Le mariage el la vie sexuelle
Le mariage, dans les pays européens civilisés, est regardé comme une vie commune entre deux individus, homme et femme, instituée et prescrite par la loi d’une manière déterminée, amenant par là une suite d'effets juridiques pour les époux eux-mêmes et pour leurs enfants. Par sa forme monogame, il contraste avec les autres unions connues dans l’histoire, comme la polyandrie et la polygamie ; par sa manière d’avoir: été établi et les règles juridiques en dépendant, il contraste avec le concubinage, cette union libre entre deux
individus de sexe différents, et toutes les unions infé-.
rieures d'un ordre morganatique.
Cette conception du mariage n’est pas de nouvelle date. À un degré proportionnellement antérieur de l'évolution de la société, apparait déjà cette idée, qu’un homme ne peut avoir juridiquement le droit d’avoir: plus d’une femme, et qu'il faut mettre une ligne de dé-
marcation déterminée entre l'union conjugale avec tous ses effets juridiques et le libre concubinage. De notre temps, cette conception du mariage est en premier rang fondée par l'idée que c’est la seule forme morale pour la vie commune entre l’homme et la femme, et que toute autre relation de nature sexuelle est malhonnête. Cette conception morale n’est donc nullement par elle-même un résultat nécessaire de la première, car on peut très bien supposer que le mariage avec ses effets juridiques n’est que la forme que les parties doivent donner à leur vie commune, si elles désirent que leur union ait pour conséquence des effets juridiques déterminés, mais qu’au surplus, vis-à-vis du tribunal moral, elles restent libres de choisir si elles veulent en avoir, auquel cas elles contractent le mariage, ou bien si elles préfèrent se soustraire à ces effets juridiques, leur union devenant alors un concubinage libre. Et ceci qu'il peut y avoir une différence juridique très marquée entre le mariage et le concubinage, sans qu'il y ait besoin d'une préférence morale pour l’une de ces unions, n’est pas seulement une vue de l'esprit. Dans l'histoire, il se trouve une quantité d'exemples où l'homme et la femme ont pu s’adonner à une union sexuelle autre que le mariage sans perdre leur honneur. Il est vrai que ces exemples sont plus fréquents et de plus nouvelle date pour les hommes que pour les femmes. Les exigences de chasteté se sont fait valoir plus tôt pour celles-ci que pour ceux-là. Mais il ne manque pas d’exemples que les femmes aussi ont pu contracter une union bre sans perdre leur honneur.
En somme, ce fut d’abord le christianisme qui s'ef- 5 força de fixer dans la conscience des individus que toute
union sexuelle en dehors du mariage est coupable, et
coupable au même degré pour l’homme et pour la femme, mais il ne réussit pas à faire entièrement pénétrer cette idée, ni dans la législation des pays, ni dans l'opinion publique. Aujourd’hui encore, on trouve partout dans les témoignages des lois que l'on juge moins sévèrement les erreurs de l'homme que celles de: la femme, et aussi dans l'opinion générale on trouve: constamment une différence notable dans l’évaluation du libertinage de l'homme et dans celui de la femme. Le mouvement tend à mettre au même rang l’homme: et la femme à cet égard, et c’est la considération humaine progressive, la simple idée de justice qui le: produit; c'est cette pensée, la même loi pour tous, que l’on peut déjà trouver en vigueur sous l'empire romain, lorsque Sénèque enjoint que la fidélité soit la même pour les époux (1). La considération chrétienne n’était pas soutenue par cette idée, mais établie sur une toute autre supposition. La vie sexuelle, en somme, était à ses yeux quelque chose de méprisable, l'homme et.la femme devaient être jugés pareillement, non parce qu'ils s'offensaient mutuellement au même degré, mais parce qu’ils offensaient Dieu au même degré. Le marlage était pour les deux sexes le seul moyen d'éviter le
(1) Ep. XCIV : Scis improbum esse qui ab uxore pudicitiam exigit, ipse alienarum corruptor uxorum. Aristote exprime une: pensée semblable (Polir., IV, 7, Econom., 1, 4, 8, 9), mais Plutarque excuse au contraire L'infidélité de Phômme: Dans Ulpien, on déclare ceci : Periniquum enim videtur esse, ut pudicitiam vir ab uxore exigat, quam ipse non exhibeat. Comparer Lecky : Hist. of European Morais, 6. Ed., 1884, II, page 313. Friedlaender : Darstellungen aus der Sitréngachante 4, Auf, 181371; page 465.
péché dans l'union sexuelle, en ce qu’étant un sacrement, il fut regardé comme un moyen divin de la grâce, qui enlevait le péché à celui qui ne pouvait rester continent (gui non continere potest nubat). Les décisions de l'Eglise catholique ayant rapport au mariage sont toutes plus à regarder comme des déductions partant de l’idée de ce sacrement, que comme des décisions émanant d'une compréhension de la vie et de ses exigences. De cette manière, le point de vue de l'Eglise devint pour l'union conjugale que, dans sa substance, elle était une union sexuelle, et dans cette conception elle se sépara de celle régnant dans la vie. C’est pourquoi les préceptes de l'Eglise n’eurent qu’une valeur restreinte; elle pouvait troubler les consciences avec l’aide de la force de la passion religieuse, mais elle ne pouvait pas changer la vie, parce qu’elle ne la comprenait pas entièrement. Dans la vie, le mariage est plus qu'une union sexuelle, et ce sont les considérations morales qui émanent de ce que le mariage est plus qu'une union sexuelle qui, à présent, sont en train de se faire jour et de créer un jugement efficace et proportionné pour l’homme et pour la femme,