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La reconnaissance de l'enfant

L'amour naturel de la mère est donc le type moral de l'amour des parents ; c’est le père qui doit apprendre de la mère la véritable manière d'aimer l’enfant. Ce n'est que par les soins qu'on prodigue à l'enfant, en ayant pour but son bien-être personnel, que l'amour des parents acquiert sa légitimité morale ; il n'existe rien dans leur position elle-même comme parents qui puisse créer des devoirs qu'ils seraient en droit d'exiger de l’enfant. Que le rapport de procréation crée des droits, cela est une invention des parents qu'ils amènent l'enfant à croire, à force de la leur inculquer. Assurément ce commandement de Dieu « honore ton père et ta mère» a une valeur morale, mais elle se trouve dans ce qu'il doit exister un manque moral, dans le caractère de celui qui n'est pas reconnaissant des soins qui lui ont été prodigués. Cependant telle n'a pas été la pensée de ce com-

mandement de Dieu : ce n'était pas pour les remercier de leur amour que l'enfant devait honorer son père et sa mère, c'était comme leur descendant. Mais dans la procréation 1l n'y a rien de méritoire pouvant être à même de créer des devoirs ; quant au père 1l ne peut en être question, cependant il se pourrait que la grossesse de la mère, les douleurs de l’enfantement, le danger dans lequel elle s’est trouvée lui donnassent des droits à la reconnaissance de l'enfant : l’on fait aussi valoir fréquemment ces considérations vis-à-vis de l'enfant, et même vis-à-vis du père, en ce que renvoyant à ces rapports physiologiques, l’on trouve cruel et injuste que l'autorité du père sur l'enfant soit plus grande que celle de la mère. Malgré cela nous ne pouvons pas concéder à la mère, que la procréation en elle-même lui donne un droit quelconque. Tous les désagréments physiques de la mère ne dépendént pas de sa volonté, et en tout cas elle ne les encourt pas à cause de l'enfant. La procréation est un fait de la nature, l’enfant n'a pas à remercier ses parents de l’avoir mis au monde, ce n’est que pour le développement ultérieur de sa vie qu'il peut être reconnaissant à ses parents.

La vénération des parents n’est qu'un des nombreux exemples de l’exaltation du sentiment d'autorité aveugle. On a cherché dans l'activité de ce sentiment chez les

jeunes gens une force morale, d'une valeur sociale très

considérable. De même qu'on leur a recommandé de

respecter les personnes âgées, on leur a inculqué de vé-

nérer leurs parents. Le pouvoir des coutumes et des

lois reposait autrefois sur la vénération du passé, mais

vu moralement le passé n’a que le droit qu'il possède

comme étant le préliminaire du présent, et les rapports

des parents ne pourront se soustraire à une évaluation semblable. En se basant sur cette considération, il semble naître ici différentes difficultés. Nous pouvons être certains que plus l'amour des parents aura véritablement pour but le bien de l'enfant, plus on condamnera les parents qui auront négligé de s'occuper de leur enfant, et plus on pardonnera à l’enfant qui aura supporté les effets de la négligence, de ne pas aimer ses parents. Mais l’on pourrait objecter à présent que le devoir des. parents de s'occuper de leur enfant, doit être en raison inverse de la reconnaissance qu'ils sont en droit d’exiger de lui, car on ne peut prétendre à la reconnaissance, si l’on n’a donné que ce qu'on devait. Il nous semble que cela touche absolument au point culminant des relations. entre les parents et les enfants. La faute en est à ce que l'éducation sociale, dont on a fait l’objet les sentiments qui se rattachent à ces relations, à toujours eu comme point de départ les rapports d'autorité. On n'arrive pas seulement de cette manière à calculer quels sont les devoirs que les parents peuvent exiger de l'enfant, mais aussi quels sont ceux que l’enfant peut exiger d'eux. Nous avons refusé de reconnaitre le rapport de procréation comme une source de droits pour les parents, mais jusqu à quel point leur impose-t-1l des devoirs vis-à-vis. des enfants ? Plus les cadres de ces devoirs s’élargissent, plus le devoir de reconnaissance de l'enfant se restreint et plus on arrive à. donner à l'enfant le droit de caleuler si ses parents lui ont donné davantage que ce qui lui était dù, et d'après cela d'établir le degré de reconnaissance qu il leur témoignera. Mais il en est pour les parents et les enfants, comme pour les autres êtres entre lesquels se développent des rapports d'amour récipro-

que : l'amour dépend de ce que l'existence de l’un apporte de précieux dans celle de l’autre. Dans tout amour ii y a la place de la reconnaissance, parce qu'il jette du bonheur dans notre existence et nous invite à travailler pour le conserver. Mais, logiquement parlant, la reconnaissance, dansson sens strict, présupposera qu’on a reçu quelque chose qu’on n'avait pas mérité et qu'on n'avait aucune raison d'attendre, et ce contenu logique de la reconnaissance se rencontrera dans toutes les relations dont on cherchera à la faire la base. C’est pourquoi il n'est pas juste d’accentuer particulièrement la reconnaissance dans les rapports existant entre les parents et les enfants: le devoir de reconnaissance que les parents pourraient exiger des enfants n'est pas un vrai devoir de reconnaissance, car l’on ne peut pas se rendre compte où cesse le devoir des parents, et où commence leur bonté gratuite et volontaire. Le devoir de reconnaissance dont il peut être question ici est seulement la compréhension et le sentiment des enfants que les parents leur ont été utiles, dans ce sens qui crée l’amour entre les hommes. Nulle part peut-être cette ancienne idée, que les parents ont le droit d'exiger la vénération de leurs enfants, simplement parce qu'ils sont leurs parents, n'est plus enracinée que dans ce penchant à appeler reconnaissance le sentiment des enfants vis-à-vis des parents, tandis qu’on refuse à donner le même nom aux sentiments des parents vis-à-vis de leurs enfants. Ce penchant, le résidu de la vénération de l’autorité, est en désaccord absolu avec l’injonction croissante des devoirs des parents envers l'enfant.

L'amour des parents n'a une valeur morale que parce qu'il estun amour, ce ne peut donc être ni le respect nila

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reconnaissance qui particulièrement doivent se développer en retour chez l'enfant, mais au contraire la confiance et l'amitié. Si les parents sont supérieurs aux enfants par leur jugement et leur expérience, tandis que ceux-ci sont petits, cette supériorité n’est que transitoire, et on ne doit pas fermer les yeux sur la différence essen-

tielle, entre les sentiments de respect qui s’annoneent

naturellement chez un enfant, vis-à-vis de quelqu'un plus âgé et d'une intelligence plus développée, et ceux qui découlent de l’idée que ce n’est pas en vertu de son âge et de son intelligence que l'individu devant lequel il se trouve peut prétendre être respecté, mais parce qu'il est son père. Dans le premier cas, le sentiment de respect n'est par lui-même qu'une chose indifférente et un résultat passager, si ce n'est naturel, de toutes les rélations entre les deux individus ; au contraire, dans le dernier cas, 1l serait en lui-même le but qui devrait être atteint et conservé pendant la vie. Nous pensons que le rôle de ce sentiment de respect estterminé, et que ce sont seulement ses vestiges qui, de nos jours, apportent ce manque de sincérité, d'intimité et de tendresse dans les rapports entre les parents et les enfants.

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