joies de sentiment, presque toutes vaines, parce que l'existence de l'individu est assez indifférente à la foule. Mais en face de cette vie vient se placer le monde plus restreint, où les liens resserrent davantage parce qu'ils resserrentplus personnellement, caril yexiste des intérêts réciproques non seulement aujourd'hui, mais demain, n'importe quand. Et ce monde plus restreint est en première ligne le mariage entre deux personnes ayant la même capacité. Ce mariage ne révélera assurément ses valeurs, que pour celui ayant ressenti la douleur de se savoir isolé dans ce sens qu'on est abandonné, et la plupart des âmes sont susceptibles de la sentir. C'est sur

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cette douleur que la religion a basé son pouvoir dans le monde, elle a donné aux individus le sentiment de ne pas y être isolés et abandonnés, et c’est aussi là-dessus que sont fondées les perspectives du mariage afin qu'il devienne la religion naturelle de l'individu, ce qui lui donnera ce point de stabilité que nous brülons tous de trouver (1). Si différemment que la civilisation puisse se répartir dans une société, la tendance, la direction de toute la vie civilisatrice est donc pour tous, celle de trouver ce point stable donnant à l'individu le sentiment d'une valeur vraie dans la vie. Dans ce mouvement de la civilisation le mariage reste avec les plus grandes possibilités; mais elles s’amoindriraient très vite, si l’épouse continuait d'être incapable, tandis que sa capacité les augmentera considérablementetne laissera de côté que ce quise trouve en dehors de ce qui est le secret le plus intime et le plus personnel du mouvement de la civilisation.

On peut déjà renvoyer à quelques expériences pratiques en ce que la question de la capacité de l'épouse n'est plus entièrement une question théorique. Premièrement les mœurs dans la plupart des pays ont bien

(4) « Que l’homme étant revenu à soi, considère ce qu'il est au prix de ce quiest ; qu'il se regarde comme égaré dans ce canton détourné de la nature, et que, de ce petit cachot où il se trouve logé, j'entends

l'univers, il apprenne à estimerlaterre, les royaumes, les villes, etsoi- …

même son juste prix... C’est ce qui nous rend incapables desavoircertainement et d'ignorer absolument. Nous voguons sur un milieu vaste, toujours incertains et flottants, poussés d’un bout à l’autre. Quelque terme où nous pensions nous attacher et nous affermir, il branle et nous quitte..….Rien ne s'arrêle pour nous. C’est l’état qui nous est naturel, et toutefois le plus contraire à notre inclination. Nous brülons de désir detrouver une assiette ferme et unedernière base constante pour y édifier une tour qui s'élève à l'infini, » Pascal : Pensées, éd. V. Rocher, Tours, 1875, pag. 46-51.

devancé l'autorité de l'épouse consacrée par la loi. Dans les bons mariages les époux gouvernent en commun. L'on trouve cependant qu'il serait inquiétant de laisser la loi devenir une expression pour les mœurs, car l’on prétend que la loi doit donner à l’homme le pouvoir de faire sa volonté lorsqu'il se trouve en présence d'une épouse inintelligente ou mauvaise. On ne peut répondre à ceci que d’une seule manière, en demandant s'il ne faut pas avoir égard à la possibilité que l'homme soit méchant, et fasse un mauvais emploi de son pouvoir. C'est une pensée singulière que l’on puisse attacher autant d'importance à conserver un mariage où seulement le pouvoir brutal peut retenir ensemble les époux.

La confiance dans la raison des individus, dans le

* pouvoir de l’amour, et la valeur de la vie conjugale se

montrent bien mieux en donnant par la loi cette expression qui est la pensée fondamentale du mariage, et que les mœurs à un degré croissant ont réalisée. Pen-

dant la Révolution Française avec sa croyance dans la

nature humaine, tous naturellement ont conçu la pensée d'abolir la prépondérance de l'époux. A la Convention en 1793, il n’en existe plus de trace dans le projet de Code de Cambacérès. Ce fut Napoléon pendant la rédaction du Code eivil qui la fit rétablir, et l'entoura de très grandes garanties. Il serait assurément injuste de n’attribuer ceci qu’à l'influence de Napoléon et de ses juristes, et à leur brutale manière de considérer les femmes ; si cela n'avait pas concordé avec les opinions régnantes dans le peuple, on aurait difficilement pu l’introduire, et encore moins la maintenir jusqu’à nos jours. Selon nous, en France, c’est moins l'autorité de l’époux sur

la personne de l'épouse qui plait aux hommes, que le pouvoir sur la fortume de l'épouse que cette autorité leur donne; ils y renonceront à regret, et ils n’ont aucun autre moyen pour le conserver. Dans ces derniers temps la pensée se fait pourtant jour de modifier les décisions sévères du Code civil en France et en Belgique (1).

Au contraire, dans les Etats-Unis l'autorité de l'époux est presque entièrement disparue depuis 1840, époque à laquelle le Vermont donna l’exemple. L’Angleterre aussi à osé faire un grand pas en ce qui est d’accorder à l'épouse une autorité personnelle par le radical « property act » de 1882 (2). On peut assurément dire que ces organisations ne datent pas d'assez longtemps pour pouvoir s’en faire une opinion certaine, et en déduire l'influence qu’elles auront à la longue sur la vie commune conjugale. |

On peut même faire remarquer la détente survenue dans le lien conjugal en Amérique, en ce que le divorce s'obtient facilement et est devenu très fréquent, ce que nous avons mentionné ci-dessus. Pour donner la véritable mesure, il faudrait chercher quelle a été l’influence de l’autorité accordée à l'épouse sur la vie commune des époux, dont le mariage continue à exister. Le rela-

(1) Voir Laurent, Avant projet de revision du Code civil belge, 1882. Bridel, La femme et le droit, 188%, Le droit des femmes et le mariage, 1893. Frank, Essai sur la cond. pol. de la femme, 1892, etc.

(2) Voir Th. Barrett Lennard, The position in law of women, 1883 ; Lawrence, The history of the laws affecting the property of married women in England, 1884. Par ces lois le pouvoir du mari a disparu pour tous les intérêts particuliers des époux ; au con-

traire, il a continué à exister pour les intérêts communs que la vie … commune a pour conséquences.

chement des lois du divorce n’est pas un résultat nécessaire d’une réforme quelconque dans l’ordre juridique intime du mariage, il agit plutôt en provoquant des mariages irréfléchis et légers, n'ayant pas en eux-mêmes les conditions nécessaires pour durer. Et sur cela ïl semble que tous ceux qui connaissent la situation en Amérique, sont d'accord pour dire que la vie commune entre les époux y à gagné en intimité, en force, et en vigueur. En tout cas 1l ne peut régner aucun doute, que la capacité de l’épouse ait été en Amérique et en Angleterre la conséquence nécessaire des meilleurs côtés de la vie de la nation, et des qualités remarquables dont les femmes de ces pays ont été en possession, et ceci doit donc déterminer plus que toute autre chose le jugement sur la valeur de la réforme. Le grand rôle que les femmes américaines ont joué dans l’évolution de leur pays, dans les rapports journaliers les plus ordinaires, comme dans les grands mouvements nationaux, (la lutte pour l'indépendance, le mouvement en faveur de l'abolition de l'esclavage, les lois sur l’enseignement etc.), leur a signé leurpropre lettre d'affranchissement, et en Angleterre bien que dansde moins grandes proportions le cas a été le même. La conservation de la prépondérance de l'époux ne convient pas au sentiment que ressentent les femmes de leur propre valeur.

Quelques objections pratiques, contre l’autorité égale et absolue des deux époux, sont fréquemment mises en avant, quoiqu'elles n’aientpasen elles-mêmes une grande valeur. Le droit de déterminer le lieu où doit résider la famille, le pied sur lequel on doit vivre, la manière dont la vie journalière doit être organisée et l’autorité sur les enfants, sont toutes choses exigeant une solution

et finalement pour cette raison devant dépendre d’un seul individu. Déjà Stuart Mill à répondu à cela : « Il est absolument vrai que les choses devant être décidées chaque jour, ne pouvant pas être ordonnées peu à peu ou attendre pour être résolues d’un commun accord, doivent dépendre d'une seule volonté. Une seule personnalité doit résoudre ces difficultés, mais il ne s’ensuit pas pour cela que cette personnalité doive toujours être la même. La manière naturelle d'organiser les choses est le partage du pouvoir entre les deux parties en ce que chacune d'elles conserve la direction absolue de ce qui la concerne, et que tout changement de système ou de principe exige le consentement de l’une et de l’autre (1) ». Goos a aussi reconnu qu'ici, il n’y avait en soi-même aucune nécessité, pour que ce soit l'homme àquiappartienne dans de tels débats la prépondérance de l'autorité. « Celui des époux qui par son activité procure le nécessaire pour le ménage doit aussi déterminer sa résidence, et en général sinon toujours ce sera l’homme. Celui-ci doit aussi être le maitre d'organiser le foyer, cependant avec égard à la position d'égalité morale mentionnée c1 dessus. Tout cela va de soi, comme une conséquence naturelle des circonstances données (2) ». Quant à l'autorité sur les enfants, elle doit selon nous être décidée de la même manière, mais nous pensons devoir remettre l'examen plus détaillé de ce point, parce que nous n'avons pas encore examiné les idées sur lesquelles la valeur morale du pouvoir des parents est basée.

(1) Mill, L'assujettissement des femmes, 1. T1. (2) Goos, Doctrine générale du droit, X, p. 455-457.

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