‹ La famille de BurgauChapitre 9 sur 13 · I A FAMILLE · texte numérisé non relu

I A FAMILLE

poir. Elle aurait voulu crier à ceux qui, de làhaut, ne la voyaient pas revenir :

— C'est moi. Me voilà. Attendez-moi!

— Miss Jessy est de retour, lui dit le concierge.

11 n'en finissait pas d'ouvrir cette grille, Monique n'arriverait pas assez tôt, ne la laisserait-on donc point rentrer!...

Elle fut au château en quelques minutes, elle alla au parloir où elle ne vit que sir Bear. Elle dit au baronnet d'une voix entrecoupée :

— Est-ce encore temps pour moi de vous répondre?

Il n'eut pas la férocité de la faire attendre; il répondit d'un signe affirmatif.

Elle dit toute palpitante et comme si elle no pourrait jamais parler assez rapidement :

— Alors c'est oui, oui, oui... Faites ce que vous voudrez.

~ Vous consentez au mariage?

— Oui, à tout, j'accepte tout. Vous avez ma parole.

Une lettre d'apparence officielle posée sur la table attirait magnétiquement ses yeux; sir Bear prit cette lettre et la jeta clans le foye»^.

Monique s'était retirée dans une embrasure de fenêtre, son animation tombait, elle se remettait un peu. Elle ne regrettait rien, et la lettre qu elle venait de voir brûler devait être jusqu'au bout le stimulant de sa résolution.

Elle regardait dehors, se tournant dans la direc tion où le pavillon de l'Étranger se cachait dan, son rempart de roches. Elle cherchait l'emplacement du vieux pigeonnier comme pour dire à Jacob :

— Vous voyez? Je reviens à lord Jean... Je me donne à lui, je ne le laisserai plus.

Et elle s'aperçut que, dans sa réponse à sir

l'Ii BUKCAl

Beui-, sa pitié pour Jean avait parlé en même temps que sa terreur pour son père. --^^^^^a^

Quand Monique se fut retirée, sirBeârvîUessy sortir d'un recoin où elle était demeurée, pendant le bref colloque de son institutrice et de son père.

Elle s'avança jusqu'à sir Bear.

— J'étais là, dit-elle d'une voix inégale, aux intonations saccadées.

Il la regarda délibérément.

— Mais je le savais, repli qua-t-il. Croyez-vou:^, Jessica, l'esprit de votre père si affaibli qu'il ne soit plus capable de discerner qui se trouve dans une chambre ou si quelqu'un écoute aux portes?

Elle reprit avec violence :

— Qu'avez- vous dit ?

— Puisque vous étiez-là, vous l'avez entendu comme moi.

— De qui parliez-vous, c'est-à-dire... Oui, d'un mariage, je sais bien. Qui se marie?

— Etes-vous si inconsolable de perdre la gouvernante dont vous ne vouliez point?

— Qui épouse-t-elle? Pas Jean de Burgau?

A ce moment, Malcolm et Josiah entrèrent comme deux chasseurs accourus au son de riialluUi qui viennent constater le carnage et rei^arder la victime. Mais Monique n'était pius là. °

— Oui, c'est Jessy, fit sir Bear en réponse au regard questionneur de ses fils, et nous causions du prochain mariage. Il n'y a pas d'inconvénient a mettre Jes.sy au courant de nos affaires. Tous

les domestiques sont à Ridge et nous sommes bien en famille.

— Oh! Jessy est assez avisée quand elle veut, grommela Malcolm. Elle a la tête plus solide que Harry et ce n'est pas diffi ile.

— Malcolm, ne dites point de mal de votre jeune frère, fit lequitable Josiah, s'asseyant sur le siège le plus commode de la pièce. Sans Harry, nous aurions peut-être eu le malheur de perdre Jean trop tôt, et il ne nous resterait plus rien à faire aujourd'hui.

Mais l'hommage flatteur que venait de recevoir Jessy par l'organe de son père et de son frère aine n'enivra nullement l'irascible jeune fille.

— Cela ne sera pas, s'écria-t-elle. Et les mots sortaient avec peine de ses dents serrées. Ce serait odieux, ce serait.... se serait...

La voix lui manqua.

. — Vous avez des craintes pour le bonheur de Jean? fit Malcolm avec mépris. Votre cousin vous inspire-t-il tant d'intérêt..., ou votre gouvernante si peu de confiance?

— Jessy, voulez-vous épouser Jean? fit paisiblement Josiah.

Tout le visage de Jessy se bouleversa sous l'influence d'une agitation passionnée, ses yeux eurent un éclair noir,' elle étendit la main comme pour s'entraîner elle-même, se contraindre..., mais une sorte d'horreur se peignit sur ses traits fins. Sa main retomba.

— Non, non, soupira-t-elle. Je ne veux pas, jo ne veux pas, j'ai peur...

— Et c'est fort heureux que vous ne vouliez pas, dit sir Bear, car ce serait impossible.

— Alors, fit-elle, indignéeet rougissante, pourquoi m'avoir imposé d'y réfléchir une seule minute... C'est cruel.

DE lîURC.AU 1-15

C'était si cruel que cela réveilla Josiali au point de le faire rire. Jessy reprit rageusement :

— Je peux empêcher vos combinaisons.

— Vous pouvez essayer, voilà tout.

I — Voyons, Jessy, fit sir Bear que le succès rendait extrêmement bénin, tandis que ce même succès disposait ses fils à d'aimables taquineries. Vous êtes une fille de sens et vous allez nous donner votre avis. C'est vous qui déciderez en ce qui vous concerne. Si votre cousin ne se marie pas et que l'héritage passe injustement en d'autres mains, ne croyez pas que je jette le manche après la cognée. J'ai déjà songé à ce que serait votre avenir le cas échéant, quand Blackhorn ne nous appartiendra plus et que nous serons tous dipersés.

— Quand Blackhorn ne nous appartiendra plus, répéta Jessica abasourdie.

— Mais oui, j'ai songé, dis-je, que miss Araminthe et vous pourriez monter un pensionnat de jeunes enfants, une sorte de petite école.

— Jamais ! s'écria impétueusement Jessy. Je déteste les marmots.

— Mais rien ne s'opposerait, reprit sir Bear plein de sollicitude, à ce que vous entriez dansquelque grande maison qui sera sans doute moins ancienne que la nôtre — mais l'adversité ne vous permet pas de ces comparaisons — pour y remplir des fonctions domestiques suffisamment rétribuées.

— Mon père, comment pouvcz-vous mentionner une pareille chose '^ Est ce que je suis née pour cela! fit-elle d'un ton d'orgueil blessé.

— Alors, fit sir Bear d'un ton sans réplique, il conviendrait de vous faire admettre comme lectrice chez la vieille M"'° Moon.

— Je ne veux pas..., dit la pauvre Jessy pleurant presque. Les lectrices de M'"' Moon sont des

esclaves blanches qui ne mangent jamais à leur faim. Plutôt que d'entrer chez ce vieux démon en jupes, j'aimerais mieux...

— Qu'aimeriez-vous mieux, Jessica? demanda s'évèrement le baronnet.

— Eh bien'! oui, fit-elle essuyant ses yeux d'un mouvement vif, oui, j'aime mieux ce que vous allez faire. Mais, dit-elle plaintivement, cédant à cette humeur fantasque, un peu puérile, qui surprenait dans sa nature très positive, mais moi, j'aurais bien voulu être lady de Burgau...

Les connaissances en général peu intimes de la famille de Blackhorn ne tardèrent point à apprendre que Jean de Burgau, le nouveau lord, allait faire sa réapparition dans l'ancien monde et que les derniers événements étaient assez importants pour qu'il abandonnât ses explorations vagabondes à travers les deux Amériques.

Soit qu'on eût réussi à retrouver ses traces^ soit qu'il eût de son propre accord renoué avec sa famille, les Burgau de Blackhorn communiquaient régulièrement avec lui.

Il n'avait pu s'embarquer assez tôt pour assisler aux funérailles de son oncle, mais il se mettrait en route dès que le lui permettrait sa santé légèrement compromise par un accident de chevui. I! arriverait par le yacht d'un ami et irait dioit à Blackhorn, mais la"date de son voyage était encore nicertaine.

Il arriva à l'improviste comme il avait dit ; le bruit de son retour se répandit dans le comté en même temps que celui de son mariage. C'était à ne pas savoir si l'on devait plus admirer son respect pour les volontés de son oncle que son empressemeiit a s'assurer l'héritage.

Pour le moment, cet héritage ne le concernaii pas. Jusqu'au jour do ses trente ans, il n'avait rien

à démêler avec la foi tune de Burpfau-Honse. Les termes du testament de lord Ai'cliibald étaient mal connuî^. On savait seulement que le maïquis prêt à renier son neveu, avait été détourné do cette mesure absurde pas les Burgau de Blackorn auxquels il ne voulait rien donner non plus, et que, grâce à l'intervention de ces derniers, il s'était contenté d'imposer à Jean un délai.

Le retour et le mariage de Jean justifiaient les prévisions générales, mais on fut surpris d'a|)prendre que la liancée de lord Jean était une jeune lille qui remplissait à Blackhorn l'emploi de gouvernante. L'engag 'ment entre eux datait de loin. C'était à la requête de Jean de Burgau que les châtelains de Blackhorn avaient reçu cette jeune fille jusqu'à ce que le mariage fût possiijle. La fiancée s'appelait Monique O'Hara, elle était peut être alliée de près ou de loin au patriote de ce nom. Jean de Burgau affirmait donc une fois de plus ces sympathies irlandaises dont on avait beaucoup parlé un moment, mais autour desquelles le silence s'était fait.

Ces différentes nouvelles se répandirent comme si elles avaient émané de l'air qu'on respirait dans le Wildshire et sans que personne pût en citer la source ou nommer qui les avaieut mises en circulation.

Lord Jean, n'ayant pas de formalités à remplir pour son futur héritage, put se leposer à Blackhorn; il était encore un peu souffrant, il s'occupa néanmoins des affaires que comportent les approches d'un mariage, il donna lui-même quelques instructions à ses fournisseurs d'une écriture très nette et dans un style très clair, l'écriture et le style des Burgau normands. [1 comptait repartir pour les Etats Unis avec sa jeune femme aussitôt après son mariage et passer lù-bas les quelques

mois qui le séparaient de sa mise en possession de Bm-gau-House. II était froissé de la situation douteuse où le plaçaient les malencontreuses dispositions de son oncle et avait hâte de repartir.

Il semblait même aux esprits compétents qu'en pareille circonstance, un mariage strictement privé serait du meilleur goût.

La loi anglaise fait merveille pour hâter la sanction du bonheur des jeunes couples. Lord Jean mit si ^ien à profit ces facilités que, si rien n'entravait ses plans, il devrait être uni à Monique avant que personne eût eu le temps de se retourner.

Les choses prenaient donc à Blackhorn la plus heureuse apparence, obéissant à une impulsion si savante et si ferme qu'elles semblaient marcher d'elles-mêmes et tout simplement dans la direction favorable sans que rien trahit le calcul ou l'effort.

N'eût été cette insignifiante indisposition qui abattait lord Jean, les seigneurs de Blackhorn auraient joui sans nuage de cette visite d'un cousin qui ne passait point pour un ingrat. Afin de leur consacrer plus de jours, lord Jean renonça au voyage de Londres qu'il avait projeté.

Et bien lui en prit, comme il fut avéré par la suite.

Durant ces derniers jours, les Burgau eurentcet entrain de bon aloi qui distingue les vrais soldats avant la bataille. Malcolm surveillait môme d'un œil de curiosité bienveillante les apprêts discrets et rapides. Ainsi un condamné surveille l'exécution d'un confrère, remarqua agréablement Josiah qui attribuait à son aîné des visées matrimoniales. Malcolm apprenait avec quel cérémonial on est marié, ainsi qu'un criminel étudie comment on est pendu.

Le zèle officieux qui in formait si bien le \Vildshire des intentions, faits et gestes de lord Jean, négligea de dire à quel point était rapprochée la date du mariage. Mais Monique n'était pas dans la même ignorance, et, tandis qu'elle se promenait une après-midi devant le parloir, elle savait que son mariage serait conclu le lendemain môme.

Elle marchait sur le large balcon, qui longeait les trois fenêtres de cette pièce. Dans sa promenade, inquiète sur cet espace restremt, elle atteignit le tournant du balcon et vit là, Harry accoudé sur l'appui de pierre.

Harry changea d'altitude et vint auprès d'elle; il y avait, dans la tristesse ordinaire du jeune garçon, une nuance désolée que Monique perçut bientôt.

Ils étaient là, comme suspendus sur le vide, dans cette situation vertigineuse qui faisait du balcon un lieu à la fois très sûr et très effrayant.

Mais Monique ne craignait plus le vertige ; elle était à l'épreuve de l'abîme, son regard mélancolique et résolu ne s'en détournait point; elle avait accepté son sort, mais il lui semblait que de sa vie elle n'aurait plus ni terreur ni joie.

Le vent qui rafraîchissait le front pensif de Monique soulevait les cheveux de Harry, ces beaux cheveux fins qui lui donnaient l'air d'un jeune page.

— N'avez-vous pas dit, commença Monique, que vous partiriez dans peu de jours?

Il la regarda d'un air timide et doux.

— Oui, répondit il, à Londres, aussitôt après... après...

Il pencha la tête^ mais ses lèvres tremblantes articulèrent distinctement: Après votre mariage.

Il reprit d'une voix oppressée, et l'on aurait cru entendre battre sou pauvre jeune cœur :

— 11 no faut pas croire, miss Monique, que j'ai de la colore ou même un blâme pour votre mariage. Et que vous importe? que suis je pour vous?

C'était vrai, elle ne pouvait pas le contredire. De quel poids eût été la pensée de cet enfant à côté des motifs qui avaient garrotté Monique? La colère ou la douleur de Harry n'aurait ajouté qu'une bien faible goutte au torrentamer qui avait submergé la jeune fille.

— Oh! je ne dispute rien à Jean, murmura Harry. Ne me croyez pas si lâche,

Monique tourna involontairement les yeux vers le parloir; il n'y avait là que Josiah paresseusement allongé sur ses coussins de prédilection, et le chat de miss Araminthe qui se chauffait auprès du feu mourant; on n'entendait que la respiration lente et égale de Josiah qui paraissait aussi profondément endormi que le chat lui-même.

Monique rassurée répondit à Harry avec plus d"abandon :

— Je sais que vous auriez voulu nous venir en aide.

— Nous déjà?... Nous, c'est vous et Jean. Oui. j'aurais voulu... et vous savez aussi que j'ai à peu près autant d'action que cette épave qui flotte làbas...

Il s'interrompit.

— Oui, repiit-il, je partirai. J'ai mes études à finir, et que ferais-je ici, maintenant que vous serez auprès de lui?

— Vous occupiez -vous donc de lord Jean? demanda-t elle.

— Non, ma présence l'irritait et mes parents le faisaient entourer' des meilleurs soins.

Elle n'ajouta point : « Alors, pourquoi restiez- VOUS dans cette maison que vous abhorrez ^ Votr«

pirscnce était-elle une sauvegarde dont lord Jean avait besoin? Que ciaigniez vous? »

Pas plus que lui. ]\loniquene voyait le vrai fond des choses. Ils se regardèrent tristement, sans rien se dire, courbés tous deux sous une obscure fatalité.

— Tout est bien ainsi, reprit le jeune garçon. J'ai été malheureux. Mais Jean vous aura, c'est juste, il n'y a que pour lui que je puisse accepter cela... et m'en réjouir. Je m'en réjouis, Dieu m'est témoin.

Mais l'on eût dit que son faible cœur allait sq briser.

— Oui, oui^ c'est juste, je dois vous laisser à lui sans murmure, vous donner sans partage..., et je vous donne quoique vous ne m'apparteniez en rien.

— Harry...

— Je me désolais, je me rongeais de n'avoir rien à lui donner, de ne rien pouvoir faire pour lui. et voilà que tout à la fois... Mais je ne lui refuse pas, je ne lui dispute rien. Pauvre être, pauvre être...

Mais en le répétant d'une voix si navrée, ce n'était plus Jean qu'il avait l'air de plaindre.

— Pardonnez-moi ce que je vais vous dire, vous devez tout me pardonner aujourd'hui, dit-il, avec un mélange de douleur et dinfîni respect; nous pouvons nous parler ce soir comme si nous allions mourir tous deux demain.

— Oui, dit Monique.

Il reprit sourdement :

— Jean vous a fait pitié, n'est-ce pas? Mais si... si vous aimiez quelqu'un d'autre, il ne faudrait pas consentir. Ce serait avoir bien mal pitié de lui... Et pour vous, mon Dieu! quel supplice... C'est trop aflreux de se voir h jamais sépuré decç qu'on aime,

— Mais, Harry, fit Monique avec douceur, je n'aime personne.

— Oh! repli qua-t-il, on est quelquefois contraint de se montrer cruel pour rester miséricordieux; est-ce cette miséricorde que vous avez pour moi?

— Harry, mon cher enfant, dit-elle d'une voix altérée, que Dieu me pardonne si je suis cruelle pour vous...

— Vous ne m'avez pas répondu.

Mais avant qu'elle eût parlé et comme s'il redoutait cette réponse, il dit fiévreusement :

— Vous me rendrez ma fleur de genêt. L'avezvous gardée?

— Oui, Harry.

— C'était la dernière. Vous rappelez-vous, dit Harry tout frissonnant, comme il faisait froid et sombre ce jour où je vous l'ai cueillie?... Et comme il faisait beau et doux cependant à côté d'aujourd'hui. C'était la dernière fleur, la seule plutôt, car il n'y en avait pas eu d'autres pour moi avant, et, natureflement, il n'y en aura plus. Vous mêla rendiez... rendez-la moi...

— Non, Harry, je la conserverai par amitié pour vous.

— Ah ! fit-il dans un élan d'affliction un peu enfantine^ si votre conscience ne vous dit pas de la rejeter loin de vous comme vous me rejetez moi-même, c'est que réellement vous n'avez rien dans votre cœur pour moi et que vous...

— Et que je serai votre sœur aînée quand je vous connaîtrai mieux^ fit-elle d'un ton de bonté et de noblesse; Harry, mon enfant, soyez brave.

— Oui, votre enfant, votre enfant.., dit-il avec ferveur, puisque vous le voulez, qu'il en soit donc ainsi. Aimez-moi un peu comme votre pauvre cnlant puisque... puisque...

Il n'acheva point, il la laissa seule et rentra.

Lord Jean de Burgau donna la preuve de bon goût qu'on avait attendu de lui. Son mariage, sans pompe et sans éclat, fut célébré dans la plus complète intimité, avec une simplicité et une discrétion que ne permettraient ni nos mœurs ni nos lois. Pompe et éclat étaient sagement réservés pour le jour où lord de Burgau ferait en maître son entrée à Burgau-House et prendrait au milieu de ses pairs la place élevée qui convenait à sa naissance comme à sa fortune.

Le mariage eût lieu au château, dans une sorte de chapelle qui avait été jadis la véritable paroisse des environs de Blackhorn. Aucun règlement ne l'avait dépouillée de ce titre qui était encore revendiqué parfois pour les mariages de famille.

Cette pièce sombre, humide, délabrée, servait aussi d'oratoire au temps où les Burgau avaient un chapelain et disaient avec leurs serviteurs les prières quotidiennes. Mais l'oratoire de Blackhorn témoignait par sa vétusté que cette pieuse coutume remontait à des temps bien reculés. Les murs noircis s'effritaient, les sièges de l'assistance et le pupitre du pasteur tombaient en poussière. Les fenêtres, que ne protégeaient plus les contrevents enlevés en l'honneur de la circonstance actuelle, révélaient les brèches nombreuses.

L'oratoire, construit en contre-bas, touchait la mer ; par les temps orageux, les vagues éclaboussaient les murs et rejaillissaient contre les fenêtres. Or, il faisait ce jour-là une tempête furieuse; le vent mugissait en une basse rauque que coupaient des cris aigus, brefs et stridents, ou prolongés à l'infini comme une plainte surhumaine. Ce vent qui soulevait la mer en tourbillonnements glauques, balayait tout Blackhorn avec emportement, tordait les urbies, arrachait des pierres à la pc'

santc toiture qui, depuis si longtemps, lui résistait.' ébranlait sur leurs gonds les volets et les portes, lacérait le pavillon de soie orange et noire dont la position indiquait que le chef suprême de la maison de Burgau se trouvait à Blackhorn.

Toute la famille de Blackhorn entourait son chef en cette solennelle occurence. Sir Bear était là, beau comme un astre et miraculeusement pe-' tit entre ses quatre géants de fils. Miss Araminthe, en toilette couleur toile d'araignée, n'était plus qu'une ombre indistincte, sa personnalité affaiblie s'amincissait encore^ se fondait à faire croire qu'il ne resterait bientôt plus rien d'elle.

On se serait volontiers demandé comment l'immobilité parfaite des traits, l'absence de toute teinte appréciable dans un visage, de toute expression dans des yeux, pouvaient traduire à ce point les dernières limites de la terreur.

Par une de ces fantaisies dont elle gratifiait parfois son entourage. Jessy s'était vêtue de noir comme pour un enterrement et avait apporté un bouquet de funèbre -apparence, composé d'immortelles et de branches de lierre, en remarquant d'un ton lugubre que le tout était exactement approprié à la fête.

Le révérend Clenman ofliciait avec cette ineffable quiétude que possède seul un pasteur anglais. (

Grâce aux facilités de la loi anglaise, les Burgau n'avaient eu aucun obstacle à surmonter. Ainsi qu'il avait été prévu, Clenman s'était montré plein lie déférence, mais on avait mis sa compUiisance h si légère contribution qu'il avait eu peu de mérite; il s'était borné à épargner ses attentions et ses avances à lord de Burgau.

Lord de Burgau ne trahit aucune espérance ; sa tenue fut à la hauteur de la correction générale,

Son état d'esprit semblait môme le disposer à souhait pour le 1 Ole qu'il avait aujuurcriuii à remplir, ainsi que l'observa Jnsiah-Hear. mon fils, dans l'oreille de Bear-Malcolm, son frère, en signalant à l'admiration de son aîné ce modèle des bridegrooms.

Si quelque esprit chagrin incarné en Jack avait eu peur que Jean, excité par ce changement de décor, ne se rétractât, ne s'émancipât ou ne fit quelque regrettable incartade, il en fut pour ses frais de supposition. Les fortes têtes de la famille avaient prévu le cas sans le redouter sérieusement une minute.

Et Monique? Monique, calme, pâle^ tenait fidèlement sa parole. Ses yeux bleus, tour à tour ardents et voilés, n'eurent pas une fois le regard trouble qui annonce le recul d'une volonté ou sa défaillance; elle était fièrement résignée, elle était consentante sans exaltation et sans fièvre... Seulement, elle n'osait pas prier.

- Sur un mur gris à sa droite, son regard rencontra comme un vague rayonnement de couleurs. Elle définit d'abord les contours d'un tableau enfumé par le temps, puis le sujet du tableau luimême.

Cette toile assez ancienne représentait une petite martyre à peine adolescente, encore enfant et déjà femme, abandonnée seule, morte, dans un champ par ses bourreaux. Elle était allongée droite dans un sillon, sur la terre qui buvait comme une rosée son sang virginal.

Sa jeune tête aux yeux clos, aux cheveux bruns dénoués, se renversait un peu du côté de Monique.

Et ce corps d'enfant immolée, la dépouille pure et touchante de cette biebis sans tache qui n'était encore qu'un agneau, cette blanche rose du Christ,

teinte de sang avant de s'êtie bien éclose, exhalait une paix sacrée, une indicible innocence, une inénarrable paix.

Les bras étendus, les mains ouvertes pour ne rien retenir de la terre, elle reposait, la petite martyre, avec son air d'enfant qui dort et de mystique fiancée.

Une rafale s'engouffra tout à coup dans l'oratoire avec tant de violence qu'elle dispersa le bouquet que Jessy avait posé devant elle. Les immortelles tombèrent avec un bruissement de feuilles mortes. Deux branchettes de lierre emportées par ce souffle impétueux furent projetées contre une fenêtre. Poursuivies, harcelées par le vent, elles tournoyèrent, se débattirent comme deux oiseaux qui auraient voulu s'échapper, frappant à se briser autour d'un carreau béant: l'une tomba à terre et y resta en repos à la fin. L'autre, toujours comme une créature qui se défend, parvint à sortir par la vitre brisée qui la déchira au passage. Le vent du dehors l'emporta comme un fétu.

Monique se mit à envier la paix morte de la branche qui gisait sur les dalles. La petite martyre, étendue hVbas dans le tableau, avec sa figure blanche, ses lignes pures de statuette, avait quelque chose de ce calme souverain, immobile.

Monique se représentait le grand silence, la tranquillité profonde dans laquelle mourrait le liei va une fois la chapelle refermée. Tandis que l'autre branche, celle qui avait voulu de force s'enfuir, serait engloutie, frémissante et fracassée dans la mer qui hurlait contre l'oratoire.

— Qui donne cette femme à cet homme? disait en cet instant le révérend'Clenman d'npiès le rite tuiglican.

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— Moi, répondit sir Bear en s'avançant d'un pas ainsi que le |)rescrivait l'usage.

— Je requiers de vous et je vous adjure, dit le pasteur, comme vous répondriez au terrible jour du jugement, quand les secrets de tous les cœurs seront révélés, si quelqu'un connaît un motif qui empêche ceux-ci d'être légitimement unis, de lo confesser à présent... ou de se taire pour toujours.

« Car soyez assurés que ceux qui sont unis autrement que la parole de Dieu le permet ne sont pas unis par Dieu, et leur mariage n'est pas légitime.

« Veux-tu avoir cette femme pour ta femme'?

« Veux-tu avoir cet homme pour ton marif

Puis il déclara à Monique et à Jean qu'ils étaient unis pour toujours, pour la joie comme pour la douleur, pour le meilleur comme pour le pire.

Jean avait fait en temps opportun ses réponses d'une voix machinale, mais distincte. Aionique, aussi immobile que lui, considérait-elle les mots qu'on prononçait sur eux comme la vaine formule d'une foi qui n'était pas la sienne? Ou prenaitelle ses engagements dans toute leur sainte étendue, leur redoutable valeur? Demandait-elle pardon à Dieu de ce qu'elle avait fait? Implorait-elle la compassion divine dans un cri de toute son âme pour le m^'lbt^ur ciui l'avait amenée là malgré elle?

Et lui Jean... ah! il ne pensait rien. On l'avait si bien stylé qu'il passa l'anneau à Monique presque de lui-même et que le révérend Clenman y fut pour fort peu.

Mais tout à coup, quelque chose tressaillit et s'émut dans la passivité de Monique ; comme on appelait sur eux la bénédiction du vrai D.i'u. elle se pro^jiernu par un mouvement de catholique et

l'on eût dît qu elle s'agenouillait devant le nouvel époux.

Un flot de larmes monta à ses' paupières meurtries, elle leva vers Jean un regard angoissé. Et, dans le désarroi de sa pensée, à travers la brume de ses larmes, elle crut voir deux yeux dont le regard vivant s'abaissait sur elle.

Mais non, elle ne vit rien, caries larmes l'aveuglaient.

Dans le petit vestiaire de l'oratoire, les mariés et leur famille furent invités à signer le registre qui attesterait l'authenticité de cette union. Quand on tendit la plume à la jeune femme en la nommant lady Monique, elle hésita, ne sachant peutêtre plus au juste comment elle s'appelait et quel nom elle devait écrire. Mais elle vit à l'endroit qu'on lui indiquait le nom de Jean de Burgau lourdement tracé, alors elle se souvint, et pour la première foi,, signa de son nouveau nom.

Ils sortirent tous, Jean boitant beaucoup, marchant avec une extrême lenteur, mais il avait refusé d'un geste l'appui qu'on lui offrait. Un passage découvert, longé par une balustrade, conduisait de l'oratoire au reste du château. Et la mer prenait d'assaut ce passage.

Sir Bear ouvrait la marche, Jean et Monique Tenaient derrière lui précédant les autres. Un remous puissant souleva une montagne d'eau qui se dressa contre la balustrade; Monique effrayée devant cette masse bondissante qui les chargeait, étendit instinctivement la main vers le bras de Jean comme pour s'y appuyer. Pas un geste ne répondit à son appel. Ce grand être qui la dominait si impassiblement païut à Monique plus menaçant que la colonne d'eau qui s'écroulait en cette minute.

Bien que les larges épaules de Jeau se lussent

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par hasard trouvées entre Monique et la trombe, l'eau éclaboussa la jeune femme, la frappa au visajjje. Et ce salut amer et courroucé fut le premier que lady Monique, niarchioness de Burgau, reçut le jour de son mariage.

Le comté qui avait eu le plaisir ae savoir que lord Jean était bien et dùm"'nt marié avec la plus belle Irlandaise qui eût jamais porté le titre de marquise, ne tarda point à connaître le désappointement qui sert de contre-poids inévitable à toute humaine satisfaction. Lord Jean était marié, mais cet heureux événement ne Tavait pas aussi bien guéri qu'on aurait pu s'y attendre. Bien qu'il n'eût rien de grave, qu'il fût au fond plus solide que vous et moi, — il était si peu malade qu'il ne voulut point entendre parler de médecin et commanda avec force détails un magnifique tableau à un artiste de Londres, — c'était plus prudent pour lui de renoncer à son voyage de noce et de passer bien tranquillement sa lune de miel à Blackhorn.

Sir Bear affirmait que son neveu était un hôte charmant, qu'il ne leur causait aucun embarras. Aurait-il dit cela si lord Jean se fût montré obstinément taciturne, se fut claquemuré dans le pavillon de l'Etranger en refusant avec un entêtement impie de goûter au.\ marmelades de miss Araminthe, ainsi que la vieille Dinah, habilement questionnée, l'avait laissé entrevoir dans son charabia de païenne'^

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Il y avait beaucoup à rabattre sur de tels racontars, mais lord Jean n'allait pas mieux, c'était trop certain, et, depuis ces derniers jours, son malaise prenait la forme d'une fatigue intellectuelle. Sir Bear avait beau s'en défendre, les fronts se rembrunissaient à Blackhorn et le jeune D'' Jonathan Five, celui qui regardait miss Grâce Clenman d'un air pensif, s'était acheté un cabriolet exprès pour monter à Blackhorn quand on le ferait appeler; il escomptait ainsi les splendides honoraires qui l'attendaient là -haut.

Il fallut bien se rendre à Tévidence; il fallut bien que le pauvre sir Bear en finit avec ses dénégations, lord Jean avait le cerveau affecté. L'indisposition purement physique dont il souffrait depuis son retour d'Amérique n'avait été que le dél3ut de sa maladie.

Il se trouva des gens pour dire qu'ils avaient prévu de longue date ce dénouement. Le mariage de lord Jean avec la fille du proscrit O'Hara n'était-il pas la preuve d'un affaiblissement d'esprit déjà fort avancée Surtout si l'on considère la quantité attendrissante de sémillantes demoiselles dont le Wildshire est plus abondamment pourvu qu'aucun comté d'Angleterre.

Il est vrai que des autorités sûres annonçaient que le mariage de Jean et de Monique avait été déjà célébré secrètement deux ans plus tôt selon le rite catholique. Mais la jeune femme avait à subir un trop tei rible malheur pour qu'on la tourmentât de questions.

Blackhorn était si isolé, si bien séparé du monde par sa bruyère, qu'il était difficile de savoir au juste ce qui s'y passait. Mais sir Bear n'était pas un homme à mystère, et, quand il se trouvait à Borough dans son cercle, au milieu do vieux camarades, pouvait l'interroger qui voulait

DR nURGAU iGl

fsans qu'il prît la mouche. Seulement cela ne le nattait pas d'avouer que son neveu devenait à peu près imbécile. Qui sait si l'accident ne nuirait pas à l'établissement de ce grand ours de Malcolm qui était en projet de mariage?

De plus, le fait n'était pas sans précédent dans la famille, il y avait eu déjà des cerveaux fêlés à Burgau-House. Sans remonter bien haut, on pouvait citer une aïeule de Jean qui recueillait les chats perdus et ne voulait pas qu'on fouettât les enfants de Burgau plus d'une fois par semaine, ce qui était évidemment de sa part du ramollissement ou du délire. Et cette grand'tante, cette vieille demoiselle de Burgau, qui attachait en hiver des feuilles artificielles à ses arbres pour protester de sa foi inviolable en un éternel printemps !

Jamais les Burgau n'avaient voulu en convenir, mais l'autre soir, sir Bear poussé dans ses derniers retranchements avait avoué que. pour lui, ces deux dames avaient toujours été folles ii lier. Si en se laissant arracher cette confession, le baronnet n'avait pas eu les larmes aux yeux, c'est que sa conformation visuelle ne le lui permettait pas. Et Josiali avait ouvert à moitié un œil pour donner à entendre qu'à son avis, la sentence de son père sur leurs parentes étaient bénigne et n'atteignait pas la vérité.

Les Bear de Burgau trouvèrent d'abord dans les débuts de la campagne matrimoniale de Malcolm une compensation et un dérivatif à leurs soucis. Mais d'autres ennuis leur étaient destinés.

Comme Monique était demeurée constamment étrangère aux entreprises de son père, aucune loi n'aurait pu empêcher son mariage. Mais ce mariage attira en haut lieu l'attention sut loi d de Burgau dont le iclour était, parait-il, resté inaperçu,

l62 LA FAMILLE

Si au moment OÙ Jean avait gagné incognito Blackhorn Tannée précédente, sa situation n'était pais aussi désespérée que le lui avait persuadé sir Bear, l'instruction du grand complot irlandais n'avait pas été favorable au nouveau lord. Quelque influence néfaste semblait intervenir pour charger Jean, dénaturer le sens de ses moindres actions ; son mariage le remit en vedette; le résultat de tout ceci fut pour Blackhorn, d'abord une courte enquête des autorités locales, puis l'apparition impressionnante du grand médecin expert, sir James Ormes, escorté d'un médecin auxiliaire et de deux délégués de la justice.

Sir Bear reçut ces prépondérants personnages comme s'il les attendait, facilita de son mieux leur tâche et parut disposé à leur demander conseil plutôt qu'à les dérouter.

Les envoyés rendirent justice au baronnet «i l'on en juge par l'entretien qu'ils eurent apivs leur examen minutieux de Jean. Le D' Ormes venait de rendre son verdict qu'on avait écouté avec le plus intense respect, il prenait quelques notes pour rédiger son rapport. Il déclarait que le pauvre lord Jean n'était même plus bon à trépaner, ce qui pour le D'' Ormes représentait le dernier degiv d'abjection où pût tomber une créature. Il y avait quelque chose de disloqué en lui, un petit ressort de rien du tout que sir James Ormes ne pouvait pas raccommoder ni même nommer, et qui élait peut être l'âme de Jean.

L'illustre docteur était arrivé si haut, et, pour atteindre ces sommets, avait dépensé une si prodigieuse somme de travail qu'il était à bout de force, et le même effort qui avait accumulé c^iio masse monstrueuse de science, avait détruit son œuvre ou en avait frappé le résultat de stériitôt Mais siv James Orme^ était pourvu de tant

DE BIJRGAU iG

dignités et d'honneurs, chamarré de tant de

lix. qu'il était bien entendu le premier médicin

niyaume. Et U)rs(|u'un malade opulent l'appe-

; en dehors de Loudres ou que l'Etat le dôpê-.

lit pour une mission de haute confiance, il tal-

! payer au poids de l'or le wagon-salon qui le

I apportait, racontaient les jeunes blancs-becs de

decins qui avaient encore belles dents pour cro-

•r leur pain noir et ne possédaient que leurs

IX lucides et leur jeune cerveau tout neuf.

sir James Ormes rédigeait donc ses notes et

nime parfois l'expression précise lui manquait

que le crayon se montrait plus rétif que le bis-

;ii entre ses doigts célèbres qui trépanaient avec

(t d'aisance, le second docteur l'assistait modes-

nent, suggérait un mot. une tournure de phrase,

in l'aidait à dire avec la dose requise de t<'rmes

'■ntihques et barbares que lord de Burgau...

anlementcôrébral... dispositions héréditaires...

1 louvait dans un état d'irresponsabilité qui met-

lait hors de question son arrestation et son juge-

rivMit. Que d.'autre part, il était inofïcnsil' et que

James Ormes concluait à ce qu'cm le laissât

. i.anquillement mourir où il était.

Les délégués étaient prêts à confirmer ce juge- [ment en ce qui les concernait, car. ainsi qu'ils le dirent avec une politesse exquise et un salut admiratif k ladresse de sir James Ormes et de son crayon, si leur incompétence au point de vue médical était flagrante, la vérité sur le cas de lord Jean sautait aux yeux des simples mortels et tous les ânes réunis du royaume n'arriveraient pas à jeter l'ombre d'un doute sur l'apprécialion de sir James Ormes.

C'était ici au tour de sir James Ormes de saluer, de rendie hommage à la perspicacité de ses émiuents collaborateurs,

lC4 LA FAMILLE

Ils se tournèrent alors vers sir Bear qui assistait d'un air respectueux à ce courtois conciliabule.

— Nous avons tout lieu d'espérer, sir Bear, dit sir James Ormes avec majesté, que notre visite n'aura point pour vous de suites fâcheuses et n'ajoutera rien aux ennuis que vous avez si dignement supportés.

— Nous espérons aussi, ajouta le premier délégué qui était à la fois sagace et sémillant, nous espérons obtenir que la garde de lord Jean vous soit laissée sous caution. La caution sera probablement lourde, l'affaire de lord Jean est si malheureusement embrouillée... vous serez responsable de lui.

Mais quel assujettissement pouvait paraître trop pénible à sir Bear, quelle caution trop exorbitante, quand il s'agissait du renom de sa famille?

Ces équitables dispositions furent adoptées de point en point avec une exactitude qui prouva une lois de plus la toute puissance des médiateurs qu'employait sir Bear; le dévouement des Bear de Burgau à la couronne obtint cette récompense. L'humiliation d'un internement dans une maison de santé fut épargnée à ce Burgau déchu qui avait déjà assez fait pour le malheur de sa famille.

Toutefois, on exigea des mesures de précaution qui devaient être soumises à la surveillance périodique d'un inspecteur, ainsi qu'on en informa sir Bear dans un style cruellement administratif. Et l'on demanda une. caution telle que les Bear auraient payé par la ruine toute complaisance compromettante pour leur pupille. Leur fortune même répondait de Jean.

Cette caution était si considérable qu'ils eurent quelque peine à la fournir. Heureusement, Mal-

roi m était en bonne voie pour un riche mariage, .-;t à cette cause qu'il fallait peut-être attribuer i allégement, la détente qui se produisiient ;ï r.lackhorn après le passage de la commission ' nquête. Harry lui-môme était parti presque i>olé pour Londres. Jessy fit de grandes réjouissances au presbytère; miss Araminthe ornementa d'un ruban brun son bonnet noir et exhiba intrépidement ce qui était pour elle une extravagante prodigalité de couleurs. Les ours cadets clias- -.rent quatre fois par semaine en signe de liesse. Malcolm ne menaça pas plus de deux fois en l'absence de son père de jeter un plat qui lui déplaisait à la tête de Dinah, il ne cassa pas un seul meuble, se fît rogner la barbe, changea la forme de ses faux cols, montra une figure afïable à sa famille, et, à l'occasion, administra une tape amicale à sa sœur Jessy, — tous symptômes gracieux annonçant que mon fils Malcolm était follement heureux et sa fiancée puissamment riche.

Si plus qu'aucun des siens Malcolm avait mis une âpre ardeur à la réussite des plans qui devaient leur livrer l'argent de lord Archibald, c'est qu'on sa qualité d'aîné son avenir en dépendait plus que celui de ses frères. Mais personne n'avait 1 ^adresser de reproches, tous les Burgau avaient vaillamment travaillé; chacun s'était exposé avec autant d'intelligence que d'audace et ils recueillaient allègrement la rétribution de leurs peines. Ils étaient trop ellicacement appuyés en haut lieu pour appréhender des questions gênantes sur la ilate exacte de la maladie de Jean, à moins d'un Iwuyant scandale qui était improbable, ils pouvaient être parfaitement tranquilles et dormir sur l-Mu's deux oreilles, — s'ils avaient pour cet exerl'o les aptitudes physiques qui manquent à certains mortels.

l66 LA FAMILLE

Monique ne connaissait rien de ces circonstances. Du jour de son mariage, elle avait pris sa nouvelle place et s'était donnée à sa nouvelle tâche.

l^-jUe habitait l'étage supérieur du pavillon, et Célia-Janela servait, Monique apprenait à remplacer sur quelques points Jacob, elle pensait parfois avec un peu d'amertume, que son ambition ne saurait dorénavant s'élever plus haut. Et savait-elle même si elle parviendrait à bien remplacer Jacob?

Jean restait ce qu'elle l'avait vu dès la première minute, avec son visage de statue qui gardait une noblesse jusque dans la mort, son esprit mutilé plus que son corps. Le contraste de cette morne insensibilité avec l'ardeur généreuse du jeune lord, que lui avait décrit Jacob, frappait Monique plus douloureusement encore que le contraste entre ce corps alourdi, misérablement infirme, et la tournure alerte, élancée du portrait qu'elle avait regardé souvent dans la galerie de Blackhorn. Elle n'avait fait nul progrès dans l'intimité de Jean, et, sous cette glaciale indifférence, elle s'imaginait parfois sentir poindre une défiance, une aversion.

Elle trouva un jour sur une étagère du salon un cahier couvert de signes algébriques qui lui parurent être des énoncés et des solutions de problèmes. Elle eut un instant l'idée déraisonnable que Jean avait peut-être chei-ché là une distraction depuis sa captivité. Mais Célia-Jane, dans un de ces chuchotements qui rompaient si rarement un immuable silence, lui dit que ce cahier, avec d'autres objets qu'elle pouvait montrer à lady Monique, se trouvait dans une petite valise qu'avait apportée le jeune lord en venant à Blackhorn.

JNéanmoins, Monique tenta une e^^pOiieuce :

elle laissa au «alon des crayons, du papier blanc, mais elle constata toujours que rien n'avait été touché. Son éternel tressage de paille suffisait à Jean.

^'onique restait le plus souvent dans le salon où Jean se tenait de préférence; elle travaillait, lisait ou marchait avec Jean sur la terrasse dont l'accès était maintenant toujours libre. Elîe passait au pavillon la majeure portion de son temps, mais elle n'était pas séparée des Burgau: elle partageait ordinairement avec eux le repas du soir. Elle circulait autant qu'il lui plaisait du pavillon au château, à condition toutefois que, pour sortir du pavillon, elle sonnât à la seconde porte de la petite cour intérieure et se fît ouvrir par les Bur- ^'au. Elle n'avait pas plus la clef que Célia-Jane et il lui f illait invariablement traverser le bureau de sir Bear.

Deux fois par semaine, elle passait toute l'aprèsmidi auprès de Jessy avec laquelle elle se promenait, lisait ou dessinait. Ce n'était plus des leçons, le mot n'aurait pas convenu quand il s'agissait de lady Monique, mais on avait poliment demandé à la jeune femme s'il ne lui serait pas salutaire de couper ainsi sa réclusion et de disposer de quelques heures en faveur de miss de Burgau, sa couine. .

Monique vivait donc avec les autres sans se mêler k eux. Sous sa robe sombre et dans la dignité d'une sorte de veuvage, elle passait près deux lière, triste et tendre dans sa résignation et son courage qui ne se démentaient pas. mais elle avait montré à bien peu sa tendresse, taudis que tous a '"^lackhorn connaissaient sa lierté.

Le mariage de Malcolm lui avait été officiellement annoncé : n'était-elle pas devenue un m'ambre de la famille eta'avait-elle point, par son ma-

l68 LA FAMILLE

ringe, la préséance sur toutes les femmes de BlackhornV

Malcolm était parti épouser lady Roselyne Gurnbairmouth. Le contrat avait dû dépasser ses espérances si l'on en jugeait d'après les cadeaux que Malcolm avait gaiement envoyés à sa famille. Chacun eut sa part, excepté Monique à qui il témoigna son respect par cette abstention et qu'il combla plus que les autres en ne lui donnant rien. Son père et ses frères reçurent une collection d'armes qui aurait formé un joli arsenal; tante Araminthe, un manteau de belle fourrure; Jessy, un harnais tout battant neuf pour son cheval chevelu ; Dinah , un châle étourdissant ; Basile, une montre qui signalait l'évolution des astres; Josiah, un ours. Et, pour parfaire le tout, Malcolm se moqua de sa famille en écrivant que lady Roselyne l'avait aidé dans ces choix fantaisistes.

Josiah eut un ours, vous avez bien lu, un bel ours vivant, griffu et très endenté, qui débarqua tout pantelant dans sa cage après avoir successivement mis en déroute tous les chevaux de Ridge, lesquels se refusèrent à le traîner. R fallut lui dépécher deux chevaux de Blackhorn qui avaient, paraît-il, une plus grande habitude des ours que leurs congénères villageois.

De tout temps et jusqu'aux années précédentes, Blackhorn s'était enorgueilli d'une fosse aux ours. Le dernier pensionnaire était mort de vieillesse après être préalablement tombé en enfance au point d'avoir peur de miss Araminthe. Et cette pusillanimité du fauve avait plongé la vieille demoiselle dans les plus mortels etïrois.

Mais Malcolm continuait les traditions de la famille en renouvelant le représentant de leurs armes, et il l'offrait à Josiah parce qu'il considérait son frère comme le plus digne de cet honneur.

.C'était, du reste, selon toute apparence, Josiali qui serait un jour sir Bear de Burgau. car le titre de lord Jean reviendrait sûrement à Malcolm.

L'ours Brun était tellement ours qu'à côté de lui, les fils de Burgau ne l'étaient presque plus. C'était un ours à collier, de très grande taille, de pelage à peu près noir, k qui sa bande de poil blanc faisait une fort galante collerette. Il s'accommoda très bien de sa fosse, des aménités flatteuses et des douceurs comestibles dont les enfants de Burgau le régalèrent avec une affection toute fraternelle.

Vers ce temps là, miss Aramintbe pria lady Monique de bien vouloir jeter un coup d'œil sur les appartements qu'on avait préparés à lady Roselyne, d'après les ordres et les recommandations de iMalcolm. jMiss Aramintbe insinua qu'elle serait reconnaissante des avis que lui donnerait lady Monique sur cette grave matière. Lady Monique monta donc un matin dans ces appartements dont on lui confia la clef. Elle souriait un peu à la pensée du repaire gothique qu'elle allait voir. Mais ses prévisions furent totalement déçues.

Après avoir traversé une antichambre, elle entra dans une pièce immense dont les fenêtres donnaient au midi sur la campagne, c'est-à-dire sur la bruyère et les bois; Ridge n'apparaissait que comme un point dans ses arbres touffus que l'été venait de reverdir.

La chambre contenait un lit Louis XV et une grande table guéridon, tous deux en bois de rose, un bahut en bois de fer constellé de ferrures extrêmement belles, une courte pointe à grands ialbalas et de volumineux rideaux de lit faits d'un tissu de soie légère couleur d'ambre pâli, sur lequel s'éparpillaient, en un semis espacé, de petits paniers débordant de roses que nouaient et reliaient

Ij , LA bAMlLLB

entre eux à grands intervalles un enlacement grêle d'étroits rubans de velours vert mousse tissés dans l'étoffe.

Il y avait encore une table de Boule, des chaises Empire et des fauteuils Louis XV, une bergère monumentale recouverte de velours vert d'eau éteint aux lourds coussins de duvet engainés de soie ambre, fleuris de roses, — un grand coffre assez haut pour servir de table qui répandait une odeur de cèdre, une glace chevalet, une psychéo à monture de porphyre, une autre glace sur la cheminée de marbre clair, d'autres glaces encore un peu partout comme pour répéter à l'infini quelque image qui ne serait jamais assez souvent reproduite (c'était la personne de l'héritière au nom rocailleux qu'allaient multiplier tous ces miroirs, mais comme ils ne multiplieraient pas sa dot dans les mêmes proportions, il était à craindre que Ma\colm n'en fut vite obsédé), — une console en bois de violette sur laquelle on avait posé un coquillage géant en forme de vasque et couleur rose thé, puis une épinette à pied en fuseau, une jardinière en porcelaine de Chine grande comme une barque, — sur les étagères aux cordons de soie, des bibelots indiens rapportés par sir Bear de ses voyages, — sur une commode ventrue aux marqueteries précieuses, une grande carapace de tortue de la plus belle écaille qui avait servi de berceau à Malcolm et à Josiah, ce dont Franck et Jack n'avaient jamais pu se consoler ni Josiah complètement se réveiller, — un paravent curieux dont les feuilles étaient de verre et représentaient des fougères d'or avec des papillons noir>. un chiffonnier d'ébène idéalement incrusté de nacre et surmonté de deux amphores de cuivn^ dans lesquelles les filles des Vikings avaient dû jadis puiser de l'eau au torrent de Blackhorn, une

très grande pendule de Saxe dont les aiofuilles reposaient de temps immémorial sur ti'ois heures, un triptyque, véritable dentelle de chêne ajouré, qui avait bien l'air de provenir du piMar^e de quelque <'^gHse avec le chandelier haut connue un homme (|ui, à la tête du lit, s'élançait comme un sombre lis de son piédestal de bronze. A terre, deux spiendides peaux d'ours blancs, et plusieurs lapis de jwioresqui composaientavec une statue d'idole hindoue et un Mercure d'argent un mélange peu orthodoxe.

Enfin un assemblage de meubles surannés, disparates, de magnificences démodées et hétéroclites qui. grâce à leur beauté réelle bien que ternie, formaient un ensemble luxueux et vieillot, dont l'apparente confusion ne manquaitpas d'harmonie. On avait dû mettre à sac tous les recoins du château pour réunir pareil butin. Le mobilier succinct et biut des chambres que Monique occupait au-dessus du pavillon, non plus que celui du salon austère de Jean ou des pièces qu'elle connaissait au château, ne l'avaient préparée à semblal'le surprise.

Et tous ces objets massifs ou frao;iles, brillants ou fanés, ne parvenaient pas à encombiei' l'appartement^ pas même à lui enlever son caractère de Liiandeur un peu solennel. Il y restait assez de j »lace pour qu'on pût danser le menuet sans encombre.

Une porte ouvrait sur le cabinet de toilette, une autre demeura rétive sjous la pression de Monique; celle-là était fermée à clef.

Avant de se retirer, Monique enveloppa d'un regard toute la pièce, se demandant qui allait venir là. Quelque vieille fille osseuse, sèche, pleine de morgue, plante spéciale à la flore britannique, production particulière du sol... ou une virile amazone 4ui De se doutait pas de h cuisante discipline qu'on

réservait ici à son humeur indépendante et ;i son cœur orgueilleux, si, par malheur pour elle^ eLe avait un cœur quelconque.

Que ferait dans ce sombre et rude milieu de Blackhorn l'héritière annoncée ? Elle était peu sympathique, la femme capable de venir volontairement ici, d'épouser Malcolm de Burgau pour l'amour d'une fortune, d'un titre à venir, le titre et la fortune du malheureux dont Monique portait le nom et partageait la captivité. Monique ne pouvait qu'éprouver un éloignement pour cette future lady de Burgau. Quelque chose en elle se soulevait avec indignation contre la convoitise secrète qu'elle devinait qui comptait les jours de Jean, qui s'attaquait à l'infirme glacé là-bas dans sa mélancolique torpeur.

En songeant à lui, Monique souffrit trop, un sanglot gonfla sa poitrine. Il lui sembla qu'ellemême n'était ni la garde indifférente et scrupuleuse qu'on avait voulu faire d'elle, ni, grand Dieu ! une jeune femme comme celle qui allait venir ici, mais une veuve... la veuve inconsolée d'un homme noble, beau et bon, d'un autre Jean de Burgau qu'elle aurait profondément aimé et qui serait mort, la laissant seule avec un pâle et fugitif souvenir.

Mais si peu digne d'intérêt que fût la femme de Malcolm, ah! si disgraciée et arrogante qu'elle pût être, Monique la plaignait, mais c'était peutêtre surtout le malheur de lady Monique de Burgau qu'elle plaignait en cette femme inconnue.

Malcolm était marié, Malcolm rentrait ce jour même d'un long voyage.

Sir Bear avait seul assisté au mariage de son fils, les finances de la famille n'ayant pas permis un déplacement en masse ; mais on touchait à l'aurore d'une vie plus facile et cette idée disposait

bien les esprits à l'égard de l'héritière qu'on attendait aiijoiird"hui.

L'héiitière se fit beaucoup attendre. Il pleuvait à verse et Monique, assise avec toute la famille auprès du feu qu'on avait allumé malgré la saison, Densa que le ciel ne favorisait pas l'entrée de lady Roselyne à Blackhorn et qu'un pareil temps ne contribuerait pas à lui montrer sous un riant aspect ni le château ni ses habitants.

Enfin le bruit de la grille ouverte pour une voiture prouva que les nouveaux époux n'avaient pas remis leur retour à une date moins humide et l'on se rendit en bel ordre dans le hall pour recevoir la jeune femme avec les honneurs dus à son rang, comme femme de l'aîné et à son importance comme héritière.

Mais Jessy et Jack qui s'étaient établis à un poste d'observation, annoncèrent que Malcohn arrivait seul, à pied et chacun put le voir en efi'et s'avancer seul sous la pluie battante, marchant à grands pas, enveloppé dans un vaste manteau de pluie.

.Il entra dans le hall, se secoua comme un grand chien mouillé. Et alors, des amples plis de son patriarcal manteau, sortit mystérieusement une petite créature brune, rose, frisée, qui n'avait pas une tache de boue sur ses minces souliers vernis, ni une goutte d'eau sur sa toque, ni un pli de travers à sa robe de voyage, fine, fraîche, belle comme une reine en ses atours, avec un bel anneau tout neuf à sa main dégantée, des yeux étincelants et un air fort pondéré.

Sans paraître déc<mcertée par le mode de locomotion qu'elle venait de subir, elle exécuta une cérémonieuse révérence très grave et compliquée, pendant que Malcolm présentait « lady Hoselvne, mu femme n,

l.A FAMILLE

Les yenx de lady Roselyne continuèrent à sourire, mais son visage garda cet auguste sérieux dont elle l'avait paré pour afïronter sa nouvelle famille.

Elle se tourna vers son mari et avec un petit sourire timide et un regard tout pétillant, elle dit à demi-voix :

— Qui faut-il que j'embrasse?

« Vous m'aviez dit que j'aurais à en embrasser deux, reprit-elle comme si elle se préparait à choisir dans le tas au petit bonheur ces deux prédestinés.

— Tante Araminthe et ma sœur Jessica, répondit sans hésiter Malcolm.

Elle obéit, puis elle serra la main de son beaupère, fit une autre révérence de très grand style tout exprès pour Monique, considéra miss Araminthe avec une bienveillance qui fit presque rougir la vieille demoiselle, résultat merveilleux que n'avait jamais obtenu personne.

Puis lady Roselyne regaida autour d'elle comme si elle cherchait quelque chose et dit :

— Mais voilà qu'il m'en manque un!

« Vous m'aviez dit qu'il y en aurait quatre, Malcolm, ajouta t-elle d'un ton de reproche.

On lui expliqua que son quatrième beau-frère, Harry, était à Londres ; elle parut le regretter, on lui en avait promis quatre et elle entendait peutêtre qu'en toute chose on lui donnât son compte.

— Vous étiez en retard, nous craignions que vous n'arriviez pas aujourd'hui, dit sir Bear à son fils, pendant que miss Araminthe se disposait à conduire sa nouvelle nièce chez elle.

— Nous nous sommes arrêtés, répondit Malcolm. à regarder monter la mer. Rosey... lady Roselyne a voulu attendre la fin de la marée pour s'assurer que l'eau n'emporterait pas Blackhorn,

Le reste de la famille rentra au parloir méditer sur la prudence de Uosey. Comme l'haure du diner approchait, Malcolm et sa femme redescendirent promptement. On entendit à leur approche un tapage inconcevable qui faisait penser à une course folle agrémentée de fous rires étouffés. Mais ils firent tous deux une entrée excessivement digne, et rien que par leur façon hautaine de s'asseoir, déracmèrent cette supposition scandaleuse, qui avait un instant représenté, à l'esprit outré de l'assistance, Malcolm -Bear de Burgau batifolant par les escaliers comme un jeune ours en vacances et esquissant une partie de cache-cache dans les recoins ténébreux de la caverne paternelle.

La jeune femme avait gardé sa robe de velours vert foncé; une longue collerette d". guipure d'Irlande froncée dégageait assez bas son cou d'enfant. Elle était fort bien coitïée; sa petite tête lustrée, très brune, se redressait avec fermeté et ses paupièi'es aux grands cils ne livraient qu'un passage restreint à son regard vif et espiègle. FJle portait au poignet un bracelet de grosses émeraudes pâles et limpides.

Elle resta bien droite sur la chaise à haut dossier dont on l'avait pourvue. Malcolm échangea quelques mots avec ses frères. Monique, assise tranquille et silencieuse dans l'ombre, regardait -ongeusement Rosey en se disant qu'elle la couaissait déjà, que ce délicieu.>: visage éveillait en lie des souvenus impossibles à préciser.

Jessy et lady Roselyne s'examinaient à la dérol;oe comme auraient pu le faire deux jeunes animaux d'espèce entièrement- différente, mais que ne divisait aucun instinct hostile.

Mais l'admirable dignité de lady Roselyne de Bureau parut ébranlée. La jeune f'^mme venait d'apercevoir un gros chien mastilî qui dormait

couché à plat dans un coin de la cheminée. La tentation était trop forte, Roselyne étendit une main vers l'animal, fit à celui-ci de sournoises avances puis, de plus en plus tentée, s'approcha de lui sans en avoir l'air, en faisant glisser sa chaise, tapota la tête nonchalante du chien pendant que tout le monde autour d'elle montrait la plus grande indifférence pour le danger auquel l'exposaient de telles privautés avec ce vieil enragé d'Ormuz ; au fond Ormuz était assez conciliant.

Ces démonstrations ne suffirent plus à l'entraînement de l'affectionnée lady : elle se pencha sur Ormuz, et, dans un élan qui lui fit tout oublier, elle s'agenouilla par terre à côté de lui pour le caresser plus à l'aise; et son mouvement vif répandit dans la chambre le parfum de ses cheveux et de ses vêtements.

Sir Bear qui, lui, n'oublait point la solennité de l'occasion, ne sourcilla point. Monique vit Malcolm prêt à parler, sans doute pour administrer l'un de ces rudes coups de boutoir dont Jessy gardait mainte meurtrissure, mais il dit d'un ton pacifique en poussant une peau de bison vers Roselyne :

— Vous serez mieux là-dessus ,Rosey ,essevez-en .

Et elle en eut essayé si Basile n'était venu annoncer le dîner en grande pumpe.

La dot de lady Roselyne devait être fabuleusement opulente, c'est tout ce que Monique? pouvait conclure de la patience de Malcolm.

Les yeux de lady Rosey, soudain très grands ouverts, illuminèrent toute l'obscure salie à manger; les reflets de la lampe, des cristr.u!x, de fargenterie, du feu. semblaient danser lous à la fois dans ces yeux pleins d'éclairs qui racontaient mille choses, mais des choses un peu my stérieuses comme des histoires inachevées.

Malcolm n'ouvrit d'abord la bouche que pour demander avec aspérité pourquoi tante Aramintlie n'avait pas fait certain gâteau (qu'il ne pouvait pas souh'rir d'habitude), mais il se dérida quand Basile apporta à bras tendus un monstrueux pudding dont la corpulence compacte, l'architecture fertile en échauguettes et mâchicoulis, le flamboiement démoniaque, parurent stupéfier lady Roselyne d'admiration et la combler d'aise.

Malcolm était bien heureux d'avoir regagné sa chère vieille tanière et d'y reprendre ses chères vieilles habitudes. Il s'était sacrifié tout un mois à la prospérité de sa maison, et ce devoir d'aînesse accompli^ toutes les corvées de son mariage parachevées, il pouvait se reposer avec béatitude et lorgner amoureusement son fusil et sa vieille veste de chasse.

Il était toutefois en grande tenue pour le dîner, comme l'étaient aussi ce soir-là son père et ses frères. Mais, par la suite, il devait persévérer seul avec Josiah dans cette immolation quotidienne qui rentrait, paraît-il, dans les obligations du marié et de son héritier immédiat.

Comme ces ours de Burgau avaient après tout en eux l'étofîe de gentlemen, privilège que rien n'avait pu complètement effacer, qui leur appartenait sans qu'ils y fussent pour rien et à la possession duquel ils n'avaient pas plus de mérite qu'à la couleur de leur sang ou à la stiucture de leurs os, Malcolm ni ses frères ne protestaient par leur humeur contre l'embarras qu'allait causer ici cette élégante personne avec ses bijoux, ses dentelles, ses vêtements de velours et de soie, ses habitudes raflinées et sa vieille femme de chambre atrabilaire.

On questionna Malcolm sur ses récents voyages, mais il n'avait rien vu. Villes, lacs, cascades, mon-

lyS LA FAMILLE

tagnes fameuses, musées et momiments avaient défilé devant lui sans que sa mémoire en gardât trace. C'avait été de l'argent perdu, jeté par les fenêtres... ou par la portière des w;igons, mais ce n'était pas sir Bear qui avait fait les Irais de route.

Et Rosey n'avait pas vu davantage.

Oui, ils avaient été là — n'est-ce pas, Malcolm? — et puis là encore. Oui, oui, elle en avait comme une idée. On leur avait montré des golfes, et puis des cathédrales, oh! beaucoup de cathédrales, pour cela, elle en était sûre...

En vérité, dans quef nuage opaque avaient-ils circulé tous les deux?

Après le repas, les quatre dames de Burgnu sortirent par ordre hiérarchique devant Josi;i!i qui. poliment incliné, leur ouviait la pnrte. Roselyne qui partageait avec Monique les honneuis de Tavant-garde, passa un bras caressant autour de Monique et la regard., d'un air presque tendre où se glissait une compassion pour cette belle jeune femme silencieuse, dont elle croyait connaître l'histoire et qui était plus veuve que si son mari eût été mort.

— N'êtes-vous pas bien heureuse de me voir? fit-elle doucement. Moi, conclut-elle avec candeui'. j'en suis si contente pour vous!

On était ?i l'anniversaire de la naissance do Monique. La jeune femme pensa que personne ne se souciait de cette date. Son père peut être... Hélas I où était-il? Elle n'avait aucune aouvelle

de lui, ce qui était rassurant à un certain point de vue devait être à l'abri et il ne savait pas d. quel nrix'xMonique avait acheté cette délivrance. Il ne ^a^i pa même que Monique avait change de nom et^l semblait à hx jeune femme que cette ignorance les rendait plus étrangers l'un a 1 autre elles séparait davantage.

Elle avait sacrifié d'un seul coup tout ce qu elle aurait pu donner de dévouement à son père dans le cours d'une longue vie; maintenant elle n ayait plus rien pour lui, elle apparienait tout a 1 infirme. . qui ne l'aimait pas, qui n avait jamais paru remarquer son existence. Distinguait-il seument Monique de Côlia Jane"?

En passant dans la chambre de Célia-Jane pour se rendre auprès de Jean, Monique vit a vieille femme assise dans une attitude d accab ement, ses mains retombant inactives devant elle. Monique toucha Tépaule .e Céli^-Jane. La servante leva son visage terreux où coulaient des larmes, ces larmes lentes, brûlantes, -que la douleur arrache h une source tarie. Et Monique savait que la vieille Célia-Jane pleurait am^i Jacob.

Cèlia-Jane essuya brusquement ses ]ouc5.

— Il n'y a pas moyen, mylady, ht-eLle en manière d'excuse. Mylady, c'était mon vieux, voyez-

vous

Monique s'éloigna, touchée par la soufErance inguérissable de cette femme! vieille et flétrie qui ne" pouvait dompter ses regrets, attendre avec patience la mort, subir le délai - bien court cependant... pensait Monique avec envie, — qui la séparait du compagnon de sa vieillesse.

Monique entra chez Jean; après lavoir salué ■ l'un mot auquel il répondit à peine, elle s assit et

\v:\i un livre. , . . ^ . -i . .,

Ce salon était plutôt un cabinet de travail ou

l80 LA FAMILLE

une bibliothèque, avec ses grands meubles de chêne ciré tout uni. Le canapé, les chaises, les fauteuils, même la table, étaient recouverts de cuir brun fixé par des clous de cuivre. Une ancienne bibliothèque vide servait à ranger les tresses de Jean, les ouvrages et les livres de Monique. La jDendule, une massive borne de bronze qui marquait exactement l'heure, était le seul objet que Jean regardât quelquefois, mais comme s'il ne trouvait plus de sens au mouvement des aiguilles.

L'arrivée de lady Roselyne avait fait passer sur Monique comme un rayon réchauffant. Et aujourd'hui, malgré la tristesse que réveillait en elle son anniversaire, elle était résolue à faire pénétrer jusqu'ici un peu de la douceur qui avait souri hier sur Blackhorn.

Tous les jours, elle faisait la lecture à Jean, lui parlait un peu, essayait d'attiser en lui une parcelle d'intelligence. Elle lut comme de coutume, mais avec plus de soin et de lenteur, et, comme de coutume aussi, elle s'aperçut que Jeanne l'écoutait pas. Elle continua, mais c'était surtout pour elle qu'elle lisait ces quelques vers du poète Whittier :

« Assis auprès de la mer silencieuse, j'entends le bruit étoulïé des rames. Aucun mal ne peut me venir de Dieu sur l'océan ou sur le rivage.

« Je ne sais pas où ses îles célestes élèvent leurs palmes dans la lumière ; je sais que je ne puis m'en aller à la dérive, loin de son amour.

« 0 Seigneur, qui vois tels qu'elles sont tes créatures, pardonne si je repose trop étroitement mon cœur humain sur Toi. »

iMonique avait lu ii demi-voix, avec une mélancolique ferveur, ces mots qui la consolaient. Mais, avant qu'elle se tùt, Jean s'était levé, il se dirigeait vers la terrasse et I'oh eût dit que le bruit

HP. nui^GAU l8l

de SOS pas et, de ses mouvements couvrait à dessein les derniers mots de Monique.

Monique l'avait importuné. Elle reposa le livre sur la table et appuyn son front sur la page ouverte. Celui qu'elle aurait voulu aider était au delà de son assistance. Elle était vraiment liée à un mort, et, pour accentuer l'horreur de son supplice, c'était, lui semblait-il. un mort qu'elle avait aimé.

Mais, tandis qu'elle était ainsi abattue, une odeur fraîche et exquise, qui semblait sortir de son livre même, lui envoya comme une caresse. A côté d'elle, dans les plis d'un ouvrage commencé, presque sous sa main, elle découvrit quelques violettes maladives, une dizaine de fleurs tout au plus que l'haleine de la mer avait toucheras. Elle les regarda avec uno surprise incrédule, un sentiment dentelle avait désappris le nom tressaillit une seconde^n elle... oui, c'était bien de la joie que lui causaient ces fleurs. Quelqu'un s'était donc souvenu de son anniversaire? Mais qui'^ Cd ne pouvait être que Célia-Jane. Monique s'était découragée trop tôt. elle n'était pas aussi seule qu'elle l'avait cru. Et savait-elle si Jean était à ce point insensible? S'il était parti tout à l'heure, c'était peut-être parce qu'il comprenait les mots qu'elle avait prononcés et que leur sens remuait obscurément en lui une fibre douloureuse.

Monique était attendue au château, elle sortit sans chercher à revoir Jean qui était restédehors, mais elle partagea ses violettes avec lui, elle en mit la moitié dans un cornet de faïence et s'en alla remercier Célia-Jane. La vieille femme un peu calmée secoua la tête et essaya de sourire en regardant les (leurs que Monique lui montrait.

A quelques jours de là, deux jeunes voyageurs descendus à l'auberge des « Armes de Burgau »

l82 LA FAMILLE

demandèrent presque en même temps une voiture pour Blackhorn. L'habile tactique de l'hôtelier les amena aisément à faire ensemble dans le même cabriolet la route qui sépare Rid^e du château.

Au bout d'un kilomètre, les voya-'eurs avaient échangé leurs noms et chacun connaissait le motif du voyage de son compagnon. Le plus grand, qui s'appelait Georges Alan, avait une ligure pâle et Foufîranto, et se plaignait du froid quoique l'on fût au cœur de l'été, il allait à Blackhorn voir un ami malade. Et, en mentionnant cet ami, .'^on front se contracta visiblement.

Le plus jeune voyageur qui était petit, délicat, . et s'appelait Amos Heller, dit d'une voix arjentiiiequ'il avait l'intention de proposer ses services à Blackhorn, sir Bear de Burgau cherchant, lui avait-on dit, un professeur pour son dernier fils dont la santé ne supportait pas le climat de Londres.

Ces brèves confidences faites, ils se turent jusqu'à Blackhorn.

On les introduisit dans le parloir où toute la familic. sauf lady Monique, s'était réunie pour attendre le lunch. Après les premières salutations, Gci^rges iMan prit sir Bear un peu à l'écart et lui adressa quelques mots.

— - (Certainement, monsieur, répondit tout liant sir Bear en désignant du geste la direction d'une pièce voisine, je vous entretiendrai tout à l'heure tant qu'il vous convivendra. Puis le baronnet écouta la roquête de son deuxième visiteur.

— Un professeur pour Harry? non, fit-il, Harry ne doit pas revenir b Blackhorn. Mais, monsieur Amos Heller, j'ai déjà entendu votre nom. N'aviez- Tous pas été recommandé à mon parent, lord Archibald de Burgau 1?

A co nom, le grand voyageur pâle dressa l'oreille.

— Il est vrai, répondit 1\I. Amos d'un air fort respectueux.

— Mon cousin m'avait parlé de vous. Peut-être vous trouverons-non^; quelque chose. Je crois que lord Road cherche un précepteur. S'il vous p ait d'attendre ici jusqu'à demain, je vous donnerai un mot d'introduction pour lui, — ou je verrai si vous ne pourriez pas mettre en ordre nos archives.

La question étant provisoirement réglée , sir Bear invita les deux étrangers à partager leur repas de famille, politesse à peu près indispensable dans nne canip;igne aussi reculée. Et personne ne pouvait dire que sir Bear fût inhospitalier ou qu'il rendît malaisé l'accès de sa demeure.

Les visiteurs se débai-rassèrent de leurs vêtements de voyage et il fut donné à chacun d'admirer librement la taille bien prise de Al. Amos, son visage blanc et rose presque enfantin, ses grands yeux bleu céleste, d'une rondeur toute naïve, sa belle chevelure bien Hssée d'un blond séraphique, divisée par une belle raie juste au. milieu de la tête, à la mode des anges.

Il n'était point étonnant que, dans une personne d'aspect si captivant, on ne vit pas d'abord des mains qui étaient une atïligeante disgrâce, une lâche regrettable dans cet attrayant ensemble, deux énormes mains lourdes et difformes, deux mains inquiétantes dont les malheureux doigts se donnaient l'air féroce et crochu dans leurs nerveux efforts pour se dissimuler.

Quand il s'agit de passer dans la salle à manger et d'offrir son bras à miss Araminthe dont le sort lui confiait la charge, le pauvre garçon se troubla, perdit complètement la tête. Il s'embarrassa les

jtieds dans les pattes irritables d'Ormuz, il trébucha, se rattrapa, finit par perdre l'équilibre et s'en alla donner violemment de la tête el des deux poings contre la porte près de laquelle sir Bear et Georges Man causaient un instant plus tôt.

La porte gémit et trembla sous le choc, mais M. Amos était trop hors de lui pour que même lady Roselyne songCcàt à rire de sa mésaventure. Il prit place à table d'un air égaré et morfondu qui aurait fendu le cœur le plus dur aussi sûrement que son poing venait de fendre la porte.

— Ainsi, dit sir Bear tout en découpant la pièce de venaison froide que Basile avait déposée devant lui, ainsi, monsieur Georges Man, vous connaissez de près l'ordre des Pères Gris sur lequel on a publié dernièroment tant de dissertations intéressantes? Savez-vous que cet ordre est bien compromis chez nous et que le père Etienne, votre ami, n'aurait pas obtenu facilement un permis de séjour s'il avait voulu vous accompagner en Angleterre. Ne disait-on pas que le père Etienne venait d'être nommé supérieur de l'ordre?

— Oui, mais il est trop malade encore pour prendre son poste; il ne se remet pas aussi vite que moi des fièvres que nous avons prises ensemble dans les grands marécages de Linbag, pendant notre voyage d'Amérique.

— Vous êtes guéri ?

— Je suis à peu près sur pied.

— Le père Etienne était l'ami intime de mon neveu Jean de Burgau?

— Oui, dit Georges, le père Etienne était notre ami à tous deux, mais bien qu'il ne fût pas beaucoup notre aîné, Jean et moi étions un peu ses disciples!

De nouveau son visage s'assombrit.

— C'est le porc Etienne qui vous envoie?

DE Bl'RGAU 1N3

— Oli! je serais venu de moi-mCMii^ ot plus tôt si cela m'avait ùiù possible ; mais, en ellet. je représente le père Etienne.

Et son inquiétude le dominant tout k coup, il dit sans y songer et comme malgré lui :

— Nous ne pouvons admettre les nouvelles que nous avons reçues de notre ami. Et d'abord son départ imprévu...

— Mon neveu ne vous avait-il pas informé do son dessein ?

— Nous étions séparés. Le père Etienne et moi sommes restés perdus dans ces marécages, demimorts, sans nouvelles. Quand à la fin on nous a rapatriés, nous avons appris que Jean de lîurgau avait perdu la raison. Mais il y a 15, quelque terrible méprise.

— Mais, dit Josiah d'un air bon enfant, votre séjour dans les marais ne vous a peut-être pas bien rendu apte ii en juger.

Georges regarda fermement le railleur.

— Vous vous trompez, monsieur, répliqua-t-il, si vous vous imaginez que nos soupçons n'ont pas de fondement et que je viendrais ici sans quelque preuve. Non, non, Jean n'est pas fou, c'est impossible.

— Mon cher monsieur, pardonnez-moi, fit sir Bear, mais c'est comme si vous disiez de Jean : il n'est pas mort, c'est impossible parce que je l'ai vu bien vivant l'année dernière.

— Vous ignorez peut-être, sir Bear, quels bruits regrettables ces événements ont fait naître dans un certain milieu'?

— Dans un milieu monastique, catholique, votre milieu. Dans le nôtre il en a couru aussi. On a bien accusé votre ordre, — ou l'ordre du père Etienne, je suppose que c'est la môme chose, — d'avoir voulu accaparer et peut-être séquestrer

lP.6 LA FAMILLE

l'héritier de lord Archibald. Une absuivlité vaut l'autre. Les langues sont faites pour s'agiter mal à propos.

— Vous êtes plus intéressé que nous à démentir ces absurdités.

— Qu'a-t-on dit dans les couvents d'Irland'^?Qi?.-» Jean n'était pas fou, qu'on le retenait ici LTaif^r-^lui, dit sir Bear, avec le plus profond dédai.T. Vous devez pourtant assez bien connaître mon neveu pour savoir que, tel qu'il était jadis, on ne le retenait pas malgré lui.

Il s'interrompit, miss Araminthe venait de lais- 1er tomber avec bruit sa fourchette sur la table. Elle tournait vers les deux hommes son visage épouvanté et, à la surprise générale, elle parla.

— Comment peut-on ! fit-elle avec des sanglots dans la voix. N'est-ce pas une abominable calomnie!... Mais, monsieur, il est notre parent, il se nomme comme nous. C'est le cousin de nos enfants, un jeune homme comme Jack, Franck ou Josiali... Et l'on prétendrait que nous sommes ses ennemis... c'est abominable, vous dis-je...

— Taisez-vous, Araminthe, dit le baronnet sans colère.

Mais le chagrin et l'indignation de la vieille demoiselle étaient si évidents et si sincères que Georges regretta de les avoir involontairement provoqués.

— Je n'ajoute pas foi plus que vous à ces récits i^ensationnels ; aussi je m'adresse à vous pour éclaircir un point dont vous apprécierez la valeur. A quelle date exacte avez- vous revu Jean de Burgau depuis sa brouille avec lord Archibald son oncle?

— A la fin de janvier, lépondit tranquillement sir Bear. — Monsieur, lepronez donc une tranche de pâté. — Le vingt ou le vingt-deux janvier,

Josiali OU INIalcolm Bear, mes (ils, se rappelleront mieux que moi.

— Le vingt, dirent à la fois Alalcolm et Josiah.

— Eli bien ! fit Georges soucieusement, nous sommes presque certains que Jean a quitté l'Amérique bien avant cette date, en septembre au plus tard. C'est là surtout que doivent porter nos reiherches. Si le moindre doute subsiste, il nous faut à tout prix retrouver la trace de Jean entre ces deux époques. Dès septembre, Jean n'était plus aux Etats-Unis ; où était-il ? dit le jeune liomme d'un accent si grave et incisif que chacun autour de lui sentit une impossiblité soudaine de lui répondre.

— Il était à Cairnbagh avec moi, répondit une voix flûtée.

Et M. Amos^ rougissant jusqu'à la racine de ses blonds cheveux sous le feu croisé des regards, ajouta d'un air efïarouché, mais sur un ton positif :

— Je l'ai rencontré en octobre, dans les grandes prairies de Cairnbagh que je traversais moi-même, nous avons été bloqués là deux semaines par des inondations, et^ depuis, il m'a écrit à plusieurs leprises.

— Mais, reprit-il avec une charmante défiance de lui-même, ce n'est peut-être pas la même personne. Je parle de Jean de Burgau, neveu de lord Archibald, qui s'était querellé avec son parent et (jui est resté longtemps en Amérique.

— Mais si, nous venons de le dire, répliqua assez brusquement Malcolm.

— Oh ! alors je puis donner de ses nouvelles.

— Inutile, il est ici.

— Ici. Il est ici? Ici, Jean de Burgau? Ah ! je ne pensais guère, monsieur Georges Man, qu'il était cet ami que vous veniez voir à Blackhoni...

Amos était tout rouge d'animation, ses yeux s'arrondissaient comme deux lunes d'azur, ses cheveux plats se soulevaient de la plus fascinante manière.

— Mais serais-je indiscret ? tlt-il s'anéantissant déjcà dans le remords de sa familiarité. Et puis, les bontés dont m'a honoré Jean de Burgau vous intéressent peu.

Tous les Burgau, sans lui répondre, le regardaient avec une stupeur contenue. Mais Georges lui dit :

— Vous nous intéressez beaucoup au contraire et votre témoignage nous rend un véritable service.

— Mais^ monsieur Amos, êtes-vous sûr de ne pas vous embrouiller dans vos souvenirs? demanda sévèrement sir Bear.

— Ah! mon Dieu, dit l'excellent jeune homme dans la dernière confusion, auriez vous des raisons de croire que je m'embrouille? Jean-Lancelot-Mortimer de Burgau... J'ai des lettres de lui. Oui, oui, je ne les aurais pas détruites, elles sont restées avec mes effets dans mon petit logement de Broad-Lane. Il m'avait protégé, recommandé à son oncle, puis il s'est lassé de moi, fît-il avec componction. Mais je vous montrerai ses belles lettres.

— En attendant, dit sir Bear, en se levant de table, je suis prêt, monsieur Georges Man, à vous fournir tous les renseignements que vous désirez. Disposez de moi, je suis à vos ordres en reconnaissance de l'affection que vous gardez à mon neveu.

Georges, l'air moins contraint et réservé qu'au début, se disposait à suivre sir Bear; pendant que le baronnet adressait quelques mots à miss Araminthe, lady Roselyne se rapprocha de Georges

et le regarda avec une curiosité ingénue d'enfant gâtée.

— Je suis fâchée que vous me trouviez hérétique, dit-elle, mais j'ai du bon tout de même et je suis contente de vous connaître, mon Père.

- Mon Père?... répéta-t-il en souriant. Non... du moins, pas encore.

— Oh ! vous y viendrez bientôt, ce n'est qu'une affaire de temps pour vous d'être Père Gris, comme pour moi de devenir un ange. C'est comme Malcolm... qui sait? — J'aimerais. Alalcolm, à ce que vous donniez la main au bon Père.

Après une hésitation, les deux hommes se serrèrent légèrement la main.

Sir Bear emmena Georges; le jeune Amos, d'un air aflable et modeste, accompagna les ladyes au jardin.

Un».: heure après, les Burgau reparurent avec Georges. Sir Bear s'avança dans le parloii-, il vit de loin Amos qui semblait rentrer d'une promenade avec Jessy et miss Araminthe.

— Lady Monique est-elle au pavillon? demanda sir Bear à sa fille.

Jessy répondit négativement et s'éloigna avec miss Araminthe.

— Pourquoi, demanda sir Bear à Amos, ne nous disiez-vous point que vous aviez été en rehitions avec mon neveu?

— Je supposais si peu qu'il fût chez vous. H avait des projets de mariage avec une catholique irlandaise, projets qui risquaient de déplaire à son oncle. J'avais cru comprendre qu'un mariage secret le liait déjà à cette lady...

Et Amos ajouta plusieurs autres détails très circonstanciés sur son ancien protecteur. Le hochement de tête de sir Bear disait à Georges :

— ^'uas voyez... que vou.:» ui-ic dit',-

il,

— Mais, poursuivit Amos avec consternation, je réfléchissais précisément à vos parole de tout à l'heure. Vous ai-je bien comprisse no disiez-vous pas que Jean de Burgau avait perdu l'esprit?

— Non, non, fit vivement Georges. Cela n'est pas. Il est malade seulement.

— La commission qui l'a examiné en a jugé autrement, déclara sir Bear; mais les discussions à ce sujet sont inutiles, elles ne lui rendront pas la raison. Voyez-le vous-même, monsieur Man, que puis-je vous dire de mieux? Nous ferons fléchir pour vous la règle qu'on nous a imposée, nous sommes responsables de mon neveu, mais je m'en remets à vous. Monsieur Amos Heller, nous vous laissons encore pour un instant.

Quand ils entrèrent dans le pavillon de l'Etranger, Monique en était absente. Ils trouvèrent Jean assis seul dans le salon et occupé à son travail sans but et sans fin.

Georges, passant tout à coup devant ses guides marcha à Jean la main tendue. Avant d'être près de l'infirme, il ralentit le pas et laissa retomber sa main.

— Mais, Jean, c'est moi... Ne pouvez-vous pas me reconnaître?...

— Allons, Jean, dit sir Bear, vous reconnaissez bien votre ami Georges Man.

Jean tourna lentement la tête, regarda Georges.

Il y eut un angoissant silence; Jean ne travaillait plus. Chacun contemplait ces traits pétrifiés avec un mélange de terreur et d'anxiété, comme si l'on s'attendait à ce qu'une llamme perçât tout à coup la nuit qui pesait sur ce front et rompît la rigidité funèbre de ce visage.

— Oui, fit Jean, je connais.

Et, détournant les yeux, il demanda ;

— Etes- vous seul?

DE nrrîGAU 191

— Ah! mumura sir Bear, c'est sa mnnio do demander cela quand on \ ient le voir.

Jean reprit son ouvrage; il ne répéta point sa question, n'y attachant sans doute pas d'importance. Mais ainsi que l'avait dit sir Bear, la présence d'un étranger le fatii'uait, il avait pâli.

— Je suis seul, répondit G'^rges. Etienne est toujours malade; mais répondez-moi, voudriezvous. ..

— Rien, fit Jean. Vous me lassez, laissez-moi. Georges prit cette main froide et inerte qui ne

répondait pas h. son étreinte.

— Voyons, mon cher Jean, mon vieux camarade, vous n'avez pas tout oublié. Ne vous rappelez-vous pas nos belles excursions en Amérique, nos courses, nos fatigues?... Et la petite chapelle du père Etienne... Et nos nuits sous la tente, ot nos chevauchées dans la prairie... Et le jour où nous étions si las et affamés, où vous avez fait asseoir un enfant indien blessé sur votre cheval îiprès avoir partagé vos dernières provisions avec lui... Cet autre soir où nous avions vu de très loin, à travers les arbres, la lumière d'une lampe à la fiMiètre d'une petite ferme isolée. Cette lampe 1)1 illait là sans doute pour guider quelqu'un qui devait rentrer, et vous nous avez dit que vous voudriez rentrer dans une maison semblable et y 6tre chez vous; et tandis que nous poursuivions notre route, Etienne nous parla d'une autre lumière qui brille pour nous guider là où nous serons tais chez nous.

Mais on eut l'impression navrante que ces paroles étaient vaines pour Jean, il avait fait un mouvement pour entendre, mais il prétait l'oreille à cette voix jadis si familière, comme il eût écouté le bruit du torrent ou de la mer battant les rocheis.

— Et cette nuit que nous avons passée près d'un campement indien, poursuivit Georges d'une voix pressante, cette nuit si claire, si resplendissante, où il y avait tant d'étoiles, où vous m'avez dit que notre pauvre vieille terre, roulant à travers les étoiles comme un sombre caillou parmi les fulgurants joyaux, vous paraissait cependant belle et bonne et que vous voudriez que votie vie...

— Laissez-moi, -répéta Jean de sa voix d'automate. Laissez-moi. Vous me lassez.

11 se leva, et, péniblement appuyé sur sa canne, voulut sortir. Alors Malcolm dit rudement ù, Georges :

— Vous ne vouliez pas croire... Il ne vous a pas même entendu. Il ne reconnaît pas la haine de l'amitîé, pas plus qu'il ne sent la chaleur ou le froid. Regardez.

Malcolm fit rouler un tison hors de la cheminée et le jeta sur le passage de son cousin. Jean continuait à s'avancer de son pas rampant d'infirme sans se détourner d'un pouce du charbon rutilant qui lançait sur le parquet de courtes llammes; il posait déjà un pied sur la braise éparpillée autour de lui quand la porte s'ouvrit et Georges vit paraître sur le seuil une grande jeune femme à la sombre chevelure, aux yeux bleus, au teint d'églantine.

Monique resta un instant immobile devant l'inexplicable scène, promenant S( n regard de Jean à Georges. Mais, sous le courant d'air venu de la jjorte, la flamme s'étnit soudain avivée, elle montait comme une langue rose, mince, perfide, le long des vêtements de Jean, elle allait atteindre ses mains. Avant que Georges ou ses compagnons eussent fait un geste, Monique était auprès de Jean, elle repouss^ait le tison, elle êtoulïait de sori

DE BURGAU IQS

manteau de drap la flamme encore peu active et que ralentissait l'épaisscnr laineuse du plaid dont Jean était couvert. Elle éteignit l'étolie fumante, elle prit dans ses deux mains les mains de Jean et les pressa contre elle comme pour mieux les protéger. Elle s'interposa entre lui et ces hommes dont le regard curieux insultait, pensait- elle, à sa détresse.

— Que faites- vous? dit-elle, s'adressant à Georges d'une voix basse, indignée, -que voulez- vous de lui qui ne peut vous répondre ni se défendre*? L'éprouver"? Ne sait-on pas déjà, ne le sait-on pas mille fois trop? — dit-elle avec amertume, — qu'il est pour jamais différent des autres! N'est-ce pas cruel de le tourmenter?...

Le souffle lui manqua.

— Mylady, murmura Georges, j'étais son ami. Elle le regarda.

— Son ami! soyez-le donc encore en lui laissant le repos, puisque c'est le seul bien qu'il puisse connaître. N'avez- vous rien de mieux à faire que de prendre le malheur d'un autre pour sujet de votre curicsité?

Une véritable colère animait Monique, brisait cette bari'ière de réserve altière derrière laquelle se retranchait sa jeunesse, mais en rentrant ici, en voyant Jean debout, seul au milieu de ces hommes, il lui avait paru que des bourreaux l'entouraient.

Cette colère se noya dans sa pathétique pitié pour l'infirme qui se tenait là, faible et humilié aevant la virilité des autres. Elle s'appuya contre lui toute sanglotante et murmura comme si elle oubliait leur présence :

— Mon mari, mon cher lord, qu'ils vous laissent on repos et qu'ils m'y laissent avec vous, Qua-

vons-nous besoin d'amis pour vous troubler et vous faire souffrir davantage ?...

Jean la repoussa froidement. Mais George'" était déjà parti après avoir salué Monique avec un respect plein de tristesse.

Georges se retira de bonne heure pour la nuit, car il devait se mettre en route à l'aube. Il lui fallait bien rendre compte de sa mission au père Etienne et anéantir les espérances que le père avait pu conserver. C'était en tout cas quelque chose de savoir Jean fidèlement soigné et gardé par cette jeune femme qui ne rougissait pas de lui et portait noblement son infortune.

Amos Heller et les Burgau prolongèrent la veillée dans le fumoir.

— Ainsi, commença négligemment Josiahaprè^ que Georges eut pris congé, ainsi, monsieur, vous avez rencontré mon cousin à Cairnbagh. Son esprit dormait il déjà...

Amos l'interrompit par un charmant sourire.

— Je n'ai jamais vu M. Jean de Burgau nulle part, mais je n'ai pu résister au désir de vous tirer d'embarras.

— Morbleu! monsieur, qui donc vous a paru dans l'embarras ici? fit Malcolm fougueusement. Vous avez pris lîi une liberté...

Amos répondit d'une petite voix douce :

— Je savais ce monsieur très mal disposé, il s'était enquis de l'adresse du shéiilî le plus voisin. et la moindre bagatelle aurait inlluencé fâcheusement son esprit et fait pencher le mauvais plateau do la balance.

Il poursuivit en modulant si délicieusement ses mots qu'il vous procurait l'impression de véritatables vocalises :

^ Ce pauvre monsieur était cruclleraeii^

DE DURGAU 105

tourmenté, j'ai voulu lui rendre un peu de quiétude; cela ne fait de mal à personne que Jean de Burgau ait été fou trois mois plus tôt ou plus tard et qu'il soit arrivé à Blackhorn en scpti'mbre ou en janvier, conclut-il avec un nouveau sourire d'une grâce tout à fait enchanteresse.

Malcolm se demandait pouiquoi il n'avait pus suivi sa première impulsion qui avait été de jeter par la fenêtre cet infernal chat ronronnant avant qu'il eût ouvert devant Georges sonhorrible petite bouche ronde et candide.

— Oh ! je suis heureux de l'avoir rassuré, fit \mos avec un pieux ravissement.

— Vous l'avez si bien rassuré, dit Josiah, que NOUS m'avez rassuré aussi. Tous mes compliments, car j'y vois clair d'habitude. J'ai cru que vous aviez réellement rencontré Jean...

— Oh! que non, que non, monsieur Josiah, vous ne l'avez pas cru, répartit Amos avec un bon rire joyeux. Comment l'auriez-vous cru à moins d'avoir l'esprit plus perdu que Jean de Burgau, puisque le malheureux garçon était chez vou> tout ce temps-là?

— Monsieur!... crièrent tous les Burgau à la fViis.

— C'est une idée que j'ai comme cela, je n'y peux rien. Et, dit il, secouant sa jolio tête, toin mes amis savent que je suis à Blackhorn et ils feraient grand tapage s'il m'arrivait quoi que ce soit. — Oui, monsieur, j'accepterai un autre verre de whisky. — Je dois vous dire qu'au sujet de ma sécurité mes amis sont de véritables diables.

Mais il reprit d'un air pénitent :

— J'avoue mon péché, je ne connais de Jean de Burgau que ce que vous m'en avez appris vousmême... et ses prénoms qui étaient ceux de son oncle. Je suis ainsi fait, je ne puis voir une fourmi

igô LA FAMILLE

se noyer sans lui tendre la perche. Oh ! je sais bien qu'un brin d'herbe serait suffisant... et que personne ne se noyait tout â l'heure.

— Et, fit Josiah, comme s'il étudiait un phénomène curieux, vous avez parlé de lettres.

— Oui, soupira Amos^ et je les aurai quand il faudra.

— Qui vous a dit qu'il les faudrait?

— Ce n'est pas moi, répliqua-t-il du ton larmoyant d'un gentil écolier pris en faute, en avalant d'un seul coup assez de wisky pour foudroyer des écoliers à la douzaine.

Et où avez-vous pris tous les détails que vous nous avez débités? fit encore Josiah.

— Hélas ! hélas ! répliqua Amos en roulant des yeux contrits : cette pauvre belle porle que j'ai eu la gaucherie de briser n'amortissait plus le bruit de vos voix et j'ai entendu malgré moi tout votre entretien avec M. Georges Man. Je ne me consolerai point d'avoir abimé votre porte.

Sir Bear dit catégoriquement :

— En répondant comme vous l'avez fait à M. Georges Man, vous avez agi à la légère, mais comme vous avez agi sans notre aveu, souffrez que nous nous en lavions les mains.

Les deux yeux turquoise d'Amos verdirent, sa figure s'amincit.

— Fallait-il laisser souffrir M. Georges Man? et sans moi, il aurait mis l'affaire dans les mains de ce certain père Etienne qui n'est point homme à se laisser berner, une fois sur la bonne piste. — Mais vous avez raison, je reconnais mon tort et je veux le réparer sur-le-champ. Je vais éveiller M. Man, lui dire que j'ai menti et que vous m'avez bien grondé, mais que vous ne voulez pas convenir que Jean de Burgau était chez vous avîint janvier. Je vais.,.

DR iU'RGAU 197

Il se levait déjà, la main de Josiah le fît vivement rasseoir.

— Quoi! vous ne voulez- pas que je l'éveille? Demain alors, quand il partira. C'est un jeune homme qui pense à tout, je vous ai dit qu'il avait demandé l'adresse du sbérilï, vous ne voulez pas que je le désabuse?

Ils se turent tous pendant deux longues minutes. Enfin sir Bear dit d'un air dégagé :

— C'est bien peu important, laissez les choses comme elles sont et dites-nous plutôt à quoi nous pouvons vous être utiles.

— Je vous le dirai plus tard, fit Amos humblement. Le service est insignifiant comme vous dites, et c'est plutôt M. Georges qui me devrait une récompense pour l'avoir tranquillisé.

— Une récompense ? Et de quoi vous récompenserai s- je/*

— J'aurai mal compris, j'ai cru que vous m'offriez...

— Si vous aviez parlé tout de suite, fit Josiah d'un ton d'amicale gronderie, au lieu de battre les buissons et de nous les faire battre avec vous, mon père vous aurait déjà averti qu'il a d'excellentes relations à Java et...

— Non, fit promptement Amos, le climat me serait funeste. Pour moi voyez-vous, déclara-t-il, posant sa grosse main sur son petit cœur, il n'y a que la vieille Angleterre.

— Mon père aurait pu vous dire aussi que s'il n'a pas besoin d'un précepteur, il cherche un secrétaire.

— Je ne sais, fit Amos avec une attendrissante modestie, je ne sais si je pourrai vous convenir. Mais, ajouta-t-il, et cette fois sa voix avait des vibrations de viole, j'essaierai et je ferai de mon mieux.

Lady Roselyne s'habituait à Blackhorn avec une singulière aisance. Elle y semblait même très heureuse. Elle était trop espièglement gaie, joyeuse avec trop de pétulance pour que son humeur ne se trahit point sans cesse et ne pétillât, ne débordât en dépit du décorum dont elle connaissait pourtant les règles. Rosey était pétulante, toujours en l'air, elle riait, elle causait, se trémoussait, c'était un éblouissement, un feu d'artifice de sourires, on eût dit qu'elle ne pourrait jamais se réjouir assez, assez s'épanouir.

Elle s'était liée d'amitié tendre avec tout le personnel à quatre pattes ou à deux pieds de Blackhorn, c'est-à dire qu'à peu près tout le monde faisait les volontés de lady Roselyne, et c'était de.^ volontés nombreuses^ imprévues, souvent contradictoires, qui laissaient loin derrière elle en originale audace les fantaisies de Jessica. 11 faut dire aussi que Jessica paraissait mortellement s'ennuyer et n'avait plus de fantaisies.

Rosey avait pris pour intime le chat de miss Araminthe, ce qui ne l'empêchait pas d'être au mieux avec le chien Ormuz, l'ours Bruin, la bonne Dinah et mêm.e à l'occasion avec Basile. De tout IMackhorn, il n'y avait que Josiah qui lui inspirât {[uelque crainte, sans doute celle d'éveiller désagréablement en sursaut le somnolent jeunehomme.

Sir Bear traitait sa belle fille avec une courtoisie empesée à laquelle lady Roselyne répondait par un choix de ses plus remarquables révéïenccs

Si les grâces câlines et prime-sautières de Rosey laissaient le baronnet très froid, il jugeait que la jeune femme avait apporté assez d'argent ici pour avoir le droit de s'y amuser à sa guise, d'y rire tout haut quelquefois et d'y mener, pour quelque temps du moins, aussi grand tapage qui lui plailait.

Dans le voisinage de Rosey, miss Araminthe, ^iie le départ de Harry avait réduite d'abord à la consistance d'une fumée, reprenait un peu de couleur. Rosey avait un teint si riche, des dents si blanches, des lèvres si rouges et des cheveux si brillants, que tout cela pouvait bien déteindre un peu sur ce pauvre caméléon de tante Araminthe.

En dépit de pronostics contraires, Malcolm ne montrait pas une hâte déplacée de mettre au pas son héritière, il ne voulait pas l'efîiayer et lui accordait des marques de complaisance bien magnanimes.

Malgré cela, Monique pensa qu'elle était la proie d'hallucinations le jour où, pénétrant à l'improvistedans le parloir, elle se figura voir Rosey trônant sur la même peau de bison que son mari avait si obligeamment mise à sa disposition lors de ses débuts iiBlackhorn, et Malcolm traînantd'un bout à l'autre du parloir cette fourrure avec lady Roselyne assise dessus.

xMalcolm et Rosey disparurent en tourbillon, laissant Monique se demander à quoi il fallait attribuer sa propre aberration, d'autant plus qu'à table, les prétendus délinquants eurent plus que jamais une tenue exemplaire. A la (in du repas, Malcolm dit cérémonieusement à son père :

— Lady Roselyne désirerait avoir la clef de la tourelle.

— Oui, oui, sir Bear, s'écria gaiement Rosey,

la porte de la tourelle qui donne dans ma chambre, j'en voudrais la clef.

— Pourquoi faire? demanda le baronnet sans humeur.

— J'ai envie de cette tourelle et je pourrais bien en tomber malade. Je la meublerai avec le siège sur lequel sir Gonbuig de Burgau rendait la juslice et j'ai encore beaucoup d'idées, et puis je n'ai de fenêtres que sur le midi, et cette tourelle donne sur la mer...

— Et sur le pavillon de l'Etranger, dit simplement sir Bear.

— Oh ! cela ne me contrarierait pas.

Elle s'interrompit avec un regard rapide sur lady Monique.

— Non, il n'y a pas d'inconvénient, dit Malcolm, qui vint chevaleresquement à la rescousse.

— Tenez, reprit plaintivement Roselyne, je commence à ciuire que je mourrai si je ne peux pas voir la mer d'une tourelle à moi. Et cette porte fermée, toujours fermée.

— Comme le cabinet de Barbe-Bleu, acheva sir Bear. J'ai à sortir avec vos frères, mais je chercherai la clef ce soir et je la donnerai à Malcolm... pour que vous ne rêviez plus a Barbe-Bleue.

Sir Bear allait à Borough avec ses fils cadets honorer de sa présence un grand dîner de chasseurs. Malcolm ne les accompagnait pas; lady Roselyne avait résolu Je faire une promenade en canot et obtenu de son mari qu'il sacrifiât ces pantagruéliques agapes.

Malcolm s'exécuta sans trop de mauvaise grâce et, quand ses frères furent partis, descendit avec Rosey au bord de la mer. La confiance tendre avec laquelle Rosey traitait son terrible époux était pour Monique un problème. Elle en ressen-

DE BURCAU 20 (

lait parfois de la frayeur, il lui semblait que tout ce bonheur de Roselyne reposait sur une chimère que le moindre hasard allait tuer.

Monique sortait aussi ce jour- là. On lui avait dit que la chapelle catholique était rouverte et qu'un desservant y disait régulièrement la messe. Elle ne voulut pas attendre au dimanche pour s'en assurer: depuis si longtemps elle n'avait prié dans une église... Elle avait hâte de s'agenouiller, de répandre son âme devant un véritable autel.

En se dirigeant vers la route de Ridge, elle vit de loin Malcolm et Rosey sur le canot amarré dans la baie de Blackliorn. Rosey se faisait balancer par la vague, Malcolm accentuait de la rame le bercement du canot qu'on n'avait pas détaché.

Monique atteignît le bouquet de bois (|ui isolait la chapelle du village. Elle fut affligée d'abord par le délabrement du petit édifice qui aurait pu rivaliser avec l'oratoire de Blackhorn. Mais une lampe brûlait dans les demi-ténèbres de la chapelle, le sanctuaire était habité.

Monique pria avec tant d'ardeur que ses yeux se mouillèrent de larmes. Les mêmes pensées à la fois tristes et consolantes qu'elle avait trouvées dans la petite chapelle l'accompagnèrent au retour, et ses paupières étaient encore humides qiinnd elle repassa à portée de la baie.

Cette fin d'été était belle. Monique aspira longuement l'air qui caressait la bruyère. Elle leva les yeux sur Blackhorn; le pavillon de soie sombre annonçait toujours que le marquis de Burgau était au château. Monique regarda mélancoliquement flotter ces plis qui rendaient à lord Jean un si vain et stérile hommage.

En reprenant sa marche, elle constata que Malcolm et Rosey n'avaient pas quitté leur place. Elle s'avança auprès d'eux pour parler à lady

Roselyne et vit que non seulement ils étaient encore dans le bateau, mais qu'à force de s'être fait bercer, lady Roselyne avait fini par s'endormir. Roulée dans une couverture de voyage, elle dormait à poings fermés, assise au fond du bateau, la tête contre les coussins d'une banquette. JNIalcolm, près de là, regardait l'eau comme s'il avait envie de gourmander les vagues trop brusques ; il se représentait peut-être les délices do la fête qu'il avait perdue et des libations trop généreuses que partageaient ses frères. Pourtant son regard ne trahissait pas de regret quand il rencontra celui de Monique.

Monique contempla Roselyne; son cœur s'attendrissait pour la petite fleur délicate et ravissante tombée parmi les sinistres rochers de Blackhorn. Et soudain^ comme si sa volonté n'était pour rien dans les mots qui sortaient de ses lèvres, Monique dit à Malcolm :

Pourquoi ne l'emmenez- vous pas?

Il tressaillit, regarda du côté où le pavillon de soie se déi^loyait tout noir sur le ciel presque bleu et murmura quelques mots dans lesquels elle entendit le nom de Burgau.

Mais lady Roselyne se réveilla et ils rentrèrent ensemble.

Monique retourna toute pensive dans le pavillon de l'Etranger. Sa station à la chapelle lui avait laissé un sentiment de douceur et de courage. Et puis elle venait de surprendre sur le visage de INIalcolrn une expression qui lavait frappée, un éclair que n'avait point provoqué l'amour des millions de Roselyne.

Mais, après avoir vu Roselyne si heureuse et triomphante, Monique se trouva bien seule et délaissée. Depuis la visite de Georges Man, Jean avait montré un caractère inégal et difricilc, le»

DF nURGAU 203

visnges auxquels il n'était pas habitué l'irri- 1 aient.

Monique rendit la liberté à Célia-Jane qui ait affaire au château et alla rejoindre Jean sur terrasse où elle avait laissé son ouvrage. Elle nfectionnait avec les bandes de paille que tres- :t Jean des paniers, des corbeilles, des chapeaux soleil pour les enfants pauvres, afin de donner un but à cette occupation fastidieuse, d'éveiller un intérêt dans l'âme du pauvre Jean. Avant d'avoir traversé la terrasse, elle vit que ces objets n'étaient plus sur la table de jardin. Elle s'appuya machinalement à la grille qui surmontait le mur. Ses petits travaux avaient été jetés en dehors. La plupart avaient dû tomber en bas dans la mer et être aussitôt emportés, mais quelques-uns, arrêtés au passage par des pointes de roche, y restaient suspendus.

Celait Jean qui avait fait cette hécatonil)cdans \m de ('es mouvements de colère que Monique avait dernièrement remarqués en lui. Elle ne chercha pas à le questionner, à lui adresser des reproches, autant aurait valu s'en prendre à la vague qui avait emporté les travaux de Monique^ aux rocs qui les avaient déchirés.

La jeune femme passa h côté de Jean sans rien dire, rentra au salon et s'assit sur le grand canapé qui était sa place ordinaire, mais elle ne reprit ni son livre ni sa couture; elle posa sa tête fatiguée sur l'un des lourds coussins, détourna son visage du jour, et s'abritant encore les yeux de sa main, elle pleura tout bas.

La cause de son chagrin était puérile, mais l'incident rouvrait pour elle une source amère ; cet acte de destruction sans motif répondant à l'effort de Monique pour distraire Jean n'était rien et disait tout, résumait lé"* tentatives de Monique et

204 1>A FAMIIJ.R

le résultat qu'elles avaient obtenu, un sec et con>plet échec.

Ses peines les plus dévouées restaient stériles et e\\es n'entravaient même pas le courant d'hostilité sourde, presque méprisante qu'elle devinait. Elle s'était crue attaciiée à un fantôme sans âme et voilà qu'elle se heurtait en lui à une force méchante, vindicative. C'était nne aggravation de malheur qu'elle n'avait pas prévue et elle en pleurait sans pouvoir retenir ses larmes. Et puis Roselyne lui avait paru si joyeuse, adulée, obéie comme une infante...

Depuis l'arrivée de cette enfant, un souffle plus doux, un souffle de sécurité et de clémence glissait sur Blackhorn. Il n'y avait que Monique qui n'en fût point caressée, Monique toute seule, rien que Monique...

Sans s'en apercevoir, la jeune femme pleurait plus fort; de légers sanglots soulevaient ses épaules.

Mais elle se redressa à demi avec une sorte de terreur, Jean était rentré. Il la regardait, — oli ! elle ne se trompait pas, cette fois — avec un indicible mépris. Elle avait vu ce regard dans les yeux d'une lionne enchaînée qui fixait ces yeux troubles et furieux sur la foule dont la curiosité exaspérait son orgueil et sa farouche détresse.

Jean la regardait en face, ce qui était, lui avaiton dit, un signe de crise et d'orage, et c'était un regard intolérable.

Pour la première fois, il lui parla de son plein' gré, il parla d'une voix saccadée, étrange, et sesi mots n'avaient qu'un sens incomplet comme l'idée' qu'il ne parvenait point à traduire. ,

— C'est beau, dit-il. Trahir par les larmes... mentir en pleurant., o Mensonge, lâcheté de femme.

Il s'arrêta comme si le vague habituel de ses

pensées l'embrumait de nouveau. La cruelle fatigue qu'il éprouvait toujours h réunir, à coordonner deux mots, paralysa sa langue. Il dit encore assez nettement :

— Combien vous paie-t-on pour venir ici?... pour pleurer...

Monique revit en une lumière de sombre crépuscule le marché qu'elle avait conclu pour sauvegarder la vie de son père et elle murmura, se parlant à elle-même;

— C'est vrai, on m'a payée.

Elle n'avait pas achevé qu'elle sentit des doigts de fer s'abattre sur ses poignets et durement les étreindre. La crise était venue, elle dominait Jean, elle emportait comme une épave dans la tempête cet esprit égaré et furieux. Monique eut ])eur, voulut se lever, mais elle fit un faux mouvement et retomba. Cette fois elle crut qu'il allait la frapper, la tuer peut être dans une rage aveugle d'insensé. Elle aurait pu encore atteindre le timbre et requérir le secours- des Burgau; elle n'essaya point, elle ne voulait pas qu'on sût rien du péril qu'elle courait. Elle s'abandonna h son sort avec une sorte d'insouciance.

Ce fut très court; ces mains, qui semblaient moins la précipiter à terre que la retenir pour qu'elle ne tombât point, se desserrèrent; Monique, haletante, étourdie^, eut h peine le temps de se remettre; Célia-Jane rentra, disant qu'on demandait lady Monique tout de suite au château.

Monique monta s'habiller, mais sa glace lui montra qu'elle s'était meurtri la joue contre le cuivro qui plaquait un meuble, et elle se demanda comment elle éluderait les questions. Elle était bien décidée il se taire malgré tout. Si elle avouait ce qui venait de se passer, on punirait Jean par une réclusjon plus sévère, on lui donnerait peut-être

2o6 LA FAMILLE

un gordien... Non, elle ne serait pas l'occasion pour lui d'un redoublement de rigueur. Si elle se plaignait de lui qui n'était pas responsable, si elle tirait une vengeance de l'épouvante qu'il lui ivait infligée, c'est alors qu'elle serait lâcbo. Lâcheté, mensonge... c'était ce qu'il avait dii. r/étaient les mots qu'il avait balbutiés avec un <i sombre dédain, et elle ne savait pas pourquoi ces mots sans suite d'un insensé la tourmentaient comme une sanglante injure.

... Dès qu'elle fût dans le parloir, elle comprit que son trouble mal dissipé et même la meurtrissure de son visage resteraient inaperçus dans l'émoi d'une grande nouvelle.

Jessy se mariait, c'était ce qu'on voulait annoncer à lady Monique^ c'était l'événement qui remplissait Blackhorn d'un assez gai tumulte, car une fraction du clan Clcnman se trouvait là juste ;i point pour féliciter la fiancée, et lady Roselyne, vivement excitée, aurait suffi, sans leur concours, à communiquer la note d'allégresse et d'entrain que réclamaient les circonstances.

Jessy se mariait et elle épousait Amos Heller; elle n'était pas enthousiasmée, mais très convenablement satisfaite.

Ce mariage était le résultat d'un conciliabule tenu quelques jours plus tôt par les Rurgau et leur jeune et savant secrétaire. Amos Heller avait enfin assez bien imposé silence à son excessif désintéressement pour indiquer le prix qu'il réclamait de ses nouveaux amis. Le sentimental garçon s'était tellement imbu de féeriques légendes dont il faisait collection qu'il n'avait pas cru pouvoir demander mieux que la main de la fille du roi... je veux dire la fille du vieil ours de Burgau; et il l'avait sans doute méritée par ses hauts faits, ainsi (]uc cela se pratique dans les contes de fées

DR BURGAl? : 7

âp h bonne écolo. Il était si bien féru de sa damo aux joues blanches, aux clieveux de lin que, quand on lui avait olïert beaucoup d'argent sans Jessy, il avait exigé à la fois Jessy... et pUis d'argent encore, tout l'argent qui reviendrait à M"" de Burgau comme fille de Blackhorn; le judicieux Amos avait un moyen de protéger la dot de Jessy et d'cmpéclier que son père ne déshéritât la jeune tille dans une partialité coupable pour sa lignée masculine ou sous l'empire d'une injuste prévention contre son gendre.

En écoulant énumôrer les prétentions d'Amos, -ir Bear avait fait un bon presque souple, et, pendant quelques secondes, avait paru avoir des articulations flexibles comme tout le monde.

— Vous avez, leur fit observer Amos, engagé \\n^ partie difficile, je dirai même périlleuse, un allié ne sera pas superflu.

Et il demanda avec douceur en baissant ses beaux yeux qu'on lui montrât seulement un allié plus sûr, plus énergique, plus brave, plus fidèle, (|ue celui dont tous les intérêts, tout l'avenir, dépendraient de l'afTaire.

-- Et comment sir Bear peut-il supposer un seul instant que je serais capable de rendre mallieureuse miss Jessica et de... ah! que les dieux me pardonnent d'articuler de tels mots après vous avoir excusés de les penser... et de la faire mourir de chagrin? Faire mourir de chagrin ma précieuse Jessica... cjuand mon unique avantage sera de la maintenir en état prospère pour qu'elle recueille -a part des profits que nous attendons... en attendant (ju'elle hérite de son père, fit-il avec un angélique sourire.

La rendre malheureuse... c'étaient là des assertions insultantes et absurdes, oui, Amos répétait absurdes, quoique cette expiession outrée repu-

gnût à la mansuétude de son caractère comme au miel de ses lèvres.

Ah 1 c'avait été une scène bien émouvante. Amos versant des larmes, des perles plutôt, qui glissaient une à une, bien régulièrement, sur sa joue en Heur pendant que ses yeux célestes, ronds et larges à faire frémir^ fascinaient son auditoire et ne verdissaient qu'aux caps critiques comme un fanal complaisant qui indique au navigateur le danger d'un mauvais pas, sir Bear rongeant à belles dents le bout de son favori, Malcolm seirant à le briser un dossier de chaise que le compatissant Amos semblait plaindre, Franck et Jack se raidissant tout pâles, Josiah disant de loin en loin : « C'est cela... Oui, monsieur. Très bien... », en regardant Amos comme s'il cherchait par quel côté il allait lui sauter à la gorge; enfin, ces cinq hommes furieux, grondants, prêts à mordre, domptés par ce petit bon jeune homme.

Les Burgau avaient pris Jean, puis Monique, dans un piège ingénieux, mais la machine si bien montée, si bien agencée, si simple et si parfaite, allait-elle se refermer sur eux et sur la fille de leur maison? Ils ne pouvaient mettre en doute la qualité du plan dAmos, ils l'avaient expérimenté avec succès.

Et Amos avait répété en sanglotant beaucoup qu'il n'était pas un parti à dédaigner, mais que son cœur parlait pour la première fois.

On aurait pu lui objecter que ce cœur parlait une langue bien désagréable.

Il avait fait connaître ses titres, ses grades, les honorables alliances de sa famille. Seul l'argent lui manquait. Mais puisque sir Bear allait y pourvoir...

Il confessait que l'unique récompense qu'il ambitionne t était la petite main sèche de miss

Jessy. Mais les avantages sensibles qu'entraînait cette modeste récompense existaient aussi pour sir Bear, avait remarqué cette voix flùtée qui leur faisait passer à tous de petits frissons. Oh! certes, Amos était un garçon raisonnable^ n'en donnait-il pas la preuve? mais il n'osait pas envisager l'extrémité à laquelle le pousserait le désespoir en cas d'un refus.

La famille de Burgau n'avait pas voulu non plus mesurer l'abîme en question, car, après avoir vérifié les diies du prétendant sur ses origines et sou éducation, elle avait décidé le mariage séance tenante. Mais sir Bear aurait pu resservir une image de son crû et dire que si Amos eût été musulman, il n'en aurait pas moins fallu lui donner Jessy.

La précieuse Jessy n'avait opposé aucune résistance aux ordres de son père. Elle s'ennuyait tellement qu'un mariage romprait la monotonie fastidieuse de ses jours et elle ne se demanda pas ce qu'elle ferait une fois cette distraction épuisée. Aussi, à la question du baronnet : « \'oulez-vous vous marier, Jessy? » — avait-elle répondu un peu à l'étourdie, mais de bon cœur :

— Tout de suite et avec qui vous voudrez... pourvu que je fasse un voyage à Paris.

Sir Bear éprouvait un vif désir de partager avec autrui sa paternelle joie, ou bien il redoutait de se retrouver exclusivement en famille, car il garda à dîner tous ceux des Clenman qu'il avait sous lu main. Grâce à cet élément étranger, et surtout à la gaîté de lady Roselyne, le repas fut suffisamment animé.

Lady Roselyne avait revêtu une de ses plus belles toilettes, et son bracelet d'émeraudes jetait de véritables feux.

— Pour moi; s'Ccria-l-ellc soudain avec une

grande Yéhémence, je suis persuadée que nous allons tous être parfaitement heureux, même ce pauvre lord Jean, qui se décidera à guérir. Cette après-midi, pendant que j'étais à la fenêtre de matourelle, je l'ai vu marcher vite sur sa terrasse.

Chacun s'était tu pour l'écouter.

— Marcher vite? répéta sir Bear.

Elle se mit à rire.

— A quoi ai-je pensé? Pardonnez-moi, sir Bear; ne vous fâchez pas, M al col m. Comment lord Jean aurait-il marché vite puisqu'il ne marche presque pas du tout et que cela me fait tant de peine quand -je le vois se traîner ainsi?... Vous ne m'en voulez pas, j'espère, lady Monique? fit-elle baissant la voix.

L'on avait dîné de très bonne heure et le jour durait encore. Sir Bear réclama Malcolm pour régler des comptes; les autres Burgau reconduisirent les Clenman jusqu'à la grille; Roselyne emmena Monique dans une autre direction : elle voulait offrir du pain à l'ours Bruin.

Les appartements particuliers de Bruin étaient fort dévastés, mais les bords élevés de sa fosse l'empêchaient de sortir sans permission. Sa rencontre n'eût pas été agréable : si son poil lisse et fourni annonçait une heureuse santé, ses yeux ne témoignaient pas d'une aussi heureuse humeur.

Il prit dans ses pattes épaisses le pain de Roselyne, le dévora avec une hâte gloutonne et répondit aux taquineries de sa bienfaitrice par un grognement qui ût enfuir Rosey k toute volée, en riant à cœur joie.

— Oh! Biuin^ dit-elle, Bruin, quel caractère!...

— Il n'admet pas la paienté par alliance, dit Jack, qui passait par là en cherchant l'ombrelle de miss Grâce Clenman.

— Si nous lui présentions Amos? proposa Roselyne.

— J'en ai bonne envie, répliqua Jack, qui, pour s'éloigner, allongea ses grandes jambes, comme s'il lui tardait, en effet, de mettre Amos en présence de Bruin, son futui- cousin.

Les deux jeunes femmes rttournèrcnt au château, Rosey se suspendit au bras de Monique et leva vers elle son visage rayonnant, rouge comme un œillet.

— Je suis bien fâchée d'avoir... d'avoir dit cela, chère lady Mena, cola doit tant vous affliger quand on parle de votre mari...

— Vous l'avez vu marcher vite? demanda vivement Monique.

Rosey la regarda avec étonnement.

— Marcher vite? Non, non, j'ai dit une sottise... comme quelquefois, ajouta-t elle honnêtement.

— Marcher mieux, a'ors? reprit Monique agi tée. Il marchait, n'est-ce pas?, un peu mieux que d'habitude, il se redressait, c'est ce que vous avez voulu dire?

— Mais non, mais non, fit Rosey, je n'ai pas à ce point la berlue. Pauvre chère, vous voudriez tant que ce soit vrai, qu"il redevienne comme tout le monde... Je prierais avec vous pour l'obtenir si

[, c'était possible, mais ce n'est pas possible, voyezvous. Je vous aime bien, moi, lady Mena, ditolle, se pressant contre sa compagne. Vous me trouvez un peu trop rieuse, mais je ne vous en veux pas. Montez chez moi, lady Monique; Malcolm et son père en ont ])Our des heures avec ces affreux comptes, je me demande ce qu'ils ont toujours à compter. Moi, j'ai de l'argent dans ma petite potiche bleue, et, quand il n'y en a plus,

IMalcohn en remet : voilà mes comptes. Venez, je

Monique céda^ beaucoup par lassitude, un peu parce quelady Roselyne lui plaisait malgré ses façons d'en faut choyée et de jeune beauté capricieuse.

Elles entrèrent dans la chambre que Monique connaissait déjà. Le jour y était à peine adouci par l'approche du soir et tout le mobilier fané, coquet comme les grâces apprêtées d'une jolie vieille, prenait sa véritable valeur sous cette lumière à la fois claire et mystérieuse.

Malcolm avait accumulé les glaces comme pour multiplier quelque image, et c'était l'image de Roselyne qui surgissait de tous ces miroirs, qui dansait, flottait et vous souriait de tous les côtés k la fois.

Roselyne n'en était point gênée, cela lui paraissait bien ainsi ; Roselyne £3 plaisait à elle-même ; elle s'aimait, avouait-elle parfois. Il lui plaisait de se voir dans beaucoup de glaces, de se faire un petit signe d'amitié ; cela la réconfortait de se rappeler qu'elle était dans les meilleurs termes avec lady Roselyne.

Et presque à l'égal des grands miroirs, tout son mobilier lui était cher. Elle s'était adaptée à ce milieu, ou plutôt elle accommodait le milieu à sa convenance. Monique vit que, de la conque marine, Rosey s'était fait une jardinière; d'un clicindélier un porte-bouquet; de la carapace qui avait bercé Malcolm et Josiah, une corbeille à ouvrage ; de l'idole hindoue, un porte-chapeau; des deux; amphores un dévidoir pour ses écheveaux de soie; de la plus grande peau d'ours, son siège de prédilection devant le foyer; un bouclier était devenu une biblothèque pour ses livres favoris et le cachet de l'aîné des Burgau de Blackhorn un presse-papier.

— Il y a cette grande machine qui est belle, dit-elle désignant au passage, à Monique, la peu-

d»ile do Saxe. Mais pourquoi les aiguilles sontelles toujours arrêtées sur trois heures? Je crois qu'elles le ^ont exprès. Qii a beau les pousser, elles y reviennent toujours. Il faudra que Malcolm les enlève. Et voilà ma tourelle. N'est-ce pas tout à fuit bon de m'asseoir là pour voir de loin Malcolm rentrer de la pêche? Et puis, je vois d'ici chez vous, sur la terrasse de l'Etranger. Et, fit-elle doucement, quand vous n'êtes pas près de lord Jean, je me mets à ma fenêtre, et il me semble que je lui tiens tout de même un peu compagnie. Elles s'étaient installées toutes deux sur un divan large et bas qui meublait à lui tout seul la petite tourelle, et Rosey, un coude sur la fenêtre, continua son babillage.

— Ce mariage de Jessy me tourne la tête. Savez-vous comment je me suis mariée? J'habitais chez loid Lewis< mon oncle, et je m'y ennuyais presque autant que Jessica ici. Mais cela ne m'aui-ait pas fait épouser Ames; à vrai dire, rien au monde ne m'aurait fait épouser personne.

— Excepté Malcolm, intercala Monique sans dissimuler un sourire.

— Excepté Malcolm. Lord Lewis ne se souciait pas de moi et il aurait bien voulu qu'on le débarrassât de ma tutelle. Malcolm est venu chez nous comme s'il ne voulait qu'y passer, mais il est revenu et revenu comme s'il ne voulait plus partir. Et lord Lewis grondait, grommelait, me gourmandait comme si j'en avais été cause, prétendant que Malcolm de Burgau n'était pas un parti pour moi et toutes sortes d'extravagances. Et le pauvre Malcolm se désespérait, devenait sauvage comme un faucon en voyant que lord Lewis ne l'accepterait que s'il avait quelque chance d'être un jour lord de Burgau.

« Leà chances sont venues^ lord Lewis n'a plus

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