L'HÉROÏSME DE JÉSUS. — LES DOUZE HEURES DÜ JOUR
« Et après cela il dit à ses Disciples :
« Retournons en Judée. » Les Disciples lui dirent : « Maître , il n’y a que peu de temps que les Juifs cherchaient à te lapider, et tu y vas encore !» Jésus répondit : « N'y a-t-1l pas douze heures au jour ? Si quelqu'un marche de jour, il ne bronche point , car il voit la lumière de ce monde ; mais si quelqu'un Marche de nuit , il bronche, car il n'y a point de lumière avec lui. »
Les deux vertus qui nous paraissent constituer ce que l'on a appelé héroïsme, c'est le courage et le dévouement. Les noms que nous voyons briller sur les pages de l’histoire, entourés de pompeux éloges, sont les noms de ces hommes qui, s’oubliant eux-mêmes, et oubliant leurs intérêts personnels , eurent le courage de se dévouer à la souffrance ou à la mort, pour le salut de leur patrie, ou pour le bonheur de quelqu’èêtre qui leur était
‘cher, ou pour quelqu’autre cause digne de louanges. Nous admirons ce courage, ce dévouement ; nous aimons à relire les traits magnanimes d’un sublime héroiïsme. Mais hélas ! comme l’a fort bien dit un grand homme de nos jours, « l’héroïsme luimême , la plus grande et la plus pure de toutes les beautés , l’héroïsme lui-même, vu de près, a ses taches (1). » Et que n’eüt pas dit l’auteur célèbre que nous venons de citer, que n’eüt-il pas dit s’il avait jugé l’héroïsme humain à la lumière de l’éternelle vérité de Dieu! Que n'’eüût-il pas dit, s’il avait analysé, au flambeau de la parole divine , tous les élémens d’orgueil , de vanité, d’égoisme, qui se mêlent toujours à ces élans sublimes d’une conduite héroïque aux yeux des hommes! Oh! que deviendraient les actions les plus brillantes de tant d'hommes dont le nom reteniit de siècle en siècle, dont le souvenir nous apparait dans le passé, environné d’une auréole de gloire; que deviendraient leurs actions les plus brillantes , pesées à la balance de l’éternelle justice’ Ne verrions-nous pas la main mystérieuse qui surprit le roi de Babylone au sein de ses vanités , écrire, sur toutes ces actions d'éclat, le sinistre 7'hekel du prophète : « Tu as été pesé à la balance, et tu as été trouvé léger! » — Tu le sais, mon Dieu, et ce n’est pas à nous de prononcer.
(n) Victor Cousin. /ntrod., à l’Hist. de la philosophie.
Mais nous, bénissons Dieu, bien-aimés frères, de nous avoir fait connaitre un autre genre de courage et de dévouement, que célèbrent, non pas des hommes mortels, qui souvent appellent le bien , mal , et le mal, bien ; mais que célèbrent les anges de Dieu, sur les harpes immortelles de l’éternelle louange ! Le Rédempteur du monde se présente à nous, dans le dévouement qui le porta à quitter les cieux pour venir partager nos misères, et nous en délivrer, comme dans toute sa vie, et en particulier dans le trait rapporté par notre texte ,.comme le parfait modèle d’un héroïsme divin et approuvé de Dieu ; et il nous crie à tous : « Je vous ai laissé un exemple, afin que vous suiviez mes traces. »
Venez donc, disciples du Christ; venez aussi, hommes du monde, qui savez encore apprécier ce qui est beau, ce qui est grand, ce qui est noble et sublime ; venez, étudions notre modèle, et puissions-nous ne pas nous borner à unèé vaine et stérile admiration , mais nous lever aussitôt, et mettre un pied courageux dans la carrière où nous précède notre divin Chef! Le dévouement courageux de Jésus , les considérations qui doivent nous l’inspirer : telle est la leçon que nous devons tirer des paroles qui font le sujet de notre médi: tation.
Seigneur | arrache notre cœur à cette lache apa- |
thie qui nous rend indifférens à ce qui devrait le plus enflammer notre enthousiasme ! Déracine de nos ames, par la puissance de ton esprit, cet égoïsme qui nous glace et nous rend incapables de sortir de nous-mêmes pour nous élever à la contemplation de ce spectacle divin, que tu mis sous les yeux d’un monde pécheur, et qui est propre à faire l'admiration des anges , et le sujet de nos cantiques pendant l'éternité !
Jésus était au-delà du Jourdain, où il avait été forcé de fuir devant la haïne et la persécution des principaux de son peuple. Il y resta encore deux jours , après que Marthe et Marie lui eurent fait voir dans quelles inquiétudes elles se trouvaient à cause de la maladie de leur frère ; deux jours de souffrances pour Lazare, deux jours de pénible attente pour ses sœurs; Mais aussi, nous ne pouvors pas en douter, deux jours d’œuvres de bienfaisance et de tendre charité, de la part de celui « qui allait de lieu en lieu, faisant du bien, » et
« dont la nourriture fut toujours de faire la vo- |
lonté de celui qui lavait envoyé, et d'accomplir son œuvre. » Oui, tandis que la maladie et la
mort apportent, dans la demeure de Béthanie, le deuil et les larmes, la main bienfaisante de
Jésus portait, dans quelque autre famille affligée,
la consolation et le secours, et dans quelque.
autre, troublée et souffrante, le pardon et la paix. Mais si ceux qu’il aime le plus sont souvent les
derniers auxquels Jésus apporte son secours, ils ne sont pas oubliés de son cœur. Non, il les garde par sa toute-puissance « comme la prunelle de son œil ; comme l'aigle émeut sa nichée, couve ses petits, étend ses aiïles, les protége, les porte sur ses ailes. » — Jésus est au-delà du Jourdain, exilé par les poursuites de ceux qu'il venait sauver; mais de là il voit tout ce qui se passe à Béthanie ; il compte les plaintes de Lazare et les larmes de ses sœurs : il a vu celui qu’il aime devenir la proie de la mort; il a vu la douleur de ses deux sœurs qui, si souvent, le reçurent dans leur humble demeure. Il voit que l'épreuve est assez grande, trop grande, peut-être, pour leur foi ; et comme il ne veut pas « qu’ils soient tentés audelà de leurs forces, » son cœur compatissant le presse de venir à leur aide : « Retournons en Judée, » dit-il à ses disciples.
Mes bien-aimés frères! si vous connaissez la souffrance ; si Dieu vous afflige , de quelque manière que ce soit, pour vous ramener à lui, pour vous rendre sérieux à salut; si, lorsque vous faites monter vers lui vos prières et vos supplications, il paraît ne pas y répondre ; s’il vous fait attendre deux jours, deux semaines, deux années, ne perdez pas courage ! apprenez à connaître les voies de son amour et de sa grace; apprenez à espérer, à croire , à aimer , car bientôt, bientôt sortira de son cœur cette parole de compassion :
TO
« Retournons en Judée, » retournons dans cette maison d’affliction et de deuil; retournons dans cette ame prête à succomber dans le combat, qui soupire après la délivrance; retournons dans ce cœur que déchire la souffrance ou l’angoisse.
Mais ici, J'entends s'élever une objection qui nous conduira plus directement au sujet de la méditation de ce jour. A peine Jésus a-t-il prononcé ces paroles : « Retournons en Judée, »
qu’une voix s'élève : « Maître, il n'y a que peu de temps que les Juifs cherchaient à te lapider, et tu y vas encore ! » Nous n'avons pas besoin de le dire, ce sont les disciples qui ont parlé. Ils se souviennent, en tremblant, qu’a la dernière fête, les Juifs avaient pris des pierres pour lapider leur Maitre, comme le rapporte saint Jean, à la fin du chapitre qui précède celui que nous méditons. Cette impression de crainte pour leur Maitre et pour eux est la seule qui les fasse parler. Ils perdent de vue toutes les autres choses ; ils oublient la famille de Béthanie dans laffliction ; ils oublient, ou ils n’ont point encore compris le vrai but de la mission divine de leur Maitre, qui est de mourir «pour le salut de son peuple.» La peur et Pégoisme parlent seuls.—Mattre ,tu y vas encore !
Hélas ! nous ne voulons pas trop les blâmer ; ils ont exprimé ce que nous eussions peut-être tous senti à leur place. Il y a dans notre ame un
ja
fond de acheté et d’égoisme qui fait tout disparaître devant nos propres intérêts; qui nous fait frissonner à la vue des sacrifices et de la douleur, comme les disciples tremblent au souvenir des pierres qu’avaient prises les Juifs pour lapider leur Maitre. Une voix s’élève dans notre cœur; elle est l’écho de celle des disciples : « Quoi! tu veux faire encore cette bonne œuvre qui va te coûter de si durs sacrifices , des peines, dés fatigues ! Quoi! tu veux accomplir rigoureusement, au détriment de ton bien-être, eette volonté de Dieu et ses rigides exigences! Quoi! tu veux suivre Jésus, bien qu'il te faille pour cela renoncer à tes gouts , à tes plaisirs, à cet objet de ta passion , au monde, à toi-même ! Fu veux suivre Jésus, n’écouter que sa voix, et il faut te charger chaque jour de ta croix, parcourir ce sentier si étroit , si épineux, si difficile ! Tu veux faire en toutes choses la volonté de Dieu, et il faut que tu renonces à ta volonté propre, que tu aimes par-dessus tout ! « Maître, tu y vas encore! »
Telles sont les lâches insinuations de nos cœurs charnels et incrédules. Que fera Jésus ? écouteratil la voix de ses disciples”? n'ira-t-il point en Judée? Ah! si Jésus eùt pu jamais reculer à laspect des sacrifices, des combats, de la douleur, de la mort, aurait-il quitté le séjour de la gloire et-du bonheur, pour descendre dans l’abime de nos misères! Son œil n'avait pas contemplé à Pa-
vance la colline de Golgotha? Il ne s’agit pas seulement pour lui, en retournant en Judée, d'aller à Béthanie, d'aller accomplir, au milieu de ceux qu'il aime, une œuvre de sa toute-puissance et de son amour ; d'aller tirer Lazare de son tombeau, pour le rendre à l’amour de ses sœurs, et faire succéder dans leur cœur la consolation et la joie à la douleur et à la tristesse. Cette tâche eût été douce à son cœur. Mais en « retournant en Judée, » Jésus avait devant les yeux un but infiniment plus grand, plus élevé ; mais aussi une attente infiniment triste et douloureuse. Il a sous les yeux le but principal de sa mission divine ; il touche à la semaine des douleurs. La dernière Pâque s’approche ; la victime d’expiation , « immolée dès avant la fondation du monde, »et qui avait été l'attente et l'espoir des siècles , s'approche de l'autel. Jésus a sous les yeux un monde pécheur qu’il veut sauver, une race déchue qu’il veut réhabiliter dans sa destination primitive. Il voit une Justice éternelle prête à frapper des coupables; il veut y satisfaire. Il voit une malédiction prête à tomber sur des violateurs de la loi éternelle de l’ordre ; il veut la prendre sur sa tête immortelle. Il voit un enfer; il veut en éteindre les flammes. Il voit une félicité éternelle ; il veut nous l’acquérir. Il voit en Dieu
un amour infini ; il veut nous en rendre les objets.
Tel est le but que Jésus contemple au terme de sa carrière; et son ardent amour est impatient d'y
atteindre. Et pourtant il sait qu’il n’y atteindra qu’à travers l’ignominie et la douleur. En disant : «Retournons en Judée, » il sait qu’il s’'avance au devant des souffrances et de la mort. Déjà il a prédit à ses disciples ce qui doit lui arriver; déjà ils en ont un redoutable pressentiment. Jésus ne veut pas les attrister et abattre leur ccurage en le leur annonçant plus clairement. Plein d’une calme et ferme résolution , il marche seul à son but, la Rédemption d’un monde pécheur. Il voit devant lui les opprobres , les plus cruelles souffrances , une mort ignominieuse. Il voit devant lui ce combat qui ne doit finir qu'avec le dernier soupir de sa vie épuisée par la douleur, qu'avec la dernière goutte du sang innocent qui coule dans ses veines. Il voit près de lui le disciple qui doit le trahir ; il voit au loin les flots d’un peuple furieux que son amour veut sauver ; il entend les cris de leur haine : Crucifie! Crucifie! Il voit le Calvaire, qu’il va gravir, chargé de l’instrument de son supplice et de notre salut. Il voit la lache fuite de tous ceux qu'il aime. Il voit ces heures ténébreuses d’une longue agonie; il voit la mort et le sépulcre. Il peut encore éloigner de lui cette coupe amère ; il peut retourner en arrière ; la Galilée ou la Samarie, ou souvent 1l s’est retiré, parce que son heure n’était pas venue, sont prêtes à le recevoir, à lui ouvrir un asile contre la fureur de ses ennemis. Mais non ; il a dit, avec le calme et
le courage d’un héros qui marche a la victoire :
« Retournons en Judée; » et 1l retourne en Judée. Et quand je considère que le but de Jésus est de sauver une race coupable , de sauver précisément ce peuple qui le rejette et les criminels qui le mettent à mort, et que son cœur généreux, brülant d’un amour inconnu à la terre, est impatient d’accomplir l’œuvre de leur salut, alors je me prosterne aux pieds de ce Rédempteur , et je m'écrie : « Voilà le courage et le dévouement ! voilà l’héroïsme devant lequel toutes les actions des hommes auxquelles on a donné ce nom palissent , deviennent des misères, et vont se confondre avec limpure poussière d’une terre souillée ! »
O tres immortels! êtres pécheurs, appelés à la gloire! si Christ est notre Sauveur ; si nous prenons le nom de ses disciples, ne nous lèverons-nous pas maintenant du sein de notre lâche égoïsme, pour marcher à la suite de notre Chef”? Retrouverons-nous sans cesse dans notre cœur et sur nos lèvres les misérables objections des disciples (1)? Pourquoi reculerions - nous tremblans devant ce combat, devant cette épreuve, devant cette souffrance que nous présente le Dieu-Sauveur qui nous a précédés dans la carrière: Pourquoi, quand la volonté de Dieu nous
(1) Ah! l'exemple de tant d'amour ; de tant de dévouement, dont nous avons été les objets, laisserait-il notre ame
froide , glacée , dans son honteux égoïsme , dans sa déplorable torpeur?
/ est connue, quand l'Éternel à parlé, pourquoi nous verrait-on chanceler sans courage, à la seule vue d'un sacrifice douloureux qu’il nous faut apporter sur l’autel de celui que nous adorons comme Sauveur: Ah! souvenons-nous que celui qui nous a rachetés, et à qui nous appartenons, veut notre cœur tout entier et sans réserve; souvenons - nous que si, désirant marcher à sa suite, nous aimons père ou mère, frère ou sœur , plus que lui, nous ne sommes pas dignes de lui. Souvenons-nous que sa volonté souveraine doit trouver notre tête courbée dans la poussière, et notre cœur soumis , prêt à s’écrier : « C’est l'Éternel; qu’il fasse ce qui lui semblera bon ! » Mais souvenons-nous aussi que nous ne sommes pas seuls à marcher dans la carrière ; que celui qui nous y précède ne nous abandonne jamais à notre propre force, ou plutôt à notre extrème faiblesse; mais qu'il nous y guide, nous y soutient, nous assure la victoire. Qu'’une confiance inébranlable en lui, en sa puissance , en son amour, soit donc à notre ame comme une ancre sûre ; puis, que les vents et les tempêtes s'élèvent avec fureur, nous pourrons être ébranlés, jamais abattus.
Mais si l'exemple héroïque de notre Chef novs parait trop élevé au-dessus de nous ; si la vue de cette sublime hauteur nous effraie ; si, par nousmêmes, nous désespérons de gravir, à sa suite,
cette montagne sacrée; si nous nous surprenons prêts à reproduire l’objection des disciples, écoutons du moins la réponse que Jésus daïgne leur faire, les encouragemens qu’ii daigne leur donner ; et, en attendant tout de sa force, recevons instruction.
« N’y a-t-il pas douze heures au jour? Si quelqu'un marche de jour, il ne bronche point, car il voit la lumière de ce monde; mais si quelqu'un marche la nuit, il bronche, car il n’y a point de lumière avec lui. » Deux leçons importantes ressortent de ces paroles, pour notre encouragement : « IL y a douze heures au jour, » qui sont données de Dieu pour accomplir la tâche qui nous est imposée; après quoi « la nuit vient, pendant laquelle personne ne peut plus travailler; » et « celui qui marche la nuit, bronche; car il n’y a point de lumière en lui. » Telle est, d’abord, la première et sérieuse leçon des paroles de Jésus ; tel est, pour nous, le premier encouragement. Et d’où viennent, en effet, cette lächeté, cet égoisme, cette crainte des sacrifices et de la douleur qui paralyse notre énergie, et nous rend. incapables de courage, de généreux détouement ? C'est qu’en traversant la vie, nous oublions le but de la vie. C’est que, ne pensant qu’à nousmêmes , et à l’intérêt personnel du moment , nous oublions que nous avons à remplir une tâche importante , dont les résultats, heureux ou mal-
heureux s’étendront sur toute l'éternité. Douze HEURES AU JOUR... ! Puis , « l’ange que j'avais vu se tenant sur la mer et sur la terre leva sa main vers le ciel, et jura par Celui qui est vivant aux siècles des siècles, qui a créé le ciel, et les choses qui y sont ; la terre, et les choses qui y sont; la mer, et les choses qui y sont, qu'il n’y aura plus de temps! » Douze heures au jour....! « Puis, celui qui doit venir viendra et ne tardera point; » puis, une parole retentira du haut des cieux jusqu’en la terre et jusque dans les profondeurs de labime, et surprendra toute créature responsable, « comme les douleurs surprennent celle qui est enceinte : » « Rends compte de ton adnrinistration ! » Douze heures au jour... [ Oh! folie de tant d’êtres immortels et chargés d’une redoutable responsabilité, et qui pourtant prodiguent, à la poursuite de vanités, ces heures si courtes, si précieuses! Le roi païen qui, chaque matin, entendait son esclave lui crier à haute voix: « Philippe, souviens-toi que tu es mortel! » ne s’élèvera-t-il pas, au dernier Jour, en témoignage de condamnation contre, tant d'êtres qui prennent le nom du Christ crucifié, et qui marchent vers la tombe, comme sil ny avait point de mort, point de jugement, point d’éternité! Oubliant leur haute destination , ils poursuivent, pendant les douze heures du jour, des ombres qui les trompent , qui les fuient; un rêve chimérique les absorbe tout
entiers pendant douze heures destinées au travail; et s'ils se réveillent sur un lit de mort, en présence de la mort, sur le bord'de l’abime, n'y a plus de temps Î Qu'il est amer le souvenir de tant d'heures de la jeunesse, de l’âge mur, du temps de la force, qui ont été perdues , misérablement perdues! Ah!la vieque douze heures mesurent, estelle donc si longue que nous puissions’ainsi en prodiguer les plus beaux jours à semer le vent, pour recueillir le tourbillon ? Le temps ne s’envole-t-il pas assez rapidement? L’aiguille qui mesure le cadran de notre vie est-elle trop lente, que nous devions en hâter le terme fatal par l’étourdissement et la folie ? Le but de la vie est-il donc si peu sérieux, que nous voulions jouer, en l’oubliant , avec les décevantes passions du cœur, ou éteindre dans le tumulte du monde et de la sensualité les derniers rayons du jour qui nous est donné? Oh! qu'il est déplorable le sort de l’insensé qui jamais ne s’est arrêté sur la route rapide qu'il parcourt pour se demander devant Dieu:
« Pourquoi suis-je né? » Bientôt, semblable au voyageur égaré qui s'arrête étonné sur la rive d’un océan sans bornes, il va s’éveiller, mais trop tard , sur les bords de l'éternité. Il a fui, pendant les douze heures du jour, « la lumière de la vie » pour parcourir sans remords le sentier ténébreux de la perdition ; il a « marche la nuit, il bronche… grand Dieu! dans quels abimes de ténèbres et de désespoir 1l s’est précipité!
« Éternel ! enseigne-nous à tellement compter nos jours que nous puissions en avoir un Cœur rempli de sagesse! » Ainsi priait Moïse au désert ; ainsi prie celui qui n’a point oublié qu’il marche vers Canaan ; que le temps est court ; que le soleil commence à baisser ; que la nuit déjà étend ses voiles; que l'éternité s’approche; que la tombe va s'ouvrir. Et celui qui prie de la sorte sera-t-il encore esclave de son égoïsme ? ira-t-il encore, à la vue de sa tâche, à la vue des sacrifices , se retrancher lächement derrière lobjection des disciples ? Non; nous ne le pensons pas. La seule considération que Jésus offre à ses disciples, le sérieux de la vie, la brièveté du temps, ces mots terribles de mort, de jugement, d’éternité, qui retentissent à ses oreilles, d’üne voix de tonnerre, l’arracheront à son égoisme , à sa làcheté; enfonceront dans son ame un aïguillon d’activité, de courage, d'énergie, qui le pressera de marcher à la suite de son Chef qu’il aime.
Eh ! n’y a-t-il donc point de bonheur à suivre celui qui joint si bien l'exemple au précepte ? Sa vie terrestre ne fut pas de longue durée : c’est à la fleur de son âge « qu’il a été enlevé par la force de l’angoisse et de la condamnation ; qu'il a été retranché de la terre des vivans ; que la plaie lui a été faite pour le péché de son peuple. » Mais ce n’est pas par le nombre des années, mais bien par la manière dont elles sont employées, que
nous devons mesurer la longueur de notre vie. La plus longue vie est perdue si nous n’atteignons pas le but de notre être ; et si nous l’avons atteint, une heure vaut une éternité. À ce compte, oh! qu’il a vécu long-temps, celui qui allait de lieu en lieu, faisant du bien! Sa vie est une chaine non interrompue de bienfaits, d'œuvres qui toutes eurent pour objet la gloire de Dieu, et le salut de humanité déchue, qu’il venait sauver. Chaque pas, dans cette vie toute divine, est marqué par une œuvre de tendre charité ; chaque heure est embellie par un acte de dévouement, qui prouve la vérité de cette parole, sortie de la bouche de Jésus lui-même : « Ma nourriture est que je fasse la volonté de celui qui m’a envoyé, et que Jj'accomplisse son œuvre ! » Il faut le redire : la gloire de son Père : tel est le but constant de sa vie; le bonheur des ames immortelles de ses frères : tel est son moyen. Ses journées sont employées à instruire les ignorans , à consoler les affligés, à guérir les malades, à faire du bien à tous. Ses nuits sont employées , dans la solitude, à prier son Père pour ces mêmes êtres auxquels il a consacré sa vie. L’aurore le trouvait dans le temple, annonçant « la bonne nouvelle du royaume à ceux qui étaient encore assis dans les ténèbres et dans l'ombre de la mort. »
Le soir d’une journée de fatigue le trouve encore prêtant l'oreille, et ouvrant son cœur compatissant à la plainte du pauvre et du malheureux.
8i Parlez, à vous, milliers d'êtres souffrans qui fûtes les objets de son ardente charité et de ses bienfaits! parlez; que votre voix traverse les siècles et vienne nous instruire et nous faire rougir de notre lacheté : quand le vites-vous perdre une seule des douze heures du jour? quand le vitesvous repousser un seul d’entre vous, qui veniez à lui? quand le vites-vous renvoyer lignorant, sans conseil; l’affligé, sans consolation; l’ame oppressée du sentiment de sa misère, sans des paroles de pardon, de paix, d'amour; le malade, sans guérison; l’indigent, sans nourriture? Ah! vous avez prononcé : jamais, jamais ! Une scène admirable d'actes de l’amour le plus noble, le plus pur, le plus tendre, s’est déroulée sous vos yeux depuis l'heure où une voix divine l’annoncça à la terre : « C’est ici mon Fils bien-aimé en qui j'ai mis toute mon affection; écoutez-le, » jusqu'à l'heure où sa voix mourante et son amour triomphant firent entendre à la terre cette parole, répétée par l'armée céleste, dans toute l’étendue des cieux : « Tout est accompli! »
O mes bien-aimés! quand, après avoir un instant contemplé la vie de notre Sauveur, nous venons à jeter un regard sur la nôtre, quelle misère ! quel vide! quel néant! Que d'heures perdues ! que de journées inutiles! que de bonnes œuvres négligées ! Combien de fois n’ai-je pas remis au lendemain ce que je pouvais faire le jour
même! combien d’ames, que j'aurais pu éclairer sont restées dans les ténèbres! combien d affligés, 4 à qui ma languissante charité n’a offert aucune consolation ! Combien de pauvres, avec qui mon égoisme m'a empéché de partager mon pain! O mon Dieu! s’élèveront-ils en témoignage contre moi, au grand jour de ton jugement? Est-ce pour une telle vie que tu m'avais confié les douze heures du jour? Est-ce pour cela que tu m’as ra-. cheté ? Ah! pardonne , Seigneur, pardonne !
N’entre point en compte et en jugement avec ton serviteur, de mille articles, il ne pourrait répondre a un seul!
Cependant Christ condescend à nous donner encore une autre leçon dans les paroles que nous méditons. «St quelqu'un marche de jour, il ne bronche point, parce qu'il voit la lunuère de ce monde; mais celui qui marche la nuit bronche, parce qu’il n'y a pas de lumiere en lui. » Paroles qui ne signifient pas seulement que nous devons, ainsi-que nous venons de le voir, employer fidèlement, pour lPaccomplissement de notre tâche, les douze heures du jour, parce que la nuit vient, en laquelle personne ne peut plus travailler; mais ici, évidemment, Jésus-Christ spiritualise l’image dont il s’est servi, et veut nous apprendre que nous devons remplir la tèche qui nous est imposée , à la lumière de sa parole et de sa volonté. La fin Au verset : « Celui qui marche la nuit bronche,
Éd 4 | More qu’ ln y a point de nier e en lur , ne laisse . aucun doute sur la signification de ces patois (x) Jésus-Christ est lui-même « la lumière du monde.» « Celui qui me suit ne marche point dans les ténèbres. » Tout, hors de lui; tout, dans le monde; tout, dans notre cœur, n’est que ténèbres et péché. Hélas ! quel serait donc notre sort si cet « Orient d’en haut ne nous eût visités, » si cette «étoile du matin n'avait lui dans nos cœurs ? » Serions-nous plus heureux , parce que notre siècle s’est intitulé le siècle des lumières? Non, tout ce que nous offre une prétentieuse philosophie, même la plus spiritualiste, serait, pour noire ame, sans la lumière éclhtadte dont brille ER de Christ, comme ces trompeuses lueurs des sables du désert | qui ne font que décevoir le voyageur égaré. Ils restent muets , les systèmes des hommes, quand je me demande avec angoisse : « Que ferai-je pour être sauvé? »Quand mon ame, pénétrée du sérieux de la vie, de l’importance de ma destination, de la brièveté des douze heures du jour, se tourne avec anxiété vers mes compagnons de voyage les plus éclairés, et leur demande : Où sommes-nous? Où allons-nous’ Quels sont les chemins que nous devons prendre? Ils se regardent étonnés ; aucune main ne s’avance pour m'indiquer ma route; leurs lumières n’éclairent plus les bords du tombeau : au-delà... tout est ténèbres ! J’errais
.() Voir l’Æssai exégétique, in loco.
34 ‘ encore dans le désert. O bonheur! Une voix s’est élevée: elle se fit entendre dans les campaones de la Judée ; elle a traversé les siècles ; elle est parvenue jusqu'à moi: « Je suis le chemin, la vérité et la vie ; nul ne vient au Père que par moi. » Heureux celui qui a suivi ce conducteur! Heureux celui qui a marché & sa lumiere ! En vain de sombres nuages obscurcissent de temps en temps les rayons de ce soleil de justice ; ils se dissipent ; le ciel redevient serein, et cet « enfant de la lumière » «ne bronche point, parce qu'il voit la lumiere de ce monde. »
Celui qui a quelque expérience de la vie chrétienne sait dans quelle anxiété, dans quelle angoisse il se trouve quand il ne connait pas la volonté de Dieu sur la manière dont il doit agir, sur la route qu'il doit prendre, quand plusieurs s’ouvrent devant lui; quand quelques ténèbres environnent son ame. Désireux d'accomplir sa tâche, d'employer de la manière la plus utile les douze heures du jour, il se jette à genoux aux pieds de celui qui est la lumière; il étudie sa, parole; il
prie : Seigneur! que veux-tu de moi? que faut-il
que je fasse? Et si un rayon de la clarté divine pénètre son ame ; s’il est instruit «sur la part qu’il doit choisir, » quel courage, quelle force , quelle énergie toute nouvelle il puise dans l’assurance qu'il est dans la volonté de son Dieu! Il va s’avancer à la suite de son Maitre; qu’est-ce qui
pourrait encore ralentir sa course , ou abattre son courage ? Qu'est-ce qui aurait ne J ésus d'aller en Judée? Il a devant lui une famille à consoler, un monde à sauver, et en cela même, la volonté de son Père qui l’a envoyé. Ah! voilà l’assurance qui faisait monter des martyrs sur un bücher ou sur un échafaud. Voilà l’assurance qui, dès qu’elle sera vivante dans notre ame, nous fera surmonter tous les obstacles, pour peu que notre désir sincère soit d'accomplir la volonté de Dieu ; pour peu que notre ame reconnaisse et adore son éternelle souveraineté.
Si vous vous obstinez à marcher dans les iénèbres , dans vos propres voies , dans votre propre sagesse, hors de la suprême volonté de Dieu, que pouvez-vous attendre de vos efforts, de votre courage, de vos plus nobles résolutions? « Celui qui marche la nuit bronche, parce qu'il a pas de lumière avec lui. » Oh! pourquoi y a-tl tant d'infortunés qui préfèrent les ténèbres à la lumière? pourquoi, dans leur folie, les voit-on s’enfoncer plus avant dans ces ténèbres, à chaque rayon de lumière qui reluit sur leur conscience? Quelque déplorable que soit leur folie, elle n’a rien cependant qui doive nous étonner ; le Seïgneur lui-même nous a donné, dans sa parole, le mot de ce mystère de perdition : « Leurs œuvres sont mauvaises. » Ils fuient la lumière de la vérité comme leur première ennemie. Pourront-ils
la fuir toujours ? Non; les douze heures du jour se sont écoulées inutiles; «la lumière de ce monde» a disparu sous l'horizon ; la sombre vallée de ombre de la mort s’offre à la vue de l’insensé qui a fui la lumière... Quelle clarté guidera ses pas chancelans ?” quelle force le soutiendra ? Et tandis que le principe de la vie s'échappe de son cœur trop tard désabusé, quelle voix parlera à son ame de consolation et de paix? Il a fui la lumière. Ô Dieu! quelle nuit enveloppe son ame! La Bible appelle cette nuit, « les ténèbres du dehors , où il y a des pleurs et des grincemens de dents. » O infortuné ! si sur ta couche mortelle il te reste encore un souffle de vie, encore un soupir que tu puisses exhaler dans le sein de ton Dieu, hâtetoi, élève vers Jésus ta voix mourante, comme le malfaiteur sur la croix : « Seigneur | souvienstoi de moi quand tu viendras dans ton règne! » Et peut-Ctre qu’une dernière planche de salut te sera offerte dans le naufrage de ta vie ; peut-être qu’un dernier rayon de la lumière des cieux pénétrera dans ton ame troublée, et y fera renaitre l'espérance.
Et nous, êtres immortels et responsables , nous, pour qui la douzième heure du jour n’a point encore sonné; qui pouvons encore « »narcher de jour, » oh! hàtons-nous! Forts de la force de Dieu , ayant les yeux arrêtés sur le chef et le consommateur de la foi, de qui nous vient le pardon
et la vie, « rejetant tout fardeau et le péché qui nous enveloppe si aisément, poursuivons constamment la course qui nous est proposée. » Et, afin d’imiter notre Maitre dans son courage et son dévouement, unissons, dans nos cœurs, outre la vue de son exemple, les deux grandes lecons qu’il offre à la méditation de ses disciples, et à la nôtre: l'importance de la vie, qu'il nomme les douze heures du jour, et la nécessité d'accomplir notre tâche , à la lumière de la volonté souveraine de notre Dieu. Et nous verrons la force de Dieu s’accomplir dans notre extrême infirmité; l’égoisme faire place au dévouement pour « suivre l’Agneau quelque part qu’il aille, » un amour tout nouveau pénétrer notre ame et lui donner un ressort tout puissant ; et nous verrons enfin s’accomplir en nous cette gracieuse promesse de l'Éternel : « Je te ferai passer, comme à cheval, par-dessus Îles lieux haut élevés de la terre. » « Et tous ceux dont l'Éternel aura payé la rançon retourneront et viendront en Sion, avec un chant de triomphe, et une joie éternelle sera sur leur tête ; ils obtiendront la joie et l’allégresse; la douleur et le gémissement s’enfuiront ! »
MÉXIDETAMEHON Vo