L'amour des parents
L'organisation actuelle de la société impose aux parents un grand nombre de devoirs vis-à-vis des enfants et leur donne en revanche beaucoup de droits,mais dans les dispositions de la loi apparait encore l'ancien respect pour le sang, qui fait obstacle à la considération des parents et des enfants comme individus. Le cas est le même à l'égard des sentiments qui agissent dans l’amour des parents ; il existe encore 1c1 bien des vestiges des anciens sentiments de la famille, et nous pensons que leur influence sur l’organisation juridique apparait particulièrement dans les dispositions de la loi concernant les droits des parents ; ces droits dépassent encore de beaucoup ce que les parents pourraient exiger, comme moyens nécessaires pour veiller sur l'enfant
d'une manière suffisante, ou comme un retour de la sol- -lcitude qu'ils lui ont témoignée. Qu'un enfant, moralement, soit obligé d'être reconnaissant à ses parents de l'affection qu'ils luiont montrée, est une chose à part, car un devoir de reconnaissance ne peut être l’objet d'une sanction juridique,et si la loi sanctionne les droits des parents,on doit donc y voir l'expression d’une série d'idées différentes. Et l'autorité que la loi accorde aux parents, afin qu'ils puissent convenablement remplir leur devoir de prendre soin de l'enfant, n’est pas en elle-même un droit pour les parents, mais une partie de leurs devoirs vis-à-vis de l'enfant; lorsque l'autorité des parents dépasse ces bornes ou devient indépendante de ces devoirs, sa confirmation doit aussi être cherchée dans une autre série d'idées. Il n'y à que les anciennes idées de la famille auxquelles nous pouvons recourir ici,elles se monirent encore en ce qu'on admet toujours, que même le fait d'être l’auteur d’un enfant donne un droit “sacré que l'enfant doit respecter, idée montrant encore davantage sa liaison avec les anciens préjugés de la famille, en ce qu’en substance elle ne concerne que les enfants légitimes issus du mariage.
Il va de soi, que si l’on veut que la société ne périsse pas, il faut soigner les enfants, et à mesure qu'ils grandissent les protéger et les élever. Si la famille ne s'entend pas à s'en charger, la société doit prendre soim : d'atteindre le but par une autre voie. Ainsi, le rôle des parents comme nourriciers et éducateurs de leurs enfants pouvait être regardé comme un mandat provisoire leur ayant été confié par l'Etat. Mais l'enfant, comme un être vivant, a aussi un droit par lui-même, et non * passeulement à cause de la société, à ce que son existence
faible et débile soit protégée.,et ce devoir doit principalement être à la charge de ceux qui l'ont mis au monde. Que la société se soit arrangée de manière à ce que les parents fussent chargés de prendre soin des enfants, cela date dun temps où le plus ardent désir de la famille était d’avoir des descendants ; la société n’est pas préparée à pourvoir aux nécessités des enfants par d’autres. moyens, et dans le cas échéant elle soutiendra que le devoir de prendre soin de l'enfant repose sur celui qui l’a mis au monde. Or, l’on ne regarde pas seulement ceci comme une organisation provisoire, mais comme. l’organisation naturelle de l’avenir, et dans cette idée nous trouvons la réflexion, que c'est à la fois la manière la plus sûre de protégerles enfants, et la seule organisation que les parents soient disposés à accepter ; jamais ils ne regarderont le soin de leurs enfants seulement comme un devoir, un fardeau, mais aussi comme un droit qu'ils seront jaloux de conserver. L'amour des pa-
rents y apparait comme la base véritable de la conserva-
tion du foyer comme l’éducateur naturel de l'enfant. Ce sera donc essentiellement un examen de la valeur et du caractère de ce sentiment sur lequel nous nous concentrerons dans ce qui va suivre. La société respecte-t-elle le droit des parents d’avoir une autorité sur les enfantsà cause des parents, ou à cause des enfants mêmes ? Les rapports entre les parents et les enfants sont-ils organisés comme ils le sont, parce que dans le cas contraire on empiéterait sur les intérêts de la famille et des époux, ou bien parce que l’on reconnait que les enfants ne pourraient d'aucune autre manière être protégés sensiblement aussi bien ?
L'autorité des parents était autrefois et est encore au-
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jourd'hui essentiellement une autorité du père, elle est essentiellement cohérente avec le pouvoir du mari. L’autorité de la mère apparait seulement lorsque le père est mort, ou se trouve incapable d'agir. Lorsqu'on dit, par exemple dans le Code civil, que les enfants ne doivent pas se marier sans le consentement de leurs parents, mais que dans le cas de dissentiment entre les parents la volonté du père est celle qui l'emporte, la considération que l’on montre ici pour la mère n'est donc d'aucune importance. |
Ce n'est ni l'amour du père, n1 celui de la mère pour l'enfant, que la société a respecté dans son organisation de l'autorité des parents ; c'est l’intérêt du père de gouverner pour son enfant, comme descendant de la famille, qui a trouvé sa sanction dans l'ancien droit de la famille. Ce n’est qu'à mesure que disparaissent ces institutions surannées que nous voyons un amour paternel développé et abrité par ces institutions se faire valoir par ses propres forces, un amour qui ne se trouve plus satisfait des dispositions des législateurs d'autrefois, et qui peut supporter la comparaison avec celui qui chez la mère existe de nature comme un instinct. Les dispositions juridiques ne sont que l’expression des habitudes et portent le témoignage des sentiments qui ont gouverné la vie journalière ; or, les. coutumes qui ont régularisé les rapports entre le père et l'enfant, portent toutes l'empreinte de l’idée que l'enfant était redevable à son père comme tel ; mais ce n’est pas par ces coutumes seules, que l’on peut voir si cette paternité signifie le rapport de la procréation, ou la position comme chef de la famille. On le constate, au contraire, en les comparant à toute une série d'anciens.
us et coutumes. Que le père possédait des droits sur l'enfant non comme procréateur mais comme chef de la famille, cela est d'accord avec les faits physiologiques, l’amour paternel étant sans base physiologique et seulement un produit sociologique. Le fait seul d’avoir engendré l'enfant n’allume pas dans son cœur cet amour irrésistible qui le mène comme une force inconsciente à prendre soin de son enfant aux dépens de ses propres intérêts égoïstes ; l'enfant devient un objet de ses intérêts, parce qu'il vit avec la mère et tient tous les deux sous son pouvoir pour s’en servir en faveur de sa famille. L'idée de procréation n'est pas la source sanctifiant les liens du sang, au contraire ; car à l'origine l’individu considéra tous ceux avec lesquels il se trouvait dans des rapports juridiques particulièrement proches, . comme étant ses compagnons consanguins : le sang porteur de la vie devint l’entité mystérieuse, la métaphore qui symbolisa l'absolu et le sacré des devoirs juridiques de l'individu. Si sa position légale s altère, on dit qu’il est devenu d’un autre sang ; celui qui a le pouvoir de déterminer le sang de l'individu détermine aussi sa position légale (1). De la même manière que les autres compagnons juridiques, les membres d’un même clan, etc., le père et l’enfant devinrent des consanguins parce qu'ils étaient par l'autorité du père soumis au même droit. Primordialement il était tout à fait indifférent à un père qu'il eût engendré ou non les enfants qu'il appelait les siens : il n’avait en vue que la position légale. Mais tandis que pour la plupart de ces rapports, on
(1) Sur la valeur métaphorique de l'idée du sang et de la base pure-
ment juridique de l'idée primitive de la consanguinité, voir notre livre : La famille primitive, 1891, 2e partie.
DCVREN FE a s
a peu à peu compris que la communauté du sang n’était qu'une métaphore donnant à ces rapports juridiques une sanction sainte, il en fut autrement quant aux rapports entre le père et l’enfant, car à mesure que le marlage se développait et que les rapports juridiques individuels se différenciaient dans la tribu, ceux concernant l'enfant devaient être toujours plus étroitement liés avec la paternité physique, et l’amour du père fut ainsi déterminé par l’idée que l'enfant avait été engendré par lui. Le fait de la procréation devint donc la base de l’idée de là consanguinité et on s’en servit pour fortifier les liens juridiques et les rapports de l’autorité sous la domination desquels le père désirait placer l'enfant ; le fait de la procréation ne créa pas un devoir pour le père de prendre soin de l'enfant, mais un devoir pour l'enfant de lui témoigner du respect. L'enfant remplissait ses devoirs en continuant la famille, en étant le soutien de son honneur, et ceci déterminait en substance le sentiment paternel, qui se changeait en colère et en haine si l'enfant trompait ses espérances. C’était la famille qu'on aimait dans son enfant. C’est pourquoi Montaigne conseille même, surtout aux nobles, de ne pas se marier trop jeunes, afin qu'il existe une assez grande différence d'âge, entre soi et ses enfants (1). Une autre conséquence
de ces idées était que l'on préféra les fils appelés à con-
tinuer la famille, aux filles qui entrèrent dans des familles étrangères ; et lorsque les filles commencèrent à être prises en considération comme ayant droit à une
dot et à leur part d’héritage, cela ne fut pas dû à une
modification du sentiment paternel, mais seulement à un sentiment de famille plus délicat : l'on ne voulait pas
(1) Montaigne, Essais, Liv. IT, chap. VIII.
laisser l'enfant de la famille, sans protection, sans soutien et sans gloire dans la famille étrangère. L'amour paternel considéré à ce point de vue na aucune valeur, par soi-même, parce qu'il n’est qu'un refletde la vénération pourla famille et, si celle-cis’efface en cessant d'avoir une importance sociale, l'amour paternel qui s’y trouve lié s’effacera aussi. L'amour paternel ne peut avoir une valeur indépendante, que lorsqu'il se prodigue à l'être même qui en est l’objet, qu'il est individualisé d’après l’enfant, et supporté par l'intérêt de sa prospérité comme individu. Où cette transformation s'opère, l’idée se perdra que ce soit le droit du père de sacrifier le caractère et les penchants de l'enfant sur l'autel des traditions de la famille, par exemple en lui prescrivant une profession déterminée pour sa vie. De nos jours cette transformation n’est pas entièrement accomplie et, comme nous l'avons dit, l'on rencontre toujours les traits caractéristiques du culte de la famille dans l’amour paternel. Etre père est encore pour beaucoup synonyme de posséder un droit sacré d’être obéi et respecté. Si autrefois l’on voyait dans l’enfant l’honneur de la famille, l’on y cherche peut-être à présent le sien ; l'amour paternel est la fierté du père de voir les qualités de l'enfant, qui sont comme un miroir où le père se reconnait : 1l se voit revivre en son enfant, toute qualité excellente de l'enfant est comme un témoignage de quelque chose de bien dans le père, il possède non seulement dans l'enfant quelque chose que les autres. lui peuvent envier, mais quelque chose qui. d'une certaine manière, est une prolongation et une continuation de son propre être. Si c'est un enfant d'extraction étrangère que l'on a adopté, on peut l’aimer comme
. + sito Ferre
l’on fait pour tout ce que l’on prend sous sa protection, et aussi par l’éducation faire de cet enfant son propre
ouvrage ; cependant, l’idée de son origine étrangère se
placera facilement entre vous et l'enfant, et vous empêchera de ramener absolument ses qualités jusqu'à vousmême. Ce sentiment de fierté et de joie de se reconnaitre dans son enfant, est assurément indispensable pour
donner à l'amour paternel sa couleur caractéristique en contraste avec tout autre amour au monde. Iln’est pas en
lui-même mauvais pour cela, tout sentiment égoïste n'est pas condamnable, mais il peut facilement amener à ce que l’on s'efforce de faire de l'enfant sa propre
image ; l'amour paternel n'est alors qu'une variété plus restreinte, et pour cette raison plus condamnable, de l'ancien sentiment de la famille, faisant considérer l’en- fant comme un moyen, au lieu de le considérer comme étant lui-même un but indépendant. Cependant plus
l'amour paternel évite ce danger, plus il tend à deve-
nir un sentiment de même nature que l'amour mater-
nel, dont il différait absolument à l’origine. La nature féminine a dans l’amour maternel sa parti-
cularité prédominante. Même si l’on avoue que Stuart
Mill a raison de dire qu on ne connait pas la nature de la femme et que les spéculations sur la « nature » d’un
être, c'est-à-dire sur ses possibilités métaphysiques, ne sont que des jeux d'esprit (1); même si l’on peut conve-
nir que la pression d’une civilisation exclusive peut faire sortir l'amour maternel de toutes les limites possibles, et l’amener vers un idéal d'abnégation et de dévouement exalté et injustifiable, et qu'une civilisation
(1) Stuart Mill, L'assujettissement des femmes.
contraire pourrait le resserrer dans des bornes trop restreintes ; même si l’on convient de tout cela, on conservera le droit de dire que ce serait faire violence à la nature d’une femme, si l’on voulait en arracher l'instinct maternel. Cetinstinet n'est pas une habitude, mais une impulsion physiologique, et cette disposition de la nature provient aussi de ce penchant mentionné plus haut, à prodiguer son affection et ses soins, que les coutumes ont développé ultérieurement chez la femme. L'instinct maternel à cette particularité que généralement il ne s'éveille dans toute sa force que pour l'enfant que la mère elle-même a mis au monde, et qu'il ne conserve toute sa puissance qu’à l'aide des soins concrets qu’elle donne à l'enfant. Nous voyons assurément que chez les animaux l'instinct peut s'égarer en se tournant vers des petits que la mère elle-même n’a pas mis au monde et qui ne sont même pas de son espèce. Une chatte peut nourrir des ratons, une poule peut prendre soin des petits d’une belette, ete. Chez les femmes prinutives, 1l arrive souvent quelque chose d’analogue, en ce que les mères qui ont tué leurs enfants au moment de la naissance, nourrissent quelquefois d’autres enfants, ou même les petits d'un animal quelconque. Il semblerait donc que dans l'amour maternel, l’élément le plus important fût l'influence des soins prodigués à l’enfant et de son allaitement. Ceci est confirmé davantage par les fréquents Infanticides chez les peuples primitifs, où l'amour maternel ne semble pas s'éveiller avant l'allaitement, en ce qu'une mère peut, de sang-froid, et souvent avec une grande cruauté, tuer l'enfant qu’elle n’a pas encore allaité, mais elle ne fait jamais de mal à celui qui a pris le sein. Et les mères de nos temps civilisés conviendront
que si l’amour maternel peut s'éveiller lorsqu'elles portent encore l'enfant dans leur sein, on pourrait plutôt. appeler cet amour un sentiment de béatitude abstraite et impersonnelle du bonheur que ressent la mère à la pensée que bientôt se réalisera l'espoir inculqué en elle par les traditions existant dans la société et par l’éducation qu'elle a reçue. Aussitôt après la naissance de l’enfant, elle ressentira un étonnement d’une nature étrange lorsque, pour la première fois, on mettra le nouveau-né dans ses bras. Ce n'est qu'après lui avoir donné plusieurs fois le sein, quand elle à appris à comprendre le. jeu de sa physionomie et qu’elle sent sur sa poitrine la caresse de ses petites mains, que l'amour maternel véritablement s’éveille. Même si l'on devait dire que l'amour maternel est directement déterminé par le sentiment du plaisir qu'on trouve à prodiguer des soins à l'enfant, qui a tellement besoin de vous, et par les marques de son contentement et de son chagrin, par la propre affection de la mère déterminée par la pitié et par le sentiment de protection, il reçoit néanmoins sa forme caractéristique par l’idée qui se trouve derrière toutes ces passions, l'idée que c’est son propre enfant. Chez les animaux et chez les peuples primitifs, cette idée peut disparaitre parce que le souvenir n’a qu'une durée éphémère et la pensée est très indécise, mais 1l n'est pas. besoin d’un grand progrès dans la civilisation pour que cette idée se fasse valoir avec une force déterminante. Le lien du sang, comme véritable rapport d’origine phy- sique entre les parents etles enfants, trouve dans l'amour maternel son point de contact le plus fort avec la morale. Cependant, chez la mère, cette idée que c’est son enfant ne repose pas comme chez le père sur une reconnais-
sance d'elle-même dans l'enfant, ses rapports avec lui sont directement déterminés par l'enfant lui-même. C’est pourquoi l'amour de la mère est en premier lieu un amour se proposant comme but le bien-être personnel de l'enfant, ce nest que lorsqu'elle-même se trouve placée sous l'influence des traditions de la famille et de ses aspirations comme directrices pour l'individu, qu'elle inculque à l'enfant la vénération de la famille. Tandis que le père rêve avec fierté que la grandeur et la gloire de la famille seront augmentées par son fils, le rêve de la mère voit le fils accablé d'honneur etde gloire par la famille dont il est devenu l'idéal typique et le héros.