L'exigence de chasteté et l’élat sexuel isolé
La seule considération qui nous semble être en état d'expliquer cette différence d'une manière suffisante, est celle regardant comme impur l'instinct sexuel, lorsqu'il apparait comme le motif isolé de l'union. Dans. l'opinion générale, la femme qui fréquemment change d'amants ou bien qui en même temps a des rapports avec plusieurs, est tombée beaucoup plus bas que celle qui se donne sous l'empire d’une seule passion. Mais l'inconstance et le changement sont justement adhérents à ce que l'instinct sexuel devient le motif isolé de se donner à un autre. Dans le monde animal, cette évolution par laquelle l'instinct sexuel se transforme en amour est déjà en pleine activité, en ce que le sentiment fait un choix, et ce n'est plus chaque exemplaire de l’autre sexe qui éveille l’instirct. Mais ce choix est déterminé par des considérations qui ne sont que peu en rapport avec le désir sexuel: la magnificence du plumage, la jolie voix, le gazouillement, la force, etc., sont des choses éveillant l'amour, mais n'ayant rien de direct avee le plaisir sexuel. Il en est de même dans notre espèce, au moins dans l'évaluation de la beauté de l'homme par la femme ; elle consiste dans l'évaluation de ce qui le rend supérieur aux autres hommes et plus imposant. Dans l’évaluation de la beauté de la femme par l’homme, il entre au contraire une assez grande quantité d'éléments purement sensuels, c'est pourquoi aussi l'amour des hommes s’idéalise plus difficilement, c'est-à-dire prend moins. facilement une
forme où ce qui est sexuel est repoussé comme un point secondaire.
Plus l’amour se montre comme une chose déterminée, nécessairement, moins il devient changeant. Et nous n’avons pas d'autre mesure pour la profondeur d’un sentiment que sa durée ; la violence n'est pas par elle-même un signe de la force du sentiment; au contraire, ce qui est momentané et changeant se manifeste souvent avec emportement. Les sentiments profonds et durables deviennent l'objet naturel d’une plus haute évaluation, parce qu'ils en suppriment d'autres, tandis que les senments qui changent facilement leur objet se démontrent par cela-même comme n’appartenant qu'aux éléments périphériques de notre nature. Mais la haute évaluation des sentiments profonds peut-elle expliquer la réprobation morale de l'abandon passager de soimême dans l'ivresse des sens ? Ne semblerait-il pas que, la seule induction qui peut être tirée de cela, est que nous devons attribuer aux sentiments durables et exclusifs un rôle plus important dans toute notre manière de vivre, et non que nous devons regarder comme impurs ces sentiments qui ne sont pas assez forts pour Jouer plus qu'un rôle éphémère? Ce qui est momentané et changeant a done aussi sa place, et pourquoi condamnerait-on la personne qui donne à ce qui est passager une puissance passagère dans son âme ?
Celui qui aime profondément et avec force, trouve tout naturellement dans ce sentiment même une protection contre les tentations sensuelles plus accidentelles et plus superficielles. Mais cela n’établit aucune condamnation morale de ce qui est passager. Lorsqu'un individu se donne librement et fréquemment, sa conduite peut
être regardée au point de vue de ce qui est intempérant et brutal : il n'a aucun empire sur lui-même et se contente facilement. Mais il y a encore loin de là à ce qui est impur, et qui d’après l'évaluation générale peut exister même si l’on se donne une seule fois. Cette évaluation qui ne regarde pas, comme le faisait l'ancienne évaluation chrétienne, toute union dans laquelle entre l'instinct sexuel comme impure, doit donc s'appuyer seulement sur ce que l'instinct sexuel comme motif isolé est indigne de l’individu. Mais la raison de cela n'est pas facile à dire immédiatement. L'indignité se trouve-t-elle dans quelque chose concernant la personne même qui cède à la tentation sexuelle, ou bien est-elle fondée dans quelque chose concernant celle qui est l'objet du désir ? - Nous croyons quant aux femmes que c'est l'alternative première qui détermine l'évaluation et la dernière quant aux hommes. [Il nous semble au moins que c’est l’origine historique de l'exigence de chasteté, et nous croyons que les idées qui la soutiennent encore sont de même caractère.
L'exigence de chasteté chez la femme est le résultat de celles qui lui étaient imposées par ses différents maitres, d'abord par son père, plus tard par son mari, quelle ne devait pas disposer d'elle-même sans leur consentement. Il y avait de l'obstination et de la désobéissance dans l'action de se donner librement, on ne blâmait pas ce qui était la sexualité. Il arrive plus tard ici d’autres idées, partant de l'apparition d'une différence dans la position qu'un homme offrait aux femmes qui lui appartenaient, en ce que l’une d’elles eut la position la plus honorable comme femme principale ou femme unique, les autres demeurant ses subordonnées comme
femmes secondaires ou femmes de service. Il était donc
naturel qu'une famille fût intéressée à savoir quelle po-
sition occuperait dans son nouveau cercle la fille qu’elle
mariait, l'honneur de la famille était intéressé à ce que la position répondit à sa considération, et cette intervention fut probablement un des motifs originaires de ce
que l’homme fit une différence parmi ses épouses. Cette
intervention n'eut pas lieu à cause de la fille même, mais à cause de la famille : c'était l'honneur de la famille que l’on défendait en lui assurant une position honorable dans sa nouvelle famille. Et la jeune fille même,
comme tout autre membre de la famille, avait dans sa
conduite le devoir de veiller à la considération des siens,
mais la femme qui se donna à un homme se sentant
attiré vers elle, mais qui ne pouvait ou ne voulait lui offrir la place la plus honorable comme sa femme, manqua à ce devoir. Un tel homme n'avait rien de valable à offrir à sa famille, son union avec lui ne devint pas un honneur pour elle et c'est pourquoi son cœur devait rester insensible à son égard. Cette conception a été dans la suite mise en vigueur pour les femmes ellesmêmes — car celui qui ne désire chez la femme que ce qui peut satisfaire l’ivresse des sens, mais qui n’apprécie pas en elle les qualités indiquant sa valeur comme associée dans le gouvernement de sa maison et dans les hasards journaliers de sa vie, ne désire seulement que les côtés secondaires de sa femme, et non tout ce qui fait son caractère, tout ce qui a rapport à son esprit, à sa vo-
lonté, à sa capacité ; il ne la désire que comme une source de plaisirs, non comme une compagne dans sa
vie. C’est pourquoi en Orient, où la vie de harem fait regarder essentiellement les femmes comme des êtres
sexuels, voit-on découler de cette conception, que les femmes n'ont pas une âme véritable, c’est-à-dire qu'elles ne possèdent pas une personnalité qui leur est propre. Mais il se trouve en cela un outrage si la femme est vraiment une personnalité, et si en somme elle se respecte elle-même, elle ne doit pas le supporter; vis-à-vis de l’homme qui dans ses rapports la regarde simplement -comme un être sexuel sans véritable personnalité, par la propre réaction naturelle de son être elle doit donc rester complètement indifférente.
Ce sont ces considérations, autant que nous pouvons le voir, qui aujourd'hui encore supportent l’idée que dans le mariage seulement, la femme peut se donner sans perdre son honneur, du moins si son amant n’occupe pas un rang social supérieur. Cette idée d’honneur fait naître l'exigence de chasteté, elle prend racine dans J’honneur que fait à la femme et à sa famille l’homme qui la demande en mariage ; c’est pourquoi l’on voit aussi dans la société aristocratique, que la bourgeoisie ne croit pas pouvoir exiger l'honneur de marier sa fille avec un prétendant noble : ou elle le refuse, ou, s'il est d'un rang très élevé, elle se trouve suffisamment honorée -en la lui donnant comme concubine (1). Et la jeune fille ‘elle-même éprouve de la difficulté à prononcer un jugement exact sur la nature des sentiments de son prétendant, lorsque c’est la fonction sociale dont il ne vient pas à l’idée de contester le droit, qui empêche de lui proposer le mariage (2). |
(1) On reconnait encore dans la législation prussienne de 1794 une sorte de mariage illégitime. un mariage morganatique, de la main gauche, pour les personnes où l'homme est d’une trop haute extraction pour pouvoir contracter un mariage régulier avec la future.
(2) Tocqueville exprime ceci de sa manière décisive habituelle :
Le mariage ayant été reconnu comme la seule façon morale de s’abandonner sexuellement, il va de soi que cette conception agira spontanément d’ellemême dans bien des cas, mais il restera toujours derrière elle ces idées qui peuvent motiver ces mœurs. La valeur du mariage est sanctionnée à l’égard moral, non seulement parce qu'une fois il a été reconnu, mais. aussi parce que chacun trouve juste que cela soit ainsi. Et cette confirmation se trouve dans ce que celui qui
désire une femme sans la désirer pour épouse, lui in-
flige un outrage en désirant les côtés secondaires, mais rejette ou néglige les côtés essentiels de sa personnalité. | Lorsque l’on condamne l'abandon sexuel de la femme dans une union libre, ce n’est pas à la rigueur l'instinct sexuel même, mais son isolement. On condamne sa manière d'être vis-à-vis du prétendant qui n'a eu en vue que le désir sexuel, comme un désir isolé ne ren-
Chez les peuples aristocratiques la naïssance et la fortune font souvent de l’homme et de la femme des êtres si différents, qu'ils ne sauraient jamais parvenir à s'unir l'un à l’autre. Les passions les rap. prochent, mais l’état social et les idées qu'il suggère les empêchent de: se lier d’une manière permanente et ostensible. De là naïssent nécessairement un grand nombre d’unions passagères et clandestines. La nature s'y dédommage en secret de la contrainte que les lois lui imposent. Ceci ne se voit pas de même quand l'égalité des conditions fait
tomber toutes les barrières imaginaires ou réelles, qui séparaient.
l’homme de la femme. «Il n’y a point alors de jeune fille qui ne croie devenir l'épouse de l'homme qui la préfère, ce qui rend le désordre des mœurs avant le mariage fort difficile. Car, quelle que soit la crédulite des passions, il n’y a guère moyen qu'une femme se persuade qu'on l'aime lorsqu'on est parfaitement libre de l’épouser et qu'on ne le fait point ». La Démocratie en Amérique, 3e édition, 14840, IV » page 85 ss. Tocqueville pense trouver en cela une exphiceton de la pureté des mœurs en DaCrane
peine s TR + ls. CPAS
fermant pas une évaluation de sa personnalité. Se trouve-t-1l aussi, en même temps que le désir sexuel, celui des côtés essentiels en elle, alors le désir sexuel perd son caractère offensant, car l’outrage se trouve dans l'isolement du désir et pas dans sa substance. Ce qui est avilissant pour la femme dans l’union libre, ne consiste pas en ce qu’elle indique que la femme se sent attirée sexuellement vers un homme, mais en ce qu'une telle union est le témoignage qu’elle peut se contenter que l'homme ne recherche pas autre chose en elle. |