‹ La famille de BurgauChapitre 10 sur 13 · T4 LA FAMILLE · texte numérisé non relu

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dit non. Mais il se plaignait de ce que ma dot allait servir de caution k lord Jean; chère Mona, j'en suis bien aise pour vous, vous seriez tropmalheureuse si l'on enfermait votre lord loin de vous. Lord Lewis est très méchant, il aurait voulu nous faire attendre que lord Jean soit tout à fait mort.

Oh! ce tout à fait mort, comme il blessa le cœur de Monique. Et c'était vrai pourtant. Jean était mort plus qu'à demi.

— Tout s'est arrangé, on nous a fiancés et mes amies se moquaient de moi et de mon grand ours. Au fond, elles étaient horriblement jalouses. Et elles parlaient aussi de petits oursons. Chers, chers petits oursons! j'aimerai tant mes petits oursons si Dieu m'en envoie. Mais je ne pourrai jamais les aimer autant que Malcolm. Vcus ne me comprenez pas, Monique, vous êtes si sage... Oh! qu'avez-vous pensé de moi quand vous êtes venue dans le parloir? Je ne voulais pas aller luncher avant que Malcolm m'ait fait faire trois fois le tour de la salle sur la grande fourrure. Qu'avezvous pensé, dites? Vous souriez? Quand vous souriez, vous êtes très jolie et si belle le reste du temps. Je m'amuse beaucoup à Blackhorn, j'y suis bien mieux que chez lord Lewis. C'est plus gai, tout le monde est charmant pour moi, même Bruin, à sa manière. Et j'ai jMalcolm.

L'aurait-clle longtemps? ne se lasserait-il pas bientôt de payer sa dette? mais elle était si candide, si confiante en lui, et — c'était terrible à dire — elle l'aimait tant...

— Savez-vous, reprit-elle, vous allez m^^ promettre quelque chose : si jamais j'attends un baby, vous ne quitterez pas Blackhorn.

— Pourquoi quitterais-je Blackhorn, lady Roselyne?

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Je ne sais pas, mais je veux que vous soyez V. 7ou, m'^u'ler l devenir une bonne mère a cherhCs pe ts oursons. Mena, il faut me le pro- ' " c dit elle avec une caressante msistance. J ai non un peu de tout cela, la nuit quand tout le Sde do?t, que la maison est si noire et si^r^n^ ,uille, et que je V^-^'r^'^^^^^^^^^^ ^^1^0^^ S -nés de 1^ pendule...

Lord Jean de Burgau. avait atteint ^a trentième année- le moment était venu pour lui dentier î L^rnit^-î Rnrc^au-House. Mais on dut recont^:::^^:^^r^o^ tout« probabilité serait ?ou ours hors d'état de recueillir son héritage. ^

Les constatations légales qu'on avait aites a nropos de sa s tuation politique faci itèrent smgu- Uèrement le règlement des aftaires. Les mtention èxoresses de lord Archibald furent respectées et

ThS V tc^nsidemble à ce que Jean vécut qS-on nf fit pas de difficulté PO-'-/ '--«^^^ 0»rde et sa tulelle et remplir ainsi les dernières foontél du défunt lord Uii -b^g^XToinTâdpar la chancellerie partagea avec eux le soin d aa

"Sr^omlSou était la meilleure MOUS les

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égards; une fois de plus, les influences que sir Bear possédait à Londres lui aplanirent la route et tout se conclut avec une grande célérité.

Rien ne fut donc changé pour Monique : elle continua à remplir les mêmes devoirs au pavillon comme au château.

Elle s'était liée plus affectueusement avec Roselyne; l'élégante petite lady se montrait un.} jeune femme très vaillante pour aider Monique dans ses bonnes œuvres. Elle accompagnait I\lonique chez les pauvres. Dans les cottages, on accueillait lady Roselyne avec un peu de méfiance et de réserve^ bien que ses riches toilettes, ses sourires réjouissent les indigentes demeures plus que la robe sombre et le visage grave de lady Monique, et qu'elle eût à sa disposition plus de ressources que sa compagne.

Malcolm ne s'opposait pas à ces excursions, mais il était rare que sa silhouette ne se dessinât point à l'horizon avec accompagnement de fusil et de chiens de chasse, et que lui-même n'intervînt pour rapatrier au château les deux jeunes dames de charité,

Après avoir dessiné avec Jessy ou fait de la musique avec lady Roselyne, Monique retournait au pavillon de l'Etranger. Le nom seul de son appartement lui donnait froid au cœur. C'était bien le .pavillon de l'Etranger. Combien Jean était étranger, irrévocablement isolé au milieu des siens!... Quand Monique sortait du cercle turbulent des Burgau, qu'elle retombait chez Jean dans un calme invariable, elle croyait revenir dans une demeure abandonnée, dans quelque vieille église fermée qui n'aurait gardé de sa première destination qu'une dignité mélancolique. Au pied du pavillon, la mer enflait sa voix comme des sons d'orgue qui persisteraient à remplir le silence désolé des nefs

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vides quoiqu'il n'y eût plus là personne pour ies entendre. Et c'était ce qui oppressait Monique d'une angoisse inquiète; c'était cette impression qu'il n'y avait personne chez Jean, qu'elle étuit seule malgré la présence de ce grand être si lamentablement désarmé.

L'hiver avait recommencé, la mer reprenait ses élans formidables. Jour et nuit^ on entendait dans les Ilots ce mugissement rauque qui est, dit une légende, l'appel des grands taureaux marins errant en sauvages troupeaux sous l'écume bouillonnante, à travers leurs glauques pâturages.

Jean ne semblait pas s'apercevoir du changement des saisons : l'hiver comme l'été le laissaient insensible. Depuis la colère sans objet qui avait, failli être fatale à ]\Ioni(|uo, il était retombé daus la plus morne apathie. IMonique se prenait à penser que, dans cette colère qui l'avait terririée, il y avait un sursaut de volonté, d'intelligence, tandis qu'à présent- cela avait môme sombré.

Autour de lui, Monique travaillait, priait, soignait sa lleur, car elle avait maintenant une fleur à soigner. L'une des violettes qu'elle avait trouvées près d'elle le jour de son anniversaire conservait un rudiment de racine. Monique avait replanté cette frêle tige en attachant elle ne savait (juelle idée superstitieuse au succès. Elle l'avait si bien soignée que la petite planto languissante n'eiail pas morte.

Elle l'avait justement portée sur la terrasse un iouroù la température s'était adoucie. Elle alla l'y reprendre avant la tombée de la nuit, mais elle s'arrêta contre les rocliers qui servaient en cet endroit de mur à la terrasse et contempla la mer dont la ligne verte se fondait dans le gris du cré puscule. Monique se retourna en entendant der- ^"ière elle un bruit de pierres remuées et clic vit à

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trois pas une ombre informe, velue, qui se dressait avec des mouvements humains et qui grognait avec une voix de bête.

Une seconde suffit à Monique pour reconnaître Bruin et pour s'assurer que l'étrange visiteur ne faisait point invasion ici dans des intentions amicales. Il ouvrait ses bras étoufïants et roulait ses petits yeux qui brillaient, féroces, dans sa face poilue.

Monique était bloquée contre le mur de la terrasse. Le danger, qui lui avait d'abord semblé médiocre, lui apparut plus pressant, plus inévitable à un mouvement de Bruin, qui lui barrait résolument le passage. Tout son être défaillit à la pensée des griffes qui allaient la déchirer. La bête ainsi dressée ressemblait à quelque hideux malfaiteur. Monique détourna désespérément son visage sur lequel elle croyait déjà sentir des ongles acérés.

Elle ne pouvait se faire entendre de Célia- Jane. Jean était bien là, elle l'avait laissé appuyé contre la porte fenêtre, regardant aus>i la mer avec cette froide indifférence plus déchirante que des larmes. Il voyait sans doute jMonique et l'ours devant elle. Mais quel secours aurait-elle espéré de lui qui, l'autre jour, avait eu envie de la tuer.

Et pourtant, dans son trouble, elle eut conscience que quelqu'un avait passé entre elle et Bruin, elle entendit un grognement de la bête, un nouveau bruit de pierres roulantes.

Elle eut honte de sa faiblesse, s'arracha violemment à l'appui qui l'avait soutenue et voulut se rendre compte de ce qui s'était passé. 11 n'y avait plus d'ours sur la terrasse, Jean rentrait en boitant très bas. Monique courut à lui, lui parla dune ■\oix pressante, lui prit la main qu'un coup do

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f griffe avait labourée, mais elle ne put obtenir de ui une explication ni une réponse.

Elle lava et banda l'égratignure qui était pou profonde; il n'était pas autrement blessé. En venant au secours de Monique, il avait obéi k an instinct purement machinal et il ne se rappelait déjà plus ce qu'il venait de l'aire.

Monique eut une nuit tourmentée'; elle retourna h satiété dans son esprit les phases si courtes de cet incident, de son danger, de Tinterventiorl inopinéo de Jean. Comment Jean s'était- il ti'ouvé tout à coup })rès d'elle^ Comment Bruin était-il venu sur cette terrasse qui n'avait pas d'issue'^ Comment avait-il disparu, englouti dans quelque trappe?

La réaction de l'ébranlement qu'elle avait subi, l'émotion que lui causaient des circonstances inexjjHcables lui donnèrent la hcvre. (>}uand elle linit par s'endormir. Bruin la poursuivit dans ses rêves, elle crut l'entendre déblayer la terre et les pierre? pour se creuser un passage jusqu'à elle. Le bruit devint 3i distinct et si réel qu'elle s'éveilla. Elle n'entendit plus rien.

Le service' d'inspection qui devait, à dates déterminées, vériMor l'état mental de Jean, avait été mamtenu en priî.cipe;, mais cette surveillancen'avait pas tarde à se ralentir; il était évident que le pauvi'o Jean ne serait plus jamais de i'orce à conspirer, et le gouvernement eut bientôt d'autres tracas en tête que la santé de lord de Bargau.

Mais peu de jours avant Noël, un agent muni de pleins pouvoirs se présenta à Blackhorn, et, comme de coutume, y exerça son mandat sans encombre. Le retard d'une pièce importante dont il avait besoin pour termmer sa mission l'obligea à rester un jour de plus, et ce jour se trouva êtra précisément celui de Noël. Mais un hôte de plus

OU de moins ne compterait guère au château où l'on se disposait à célébrer Noël avec pompe; la grande solennité britannique devait y prendre des proportions inusitées. On voulait fêter à la fois les finnçailles de Jessy et le mariage de Malcolm, lady Roselyne n'ayant point encore été publiquement présentée par sa nouvelle famille.

Le mariage de Jessy n'était pas un moins bon prétexte à réjouissance; ainsi qu'Amos l'avait fait lilialement observer à sir Bear, il valait mieux ne pas avoir l'air de faire la chose à son corps défendant; quelques égards étaient dus à la toute précieuse Jessica aussi bien qu'à lui, Amos. On n'avait qu'à s'honorer d'une alliance avec le docteur Amos Heller, savant déjà estimé, apparenté aux Minken, aux Dunach, aux Lorein et autres familles distinguées à désinence très germanique.

Il y eut donc à Blackhorn un grand massacre d'oies grasses; la confection des pâtés et des puddings fut mise sur un pied grandiose; tante Araminthe employa toutes les mains de bonne volonté et même quelques autres, à couper de l'angélique et du cédrat en menus morceaux, à peler des pommes, à piler des amandes, à fendre des marrons, à extraire insidieusement les pépins d'une prodigieuse quantité de raisins de Corinthe (opération délicate et toute nationale qui réduira toujours à l'exaspération une âme française).

Pour comble de félicité, des signes précurseurs firent espérer qu'on aurait un « Noël blanc » et, dans la nuit même qui suivit ce pronostic, la neige tombant à profusion vint mettre la touche finale au tableau et promettre un Noël aussi blanc que peut le faire une belle couche de neige toute fraîche, haute de plusieurs pouces.

Mais ce mémorable matin, il se trouva que doux caisses indispensables au bonheur de lady

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Roselyne mnnquaient à l'nppel. Mnlcolm proposa iriilkr lui-inùine les chercher ;\ Borough, sur quoi Rosey le paya amplement de ses bonnes inlentions en voulant y aller aussi.

Elle demanda à emmener lady Monique. Celleci l'assisterait dans ses dernières emplettes, qui devaient comprendre un cadeau pour sir Bear et un autre pour Célia-Jane. Rosey ne reculait pas devant la perspective déconcertante de faire k sir Bear un cadeau de Noël, et elle offrit, par la suite, avec beaucoup de crânerie et de sang-lroid^ le porte-cartes qu'elle avait choisi pour son beaupère.

Les trois voyageurs partirent en traîneau, ce qui excita au plus haut point l'enthousiasme de lady Roselyne. Aussi, en revôn;'nt de la ville, une fois les affaiies sérieuses conclues, elle voulut s'arrêter en plein bois pour courir sur la neige et même s'y rouler un peu, mais sans le faire exprès et comme si elle tombait par le plus grand hasard. La neige, le mouvement du traîneau ou la joie de ses achats l'avait un peu grisée; c'était un délice de la voir s'ébaUi e et bondir, si joyeuse, si éblouissante, dans son capuchon de soie cramoisie qui faisait ressortir ses joues brunes, ses yeux étincelants et ses houcles noires qui s'échappaient indociles.

On remonta en traîneau après plusieurs faux départs et les menaces les plus formelles de laisser lady Roselyne toute seule au milieu du bois si elle ne reprenait pas docilement sa place. Les chevaux filèrent comme des flèches, remplissant l'air calme et silencieux du drelin din-din de leurs sonnettes; dame Roselyne, fatiguée, un peu assoupie, ferma les yeux, et, bien ca'?hôe dans son capuchon, se reposa contre Monique.

Au bout d'un instant, Monique, sentant qu'on

imprimait une secousse à la brido des chevaux, leva la tête. Un grand paysan, au visage balafré d'une marque rouge comme du feu, arrêtait d'une Feule main l'équipage pendant qu'il tenait de l'autre un bâton de dimensions exagérées.

Cet homme, qui avait l'air d'un assez méchant diable en tout cas d'un diable affamé, dit entre ses dents à Malcolm :

Vous m'avez battu l'autre jour, vous, votre père ou l'un de vos frères..., vous m'avez battu avec votre cravache pour que je vous laisse passer. Vous étiez à cheval et je n'ai pas pu me défendre... C'était vous, votre père...

— Ou mon frère, comme vous dites, peu imparte, fit Malcolm avec une méprisante hauteur. Et maintenant, décampez, reprit-il en assujettissant dans sa redoutable main le léger fouet qui était sa seule arme. Etes-vous un homme? Ne voyez-vous pas qu'il y a des ladies avec moi?

— Des ladies, des ladies... gronda l'homme. Et moi, est-ce que je n'avais pas une femme avec moi l'autre jour? C'est ma lady à moi.

Il leva furieusement son bâton... et ne le laissa point retomber. Au moment où. il allait frapper, il fut pétrifié par la salutation imprévue que lui lança une voix claire et gaie :

— Joyeux Noël !

Et Roselyne, se dégageant des fourrures qui l'emmitouflaient, montra son joli visage rose de sommeil, ses yeux noirs que le froid emperlait de petites larmes.

— Joyeux Noël ! répéta-t-elle en triomphe. Puis elle regarda mieux l'homme qui se tenait

là, aussi abasourdi que si le bâton qu'il avait levé tout à l'heure. fût retombé sur sa propre tête,

— Je vous reconnais, dit-elle. A'ous êtes Conan, de la grande clairière. N'est-ce pas vous dont la

petite fille est une si fameuse pouponne? Vous n'auriez pas dû vous mettre devant nous, poursuivit-elle d'un petit ton d'autorité tout maternel. Vous avez l'air en colère ou chagrin. \''ous avez peut-être une femme et des entants qui onf froid...

— Oui, milady, ils ont froid et faim.

— Et vous?

— Oh ! moi...

Il passa la main sur sa balafre, ouvrit la bouche, mais se tut et laissa aller la bride.

— Je vais vous donner de quoi faire Noël. Oh! Malcolm, s'il vous plaît, la petite caisse biscornue où il y a de tout à manger, excepté de la cannelle... Et Monique, s'il vous plaît, le ballot des châles et des gros jupons... Et un peu d'argent aussi, Malcolm, pour qu'il s'achète une l^elle oie.

Et Malcolm donna la caisse où il y avait de tout excepté de la cannelle, et il donna encore assez d'argent pour acheter une oie grosse comme un hippopotame, si pareil phénomène de volaille existait sur le territoire de Kidge.

— Mais, Conan, qu'avez-vous à la figure? Oh! pauvre homme, pauvre Conan... Malcolm, le petit flacon où l'on a mis de l'élixir pour quand je me trouverai mal.

Elle tamponna naïvement la balafre de Conan avec son mouchoir de poupée copieusement imbibé du fameux élixir.

— Là! Et voilà ma couverture pour votre pouponne. Vous voulez bien, Malcolm?

— Oui, fit Malcolm.

— Et dites -lui que vous lui remettez son loyer.

— Je lui remets son loyer, dit encore Malcolm comme s'il récitait une leçon dilficile. (Décidé-

ment, la fortune de lady Roselyne devait être incalculable.)

— Vous lui pardonnerez aussi s'il a fait la mauvaise tcte?

Elle ajouta, en manière de renseignement h l'homme :

— Il me pardonne très souvent quand j'ai fait la mauvaise tête. Allons, au revoir et joyeux Noël!...

— Joyeux Noël! Dieu vous bénisse, lady Rosey..., fit Conan d'une voix enrouée.

Les chevaux repartirent. Conan resta la bouche ouverte, ahuri lui-même de ce qu'il venait de dire. Joyeux Noël! Dieu vous bénisse, lady Rosey..., oui, c'était bien là ce que le grand Conan avait répondu à la femme de iMnlcolm-Bear.

— A présent, soupira lady Rosey en se reblotissant contre Monique, à présent, Malcolm, mon cher ours, pour que nous soyons tout à fait contents, je crois qu'il ne vous reste plus qu'à nous verser dans la neige.

S'il ne s'était agi que d'y verser lui et Monique, il n'aurait pas hésité, mais l'inépuisable complaisance de Malcolm n'allait pas jusqu'à mettre en péril la gracieuse personne de Roselyne.

... Monique, qui n'assistait point au repas, était retournée chez elle. Elle lisait ses Heures auprès du feu dans son salon, quand sir Bear et M. Mornon. l'agent de l'Etat demandèrent à être introduits. Elle se préparait à livrer la place, regrettant à part elle qu'on vînt encore déranger Jean, qui avait été tout ce jour-là très tranquille. Mais sir Bear lui dit :

— C'est à vous, lady Monique, que nous avons affaire. M. Mornon tient à vous consulter...

— Moi, (it-elle avec une vague appréhension.

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— Ce n'est qu'un renseia-nement quo vou^ ne nous refuserez pas, dit M. Mornon avec (Irir-rence. Je viens de recevoir enfin une pièce que je dois vous communiquer.

Il déplia une lettre sous les yeux do Moniq^ue, et la jeune femme reconnut, du premier coup, une forme déguisée de l'écriture de son pèi-e; elle vit aussi que le contenu de cette lettre était de nature corapromettanto.

Elle ne se trahit point et rendit le document à M. Mornon après l'avoir parcouru. Mais, à sa sui'piise, M. Mornon ne prononça point le nom de Patrice O'Hara et demanda :

— Celte lettre pent-elle, à votre avis, être attribuée à lord Jean de Bureau'?

El!i- tressaillit, son regard alla chercher Jean qui n'écoutait pas, et revint sur la feuille.

— Comment le saurais-jcf it elle.

— Mais, fit sir Bear, dun ton tranchant, vous avez eu entre les mains des cahiers er, différents papiers de votre mari, des notes rehuivos à ses études, il me semble. Vous les avez lus, et cela a pu vous donner, de son écriture, une expérience plus approfondie que la nôtre. Si vous no is répondiez affirmativement, vous éviteriez à M. Mornon d'inutiles ^xémarches Peut-être empèc!icTiez-vous d'inquiéter un auti'e homme qu'un soupçonne...; si c'est à tort, vous pouvez nous l.- dire.

Cet autre, c'était Patrice O'Hai'a, c'était son père. Elle pouvait, en elîet, écarter do lui les sou| ç )nsen les attirant sur Jean, que la justice ne saurait plus atteindre.

— V^ous remarquerez que cette lettre date do l'époque où lord Jean jouissait de ses facultés; comme maintenant son état le met à ral)ri de toute poursuite, votre réponse, ainsi qiu; vous l'expliquait sir Beai-, ne peut être qu'un simple

renseignement qui nous détournerait d une fausse trace.

Elle comprenait trop bien. La question qui avait l'air de ne concerner que Jean, c'est-à-dire un irresponsable, était pour M. Mornon un moyen d'attaque, contre lequel sir Bear essayait de prémunir Monique. Ils ne parlaient pas de Patrice O'Hara et ils ne pouvaient pas en parler, ils ne pouvaient demander ouvertement à sa fille d'ajouter aux charges qui pesaient déjà sur lui et qui, s'il venait à être arrêté, concourraient lourdement à sa condamnation.

— Je voudrais examiner, réfléchir, murmura enfin Monique.

— Non, mylady, accordez-nous tout de suite l'honneur d'une réponse.

Ainsi il fallait qu'à l'instant elle protégeât son pèîo par un mensonge en accusant son mari.

Mais en quoi sa réponse nuirait-elle à Jean? Qu'est-ce qu'un oui ou un non changerait à son sort? en serait-il moins captif, moins infirme, plongé dans de moins épaisses ténèbres? allaitelle, par un scrupule coupable, accuser une fois de plus son père?

Il valait mieux abuser du pouvoir que tout le monde avait sur Jean, mentir devant celui qui ne pouvait pas démasquer son mensonge, frapper celui qui était à terre, accabler l'homme qui ne pouvait pas se défendre ni rendre coup pour coup.

Elle regarda de nouveau Jean si terrassé, si vaincu, et n'ayant même pas conscience de sa défaite, aussi mort pour ceux qui l'aimaient que s'il était déjà relégué dans sa dernière demeure.

-- Lady Monique, fit sir Bear.

Elle ne répondit pas.

— Mylady, dit M. Mornon, devons-nous chercher ailleurs?

— Non, ne cherchez pas! s'écria la jeune femme malgré elle.

— M. M )rnon ne vous cachj pas qu'il y a des préventions dans un autre sens, dit sir Bear avec ennui.

— Ne cherchez pas ailleurs.

— Alors votre opinion est que lord de Burgau...

— Non, dit lenlemcnt Monique, j'allirme que cette lettre n'est pas de lord de Burgau; ce n'est point mon mari qui l'a écrite.

... Les visiteurs affluèrent à Blackhorn, il y eut jusqu'à une députation des tenanciers de lord Jean venus d'un des domaines les moins éloi.onés de Blackhorn. Bien qu'on les eût informés qu'ils ne dépendaient du nouveau lord que de nom, ils avaient voulu par cette démarche rendre hommage à leur jeune maître.

Sir Bear reçut cordialement ces bonnes gens^ il leur parla, les hébergea, les provisions de miss Araminthe étant de force à supporter même un tel assaut, et, à la tombée de la nuit, il les renvoya bien restaurés et en apparence satisfaits.

il les regarda, d'une fenêtre du château, descendre la côte de Blackhorn.

— Que font-ils donc? demanda M. Mornon, qui regardait aussi.

Les paysans, massés en un groupe compact dans la dernière cour^ devant la grille, gesticulaient d'une façon orageuse, presque menaçante.

Au même instant, Basile accourait chercher son maître pour lui communiquer la singulière nouvelle. Les tenanciers, échauffés par le bon vin de sir Bear et la bonne chère dont on les avait régalés, se mutinaient et refusaient de sortir sans avoir vu le jeune lord.

— Le jeune lord! quel jeune lord? répéta sir Bear avec irritation. Nous n'avons pas encore de jeune lord à leur montrer, quoique bientôt, j'espère, lady Roselyne et Malcolm-Bear, mon fils... ajouta en se tournant vers M. Mornon le baronnet, à qui il tardait de voir assurer la branche aînée de sa dynastie par la naissance d'un petit-fils.

— C'est le leur qu'ils veulent, repartit Basile, lord Jean, leur lord à eux.

Sir Bear haussa les épaules.

— Allez les mettre à la poite, Basile... et dites leur que s'ils ne vous écoutent pas, je descendrai les faire déguerpir.

— Ils ont la tête montée, répondit Basile, ils n'écouteront rien et ils seront ici avant que vous ne soyez descendu.

— C'est une petite émeute, dit en souriant M. Mornon. Louables sentiments... attachement patriarcal à leur maître... Pourquoi ne lescontenteriez-vous pas?

— Vous savez mieux que moi combien c'est impossible.

— Puisque je suis 1^, profitez-en; j'approuve vos scrupules, mais j'autorise l'exception. 11 faut en finir avec ces entêtés. Tenez, montrez-leur lord Jean de ce balcon. Ma présence vous couvre et le pauvre garçon serait bien empêché pour s'enfuir s'il en avait envie, il m'a paru plus boiteux que jamais. \'oudra-t-il venir?

— Oh ! il ne refuse jamais rien.

Basile porta la conciliante promesse aux rebelles qui attendirent d'un air résolu, tournés veis le point ( ù, leur avait-on dit, le pauvre lord Jean alL.it paraître.

Jean se laissa amener sans résistance. Il entra dans le hall pour la première fois depuis... Pour

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la p^emi^re fois depuis quand, sir Bear, qui avez sur celle date de si exactes données?

On le conduisit au balcon. Il ne vit ni n'entendit les paysans qui, de loin, l'acclamaient il regarda la mer du côté où se découpait la baie de Burgau. Les paysans, soudain refroidis et dégrisés, contemplèi'cnt en silence cette haute silhouette qui ne s'inclinait même pas vers eux. Puis, après quelques vivais peu nourris, ils s'éloignèrent en désoj'dre.

Lord Jean se retourna vers l'intérieur de la pièce. Par une porte ouverte, on entrevoyait le parloir tout illuminé où circulaient les membres de la famille et quelques invités qui devaient passer la soirée au château.

Ce fut de ce côté que Jean se dirigea. On voulut lui faire comprendre qu'il se trompait de roule, mais M. Mornon dit avec un mélange d'indilîérence et de pitié :

— Laissez-le faire, il en sera vite fatigué.

Jean enti'a sans remarquer personne, sans môme reconnaître Monique qui, surprise, venait audevant de lui dans la superbe toilette qu'on lui avait fait revêtir pour célébrer Noël, ain>i qu'il convenait, avec toute sa famille. La jeune femme avait une robe de velours améthyste pâle, un col Louis XIII de haute dentelle précieuse et elle portait aux bras et au cou quelques uns des plus beaux diamants et des célèbres améthystes héréditaiies de Burgau- Ilouse. Il était indispensable que lady de Burgau fût mise selon son rang et la foriune de son mari.

Lady Monique ne devait faire qu'une apparition au parloir, mais, naturellement, la présence de son mari la retint.

On avait aussi habillé lord Jean avec recherche et il avait fort grand air dans sa longue redingote

et son linge éblouissant. Il se trouva un instant debout au milieu de ses quatre cousins. Sa tête blonde, sa noble stiiture" ressortaient majestueusement au milieu de ces pelages fauves et de ces désinvoltures un peu sauvages.

— Eh bien! dit étourdiment Jessy, qui les examinait, vous revoilà cinq comme le jour où Harry et moi sommes revenus de la mission.

On fit asseoir Jean à la place d'honneur et sa femme demeura près de lui, inquiète, toujours attentive. Il n'éprouvait nul étonnement de se voir dans une pièce inconnue, les lumières ne l'éblouissaient point, pas plus que le voisinage de ces femmes en grande toilette; il ne voyait ni les unes ni les aulres. Et Monique se dit combien était insensé l'espoir, le doute qui avait traversé son • esprit en une éphémère clarté, puisqu'au milieu de cette réunion où il aurait rencontré des amis, des alliés, il restait dans sa prostration habituelle.

Jessica, en belle robe de mousseline blanche (une jeune Anglaise considérera toujours des fiançailles fêtées à Xoël comme une magnifique occasion d'arborer quelques arpents de mousseline), Jessica accueillait d'un air détaché les félicitations de ses amis et les attentions dont l'entourait Amos, à la fois tout frétillant et tout confit.

La jubilation exubérante d'Amos était si flatteuse pour Blackhorn en général et pour Jessy en particulier, qu'on se savait mauvais gré d'avoir envie de lui donner des coups de poing sur son nez classique.

Amos s'était enjolivé d'une éclat, ite paire de . gants rose-crevette dans lesquels ses mains in-*, formes paraissaient dix lois plus grosses et plus crochues. En sorte que le doux Amos n'était plus qu'r.no paire de mains agrippantes et que ses yeux d'azur, ses blonds cheveux et toute sa personne

devenaient les accessoires de ces mains prépondérantes.

M"" Clenman formaient une cour à la fiancée, , rivalisaient de mousseline avec elle. Mais la véritable héroïne de la fête était lady Roselyne, belle comme un rêve d'innocence et de beauté, chargée de bijoux comme une petite idole, avec ses yeux pleins de douceur et de feu, sa taille menue^ finement élancée. Elle aurait éclairé toute la salle à défaut des candélabres. En la voyant passer souriante et légère dans le parloir qu'elle remplissait de sa beauté, Monique pensa que ses traits lui étaient familiers, qu'elle avait vu Roselyne avant que celle-ci fût la femme de Malcolm. A un moment où Roselyne regardait Jean d'un air affligé, cette obsession d'une ressemblance saisit si fortement Monique qu'elle crut tenir cette fois la clef de l'énigme. Mais Rosey riait déjà et Monique sentit fuir de nouveau son idée confuse.

Lady Roselyne méditait peut-être quelque dessein contre les lumières que son propre éclat rendait inutiles, car elle regardait le plus grand lustre d'un œil interrogateur ; enfin elle fit rouler jusquelà un fauteuil, elle escalada le siège, puis l'un des bras sur lequel elle se tint miraculeusement en équilibre pendant qu'elle fixait à l'une des branches du lustre un objet de forme mystérieuse, et elle sauta à terre avec une prestesse malicieuse et si vive qu'aucun membre de l'assemblée n'aurait pu jurer que c'était ce lutin de lady Roselyne qui venait de se livrer à pareil exercice.

L'on vit alors se balancer, suspendue au lustre pai' un ruban blanc, la brancho de gui qui donne a tout bon Anglais le droit de baiser la main ou la joue de toute bonne Anglaise passant sous le rameau symbolique. L'observance de cette antique coutume ne tarda point à répandre une discrète

gaieté. Comme clans le cours d'une soirée, il est impossible de ne pas se trouver par inadvertance ou autrement sous la branche de gui , tout le monde eut à pnyer son tribut et les gants de toutes les jeunes filles reçurent de chevaleresques hommages pendant que frères et sœurs échangeaient avec beaucoup de sérieux des salutations plus affectueuses. C'est ainsi que miss Aramini! e récolta [Sur ses joues flétries la caresse filiale de tous ses neveux, le baronnet baisa en grandi' pompe la main de sa belle-fille, Harry qui passaj^ au château ses vacances de Noël, fut digne de ses frères, chacun fit son devoir, mais non avec l'accompagnement de perturbation, d'effervescence, que nous nous représentons comme nievitables; ils accomplissaient une cérémonie, 'm riio, plutôt qu'ils ne se livraient à un jeu; c'est à peine si une gaieté muette, une hâte légère, en évitant les abords du gui, révélaient un paisible amusement.

Le sémillant Amos inclina ses longs cheveux d'or sur les éventails de la moitié de l'assistance. Ce jeune saint, très laïque, batifola, folâtra avec la plus étourdissante prestance. Dans un accès de zèle intempestif, il bondit galamnient à la place fatale que Rosey traversait en coûtant et se trouva contre sir Bear à qui il donna par méprise une chaude accolade.

Monique assise auprès de Jean suivait d'un air distrait les évolutions de son entourage durant les divertissements qui sont en grande faveur à cette époque de l'année. Elle restait grave, un peu hautaine, aux côtés de l'infirme sur qui elle veillait; elle était invinciblement attirée vers lui, si seul et désolé au milieu de cette foule heureuse; elle était rattachée i\ lui par un lien plus solide et douloureux.

Mais, ainsi que M. Mornon l'avait sagement

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prôdit, lord Jean se fatigua assez vite. Il se leva comme s'il voulait s'en aller; Monique se leva avec lui et lui donna le bras pour l'aider :i traverser lo grand parloir. Le vide se fit devant eux, tout k monde s'arrêta à les regarder, tous deux grands,. nobles et superbes, formant le couple le plus remarquable et le plus imposant même pour ceux qui connaissaient leur malheureuse histoire. Monique dans sa robe de velours, sous ses diamants, resplendissait d'une beauté merveilleuse. Son visage au teint éblouissant de sa race et qu'éclairait la lumière calme et triste de ses incornp irables yeux bleus, avait, sous les larges bandeaux ondes de sa chevelure sombre, la pureté délicate d'un marbre grec.

Mais Jean s'arrêta au milieu de la salle et regarda au-dessus de lui. Monique s'aperçui qu'ils étaient arrivés sous le lustre et qu'on chuchotait autour d'eux en souriant.

Lord Jean regardait le gui balancé à son rubaa blanc, ont eût dit que cette vue éveillait en lui quelque confuse réminiscence. Et, en etïet, il se pencha sur Monique pour l'embrasser.

Chuchotements et sourires redoublèrent chez les spectateurs. Moniquenesedétournapasde lui. D'un geste d'orgueil, presque de mélancolique défi, avec une expression de respect, de tendresse indiciblement grave et profonde, elle lui tendit son front. Mais tandis qu'il y posait ses lèvres, leurs yeux se rencontrèrent, elle poussa un cri faible comme un souffle et glissa à terre évanouie sans qu'il fit un geste pour la retenir.

Lady Monique était revenue à elle, on l'avait

reconduite au pavillon et livrée aux soins de Célia- Jane. Et maintenant, les Burgau et leurs hôtes reprenaient leurs jeux qu'avait interrompus le malaise sans conséquence de lady Moniaue. On

avait seulement donné de l'air dans le parloir pour éviter que la chaleur ne causât à d'autres le même accident.

Monique, étendue sur le canapé de son salon, avait demandé à être seule. Célia-Jane consentit à la laisser un instant pour aller préparer une boisson calmante qu'elle voulait lui faire boire avant de l'emmener dans sa chambre.

Monique était anéantie, bercée par une sorte de vertige dangereux et très doux. Elle voyait comme une aube dans cette nuit de Noël et la voix de la mer lui promettait mille impossibles choses. Elle était soulevée par un flot impétueux qui l'emportait, elle ne savait où. . . au port ou au suprême naufrage.

Ah! elle se trompait, mais cette illusion poignante et délicieuse, elle ne voulait pas encore la perdre. Elle voulait encore se tromper, encore rêver, étreindre un instant de plus l'irréalisable chimère.

• — Monique!

Tout son être tressaillit d'une émotion surhumaine, assez puissante pour mettre sa vie en danger. Et elle aurait bien voulu en mourir, mourir en croyant que Jean était là, qu'il s'agenouillait devant elle, qu'il lui prenait les mains, les pressait contre ses lèvres en disant : Monique, Monique...

Mais il le disait vraiment. Dieu de bonté! Jean était vraiment à genoux près d'elle, il répétait tout bas le nom de Monique avec une ferveur d'amour et de respect qui arrachèrent la jeune femme à sa demi-inconscience. De nouveau, elle sentit se répandre en elle cette traînée de feu qui avait coulé dans ses veines tout à l'heure, sous le gui, sous le rameau sacré, lorsque Jean s'était penché sur elle, lorsque, dans les yeux abaissés sur les siens, elle

avait vu un regard vivant et impérieux et qu'elle Il t'tait tombée comme morte.

Des larmes glissaient sur ses mains; elle ne sat pas si c'était elle ou lui qui pleurait, elle ou \m revivait, qui aimait, qui remerciait Dieu : savait seulement que Jean de Burgau était rescité des morts. Une joie passa sur elle comme -ouf lie de l'infini, une joie passionnée et proie, incrédule et victorieuse, qui était bien une ■ de résurrection.

:lle eut un cri éperdu et mourant où se fondit

^^uii âme avec son épouvante et sa joie, sa longue

I douleur, son espérance inavouée. Elle ne put que

; répondre 'i Jean par un appel à la source de toute

pitié et de toute miséricorde.

— Jésus, Jésus!... dit-elle. Oh! mon sauveur Jésus...

On était à l'après-midi de Noël. Célia-Jane était allée au cimetière de Ridge visiter la tombe de son vieux mari , et, dans le pavillon de l'Etranger, deux jeunes époux recommençaient l'histoire qui, pour Célia-Jane et Jacob, était achevée, l'histoire éternellement belle et enivrante qui, pour Jean et Monique, prenait un caractère de céleste félicité... et qui finirait un jour, pour Monique et pour Jean, comme elle avait fini pour Célia-Jane et Jacob.

Ils étaient assis l'un près de l'autre dans le salon de rEtransrer.

Monique, k la fois triomphante et effrayée, s'abandonnait à son bonheur; mais ce bonheur envahissant ne laissa bientôt place en elle à aucune crainte. Sa joie était solennelle et parfaite. Si Monique avait de ses propres mains enseveli et mis au tombeau l'époux de sa jeunesse et si, de In tombe où elle avait scellé son amour, Jean était sorti vivant, aimant, devant ses yeux encore obscurcis et mouillés des larmes qu'elle avait versées sur lui, Bile n'aurait pas reçu une secousse plus terrible et plus divine.

Au deliors, régnait la grande paix de Noël, des stalactites de glace pendaient aux rochers, la mer ondoyait d'un mouvement silencieux, presque caressant. Le foyer qu'avait royalement alimenté Célia-Jane illuminait tout le salon et semblait réchnuffer jusqu'au frimas du dehors. Monique et Jean poursuivaient leur entretien que le retour de Célia-Jane avait coupé la nuit précédente. Monique avait fait son propre récit d'une voix tremblante et Jean reprenait ce qu'il n'avait fait qu'esquisser la veille, Monique écoutait, perdue dans la douceur de ces minutes.

— Non, Monique, disait Jean, je n'ai jamais été ce que vous avez cru^ du moins je ne l'ai jamais 1 été devant vous. Mon intelligence s'était réveillée bien avant le jour où votre pas a franchi ma porte. Dès le premier instant où vous êtes entrée ici, j'étais comme à cette heure, un peu plus infirme de corps, voilà tout. Et la meilleure preuve de ma raison, c'est que je ne suis point devenu fou pendant ma captivité. J'ai été, durant quelques semaines, dans l'état qu'il m'a fallu simuler depuis, et, à mesure que la conscience m'est revenue, j'ai compris que ma seule chance de salut était dans mon apparente irresponsabilité. L'enjeu était assez louid pour me rendre prudent et habile, dit-il

amèrement ; vous avez été juge de mon aptitude à iplirun nMe détesté. Comment n'aurais-je pas -é ceux que je haïssais puisque vous, Monique, ^ vous y êtes trompée'^ Mais quand je me suis :. jiu compte que votre socuriti^ dépendait de la mienne, n'ai-je pas été mille fois plus vaillant, plus soigneux, plus rusé... rusé, moi! murmurat-il avec mépris, et toute sa contenance protestait avec une orgueilleuse répulsion contre l'abaissement qu'il avait dû subir.

— ^lais reprit il entre ses dents serrées, j'aurais iié jusqu'au bout, ni la colère, ni l'écœurement ne m'auraient vaincu, j'ai quelque chose à faire. J'irai i mon but et vous y viendrez avec moi.

« Ainsi. Monique, poursuivit-il, quand vous alliez et veniez chez moi, lisant, travaillant ou soignant cette violette que je n'avais pu m'empêcher ie vous donner pour votre anniversaire, quand vous attisiez le feu pour que le froid ne me fît pas soutïrir, quand vous me faisiez la lecture pour me i?onsoler et me distraire, la statue pour laquelle [vous vous immoliez vivait, pensait, vous voyait... [ — Oh! je le savais, je devais le savoir, quelque [instinct avait dû m'avertir. sans cela, fit Monique ["ougissant, je ne vous aurais pas épousé, ni...

Les traits de Jean s'adoucirent.

— Cependant, reprit il, je n'aurais jamais échappé à tant d'investigations soupçonneuses si je 'l'avais exactement copié les symptômes réels que j'avais éprouvés d'abord. Je n'ai pas eu du moins i simuler d'infirmité physique, car j'ai été longtemps faible et malade; il n'y a que quelques semaines que j'ai à peu près recouvré l'usage de ma jambe; c'est ce qui m'a forcé jusqu'ici à demeurer passif.

Elle demanda timidement :

— Pourquoi avez-vous gardé le silence?

— Je n'étais pas si bien séquestré, voulez-vous dire, que je n'aie pu communiquer avecle monde extérieur. Mais ce monde était mon ennemi autant que les maîtres de Blackhorn, il pouvait me faire plus de mal et il l'aurait fait. Je ne serais sorti de Blackhorn que pour aller en prison^ pour être jugé et condamné. Heureusement je ne l'ignorais pas, et les enquêtes de la justice ont confirmé mon doute. Vous pensez qu'il n'est pas venu ici que des agents de la justice, que j'ai reçu la visite d'un ami... Oui, un ami tout seul que j'aurais perdu avec moi en me confiant à lui, qui ne serait peutêtre pas sorti vivant de Blackhorn. Lui répondre, c'était nous exposer inutilement tous deux. Et, pourtant, si le père Etienne s'était présenté à k place de Georges, qui sait si j'aurais eu le courago de m.e taire? C'aurait été de ma part une lâciie iolie,

— Mai s, fit-elle encore avec hésitation, ceux qui vous entouraient, qui vous aimaient? moi, Jacob...

— Jacob "è' Ne vous a-t-on pas dit qu'il avait été j chassé de Burgau-House par mon oncle et qu'ii;j iiOus avait voué à tous une violente rancune? '*

— Mais non, il vous aimait par-dessus tout.

— Que faisait-il chez les Bui'gau de Blackhorn? Com ment acceptait-il d'être mon geôlier? Par dévouement à l'honneur de notre nom, disait le vieil hypocrite.

— Non, non, vous vous trompez, c'est lui qui m'., parlé de vous, qui m'a rapprochée de voua presque de force.

— Alors, dit-il, je lui ai fait injustice. Mais je savais qu'il aimait l'argent, qu'il était vindicatif, qu'il avait épousé une servante fidèle de Blackhorn et que, pour l'amour de l'argent de sir Bear... Mais tel que je le croyais, je ne pouvais me dé-

Icndre de l'aimer pour tous les soins qu'il me donnait et toute la patienccqu'il avait avec moi... par intérêt, pensais-je. Et qu'est-ce que mon pauvre vieux Jacob aurait pu? Il n'était pis maître de me faire sortir; alors quel service m'aurait-il rendu f Hier, n'y avait-il pas autour de moi trente personnes auxquelles j'aurais pu parler ?

« Mais il y avait aussi parmi elles le sliériff (|ui s'est trouvé mêlé à mes affaires et qui m'aurait immédiatement arrêté. Non, pour que je

nserve quelque chance, il faut que je sorte d'ici ms le secours de personne, sans que personne .1 soit informé, qu'une fois loin de Blackhorn et à l'abri aussi bien des Bear de Burgau que de la justice, j'aie les mains libres pour tâcher de détruire ce qu'on a fait contre moi. Il faut, il faut...

Il s'interrompit.

— Mais c'est trop tôt en parler. D'ailleurs, dit-il avec tendresse, l'heure présente me suffit, je ne demande rien d'autre. Et il me semble qu'elle rae sullira toujours. Avant que vous veniez, j'avais à me dire que si je ne me rétablissais pas assez pour tenter une évasion, ma vie serait ainsi des années peut-être, que le moindre indice de guérison serait ma sentence, que le monde suivrait son cours, que des hommes jeunes comme moi, riches comme j'aurais dû l'être, travailleraient et aimeraient, que de pauvres vieillards inutiles et faibles connaîtraient les joies de l'affection et de la liberté, pendant que je me consumerais ici garrotté par la plus uifâme injustice. Que Dieu me pardonne, mais j'ai eu envie de me jeter sur ces roches. Ces pierres aiguës, et la mer qui les prenait d'assaut me paraissaient un lit enviable et paisible en comparaison du mien. Mais mon égareûient se dissipait vite, je voulais vivre pour

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accomplir ma tàclie^ je ne voulais pas laisser le champ libre à ces impudents malfaiteurs. Lorsque j'avais pensé jusqu'à ce que ma tête se rompit, qu;nid j'avais tressé de la paille jusqu'à ce que mes mains me refusassent leurs services, je m'occupais pour tromper les heures à compter les clous de mes meubles, les nuages du ciel, les remous de la mer, et il ne fallait pas que j'en aie l'air, cai' cette inepte distraction aurait paru encore trop intelligente pour moi. Oh! ces minutes, ces siècles, ces éternités de honte et de désespoir que j"'ai endurés avant de vous avoir vue... Ensuite, je vous haïssais, c'était déjà de l'amour, et ma colère contre vous était un intérêt^ c'était quelque chose où il n'y avait eu auparavant que le plus eiïroyable vide.

« Vous mettiez quelquefois une autre robe, le ruban noir qui retenait vos cheveux n'était pas toujours le même, ni noué de la même façon, votre visage avait différentes nuances d'inquiétude ou d'affliction: vos moindres actions devenaient pour moi des événements d'importance. Quand on m'a dit de vous épouser, je me suis persuadé que je consentais comme j'aurais consenti à tout, comme j'aurais accepté ce qui devait combattre cette horrible monotonie par nimporte quoi, menace ou promesse. Je n'avais pas de moyen de résistance. Et cependant j'aurais résisté si je ne vous avais pas connue, j'aumis couru le risque de les ameuter tous contre moi, c'aurait été une sorte de suicide sans péché comme j'en avais rêvé parfois, me disant que pour en finir j'allais tout révéler à la^ IDiemière occasion et qu'ils me tueraient. Mais je' n'ai rien dit et si j'ai tenu bon avant de vous aimer, de quelle étoile serais-je donc fait si je me rendais ù présent I Je n'ai pas refusé ce mariage, je l'ai accepté ne sachant pas si c'était par amour ou par

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vengeance, il y avait des deux sentiments à la fois. Je ne croyais pas en vous, j'éiais convaincu que les Bear de Burgau vous avaient décidée par l'appât de quelque énorme salaire. V^itre bonté, votre beauté, vos vertus me montraient votre caractère sous un jour plus odieux. Je pensais que vous vouliez, — oh ! ceci est la partie de ma confession qui m'est le plus dure — je pensais que vous vouliez capter ma conllance pour vous en faire une arme lucrative, que vous cherchiez à me distraire pour mieux m'espionner, et, quand je vous avais fait du mal, que vous pleuriez pour mieux mentir. Cette idée me causait une sorte de rage, j'ai été emporté et méchant, mais si je n'avais pas eu de ces échappées, je serais devenu vraiment fou. Pardonnez-moi, Monique... Il faut me pardonner. On m"a si cruellement trahi que je ne suis pas coupable de ma méfiance et de mes préventions et que vous me devez le pardon. Toute votre conduite aurait dû m'ouvrir les yeux, je m'obstinais dans mes soupçons, je m'endurcissais contre vous. Mais hier, quand je vous ai vue me défendre avec une si fière j'ésolution et accuser ainsi un autre qui devait vous être plus cher que moi, — dans les sous-entendus de leurs questions, dans votre émoi j'avais deviné un peu ce qu'ils cherchaient, — quand je vous ai vue me préférer à votre père pour l'amour de la justice et de la vérité...

— Mon cher lord, dit-elle d'une voix indistincte, ce n'était pas uniquement pour l'amour d3 la justice et de la vérité.

Elle détourna son sincère et timide regard.

— C'était alors pour l'amour de..., Monique, dites-le, que je vous entends.

Mais Monique ne put achever,

— El le soir, poursuivit-il tout bas, avec plus

d'ardeur, devant ces curieux qui riaient de moi, au lieu de me renier, de désavouer le lien qui malgré tout vous faisait mienne, vous avez publiquement reconnu et honoré votre mari. C'est ce qui m'a touché et convaincu plus que tout le restte... — Oh ! Monique, vous souvenez-vous? ce premier jour où vous êtes entrée là...

Il désigna la porte.

— Quand vous êtes venue chercher Célia-Jane, je vous ai vue tout à coup surgir de l'ombre et venir à moi. Vous m'avez alors appelé par mon nom, vous avez dit Jean de Burgau... et il m'a semblé que la voix même de la vie me rappelait au monde de la nuit et des morts. Pourquoi ai-je tant tardé à vous répondre?

Monique Técoutait, les yeux pleins d'éclairs et de larmes.

Elle s'attachait à lui avec une sorte de crainte, avec la pensée qu'elle retenait ainsi cette chose fragile et insaisissable, fugitive et éternelle, cette âme qu'elle avait cru absente de Jean et qui lui était miraculeusement rendue.

Durant ces premiers jours, tout le reste disparut pour elle.

Parfois elle s'interrogeait frémissante, se demandait à quel breuvage elle rafraîchissait ses lèvres. Elle se répondait : C'est du bonheur, c'est du bonheur! Et je n'en connaissais pas encore le céleste goût.

La première fois qu'elle retourna au château, qu'elle revit les salles dans lesquelles elle avait promené en silence la désolation de son veuvage, elle crut que les meubles eux-mêmes allaient lire en elle, qu'elle serait impu ssante à garder le secret de son allégresse, que sou allure, son regard, allaient sûrement la trahir avant qu'elle n'eût parlé.

Mais la conviction du danger lui donna un empire inattendu sur elle-même, la valeur du tréso]' qu'elle gardait et qu'elle pouvait compromettre d'un mot ou d'un signe fut son armure et elle resta impénétrable.

L'approche du mariage de Jessy occupait tout le monde à Blackhorn; il était même permis d'attribuer à cet événement l'aménité bourrue que lîruin témoignait à ses visiteurs bien qu'il refusât loute autre décoration nuptiale qu'un bouquet de carottes et encore mangea-t-il cette parure chaque fois que lady Roselyne l'en munit.

Les préparatifs furent menés si bon train qu'à la fin de janvier, rien n'empêchait de procéder à la cérémonie.

Amos, doux comme du caramel, et, comme le caramel aussi, toujours prêt à fondre, encombrait Blackhorn de son amabilité naïve. Il s'y prenait à l'avance pour être le modèle des gendres.

Rien ne pouvait égaler le zèle qu'il déployait en faveur des intérêts de Jessy, aucun article du contrat n'était assez aride ou insignifiant pour rebuter son dévouement. Enfin il fallait le tuer comme une mouche ou, bon gré mal gré, être son ami ; l'écraser sous ses pieds ou convenir de son essence séraphique. Seulement on n'osait se représenter ce qu'il serait en gants blancs le jour de son mariage.

Pas si mal, peut-être. Monique était pour son compte assez haut en Paradis pour envisager même ce mariage avec une sorte d'indulgence. Jean s'était bien guéri, était- i! plus impossible à Dieu de rendre Amos honnôt'^ ei Jessica heureuse?

L'homme sur lequel Monique se livrait à des suppositions si charitables s'approchait précisément d'elle. La jeune femme était dans la petite

bibliothèque du château, occupée h remettre d'aplomb une vue de Blackhorn que Jessy voulait emporter, dans laquelle, grâce au tour de main de Tcx perte Jessy, la « corne noire » qui servaitde base au château avait la forme d'une virgule.

Dans le parloir dont la porte était ouverte, Amos causait un instant plus tôt avec miss Araminthe qu'il conduisait à l'égarement par ses assiduités. Mais il s'était lassé de sa pâle interlocutrice où peut-être miss Araminthe s'était définitivement évanouie en brouillard. En tout cas, Amos était entré près de Monique ; il sollicita d'une voix pénétrée la faveur d'admirer le dessin de sa précieuse Jessy et il se répandit en louanges dont aucune permission n'aurait jamais suffi â autoriser le lyrisme. Mais il s'interrompit et dit d'un accent irrésistible:

— Lady Monique, vous ne m'avez pas félicité, et, pourtant, moi je vous félicite. Je sais tout.

Pendant qu'il regardait le dessin, Monique s'était pensivement accoudée sur la table, son esprit était déjà loin d'Amos et du fusain aux lignes chancelantes et mal équilibrées. Mais aux derniers mots d'x\mos et avant qu'elle en eût bien saisi le sens, un courant glacé l'enveloppa tout eniièro. et, brusquement, d'un seul bond elîaré, sa pensée revint au logis.

Avec une énergie désespérée, elle se conti'aignit à regarder tranquillement Amos, à dire dune voix égale :

— Ah! Et que savez-vous?

— Ce que vous cachez si bien à mes futurs parents... oh! laissez-moi dire â mes parents, fit-il avec un onctueux enthousiasme, ne l'efusez pas à un orphelin la bénédiction d'une famille.

Comme elle n'avait pas l'air de lui disputer la

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douteuse b(^n6diction qu'il implorait, il poursuivit :

— Je tiens à vous dire que je pourrais vous aider, que j'ai en main de bonnes armes.

Elle remuait déjà les lèvres pour dire éperdument:

— Ayez pitié de nous, taisez-vous !...

Mais elle se forçait à le regarder toujours en face et ce courage la sauva ; elle vit que les yeux turquoise du suave jeune homme verdissaient sensiblement, et, tout à coup, en une inspiration vive, elle devina un piège.

Il fallait payer d'audace. Elle prit un morceau de fusain cju'elle t;nlla méticuleusement, s'étonnant elle-même que sa main tremblât si peu.

— Je vous remercie, monsieur, dit-elle nonchalamment, mais je ne comprends pas bien en quoi...

— Oh! bredouilla Amos déçu, votre projet... votre ave lif...

Il avîiit iiicnti. il ne savait rien^ il avait parlé au hasard, peut-être sur un fugitif soupçon. Mais il reprit avec une ineffable grâce teintée de reproche :

— Croyez bien, lady Monique, que j'étais guidé par mou lespectueux désir de vous être utile...

Elle inclina la tête avec indilTérence et comme s'il lui avait fait une conuuuuicalion banale qu'elle aurait à peine écoutée. Elle se remit k son dessin pendant qu'on appelait Amos de la pièce voisine.

Monique n'abandonna pus la brèche; elle continua à dessiner, si bien qu'une heure après, en passant pour s'en aller par le parloir où était toute la famille, elle rendit k Jessy un portrait correct de Black horn.

Elle se demanda plus tard comment elle avait

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