L'exigence de chasteté chez l’homme
Cette explication de l'exigence de chasteté nous met en même temps à même de comprendre que l’évaluation se trouve quelque peu différente pour l'homme que pour la femme, chose qui ne nous semble suffisamment expliquée par aucune des théories jusqu'ici exposées.
Si les choses étaient ainsi que la femme aussi bien
que l’homme püt faire sa cour, il est probable que la même évaluation à présent valable pour elle se serait. réalisée par évolution en ce qui le concerne. Mais ce n’est pas le cas, en partie à cause de l’état de choses physiologique qui déjà dans le monde animal fait du mâle la partie active qui se déclare dans les amours, et aussi à cause des états de choses sociaux en grande partie basés là-dessus, qui ont fait de l’homme le maitre du foyer. L'homme n’est pas l’objet du désir mais celui qui
désire. La condamnation de sa conduite ne peut donc:
se baser que sur son audace de mépriser son semblable, la femme à laquelle il offre seulement un amour sensuel. Mais ce point d'appui pour la condamnation est bien plus faible que celui supportant l'évaluation de l’action que commet la femme en s’abandonnant sexuellement. Il faut une civilisation plus grande, et plus de finesse dans la vie psychique, pour donner du pouvoir à cette considération. Si la femme n’a pas ce respect d'elle-même qui la fait repousser le prétendant sensuel, il-n'y a aucune raison pour qu'il lui témoigne un plus grand honneur que celui qu’elle exige elle-même. C’est pourquoi le devoir de chasteté pour les individus non mariés continuera sûrement à être de nature différente (ce qui ne signifie pas détendue différente) pour l’homme et pour la femme, aussi longtemps en somme que c’est l’homme qui recherchera et la femme qui accèdera. Pour elle il s’agit de se respecter elle-même, pour lui de la respecter. L'évaluation factice de l'homme qui séduit une femme, se manifeste aussi différemment, se- Jon la classe à laquelle elle appartient. Comme un reste de cet aristocratique préjugé de caste qu’on avait auparavant, on trouve facilement une excuse pour l’homme qui séduit une femme se trouvant bien au-dessous de Jui comme situation et comme éducation, on le juge sévèrement si c'est une femme de même position sociale que lui, et l'on ne juge à vrai dire que la femme, si c'est elle qui est au-dessus de lui, surtout si elle lui est très supérieure comme situation et comme culture inteilectuelle. |
Il va sans dire que de telles évaluations ne pourraient exister devant un tribunalidéal. L'exigence de chasteté ne doit pas être plus rigoureuse pour l'homme que
pour la femme, mais ce n'est qu'un résultat de ce que tout libertinage chez l'homme est un danger pour la femme et pour cette raison doit être combattu. C’est ce que l'on exige de la femme qui a créé et qui de plus est la raison de ce que l’on exige de l’homme. C'est ce qui fait naitre dans l’âme de l'homme, des idées d’une finesse accentuée, qui lui font évaluer la femme comme personnalité, non comme un être sexuel, et l'on peut s'attendre alors à ce que la femme impudique perde toute force d'attraction pour lui. Il s'en détourne, bien qu'on ne puisse lui reprocher une liaison avec elle puisqu'il ne peut lui enlever un honneur qu’elle ne possède pas. Il est aussi certain que le véritable amour s’éveille par ce que vaut la femme, au delà de ses qualités comme un être sexuel, que celui qui le comprend ressentira du mépris pour celle qui ne sera pas autre chose, un mépris qui éveillera dans son âme des sentiments qui empêcheront le désir sexuel de naître, ou en tous cas d’avoir assez de force pour l’entrainer. Mais justement en ce que l’on soutient positivement et rigoureusement, que l'exigence de chasteté dans son étendue est la même pour l’homme que pour la femme, on fait bien de ne pas oublier qu’elle est basée différemment. Si l’on fonde l'exigence pour l’un comme pour l'autre sur le même cercle d'idées, on s'exposera à dépasser le but et à susciter une protestation de cela comme tout à fait absurde. Le devoir de chasteté chez l'homme repose sur son devoir de témoigner du respect à ses semblables, et de réprimer en lui tout ce qui peut renfermer des senti- : ments infamants vis-à-vis d'eux. Et ce qui fera puissant ce devoir en lui, ne sera que l'évaluation de la volonté de la femme de se rehausser et d'exiger qu'on la res-
pecte. Dans la vie à tous les degrés de civilisation, il existe cette loi, que l’on vous donne le respect et l’honneur que vous exigez avec toute votre personnalité, et pas davantage ; et cette loi n’a pas seulement une importance psychologique, mais a aussi la plus grande portée morale, en ce.qu'elle fait ressortir la valeur de la spontanéité de l'individu.
Autrefois on à eu recours à la pénalité pour maintenir les exigences de chasteté reconnues comme morales (1). On y a renoncé en grande partie, de sorte que la chasteté n'est maintenue à présent dans les sociétés que par une sanction morale. Qu'on ait renoncé à la sanction de la pénalité, cela a sa cause dans plusieurs circonstances. On a cru en partie faire l'expérience que la pénalité n’aurait aucune signification, qu’elle n’était pas capable d’atténuer l’immoralité, mais qu’en somme elle avait pour conséquence, que le sceau du déshonneur mettait plus fortement son empreinte sur celui qui avait commis une faute, et de cette manière lui rendait plus difficile le moyen de retourner à la vie morale. En partie aussi, on a cru que les fautes sexuelles étaient d’une nature tellement particulière, si entièrement d’un carac- . tère privé, que la justice publique ne pouvait pas être . autorisée contre elles. Ces deux raisons sont assurément suffisantes, mais surtout la dernière contient un danger,
en ce qu’elle laisse cette possibilité ouverte, que la : sanction morale s’efface comme l’a fait déjà la sanction Judiciaire. Plus on accentue le caractère privé de la mo-
(4) La question se pose un peu autrement pour la situation de la. Joi vis-à-vis de celui qui séduit une jeune fille et l’abandonne elle et son enfant. Nous traiterons celte question plus loin dans les rapports : entre les parents et les enfants.
rale sexuelle de l'individu, plus on est disposé non seulement à ne plus s'occuper de la pénalité, mais aussi à arriver à ne rien lui reprocher. La contradiction entre l'effort de prêcher la chasteté avec une force croissante comme idéal moral, et celui de regarder de plus en plus la vie sexuelle des autres comme étant leur affaire privée à laquelle on n’a pas le droit de se mêler, semble d'un caractère inconciliable. Mais en réalité ces deux efforts correspondenttrès bien ensemble.
Que la vie sexuelle appartient au domaine de la vie privée, cela signifie sans doute qu'elle évite l’intervention publique, mais à cause de cela toute sanction morale ne disparait pas pour l'appréciation de ces états de choses. Les individus qui m entourent et à qui ma vie privée est liée sont 1c1 les vrais juges. C'est pourquoi une morale sexuelle de l'individu est moins dépendante de la manière de vivre dans la société, que des idées, qui dominent dans son cercle intime. Le déshonneur public frappant la femme qui commet une faute, rend seulement son crime plus grave et plus irréparable, c’est le jugement de la famille qui éveille en elle les sentiments qui la retiennent de faillir. C'est aussi par la famille avec ses grandes exigences de finesse dans les sentiments les plus personnels envers ceux qui vous sont proches, que j'homme apprend à regarder la chasteté comme un devoir, non seulement vis-à-vis de la femme qu’il ne doit pas offenser, mais aussi vis-à-vis de lui-même, en ce qu'il ne doit pas donner prise sur lui aux sentiments les plus grossiers.