‹ La famille de BurgauChapitre 11 sur 13 · LA FA^HLLE · texte numérisé non relu

LA FA^HLLE

eu en cette occasion une intrépidité qui lui avait manquée jadis pour la cause de son père.

M"°* Clenman devaient faire à Jessy un

cortège de fraîches demoiselles d'honneur. Le bruit courait à Ridge que les deux aînées venaient de refuser, l'une Jonathan Five, le jeune médecin, l'autre un homme de loi de Borough.

Les bonnes âmes qui se refusaient à traiter comme tout le monde Grâce et Foi de péronnelles, avouaient qu'il n'y avait jamais eu dans tout le Wildshire plus sottes perruches. C'est qu'on savait pourquoi les impertinentes refusaient l'homme de loi, Jonathan et le cabriolet neuf d'icelui, pourquoi elles levaient leurs misérables petits nez sur d'honnêtes garçons et un honnête cabriolet. On racontait que sir Bear, prenant le parti de son révérend contre ces enfants ingrates, était entré à ce sujet dans une épouvantable colère. Grâce et Foi en seraient pour leurs frais. On les trouvait bonnes à distraire miss Jessy, voire à lui servir de demoiselles d'honneur. Mais Jack et Franck étaient garçons avisés. Des Burgau même cadets n'étaient point pour ces petites Clenman, pas plus que le pauvre benêt de Jem n'aurait obtenu la main d'une miss de Burgau.

La cérémonie eut lieu dans l'oratoire où s'était mariée Monique, presque à la môme date, mais la mer calme aujourd'hui ne prêta point à la fête sa musique sauvage ni les pompes de sa colère.

A la place où les Burgau avaient lié Monique et Jean, ils unirent leur fille à cet aventurier d'avenir qui avait su les enserter dans ses rets.

Amos, plus semblable à un archange qu'à un 1 homme, prononça le mot fatal avec une douceur ingénue. Jessy fut à la hauteur de la situation, de même queM"'''Clenmau qui ne manquèrent point

(le pleurer à chaudes larmes dans tous les moments

j la tradition le prescrivait.

Monique était là aussi, entre Rosey et miss

■ laminthe. Elle se remémorait les prodiges qui

'taient opérés pour elle depuis l'heure où, asser-

K) et le cœur déchiré, elle s'était agenouillée ici,

vaut Jean de Burgau, presque à ses pieds. La

luie femme reposait son regard sur le vieux

l)leau qui représentait la petite martyre enfant

«^ndue le long d'un sillon dans son inénarrable

lix. Les bourreaux avaient bien fait leur œuvre,

petite martyre ne se relèverait plus. Et l'on

.loiitaitsi bien que pour arriver à cette paix froide,

infinie, elle avait passé par le martyre... Et l'on

sentait si bien qu'elle ne dormait pas, mais qu'elle

était morte.

... Jessy était mariée, on avait refermé la chapelle. Le lunch était fini. Amos avait porté un toast émouvant et beaucoup pleuré dans son verre. Jessy, en costume de voyage, prenait congé de son père et de ses frères, seule avec eux, dans le bureau du baronnet.

Après un silence, Jessy dit tout à coup :

— Croyez- vous, père, que je ne sache pas pourquoi vous me mariez f

(' Voilà Amos de la famille, il a un intérêt vital b. notre prospérité qui e>t la sienne.

Ils ne sourcillèrent pas. Elle reprit de ce ton brusque qu'elle avait eu un jour pour dire à Jean: confiez- vous à moi! et qui était chez elle l'indice d'une détermination forte et sincère :

— Je sais k quoi m'en tenir, mais cela m'est égal, tout m'est égal, tout m"e.st égal maintenant. Je verrai du nouveau, je prendrai du plaisir et je ne serai plus une petite fille, ce que j'aurais continué d être ici, même à l'âge de tante Araminthe.

Elle s'était approchée d'une fenêtre et, les lèvres

un peu tremblantes, une émotion presque tragique sur son visage blanc, elle regardait p;ir del.'i felancidiorn, dans la direction de Ridge et du presbytère.

Elle n'était pas dupe, mais, en vraie Burgau, elle ne se déroba pas. Puisqu'elle n'avait pas ]ni devenir lady de Burgau, elle aimait autant ctie M"'" Amos Hellei' que peisomie..., et elle ne serait jamais personne chez elle, ainsi qu'elle s'en rendait bien compte. F,l puis Amos gagnerait beaucoup d'argent et il tardait à Jes?y d "être très riche.

Dans sa résignation, il y avait peut-être de l'orgueil blessé, en se voyant ainsi et sans un m^t de regret rejetée de sa famille, mais il n'y avait nulle rancune, parce que ses parents obéissaient comme elle à la force brutale des choses.

Monique continuait sa double vie, toute de bonheur treniMant au pavillon, loute de contrainte au chàteciu. mais le bonheur était trop grand pour ne point elïacer et même rendre doux les sacririces qu'exigeait la sécuiiié de Jean. Si elle était tentée de trouver son joug pesant, et trop longues les heuies où sa présence était réclamée au château, elle se rappelait ce que Jean avait soufïert.

Et maintenant, toujours captif, infirme et dépouillé, il ne soufïiait plus; Monique lui tenait lieu de liberté, de force, des biens dont on l'avait

(lôpospédé.Le vrai Joan do Bur,2;an,brave et loyal, ceUii que les récits de Jacob lui avaient fait connaiti'o. avait reparu et xMonique était sa femme. (,Hie lui étaient la dépendance, l'iniquité f Mais ptuirquoi Jean avait il dit : « J'ai une tâche. »

Monique s'imprégnait religieusement des joies •le cette vie cacliée, mystérieuse, où elle rentrait ■ Il quittant le château. Jean et Monique avaient l'ié si abandonnés, si isolés dans leur détresse que rliacun d'eux devenait pour l'autre le monde tout ciilier. Ils pensaient à eux, ils parlaient d'eux, et, quand ils se taisaient pour contempler la mer, c'était encore eux qu'ils voyaient.

Sur la prière de Alonique, Jean entretenait parfois la jeune femme de son enfance, de sa jeunesse, il lui décrivait ce somptueux Burgau-House qui était son home et où il ne retournerait peut-être jamais plus. Monique connaissait ainsi la place où se tenait la mère de Jean, le grand salon d'honneur, la serre des palmiers, le hall peuplé de statues.

Ou bien, ils recommençaient ensemble l'histoire de cette étrange année, durant laquelle ils avaient vécu côte ;\ côte et presque aussi étrangers que s'ils ne s'étaient jamais rencontrés. Les moindres incidents étaient gravés dans leur mémoire, ils comparaient leurs souvenirs, ils riaient de voir qu'ils s'étaient en réalité querellés et réconciliés, offensés et aimés, comme s'il n'y avait point eu de secret entre eux.

Un jour qu'ils causaient avec cette expansion, Célia Jane s'approcha d'eux. Pauvre Célia-Jane, ils avaient été tellement absorbés en eux, qu'ils avaient oublié la bonne vieille machine fidèle.

Elle les regarda un instant, sans rien dire, puis quelque chose remua sur son visage de pierre, et die dit de sa voix rauqueet mal habile de sourde:

— Il est guéri et vous vous aimez. Que c(<[ bon, que c'est bon ! fit-elle, tordant ses mains osseuses sous son tablier. Que cela fait de bien..,, que je souffre... Mais, non, je ne souffre plus, plus rien que ce qu'il faut pour aimer. Quand j'ai vu mylady si courageuse et si douce tous ces mois passés, où elle n'avait pas même le souvenir d'un bon et tendre mari pour Taider à se consoler et à vivre, j'ai eu honte de mon mauvais chagrin, j'ai demandé pardon, et, un jour, le seigneur Jésus est venu à moi pauvre, un matin où mylady av;iii communié là-bas, dans sa chapelle, le Seigneur Jésus s'est souvenu de moi. Je n'ai pkis Jacob. mon pauvre vieux, mais je l'aurai de nouveau dans... dans bientôt, et j'ai le Christ, mon Sauveur, et je le garderai toujours.

Elle leva sur eux ses yeux de bon chien en disant :

— Vous vous aimez, c'est bien ainsi. N'ayez peur. Moi, je suis avec vous. Mylord était le maître de Jacob mon mari, vous êtes mes maîtn-;.

Elle remonta à l'étage supérieur où l'appelait son service; Monique et Jean s'entretinrent do la bonne Célia- Jane, puis ils travaillèrent sans rien dire. Jean tressait sa paille : il fallait bien fournir la quantité habituelle de tresse pour ne pas provoquer des questions au château où l'on suivait de très près ses faits et gestes. L'habitude et une sorte de reconnaissance lui rendaient encore cette occupation très supportable.

Il s'était tourné vers la baie vitrée, ce jour d'hi ; ver était terne. Monique cousait pour les pauvres. JElle devait retourner au château pour le reste de l'après-midi. Elle allait parler à Jean pour lui faire remarquer l'heure^ quand elle vit, dans le réduit de Cêlia-Jane, quelqu'un qui n'était pas la vieille servante. Oui, derrière le vitrage qui séparait les

•. . .^an- l'ombre du fifrand rideau de deux Pi^^f -, ^fj^; el^ avait entrevu les yeux

DejcUAiomq situation l'étreignait. Elle

ouvrage, \^ P/;;^^fj,'^^^ ,, de la voix ni du geste.

In-M D "?e ? .. Et y ava,t-il rie., de plus naturel allait paiiei .... ^'' ^ . i conversation interpour lui que de ™P'^"f |,'\S le résultat de rompue, et un seul '»?'' ^é'™''^" '« incroyable

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pour une heure t«;,q"°.'«A. nw/i*untelvœu?

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vrage. Ah ! cette fois, il ne s ag?^^?'* P f i^^iter avel Amos, de braver l'ennemi et de le dérouter par un coup d'audace, cette fis elle nejou^^^

rien... qSendrren' Sanï dé ne pas s'éva-

"^Tmit dèneudait d'un hasard; c'était miracle ..T''ïirPw,t .Lore rien dit, Momque tirait

„ue Jean S'eût encore rien dit Monique tira l'aiguille, interdisant \ ses doigts de se crisper,

à ses larmes de couler, courbant son front pour qu"on n'en distinguât point la pâleur.

Mais cela ne pouvait se prolonger plus longtemps, cette tension nerveuse était intolérable, Monique allait crier ou défaillir.

Jean fit un mouvement comme pour se retourner vers elle, Monique appela Dieu à son aide, ainsi que nous le faisons dans un danger mortel et elle dit : (' ]\ly!ord... »

Elle reprit haleine très vite et continua avec une nuance d'autorité, détachant chaque syllabe :

— Mylord, puisque vous ne voulez pas m'écouter, il est inutile que je vous fasse la lecture aujourd'hui...

Elle crut qu'un étouffement allait la faire tomber, pendant les secondes qui suivirent. Grand Dieu! si Jean allait considérer ces mots comme une inopportune plaisanterie, s'il allait y répondre avec enjouement ou irritation? Quelle que fut sa réponse, elle les perdrait tous deux.

Oh ! Dieu soit loué... il ne répondait pas, il avait compris. Il se leva lentement; rien qu'à son allure alourdie, elle reconnut qu'il était sur ses gardes. Comme s'il avait eu l'intuition de la torture qu'endurait Monique et qu'il voulût y mettre fin, il sortit sur la teiTasse en traînant la jambe. Monique eut encoie le courage d'attendie pendant un mortel quart d'heure l'instant précis où elle devait stj rendre au château, puis elle s'éloigna sans avoir revu Jean. Josiah n'était plus l'>.

Au cliàleau, on informa Monique que Kosey lui avail donné rendez-vous sur la route du bois; Il j-une lady venait de partir avec Muma, sa tViiime de chambre.

Monique ne déclina point l'invilation, bien que la Lèie lui tournai un peu, et qu'elle eût les jam-

bcs mal assurées. Cette course au grand air lui lit (lu bien, son pas se raffermit, son souille devint plus régulier.

Lady Roselyne l'avait beaucoup devancée, car elle traversa sans rejoindre la jeune femme, tout un angle de bruyère et elle atteignit un point de la forêt qui. s'enfonçant comme un coin dans l'espace dénudé qui entourait Blackhorn, se trouvait le plus rapproché du château. Elle rencontra lady Rosey dans une grande allée moussue, encore tapissée de feuilles mortes.

— Oui. je suis seule, dit lady Roselyne, l'accueillant par un sourire un peu rêveur, je vous ai vue venir de très loin et j'ai renvoyé Minna par l'autre route. Mais, le croiriez-vousf dès que Minna a été partie, on m'a lancé... oh ! non, c'est tombé de quelque arbre.

Elle tenait à la main une branche de bois mort qu'elle examinait d'un œil perplexe.

— Etes-vous blessée? demanda vivement Monique.

— Mais non. C'est un arbre, voilà tout. Comment un arbre m'aurait-il blessée? Comment voudriez-vous qu'on ait visé à dessein ma figure? N'est-ce pas, mon vieux Ben?

Elle se retourna pour s'adresser à quelqu'un derrière elle. Monique distingua un vieux pauvre dont les vêtements usés se confondaient avec la couleur de rouille des bois. Elle reconnut ce mendiant qui l'avait arrêtée le jour de sa première promenade avec Jessy.

— Ce n'est certes pas vous, Ben, qui avez jeté cela, fit Rosey en secouant ses boucles. Ce n'est pas vous qui m'auriez fait du mal quand, moi, je venais de vous faire l'aumône.

l\ hocha la tête et répondit comme toujours :

— Benny doit être rentré, je vais y voir.

Et, dans un efîort gauche pour se montrer poli avec les jeunes dames, il ajouta :

— Venez-y voir avec moi. C'est là tout prè>. et cette fois le petit Benny doit être chez nous.

— Allons ! dit avec entrain Rosey.

Ben avait Tair très inoffensif; peut-être qu'en le connaissant mieux on pourrait lui procurer un peu de confort.

Les jeunes femmes marchèrent derrière lui sous les bois dépouillés. Il faisait ce que lady Roselyne appelait un temps de flanelle, sans exphquor l'origine de cette expression; elle voulait sans doute dire par là qu'elle trouvait à l'atmosphère comme au ciel gris blanc une consistance laineuse.

Toujours suivant Ben qui semblait avoir oublié leur présence, Monique et Rosey gravirent Uiv petite éminence boisée; là, une cabane dont ci avait renforcé les parois trop minces avec ui ■ couche de branchages et de mousse, se dre.-sa ; comme une hutte de feuillage; une fumée mont: : du toit et la lueur d'un feu se reflétait contre i petites vitres fendues.

Une très vieille femme parut à la porte et abrita ses yeux de sa main pour regarder les visit;'uses.

— Elles viennent voir si Benny est rentré, dit Ben.

Et, poussant la femme, il rentra lui-même sans plus s'occuper de personne.

— Ben. vieux fou! fit la vieille qui se mit à rire, n'apprendrez-vous jamais les bonnes manicresV Avec qui donc avez-vous vécu? Oh! que ces ladies nous excusent..., reprit-elle, se confondant en révérences qui prouvaient surabondamment, l'excellence de sa propre éducation. Le pauvre Ben n'a pas sa tête. C'est un brave homme, et, quoique nous ne soyons pas autrement parent que pu: ce que ni l'un ni l'autre n'avons personne au

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monde, nous nous sommes réunis dans ce cottage. J'ai grand soin de lui. mes ladies (nouvelle révérence et aimable sourire), seulement c'est un vieux fou; il rentre cinquante fois le jour me tourmenter pour que je lui dise si son petit n'est pas revenu, un petit qui est mort depuis vingt ans, mes ladies (plongeon prolongé). J'ai soin de lui, je tiens son ménage, je ne le brusque pas et il m'apporte ce que les gens lui donnent. Mais il est vieux, si vieux qu'il n'a plus sa tête. Soixante ans, songez dune, fit-elle avec pitié. Moi j'en ai soixante dix-liuil, mais ce n'est rien pour une dame.

Cette idée pai'ut la réjouir beaucoup.

— V^ous entrerez bien chez moi vous reposer, mes ladiesï Je ne m« trompe pas, vous êtes les belles jeunes ladic>" du cliâteau. Voilà ma lady Monique de Burgau, et cette douce mignonne aux joues roses, c'est la femme chérie du grand Malcolm de Burgau. Pardonntz-moi ma familiarité, j'ai connu Malcotm -i jeune. Je l'ai connu!...

Elle répéta ces mots ; ses yeux clignotants devinrent fixes. ;

— Faites-moi cet, honneur, entrez chez la vieille Nancy.

Et, comme ÎNIoniqùo demeurait un peu interdite par elle ne savait quoi de particulier dans les effusions de la vieille, celle ci s'écria avec volubilité :

— Mylady, laissez, laissez venir la belle cliérie. Qu'elle s'asseoie au foyor de Nancy, qu'e !e s'y réchauffe. Oh! ma chérie, entrez. J'ai de belles histoires à vous conter, personne dans tout le pa} s n'en sait d'aussi belles...

Mais elle se tut subitement et rentra dans sa cabane.

Les jcunos femmes entendirent le bruit d'un pas.

— Kh ! mais, c'est Malcolm, s'écria Roselyne tout heureuse. Mon très cher ours, comment m'ayez-vous découverte?

— J'ai rencontré Minna, dit-il brièvement.

Il avait passé le bras de Rosey sous le sien et il emmenait la jeune femme à grands pas.

— Pourquoi êtes-vous là'^ qu'y faisiez-vous? dit-il à Monique d'un ton de mécontentement.

— C'est moi qui l'ai amenée, interrompit Rosey. Figurez-vous que cette vieille a un vieux...

— Peu importe. Il n'y a rien ici qui vous concerne et je vous prie de n'y pas revenir.

Son « je vous prie » sonna tout à fait comme un « je vous défends ».

Cette sévérité étonna Monique. Ils avaient atteint la lisière du bois, Malcolm reprit avec les jeunes femmes le chemin de Blackhorn ; il les laissa à la grille, ses affaires l'appelant à Borough.

Roselyne monta quitter ses vêtements de promenade, mais elle conjura Monique de ne pas retourner au pavillon. Le départ de Jessy avait fait un vide dans le cercle de famille et, en l'absence de Malcolm, Rosey avait besoin de Monique pour affronter les heures du soir pendant lesquelles toute la famille se réunissait sous la présidence du baronnet. Monique consentit ; elle ne voulait pas attirer l'attention sur elle par un trop grand empressement à regagner le pavillon.

Monique avait redouté de revoir Josiah, mais la contenance du jeune homme dissipa ses appréhensions. Josiah semblait d'une belle humeur narquoise et se permit une allusion aux diflicultés qu'on trouve à édifier un sourd par de bonnes lectures.

Rosey, qui n'était pas en veine de travail, s'était placée à l'écart de la lampe. Monique, assise auprès de miss Araminthe, s'aperçut que lady

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Roselyne se livrait à une mimique expressive et essayait de lui montrer quelque chose. Il s'agissait d"une de ces fantaisies dont Kosey était coutumière. La petite lady avait imaginé de se mettre au cou sa belle rivière de perles et de diamants dont elle n'avait pas assez souvent l'occasion de se parer à Blackhorn; elle avait également aux doigts toutes les bagues de ses écrins, mais elle dissimulait cette profusion de joyaux sous les dentelles de son corsage. Un des scintillements avait jailli jusqu'à sir Bear et le baronnet dit à sa belle-lille :

— Vous avez tort de promener ainsi des bijoux de valeur, ils devraient être rangés depuis longtemps dans mon colïre-fort. Mais, puisque les voilà...

II étendit la main; comme Rosey ne faisait pas mine d'entendre, il ajoula avec un de ses sourires de bois :

— Je vous les rendrai chaque fois que vous en aurez besoin. Ils seront plus en sûreté chez moi que dans votre écrin. Malcolm vous dira qu'il est de mon avis.

Elle dégrafa lentement le collier quelle lui remit, puis elle enleva une à une les bagues qu'elle déposa devant lui sur la table.

— C'est tout, demanda-t-il sans lever les yeux de son journal,

Puis, de l'air d'un homme qui s'acquitte d'une menue corvée, sir Bear alluma un flambeau et emporta les bijoux. Quand il rentra, sa belle-fille était encore debout près de la place qu'il occupait tout à l'heure.

— Ce n'était pas tout, fit Rosey les joues très rouges. J'ai encore mon bracelet, mon joli bracelet d'émeraudes.

Elle laissa tomber le bracelet sur la table, et, sans plus rien dire, elle abandonna la pièce.

Monique la suivit. Dans le hall, Rosey dit à l'autre jeune femme :

— Vons êtes bonne, Monique. Restez un peu avec moi, Malcolm ne reviendra qu'à neuf heures ei je ne dînerai pas avant lui.

Elles s'installèrent dans la petite bibliothèque où il y avait de la lumière et du feu. Roselyne n'était pas causeuse ce soir, elle s'appuyait languissamment contre un bras de son fauteuil et tourmenta si bien ses cheveux qu'à la fin toutes les boucles lustrées et noires reprirent leur liberté et se répandirent sur son front et ses épaules. Elle avait ainsi l'air d'une véritable enfant, et IMonique put lui pardonner la puérilité ^de son chagrin, même cjuand elle la vit un peu pleurer.

— Je suis une sotte, je le sais, déclara Roselyne essuyant ses yeux. Mais j'aime à avoir mes bijoux sous la main. Quelle malheureuse idée ai je eue de les mettre ce soir? Oui, fit-elle, étouffant un dernier petit sanglot, c'est très déraisonnable de ma part et je mourrais plutôt que d'en dire un seul mot à Malcolm.

Mais Malcolm- rentra plus tôt qu'on ne l'attendait et avant que se fussent bien séchées les joues de Roselyne. Il ne lui fallut pas beaucoup de diplomatie pour amener au jour le secret que Roselyne croyait avoir enfoui au plus profond de son cœur.

Malcolm ne fit pas de commentaires, il disparut et revint avec une poignée de choses brillantes qu'il égrena sur les genoux de Rosey en disant :

— Voilà vos joujoux, lady Roselyne, et ne pleurez plus.

Lady Roselyne n'osait ni en croire ses yeux, ni

toucher ses trésors reconquis, de peur do les faire évanouir.

— Oh! IMalcolm, votre père..., murmura-t-elle. Est-ce qu'il ne m'en voudra pas?

— Le gouverneur n'a pas l'esprit étroit, il n'en veut jamais inutilement à personne, et avouez qu'avec vous ce serait bien inutile. Sir Bear m'a chargé de vous dire qu'on n'attend plus que lady Monique et vous pour se mettre à table.

Ils se dirigèrent vers la salle à manger. Rosey marchait appuyée sur Monique et, avec un sourire doux comme un rayon de soleil, pressait contre l'épaule de sa compagne sa joue veloutée, encore un peu humide de larmes!

— Pauvre Monique! Vous avez eu grand' peur, mais vous vous êtes bravement conduite. Pourquoi me contiez -vous que vous étiez une telle poltronne? Puisque vos nerfs se montrent aussi solides, je commence à croire que nous pourrons bientôt tenter notre grande aventure. Depuis quand Josiah était-il là, demandez-vous?

C'était seulement le lendemain que Monique avait pu s'entretenir avec Jean du terrible assaut qu'avaient soutenu son sang- froid et son courage.

— Josiah devait être chez nous depuis que Célia-Jane était remontée, poursuivit Jean, sans quoi elle nous aurait avertis, comme elle nous avertira dorénavantrpuisqu'elle ne quittera plus son poste,

quand vous serez là. Oh! fit-il, quel mylord vous m'avez dit pour m'enjoindre de rentrer dans mon néant... J'en ai encore un peu froid. Et j'ai eu peur que ce mylord dégelât Josiah lui-même.

Monique souriait et rougissait à la fois, elle aimait à lui voir cet air de gaîté protectrice et tendre qui attestait qu'en lui le ressort moral n'avait point été brisé par sa longue agonie.

— Ce garçon, continua t-il, est le plus mauvai>' ours de toute la bande. Sans Josiah...

Son front s'assombrit, ses yeux eurent une menaçante flamme, mais il se domina et reprit :

— Cela prouve, Mona, qu'on me surveille et que si l'on ne soupçonne encore rien, on est sur le chemin rapide de la défiance. Et cela prouve qu'il faut nous hâter et que nous n'avons plus de temps à perdre.

— Que ferons-nous? dit-elle toute haletante.

— Nous tâcherons de sortir d'ici, lady Monique.

Sortir? elle vit les difficultés sans nombre qu'ils auraient à braver.

— Ah ! nous étions si bien..,, dit-elle, étreinte d'un sourd regret.

Il répondit avec mélancolie :

— Oui, nous avons été bien. Mais pour combien de temps l'avenir est-il à nous? Nos jours de paix sont comptés. Je veux être hors de Biackhorn le plus tôt possible, il n'y a plus que cette chance pour moi. Rien ne me serait plus facile que de communiquer par vous avec le dehors, de faire connaître ma situation.

« Mais ce sera pour moi le signal d'un état de choses pire que celui-ci; on m'enfermera dans un cabanon de fou où j'échangerai la prison de Blackliorn contre la prison de la reine. Les Bear de Burgau ont un émiueut ami dont le premier soin

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sera de nous briser comme verre. Il faut le paralyser avant qu'il soit en mouvement, et, pour cela, il faut que je sois libre. Rien tenter avant que je sois hors de la Grande-Bretagne serait une folie. le comprenez-vous?

Elle fit un signe affirmatif.

— J'ai rélléchi à tout cela, vous le devinez, j'ai formé beaucoup de plans pour les rejeter presque aussitôt et c'est, le croiriez-vous? la visite que nous fit un jour l'ours Bruin qui m'a mis sur la bonne voie. Puisque Bruin est venu chez moi sans le secours des clefs de sir Bear, je saurai m'en aller par le même chemin, quitte à passer par la fosse de la bête.

— Et. de fait, comment Bruin est-il entré? demanda Monique.

— Si mon intervention, peu civile, j'en conviens, mais nécessaire, ne vous avait encoi'c plus atterrée que l'agression de Bruin, vous auriez vu que l'ours avait déplacé un bloc de pierre; ce bloc repoussé par moi tant bien que mal fermaii, non pas une crevasse, mais une sorte de passage. Soit que depuis l'invasion de Bruin on en ait condamne l'issue, soit que j'aie mal dirigé mes recherches, je n'ai pu aboutir, quoique j'aie remué bien de la terre. Je crois que j'étais sur le point de réussir quand Noël est venu et depuis Noël... depuis Noël, Monique.

Ils se turent un instant tous deux, pensant à la période charmante qui venait de s'écouler... et qui était close, Jean l'avait dit. Ils regrettaient ces jours tranquilles de mystérieux bonheur, ces fiançailles secrètes et délicieuses. Monique ne discutait point. Les arguments de Jean n'étaient que trop justes, et puis il exigeait surtout de la jeiuie femme ce qui lui manquait le plus à lui-mcme : la confiance et la soumission; il fallait avant tout

que Monique fût confiante et soumise pour ne point s'aliéner cette nature ombrageuse.

Jean poursuivit : il doit y avoir d'autres galeries; les vieilles chroniques parlent d'un passage entre le château et la baie. Toutes les vieilles chroniques parlent de passages plus ou moins souterrains dans tous les châteaux du monde, mais cela ne m'étonnerait pas que les vieux pirates aient eu ce moyen d'emmagasiner le produit de leurs rapinf^>. J'ai fait fausse route jusqu'ici, ce n'est pas à la fosse de Bruin qu'il faut viser, nous devons chercher plutôt dans la direction de la mer; l'important pour nous est d'arriver à la grève, car, à supposer que nous sortions dans l'intérieur do Bldckhorn, comment franchirons-nous le ravin? Je suppose que Basile ne mettrait pas beaucoup de complaisance à m'ouvrir sa grille. Que diriez-vous d'une exploration aujourd'hui? Je vous expliquerai mon plan dès que nous aurons trouvé le passage.

Il lui montra sur la terrasse la sortie dont il avait dissimulé l'orifice après le départ de Bruin. Monique voulait s'y engager seule, quelqu'un de Blackhorn pouvait venir au pavillon; si on ne la voyait pas, on penserait qu'elle était en haut dans sa chambre, tandis que si on ne voyait pas Jean...

— Chère Monique, dit- il affectueusement, vous raisonnez fort bien et je goûte un grand plaisir h votre éloquence, mais vous ne ferez pas sans moi votre voyage de découverte, je serais jaloux de votre gloire.

Ils choisirent pour leur tentative le moment du lunch. Il y avait justement h Blackhorn des hôtes qui absorbaient le temps des Burgau; c'était une occasion favorable qui ne se renouvellerait plus de longtemps ; il était peu probable qu'un Burgau se levât de table pour venir au pavillon. Ils

entrèrent tous deux dans le passage qui, d'abord obstrué par des éboulements, devint large, facile comme un respectable corridor, et n'avaient rien de la caverneuse horreur qu'on prêle volontiers aux souterrains. Jean et Monique trouvèrent un tournant que Jean n'avait pas encore exploré, ils arrivèrent en peu de minutes au point d'où partait la lumière dont les infiltrations les avaient presque constamment guidés. Après avoir monté (luelques marches et opéré divers circuits, ils constatèrent avec surprise qu'ils étaient dans les caves mêmes du château. Par les soupiraux grillés, ils voyaient la basse-cour, ils entendaient Dinah converser avec ses volailles, puis Basile qui rappelait la cuisinière à ses devoirs et au lunch qu'il était en train de servir.

En se retrouvant ainsi avec Jean en pleine vie commune, siprèsflu monde extérieur, il sembla à Monique que son mari était (l'^j;i <\ moitié hors de Blackliorn etqu'il touchait du doigt !a délivrance. La réflexion lui montra combien était illusoiie son espérance. Comme Jean l'avait dit, cela ne leur servirait à rien de sortir du château puisque le ravin les empêcherait toujours de sortir de^ Blackhorn; leur seule ressource était dans la direction de la mer. Du veste, ils n'auraient pas pu s'enfuir d'ici, les caves célèbres de Blackhorn n'avaient qu'une entrée, sir Beir était si soigneux de ses vieux vins ou du peu qu'il en restait, qu'il no déléguait pas môme ses pouvoirs k son bras droit Basile.

Jean et Monique s'avancèrent avec prudence. C'était ici le royaume de la dévastation et de la ruine, les araignées s'évertuaient à dissimuler sous leurs toiles les casiers vides, les tonnes éventrées, les portes béantes des caveaux pillés.

Cependant d'autres caveaux bien fermés, des

caisses de bouteilles non encore déballées et bien garnies décelaient que sir Bear reconstituait ses caves depuis que les revenus de son neveu ramenaient chez lui la prospérité.

Jean et Monique, s'avouant que leur campagne était infructueuse, allaient se retirer, mais ils voulurent encore longer un couloir au bout duquel tombait une clarté presque vive. Quand ils y furent engagés, Jean arrêta silencieusement Monique et l'obligea à se ranger contre le mur. Il y avait quelqu'un dans la cave vers laquelle ils se dirigeaient : la lumière qui les avait attirés venait d'un soupirail dont on avait ouvert le volet. Sir Bear tournant le dos à la porte se penchait sur des bouteilles poussiéreuses qu'il couchait dans un panier avec une dévole sollicitude. Il avait eu peut-être un subit désir de régaler ses hôtes de quelque vin fameux dont le nom avait surgi au hasard de la conversation pendant le repas. Il se redressait déjà et Monique se demanda avec terreur ce qu'ils allaient faire. Retourner sur leurs pas? Ils n'en auraient pas le temps et elle redoutait le demi-jour de la grande cave , tandis que l'obscurité du couloir leur était une protection.

La main de Jean clouait toujours INlonique à sa place, et presque aussitôt sir Bear lui-même ne laissa plus à la jeune femme d'autre alternative qu'une complète immobilité. Le baronnet avait refermé en un tour de main le volet et il s'avançait très vite dans le corridor où attendaient xVlonique et Jean. Sir Bear avait dû surprendre quelque bruit insolite : il s'arrêta pour écouter, puis il reprit sa marche, frôlant Jean et Monique au passage. Ils entendirent sa respiration et il aurait entendu la leur s'ils n'avaient retenu leur souflle, Le baronnet s'éloigna, piesséde rejoindre

ses convives. Monique et Jean quittèrent leur cachette.

Monique, éhranlée par cette chaude alarme, suivit Jean qui îétrogradait. Si le baronnet les avait enfermés, que deviendraient-ils? Et s'ils se trompaient de chemin, s'ils tombaient dans la fosse de Bruin, s'ils ne retrouvaient pas la galerie qui devait les reconduire chez eux! Toutes ces suppositions traversèrent l'esprit ourey.cité de Monique. Mais Jean la guidait avait une infaillible sûreté, pas une fois sa mémoire n'hésita et ils regagnèrent sains et saufs le pavillon.

Ils virent tout de suite que personne n'avait troublé la solitude de Célia-Jane. Seulement, ils n'avaient rien gagné, rien appris... sinon qu'il n'existait pas de passage sur la grève et qu'il ne fallait plus compter sur ce moyen de fuite.

Quelques jours après, Roselyne, uvec force mines séduisantes et despotiques, pria lady Monique de raccompagner sur la petiic plage où Malcolm viendrait la reprendre quand il aurait fini de tancer Jack qui avait perdu '.eavcoup d'argent au jeu. Monique, encore sous le coup de sa récente déception, accéda à ce vo^u avec indifférence ; les deux jeunes femmes s'acheminèrent ensen)l'le ver* la côte.

En<re la baie et les hauteurs abruptes de Blackliorn, il y avait un coin pittoresque; les roches se creusaient là en grottes et en cachettes où la mer se déchaînait à grand fracas aux marées montantes. Roselyne chercha des coquillages sur le iable humide et doux dans lequel ses pieds laissaient de nettes empreintes. Mais les rocs avaient brisé la plupart des coquillages et lady Rosey nd ramassait que des débris. Elle ne tarda point à venir s'asseoir auprès de Monique. lOUo s'accouda commodément et appuya contre la pierre ses

chers petits pieds chaussés de soie noire et de cuir fauve.

Elle avait une robe de droguet rouge et des dentelles noires^ des Chantilly; son chapeau était garni d'une branchette de lierre et d'un papillon noir velouté.

— Oui, c'est du lierre, fit-elle en remarquant que le regard distrait de Monique effleurait sa coiffure. J'avais du lierre dans mon bouquet de noce, j'aime à en porter, il me semble que c'est toujours le même. Et le vôtre?

— Oh ! le mien est parti par une fenêtre brisée de l'oratoire, il s'est envolé je ne sais où, faillit dire Monique.

Roselyne reprit, de l'accent sagace d'une aieule qui évoque les plus lointains souvenirs :

Vous rappelez-vous le mariage de Jessy? Les yeux d'Amos étaient si ronds quand il a dit oui... A la place de Je.ssy, je me serais sauvée... Et miss Araminthe, quelle figure! Il n'y a cependant pas de quoi tomber à la renverse pour un mariage.

Et son air compétent aurait donné à entendre que, dans ce cas, elle, lady Roselyne, aurait eu souvent l'occasion de tomber à la renverse, car elle avait béni un nombre incalculable de mariages.

— Pauvre Jessy ! soupira Monique.

Amos était demeuré dans les meilleurs termes avec les Burgau et ne privait pas Blackhorn des nouvelles de la jeune femme; il est vrai que, dans cette correspondance, la toute pi'écieuse Jessy était devenue la toujours précieuse, puis la précieuse quand même et s'acheminait rapidement vers la précieuse malgré tout. Mais cette gradation descendante des termes n'en amenait point dans les bons sentiments d'Amos.

Lady Rosey reprit d'un ton méditatif ;

DE BURCAU 267

— Je ref^rette d'avoir été si maussade avec sir

,r à propos de ces bijoux. Il faudra que je les

icnde, je ne garderai que mon bracelet vert,

ce que c'est la toute première chose que ISlal-

cv\m m'a donnée. Vous avez vu combien sir Bear

1,1 a montré peu de rancune? Savez- vous, lady

Monique... ,. .

De sa place, elle dominait Monique assise sur la même roche, mais un peu en dessous d'elle. Par un geste très ca^es^;ant et comme protecteur, Rosev attira la tête de l'autre jeune femme sur ses genoux et l'v fit reposer. Ce mouvement tendre, presque maternel, qui parut bon au cœur mquict et endolori de Monique, accusait chez Rosey une supériorité inconsciente, nouvelle, sui- la grande jeune femme qui pressait sa tête fière et accablée contre les genoux de la petite Roselyne

— Savez-vous, lady Monique, reprit Rosey bien bas, sa bouche fraîche touchant l'oreille de Monique, pourquoi sir Bear est si bon pour moi, pourquoi tout le monde...

Monique ne fut plus tentée de répondre : Parce q\ie vous êtes très riche.

Rosey s'était interrompue; elle continua avec une émotion grave et joyeuse :

— Oh ! vous le devinez avant que ]e vous dise rien. Oui. c'est vrai, j'espère, j'espère, si Dieu veut, donner un baby ù Malcolm. Sir Bear aura aussi un peu de mon petit ourson, puisqu il sera son grand-père. Et, dit-elle généreusement, je vous en donnerai aussi votre part. Mena, je ne serai pas égoïste. Seulement, dites, vous ne vous en irez pas?

C'ct.iit elle maintenant qui se serrait toute suppliante contre Monique.

— Ne me laissez pas seule k Blackhorn avant que j'aie mon baby. Est-ce que vous ne voulez pas

268 LA FAMlLLr:

me promettre ? Vous me montrerez à coudre de jolies petites choses, j'ai des quantités de dentelles. Ali! par exemple, j'aperçois tout là-bas un coquillage qui amusera bien notre ourson, je gage.

Elle se leva pour courir tout là-bas. Au bout d'un instant, Monique alla à sa recherche. Rosey était au bord de l'eau, en train de collectionner des coquillages, ce qui était peut être une façon à elle do commencer sa layette.

En attendant sa petite amie, Monique se promena parmi les rochers qui s'élevaient bien haut sur sa tête et formaient un dédale de voûtes, de tunnels, au sortir desquels on voyait la mer toujours plus près. Monique, poussée par un besoin de mouvement, par une sorte de curiosité vague, pénétra dans une niche qui se trouva être une grotte. La mer devait faire ici de fréquentes incursions, les parois, le sol étaient tapissés de grands coquillages qui se fermèrent avec un bruit quelque peu lugubre à l'entrée de Monique. La jeune femme fit le tour de la grotte en suivant les parois. Quelque chose fit glisser son pied, elle étendit les bras, et au lieu de la muraille rugueuse, ses mains rencontrèrent le vide. Elle poussa plus avant dans cette nouvelle cavité, posant avec précaution ses pieds sur le sable humide qui enfonçait. Après un coude brusque, l'obscurité cessa, une lumière verdâtre filtra par quelques interstices de la voûte. Monique marcha encore sans souci des obstacles, se courbant un peu quand la voûte s'abaissait, évitant les arêtes rocheuses du sol et elle ne s'arrêta qu'en se retrouvant dans l'obscurité; mais le chemin n'était pas intercepté, il continuait libre et abordable, en dépit d'apparentes difficultés. Et ce qui n'avait été chez Monique qu'un espoir vacillant devint tout à

nr: «urgau 269

coup une certitude radieuse. Le hasard lui avait lait découviir le passage vers la mer.

Monique devait être en ce moment au-dessous du pavillon, car elle entendait le bruit particulier que produisaient au pied de la terrasse de Jean les vagues se brisant contre une triple pointe de roc.

Elle eut un impétueux désir de poursuivre, d'arriver chez Jean à limproviste, de surprendre son mari par la bonne nouvelle. Mais elle comprit vite l'imprudence d'un pareil entraînement. Il fallait aiî contraire rejoindre bien vite Roselyne avant que celle-ci ne la réclamât. Monique ne s'était que trop attardée. Malcolm était peut-être déjà avec Rosey. Elle revint sur ses pas et regagna en quelques minutes son point de dépcxrt en plein air.

En protégeant de îa main ses yeux éblouis, elle chercha Rosey, mais Rosey avait disparu; elle n'était ni près de l'eau, ni dans les rochers, ni là- haut sur la falaise. Monique ne put distinguer nulle part la tache éclatante que sa robe aurait dû taire parmi les roches sombres. Elle appela : « Rosey, lady Roselyne!... » et n'obtint pas d'autre réponse que le bruit croissant de la mer qui recommençait à monter; elle se mit à courir, appelant toujours et ne trouva que la marque laissée dans le sable par des pieds d'enfant.

Monique eut peur. Où était la jeune femme? Engloutie dans l'eau, fracassée sur une roche, perdue dans les méandres souterrains que la mer allait envahir? Comment la retrouver, la secourir, puisque la mer recouvrait déjà en bondissant l'abord des grottes?

Monique reprit éperdument sa course en évitant d'effacer les pas de Roselyne; elle luttait contre l'idée terrifiante que ces traces étaient tout ce qui

restait de Rosey et que la vague allait si vite détruire même ces pitoyables empreintes.

Elle regretta de ne pas avoir promis ce que Roselyne lui demandait et dit : « Je resterai, je resterai... »

Elle s'avança sur une pointe qui surplombait l'eau. Elle regarda en bas avec terreur en répétant : (y Oh! Rosey, Rosey... »

— Pourquoi appelez-vous Roselyne? dit derrière elle Malcolm. Est-ce qu'elle n'est pas avec vous?

Monique répondit non de la voix et de la tête.

Il y eut un changement si subit sur le visage dur et bronzé de Malcolm que Monique étendit la main comme si elle avait voulu retenir le mot qu'elle venait de prononcer.

Elle dit d'une voix entrecoupée :

— On va la retrouver, elle va revenir... Elle était là tout à l'heure, tout de suite... Je ne lai quittée qu'un instant.

Le bruit de l'eau couvrait sa voix, le vent qui s'était élevé secouait Monique, Malcolm eut un geste fui'ieux :

— La retrouver? Alors elle est perdue? vous l'avez perdue?

— Non, mais non, fit INIonique plus effrayée du soudain désespoir de Malcolm que de sa menaçante colèie.

— Enfin, que me dites-vous? reprit-il, posant sa lourde main sur Monique. Vous ai-je mal entendue? Parlez donc. Prétendez-vous qu'on pourrait ne pas la retrouver?

— Calmez-vous. Vous me faites mal.

— Et que me fait votre mal à vous ! Vous me dites qu'elle était là et qu'elle n'y est plus, prenez garde! Je vois ses pas, oui ses pas sur le sable, mais elle, Rosey, je ne la vois plus.

Il courut comme un fou jusqu'au bord extrême

' la roche.

- Que regardiez- vous ici, en bas, quand je suis uf Ah! vous l'aviez vue tomber...

)n ne sait quelle image passa devant ses yeux, ■lie funèbre vision de Rosey morte sous les ues, toute pâle avec ses longs cheveux noirs ,oués ramenés par le flot sur son visage. Il dit

;i\oc une sourde rage :

— Si elle est là, vous... vous...

Deux petites mains mouillées se posèrent sur ~ yeux, une voix rieuse cria : Malcolm, Malaï

vins se retourner, sans rien dire, il prit les IX mains qu'il garda prisonnières pendant que Rosey disait en riant toujours :

— Oh ! je me réjouissais tant de vous surprendre... Je ne vous ai pas trop surpris, Malcolm? je ne vous ai pas fait trop peur en courant sur vous?

— Non, non, dit-il doucement. Le chemin est bien mauvais pour vous, lady Roselyne.

Il la souleva dans ses bras et la porta pour lui faire franchir les fragments de roc et les grandes flaques d'eau que la mer multipliait autour d'eux.

Monique le suivit. Une fois ou deux, Malcolm lui donna la main et l'aida à un pas difficile. Il était heureux, heureux d'une manière concentrée, taciturne. Il y avait une sorte de défi dans ses yeux. La marée effaçait la trace des petits pas de Rosey, mais il emportait Rosey elle-même.

Ainsi il l'aimait. Après avoir si longtemps refusé d'y croire, fermé les yeux devant l'évidence, jNIonique devait en convenir, la fortune que lady Roselyne avait apportée ici , cette richesse qu'il était impossible d'évaluer puisqu'elle avait rendu Malcolm de Burgau patient, tendre et bon,

c'était cet amour doux et chaleureux qui l'avait conquis et qu'il rendait à plein cœur.

Monique se rappela ce jour où, presque sans se rendre compte de ses paroles elle avait dit à Malcolm en lui montrant Roselyne : « Pourquoi no l'emmenez-vous pas? » Elle n'avait entendu dans sa réponse que le nom de Burgau et elle devinait ce qu'il avait voulu dire : un Burgau ne déserte pas la cause de sa maison. Il y avait entre ces hommes à l'âme violente et cruelle une espèce do rude alliance^ d'inviolable solidarité, qui les rendait plus dangereux et à laquelle les autres étaient aussi fidèles que Malcolm.

L'impression de cet instant ne fut pas durable en Monique. Elle se reprochait parfois sa froideur pour les biens et les maux d'autrui, le sort de Jean l'absorbait toute. Quand Malcolm lui avait dit si farouchement : « Que me fait votre mal à vous? » elle avait cru entendre parler sa conscience.

Elle n'était pas à Blackhorn que déjà la pensée de sa découverte dans les grottes l'avait ressaisie; elle n'eut pas d'autre préoccupation pendant le repas qu'elle prit avec les Burgau. Quand tout le monde eut quitté la salle, elle resta près d'une fenêtre sans même s'apercevoir qu'elle était seule.

Harry, qui était à Blackhorn pour quelques semaines, s'approcha d'elle et lui dit :

— Comme vous êtes heureuse ce soir, lady Monique !

Monique fut rappelée à elle-même; dans les yeux du jeune garçon, il y avait comme un avertissement. Et, en effet, Harry ajouta :

— On se demandera peut-être pourquoi vous êtes si heureuse.

Elle passa ses deux mains sur sa figure comme pour en arracher cette expression de joie inaccou-

;niiêe qui avait failli dire à tous comme à Hariy

in'elle voyait Jean délivré. Elle se composa un

isage pour entrer au parloir où elle passait la

lurée.

Le matin suivant, elle put enfin tout dire à

1, Elle lui indiqua l'orientation du passage par

m plan sommaire et il vit aussitôt où ses prévi-

;ions l'avaient trompé. Monique ne le suivit point

lans ses nouveaux calculs. La joie présente était

i-sez grande : le passage était trouvé, ils s'en ser-

■ iraientplus tard si c'était nécessaire, s'il fallait

Ml venir là. Mais on ne les réduirait point à cette

.wtiémité, c'était une porte ouverte, un moyen

suprême auquel ils n'auraient point à recourir.

— Mais si, nous y recourrons, dit Jean, et je îompte bien mettre à profit votre découverte. Nous irriverons par là directement sur la grève, par îonsôquent en dehors de Blackliorn, nous gagnerons à pied l'ancien ermitage d'Etienne et nous y attendrons ce bateau que commande un ami de votre père. La Daisy passe tous les trois mois, m'avez-vous dit, et elle a fait à la fin de janvier 5on dernier voyage. Grâce aux indications qu'Etienne m'avait données, je crois que je pourrai vous conduire à l'ermitage où mon ami a vécu en anachorète pendant qu'il résidait secrètement en Angleterre, ainsi qu'il me l'a souvent raconté. C'est un véritable ermitage qu'on avait caché là jadis, au temps des persécutions religieuses^ et dont personne ne connaît l'existence. Nous n'y resterons que pour attendre le passage de la Daisy, puis nous ferons voile pour la France.

Mais cette perspective de fuite que les paroles de Jean rendaient tout à coup si proche et si réelle, bouleversa Monique. Elle dit :

— Nous essaierons d'abord d'autre chose.

274 î-^ FAMILT.E

— Nous essaierons alors de nous condamner, ne le savez- vous pas?

— J'écrirai à vos amis. Ils viendront.

Jean se rembrunit.

— Non, dit-il, tant que je serai ici, je ne mettrai pas en jeu mes amis : je ne ferais que les attirer dans le filet où je suis pris moi-même. N'appelez personne à l'aide. J'ai été si indignement trompé qu'en dehors d'Etienne, je n'ai confiance qu'en moi et vous, Monique. On m'a tendu des pièges, Amos Heller m'a offert de fuir, Jessy ellemême...

— Oh! non, pas Jessy... fît Monique.

Elle s'interrompit en se rappelant l'attachement tenace de son ancienne élève pour les intérêts de Blackhorn.

— Eh bien, fit-elle, j'irai à la reine, s'il le faut, mais vous ne vous exposerez pas.

— Oui, vous irez à la reine, pauvre Mona. et, quand vous reviendrez, apportant peut être iiia grâce, je serai mort. Et les Burgau, qui s'entendent aux bienséances, vous offriront une belle robe de deuil pour vous consoler.

Elle avait reculé avec horreur et répétait :

— Mort! Non, non, vous les calomniez...

— Je me demande pourquoi ils ne se sont ])-débarrassés de moi quand je suis tombé da!,- !^ ravin. Je l'ignorerai peut-être toujours. Y au!;iitil eu quelque témoin de la scène?

— J"ai quelquefois pensé que Harry avait ét^' là, dit à demi-voix Monique.

— Oui, ce devait être Harry, bien entendu, titil sèchement. Et ils avaient un intérêt à ce qui- je vive. Lequel? Nous agissons dans la nuit et c'o>t là notre point faible, nous ne savons rien des questions qui sont pour nous vitales.

Mais Monique ne pouvait lui donner que des rensei^mements incomplets, elle ne connaissait pas les termes du testament de lord Archibald ni de la convention passée entre les Burgau et la justice. Elle savait seulement que ses parents répondaient de lui pour une somme considérable et )qu'ils tiraient de leur tutelle quelque grand avantage. Elle ne croyait pas que les Burgau fu-sent capablesde... de ce que disait Jean. Ils avaient menacé Jean, mais auraient-ils exécuté cette menace qui leur avait paru un sûr moyen d'intimidation ? Entre une captation d'héritage et un meurtie, il y avait une marge. Lequel d'entre eux aurait voulu la franchir? Ni Franck, ni Jack k coup sûr...

— Ni Harry, dit encore Jean. Vous avez pour mes cousins une admirable indulgence.

L'extrôme pénétration de Jean frappait quelquefois Monique; il arrivait presque à savoir ce (jui se passait au château, on eût dit qu'à certains moments ses yeux perçaient les murailles. Sans cela, comment aurait-il deviné l'attachement de Harry pour Monique, cet attachement chevaleresque qui ressemblait à la dévotion des pages de jadis pour leur reine.

Jean reprit sur un ton d'autorité mécontente •

— Si mes parents ont un intérêt à me garder vivant, il tomlje sous le bon sens qu'ils ont un intérêt supérieur à ce que je ne parle point et qu'ils aimeront mieux perdre mon argent que se perdre eux-mêmes. Le meilleur parti pour nous est de premJre la Daisy à son premier voyage.

— Dans si peu de temps? Mais nous ne pourrons pas, fit-elle très agitée.

— Qui nous en empêche?

— Je ne sais pas, tout. Votre jambe est-elle assez forte?

— Si forte, que je tiens à évitjr le prochain

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