y LA FAMILLE
examen médical. Si nn découvre là une supercherie^ on en pourra supposer une autre. Les Burgau ont des doutes. Hier ne s'en est-il pas fallu de peu qu'on lise sur votre figure. La situation ne se prolongerait plus sans risque; l'effort devient audessus de vos forces et je ferai cette nuit une tentative.
— Cette nuit? Impossible! Et puis je me rap-' pelle... Lady Roselyne ne veut pas que je parte avant plusieurs mois.
Jean fronça les sourcils.
-- Lui avez-vous promis et vous trouvez-vous engagée par une promesse qui n'avait pas ma sanction?
— Je me suis promis à moi-même, fit Monique troublée par le ton de son mari. Roselyne compte sur moi.
— Je comptais aussi sur vous, mais, dit-il avec une sorte de dédain, puisque ses droits l'emportent à vos yeux, je ne mettrai pas votre dévouement à une telle épreuve; vous avez peur, c'est bien, vous resterez à Blackhorn.
— Je resterai... Et vous? demanda-t-elle incrédule.
— Je suivrai mon plan.
— Je resterais sans vous, vous partiriez sans moi? Je ne vous comprends plus.
— Vous ne m'avez jamais encore compris; rassurez-vous, votre responsabilité sera à couvert, vous pourrez signaler mon absence dès que vous la constaterez. Je serai loin.
Les larmes jaillirent des yeux de Monique.
— Oh! Jean, mon lord, me parlez-vous ainsi? Mais je veux bien partir tout de suite et où vous voudrez.
— Et moi, je refuse de vous emmener, dit-il d'un air froid et décisif.
Il se leva pour s'en aller; Monique, le cœur brisé par cette cruelle injustice^ voulut le retenir, il écarta la jeune femme et se retira chez lui.
Monique retomba assise et pleura librement, f/ombre d'une hésitation suflisait à détourner
elle ce cœur irascible, meurtri par de trop Ioniques souffrances. C'était une déplorable fin pour Iheureuse communication dont elle s'était à l'avance réjouie.
Mais qu'avait-elle eu besoin aussi de résister? Ne se devait-elle pas toute à lui? Elle n'éprouvait pas de colère de la dureté qu'il lui avait montrée, rien qu'une grande douleur de l'avoir offensé et une douleur de voir cette âme haute et loyale ainsi tourmentée par la méfiance et l'amertume, atteinte aux sources même de sa foi et de sa générosité.
Et maintenant, il voulait partir seul, tout seul, encore infirme, sans ressources et sans amis. Elle ne pouvait envisager de sang-froid un pareil projet.
Pendant longtemps, elle pleura tout bas, cherchant un moyen d'apaiser Jean et de le fléchir. A l'heure du lunch qu'allait servir Célia-Jane, Jean rentra au salon. Monique maîtrisa ses larmes et alla à lui; elle balbutia :
— Jean, je vous en prie...
Elle avait l'air si doux, si aimant, si fidèle... Il lui demanda pardon de sa rudesse, il accepta avec un mélange de tristesse et de bonté la soumission que lui fit Monique, mais elle sentit bien que. dans l'esprit de Jean, c'était lui qui pardonnait et que ce nardon, bien que sincère, lui avait été difficile.
En sortant de table, Monique se rendit a Ridge pour prendre quelques dispositions que Je;in jugeait utiles. Quand elle eut scrupuleusement accompli sa mission, elle entra dans la chapelle catholique. Elle était craintive et mal consolée : ce plan de fuite, qu'elle avait d'abord accepté et favorisé de tout son pouvoir, il lui paraissait terrifiant au moment de l'exécution. Jean était à Blackhorn dans une demi-sécurité et, de son propre accord, il allait tout compromettre et tout sacrifier.
Elle passa devant la cure et vit le desservant qui promenait dans son pauvre jardinet sa vieille mère impotente. Combien Monique aurait voulu recevoir les conseils et les encouragements d'un ministredesa religion! Jean, quitenaitàcequ"elli> observât toutes les pratiques de sa foi , s'était oppos; à cette confidence parce que c'eût été imposer à un autre une part de leur propre danger. Il avait raison comme toujours.
Des que Célia-Jane, requise au château pour un service supplémentaire, fut sortie du pavillon, Monique et Jean se mirent en route. Si les circonstances leur paraissaient bonnes, ils ne reviendraient pas, car sir Bear et tous ses fils devaient partir le soir même pour passer deux jours dans une île distante de quelques milles où un ami leur offrait le bénéfice de grandes pêches.
Les fu-iitifs s'avançaient hardiment dans une
nouvelle direction. Mais, cette fois, le couloir était étroit et ténébreux. L'état de ce chemin confirmait les dires de Monique. L'air devenait plus rare. Les tempes de la jeune femme battaient; tantôt elle luttait contre l'étoufïemont, tantôt elle .s'imaginait sentir sur son visage le souffle vivifiant de la mer.
Jean s'arrêta ; elle s'arrêta aussi et tressaillit de surprise au contact d'une boiserie.
Elle allait attirer l'attention de son mari, elle n'en eut pas le temps.
— On peut dire que la rencontre est heureuse et que cela se trouve à merveille, dit la voix lente et ironique de Josiah si près d'eux, que Josiah lui-même ne pouvait être que dans leur immédiat voisinage.
Les mots s'étaient glacés sur les lèvres de Monique. La jeune femme fît un pas en avant avec ridée confuse de protéger Jean, de persuader à ceux qui le menaçaient qu'elle était là toute seule, qu'il n'y avait qu'elle à punir.
Mais déji une autre voix répondait :
— Nous aiderons à la coïncidence, mais j'avoue que nous avons les bonnes cartes, disait sir lîear.
Et Monique s'expliqua sa méprise. En croyant -'éloigner du pavillon, ils n'avaient fait que touror à peu près dans le même cercle; leur chemin 1<'S avaient ramenés près d'un appartement du château, peut-être près du bureau de sir Bear dont ce couloir ne devait être séparé que par une cloison, car le son des voix était parfaitement distinct.
Sir Bear et ses fils n'étaient pas encore partis pour leur île, un incident les avait retenus et ils étaient tous \h, cnu>ant en bonne intell i^ience.
— J'espère, dit Malcolm, que nous n'allons pas
28o LA FAMILLE
nous laisser ennuyer par des requêtes comme celle dont nous gratifie le père Etienne.
— Quand il aura vu lord Jean ainsi qu'il le demande, en sera-t-il plus avancé? remarqua Jack.
— Mais nous, fit Malcolm, nous aurons eu à subir les mines éplorées et les questions saugrenues du visiicur. Je ne vois pas, après tout^ pourquoi nous gardons une telle charge; Jean serait aussi bien dans una bonne maison de santé : sa présence rend une partie du château inhabitable. Allez donc recevoir...
— Malcolm vou:lrait donner des galas pour égayer les esprits dd sa lady, interrompit Franck.
— Lord Jean restera où il est; tout autre arrangement est inadmissible, comme mon fils Josiah Bear vous l'a dit si bien, déclara sir Bear avec une conviction d'autant plus méritoire que Josiah Bear, son fils, n'avait pas encore ouvert la bouche sur ce sujet. Il me semble que nous sommes de bons tuteurs et que lord Jean n'a pas à se plaindre de nous.
— N'a plus à se plaindre, intercala Josiah.
— Nous l'avons entouré de soins, nous lui avons fait épouser une femme qui est le modèle des sœurs de charité.
— Parce qu'il fallait que Jean fût marié pour hériter de lord Archibald, dit encore cet estimable jeune homme, si amoureux de la vérité. Mais lady Monique prend son rôle trop à cœur et lord Jean mettrait de l'obstination à ne pas guérir.
— Que voulez-vous dire, Josiah? Est-ce que Jady Monique vous paraîtrait sur la voie du succès?
— Si elle y était, dit Josiah, il faudra couper cette voie au plus vite et très net, voilà tout.
Ses frères eurent un mouvement brusque.
— Il le faudrait! répéta Josiah. martelant ces
mots. Nous en sommes là. Ce n'est pas notre faute ni la sienne si, après être judicieusement tombé malade, Jean se guérit mal k propos. Quelqu'un de vous peut-il nier ce que j'avance?
Ils se turent.
— Vous nous contez de pures balivernes, grommela IMalcolm avec humeur, et vous ne m'avez pas répondu. Est il fou ou ne l'est-il pas '^ S'il est fou, qu'on l'enferme ailleurs que sous nos yeux...
— S'il ne l'est pas? fit Josiah d'une voix incisive.
Et Jean sentit la main de Monique devenir toute froide dans la sienne.
Au bout d'un instant, les Burgau continuèrent l'entretien sur un ton plus pacifique. Ils discutèrent un à un les articles du testament de lord Archibald, puis, sous la dictée de Josiah, sir Bear envoya au père Etienne une fin de non-recevoir appuyée de considérants foit catéguriqu?s. Enfin, ils levèrent la séance et s'en allèrent regretter autre part la partie de pêche que leur avait fait manquer la lettre du père Etienne.
— Venez, dit Jean à IMonique. Rentrons. Mais elle ne voulait pas rentrer, elle ne voulait
pas retourner au pavillon après ce qu'elle avait entendu. Elle ne réfléchissait pas, elle ne raisonnait plus, elle se disait que la vie de Jean était en péril. Elle n'obéit qu'à une injonction formelle de son mari.
Quand ils se retrouvèrent dans le salon de l'Etranger, elle regarda avec un sombre abattement ces meubles, ces objets qu'elle avait espéré ne plus revoir.
L'apparition de Célia-Jane rompit le profond silence.
— Mylady est fatiguée, malade, dit la servante sans laisser paraître qu'elle eût rien remarqué,
Et elle emmena la jeune femme comme si elle eût été sa mère.
— Vous auriez tort de vous affliger, chère Monique, dit Jean le lendemain. L'échec d'hier nous a mis dans les mains l'arme presque indi.spcn>;ible qui nous manquait. Je vois maintenant ma route et je n'agirai plus en aveugle. Et vous savez que je ne calomniais pas mes parents. Nous allons mûrir un autre plan qui me réussira. Une fois à l'abri, je mettrai en œuvre mes influences, j'en ai aussi. Les Burgau seraient moins enchantés de leur jeu s'ils connaissaient la chance qu'ils m'ont fournie par leur conversation.
Monique ne faisait plus d'objection; il lui semblait qu'elle n'aurait plus de repos avant que son mari fût hors de Blackhorn, Les sinistres sous entendus de Josiah résonnaient sans cesse à soii oreille. Pourquoi n'avaitelle pas cru Jean plus tût ' Sans elle, ses regrets, ses défaillances, il serait peut être déjà loin, en sûreté.
— Vous aviez peur pour moi, Mona, lui dit af fectueusement son mari. Et puis autre cho^' vous faisait hésiter et pleurer. Mais n ous auriez u i i vous en ouvrir à moi, je vous aurais rassurée. Je n'oublie pas que nous sommes unis par une religion qui n'est pas la vôtre Monique, avouez donc.
Monique baissa la tête, il touchait à un thème trop douloureux pour elle.
— Monique, je ne voulais pas vous aimer d'un amour lâche, vous lier à moi avant d'être certain que vous ne m'aimiez pas seulement par pitié. Mais vous m'avez prouvée hier...
— En doutiez-vous encore? dit-elle souriante et afflifiée.
— Vous acceptiez cette situation pour ne pas ajouter à mes chagrins et à mes soucis. Mais, Monique, la religion qui a béni notre mariage n'est
pas non plus la mienne. Et cette bénédiction n'est piT^ plus délinitivement valable à mes yeux qu'aux vôtres.
Elle eut un cri léger et doux, un cri d'oiseau perdu qui retrouve son nid.
— Oui, chère Monique, votre mari est catholique comme vous... depuis bien des années^ presque depuis mon départ d'Angleterre. Je voulais tous les jours vous l'apprendre, mais vous évitiez ce sujet avec tant de répugnance. Comment n'avez-vous pas compris que rien n'entravait notre affection parce que nos âmes étaient unies dans la même foi?
Elle répéta : «dans la même foi... » avec un indicible bonheur.
Cette similitude de leurs croyances la comblait de joie, lui serait un baume qui la rendrait lotte. Et puis la constance de son courage avait achevé de convaincre Jean et aucun nuage ne s'élèverait plus entre eux.
Jean poursuivit :
— Le père Etienne, l'ami dont je vous ai souvent parlé, ne pouvait rien pour me rendre ma liberté ou ma fortune, mais il peut me donner mieux que tout cela, puisqu'il a le droit de vous attacher indissolublement à moi. Je suis décidé à lui écrire.
Il rompait pour l'amour de Monique cette résolution tenue jusque-là avec une superstitieuse rijueur. La lettre fut écrite en langage convenu et adressée sous le couvert d'une autre maison quo celle des Pères gris. Monique profita d'une coui-se en voiture avec lady Roselyne pour porter à Borough la lettre qui risquait moins d'être remarquée là que parmi la correspondance peu nombreuse de Ridge.
Quand Moniaue se fut dessaisie de la lettre, il
lui sembla que c'était le salut, la vie de Jean qu'elle venait de jeter là, de livrer à toutes les aventures. Il y avait tout à craindre des Burgau. L'histoire de son mariags, de la captivité de Jean, s'éclairait pour elle d'un nouveau jour. Les Burgau étaient pris dans les tenailles d'une implacable pauvreté, acculés à la ruine au moment où Jean allait se réconcilier avec lord Archibald. Comment ces hommes sans principes, sans foi, ne se seraient-ils pas rués sur l'obstacle unique qui les séparait de la fortune, comment n'auraient-ils pas concentré toutes leurs forces pour ce combat désespéré dont l'issue pouvait les rendre riches ou misérables? Et la lutte engagée, ils ne pouvaient pas revenir en arrière ; chaque difficulté vaincue les aidait à triompher plus furieusement des autres.
Monique appréhendait maintenant, plus que Jean, cet examen médical qu'on attendait tous les jours et qui allait mettre l'ennemi en éveil. Elle aurait voulu que Jean partît le premier; elle le rejoindrait ensuite, disait-elle, et il pourrait prendre ainsi quelques heures, ou même quelques jours d'avance. Mais il refusait de la laisser derrière lui. La complicité de Monique aurait été trop clairement établie.
La lettre qu'elle avait porté à Borough avec de si brûlantes inquiétudes parvint à son adresse, lady Monique de Burgau reçut, d'une librairie de Londres, le livre de piété qui était le signal convenu et que sir Bear, lui-même, remit poUment h sa jeune parente.
Jean récrivit deux fois, et, deux fois, eut la preuve que ses instructions avaient été reçues et comprises. Jean s'était servi de termes assez expressifs pour que le père Etienne ne s'écartât pas d'une ligne du plan de conduite qu'on lui traçait en quelques mots,
Mais Monique ne put retourner ù Borough, elle dut mettre h la poste de Ridg<; le dernier message (le Jean, et elle se rencontra avec Fran-jk de Burgau ilans le petit magasin d'épicerie qui servait de l)Ost-office. Elle n"eut que le temps de se retirer à, 1 itmbre des piles de marchandises qui encombraient la boutique. Franck venait j'éclamer une lettre dont son père croyait avoir omis ]';idresse. Le courrier de lUackhorn avait déjà été extrait de son sac imperméable et mêlé à la douzaine de lettres qui composait l'apport de Ridge et parmi lesquelles se trouvait celle de Jean.
Comme aucun règlement n'était applicable aux seigneurs Ours de Burgau, Franck fouilla à loiF-ir dans tout le courrier et, quand il eut découvert ce qu'il cherchait et réparé l'erreur paternelle, il parut à Monique que la lettre de lord Jean n'était plus parmi les autres.
Franck salua Monique comme s'il venait de la voir et lui offrit son escorte pour retourner au château. Et Monique accepta sans avoir pu constater si sa lettre avait, oui ou non, disparu.
Ce jour-là, lady Roselyne, très affairée, fit remplir un grand panier de provisions, en chargea Minna, et enjoignit à la femme de chambre de l'accompagner.
— Ah! mylady, dit Minna, dès qu'elle reconnut la direction qu'on lui faisait prendre, mon maître m'a bien défendu de vous ramener par là.
— Ce n'est pas vous qui m'y ramenez, répliqua la volontaire petite lady.
Elle congédia la femmie de chambre à l'entrée du bois, pour ne pas lui faire partager davantage le poids d'une désobéissance que la destinée imposait à lady Roselyne.
Rosey continua seule sa route. Elle avait mis la robe ds velours vert sombre qu'elle portait en ar-
rivant à Blackhorn; il faisait gris et piquant, mais, en l'honneur du printemps, elle arborait le chapeau garni du grand papillon noir et d'une branche de lierre.
Elle marchait d'un pas très pressé en portant son gros panier à deux mains; mais elle fut suiprise, ■ comme déconcertée, en voyant la vieille Nancy qui, debout sur le seuil de sa cabane, semblait l'attendre.
— Vous n'êtes donc pas très malade, Nancy? lui demanda-t elle en l'abordant. Pourquoi m'av zvous fait dire que vous étiez si mal et que vous vouliez me parler?
— Oh ! j'ai été bien bas, ma douce lady. Je suis un peu mieux rien que devons voir. Entrez, je vous ai fait un si joli feu.
Rosey, qui n'en pouvait plus, entra en disant :
— C'est que mon mari est absent et que je n'ai pas pu lui demander la permission de venir chez vous.
— Oui, dit Nancy, je l'ai vu traverser le grand carrefour.
— Vous n'étiez donc pas au lit?
— Ben l'a vu, mylady.
Dans l'obscurité de la chambre enfumée et basse, le feu brillait avec des ardeurs de fournaise.
— Asseyez-vous ici, dit la vieille, attirant Rosey sur un vieux cotîre de bois près du primitif foyer.
— Votre main brûle, Nancy, vous avez encore la fièvre.
— J'ai la fièvre depuis dix ans, répondit-elle avec son singulier sourire à la fois si vif et si glacé.
Elle s'assit en face de Roselyne.
— Nous allons causer un peu, ma chérie. Vous m'apportez de bonnes choses dans votre panier, mais j'en ai d'autres pour vous bien meilleures
iicore. Que conterai-jeàmajolieladypourramumt un peu? De belles histoires du temps passé? J'en sais beaucoup.
— En savez- vous sur Blackhorn? dit Rosey qui ouvrit tout grands ses yeux pleins d'innocence. Personne ne veut m'en dire.
— Je vous en dirai, moi, mylady.
Elle croisa ses deux mains ridées et tremblantes.
— Il y en a tant! laquelle désirez- vous? Il y a le conte des naufrageurs de la Corne noire : cela s'est passé il y a des milliers d'ans; les pauvres bateaux en détresse attirés sur la côte, brisés et pillés.
— Mais c'est une histoire du château que je vous demande.
— Eh! ma douce chérie, je vous dis une histoire du château. Je vous en dirai cent pareilles. Laquelle aimeriez-vous le mieux entendre? Celles des villages mis à sac, des paysans affames, des voyageurs détroussés, des amis jetés par trahison dans la fosse aux ours où il y avait souvent des loups... C'est trop vieux et il n'y avait pas encore de Burgau à Blackhorn, c'était seulement leurs grand'mères aux cheveux roux. Tenez, en voici une qui ne remonte pas à deux cents ans. qui est du temps où le pavillon orange et noir flottait déjà là-haut c\ la grosse tour, l'histoire du saint prêtre voyageur.
Elle commença d'une voix monotone :
— Un vieux voyageur demanda un soir asile à Blackhorn. Les seigneurs d'alors eurent soupçon que c'était un prêtre et qu'il avait enfoui son trésor
■ dans le bois avant de frapper chez eux. Mais il refusa d'indiquer l'endroit. Alors, ils le torturèrent sans qu'il voulût parler, — c'était, m'a-t-on dit, dans les chambres au-dessous des vôtres, où
il y a une petite tourelle. Quand le voyageur se sentit mourir, il leur dit qu'il allait leur montrer la place à condition que personne ne touchât à son trésor avant lui. Ils portèrent le prêtre voyageur dans le bois. Ils creusèrent où il disait et trouvèrent un petit coffret, mais le prêtre ne pouvait l'ouvrir, car il mourait. Alors le couvercle de fer se souleva de lui-même; les Burgau virent au fond du coffret une petite chose blanche qui rayonnait pure comme la lune et qui était une hostie. Et riiostie que le prêtre avait eu peur de les voir profaner s'éleva, toujours rayonnante et blanche, et vint se poser sur les lèvres sanglantes du prêtre voyageur... qui avait fini son voyage. — Oh! mylady, mon récit ne vous plait-il point? Ce sont de trop vieilles choses, mais j'en ai tant d'autres plus nouvelles : la veuve dont le père de sir Bear fit brûler la maison parce qu'elle avait accueilli et soigné un garde qu'ils avaient maltraité et chassé une nuit de décembre; l'homme qui fut ruiné et déporté, censé pour braconnage, mais bien parce qu'il avait refusé de faire en faveur des Burgau un faux témoignage contre son prochain. Et celui qui mourut en prison... Nous sommes au temps de sir Bear, ma chérie, du grand-père de votre baby... L'homme qui mourut en prison et tant d'autres qui furent appauvris , malmenés , trompés , des grands et des humbles, des faibles et des puissants, et les réfugiés irlandais qu'ils livrèrent à la police, et Ben... — vous connaissez bien le pauvre Ben, my lady , le vieux Ben qui demeure avec moi quand il ne mendie pas son pain sur la route? Ben tenait la petite ferme des Chênes; il perdit sa femme, il fut accablé par la maladie et les revers de toutes sortes, il se trouva si fort en retard pour ses fermages que sir Bear ne voulut plus attendre. Le baronnet dit qu'il prendrait le petit Benny chez
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lui, que Benny aiderait Dinali à la cuisine, Basile à récurie, et paierait ainsi un peu de la délie de son père. Ben n'osa résister car il avait braconné aussi et craignait d'aller en prison. Ben était un iiomme malheureux et triste; Benny, un beau petit de huit ans, était sa lumière et sa joie. Et Ben, l'homme, était aussi pour l'enfant Benny sa joie et sa lumière. Pendant que le père s'en allait au loin travailler, — ah! Dieu seul sait comme il travailla pour gagner sa rançon... — Benny ne put s'habituer à Blackhorn : il dépérit, pleura, pleura sans vouloir écouter personne. On dit que toutes les nuits de vent, on entend encore le petit Benny gémir et se lamenter dans les corridors du château; ne l'avez-vous pas quelquefois entendu? A force de pleurer, .il mourut. — Ben revint tout heureux avec son argent sans qu'il manquât un penny; le seigneur delti haut lui dit : « Ketournez vite chez vous, Ben, mon homme. \^otre garçon est allô dans votre maison pour vous y attendre, w II revint ici en courant. C'est moi qu'il avait chargé de garder son logis. Il me demanda Benny, je lui dis qu'il était mort et il ne me crut point, pas plus qu'il ne crut les autres qui le lui dirent aussi en lui montrant la petite tombe de son beau garçon aux cheveux frisés. Il refusa toujours d"y croire, son esprit s'était égaré; c'est alors qu'il commença à errer dans le pays pour cheicher son enfant, prenant l'aumône qu'on lui donnait et rentrant vingt fois le jour pour voir si son petit n'était point revenu ainsi que lui avaient promis les seigneurs de Blackhorn. •
Lady Roselyne ne disait rien, elle était comme pétrifiée h la place où on l'avait fait asseoir. Son chapeau était posé sur ses genoux et sa main inconsciente arrachait et froissait une à une les petites feuilles brillantes du lierre.
y j LÀ i-AiMlLLfc,
— Lady Jessica, la femme de sir Bear, poursuivit Nancy, était une femme arrogante et hautaine. Harry et Jessy n'étaient encore que deux babie> quand elle prit une maladie qu'on appela une (icvru chaude, mais qui était la honte et le chagrin. Dans un accès, elle se jeta d'une des fenêtres de Blackhorn et fut tuée sur le coup. Et quand lady Jessica fut morte de cette horrible mort, il y eut pour la première fois sur son visage de la douceur et de la paix comme si à la fin... on ne pouvait plus la faire souffrir...
(( Et le pauvre gentleman enfermé dans l'aile de l'Etranger, demandez-leur qui l'a rendu idiot. Ah! je sais l'histoire comme si j'avais été là : je connais Josiah et Malcolm...
u jNloi, mylady, j'avais une petite-fille qui s'appelait Bessy, c'est tout ce qui me restait d'une nombreuse famille, mais elle était belle, bonne et courngeuse autant que tous les autres à la fois, Besj\ était meilleure que moi ; je me disais : elle est bonne pourdeux,etje lui demandtus quelquefois: « Bessy, cela vous sert-il d'être si bonne? » Elle riait et. quand elle riait, il faisait clair chez nous... comme au château, ma jolie lady, quand vous èv^? joyeuse. Une fois Bessy qui devenait pensive voulut, aller chez sa tante à la ville et je le lui permis. Avant de partir, elle m'embrassa tant que j'aurais dû deviner. Elle ne revint qu'un mois plus tard. Elle finit par me dire qu'elle s'était mariée. Malcolm de Burgau l'avait épousée devant un pasteur. Et quand je me moquais d'elle, elle me montra soc anneau, un bel anneau qui ne portait pas de nom, mais sur lequel on avait gravé la bête féroce que les Burgau mettent sur leur écusson. Voici la bague, mylady, peut-être avez-vous la pareille et vous reconnaîtrez la bête, l'ours de Burgau, l'ours fier et sauvage qui a dévoré ma
Bessy. Mais, ma douce iady, qu'avez-vous? Je ne vous fais point de mal, moi, je vous raconte : qu'est-ce qui vous force à m'écouterj à me croire?
« L'anneau était de bon or, mais le pasteur étaitfaux. On s'était joué de Bessy comme d'un enfant qui veut qu'on lui décroche une étoile. Quand ma ' Éessy eut commencé son aveu, elle me dit qu'elle serait un jour la Iady du château et, avec elle, moi, sa vieille grand'mère, que ses enfants seraient maîtres à Blackhorn, mais qu'il fallait garder le secret à cause de sir Bear et avoir une grande prudence. Je lui criai qu'elle se trompait, qu'on l'avait trompée, que son anneau, tout d'or fin qu'il fut, élait d'un métal aussi menteur et aussi vil qu'avait été pure et sincère le cuivre de ma vieille alliance ; elle haussales épaules. Mais quand je le lui répétai trois mois après, elle se mit k trembler. Et je vis que le glaive était entré en elle. Je vis que ses cheveux blonds s'étaient éclaircis et je me dis : « Voilà Bessy, ma petite fille, qui me sourit encore le jour et qui étouffe des sanglots toute la nuit de peur que sa grand'mère ne l'entende. » Mais Bessy cachait sa douleur plutôt par amour de lui que pour moi, parce qu'elle ne voulait pas qu'on accusât INInlcolm. Elle fut malade bien des semaines, elle soullrit et mourut sur ce banc où vous êtes assise. Restez donc, mylady. Pourquoi la pauvre Bessy vous en voudrait-ellef Et moi depuis tant d'années j'ai le cœur à feu et à sang que je ne peux pas souffrir davantage.
Nancy cacha son visage dans ses bras et balança sa tête en gémissant tout haut :
— Oh! ma Bessy, ma fille, ma belle fille droite comme un sapin, ma fille aux yeux noirs, aux cheveux de soleil...
Elle se domina et reprit de son ton monotone :
— Avant de mourir, Bessy me fit promettre de
. jnmnis nuire ni ;i lui ni aux ^iens, si je voulais? qu'elle tlormît tranquille quand elle serait morte. bi je voulais!... Ma pauvre Bessy, qui avait été si souvent inquiète, si longtemps agitée dans sa fièvre^ qui avait si souvent tourné, retourné sa pauvre tête, si je voulais qu'elle dormît en paix!... Malcolm de Burgau. son père et tous ses frères avec lui. peuvent dire si j'ai jamais cherché ma vengeance, si je les ai jamais attaqués dans leur fortune ou leur vie. Qu'ils me servent de témoins au dernier jugement...
« Quand vous êtes venue àBlackhorn, j'ai tout de suite espéré en vous. Le premier jour où vous êtes entrée chez moi avec cette belle reine aux yeux bleus qu'ilnomment lady Monique, Malcolm vous a grondée. Oh!... j'étais contente... Ses paroles de colère m'étaient douces plus que le tintement de l'or dans ma main. Et qu'y a-t il de meilleur à regarder que la trahison, la dureté, la violence, s'enfonçantàgrands coups dansuntoutjeune cœur aimant comme le vôtre. Je croyais que Malcolm vous rendrait assez malheureuse pour venger Bessy... pour vous récompenser c'est-à-dire, sans que je m'en môle. Je croyais boire, boire de votre mallieur jusqu'à m'en désaltérer... mylady, ma vieille langue s'embrouille, c'est votre bonheur que je voulais dire... Mais j'ai compris que c'était avec son amour que Malcolm vous grondait et que .sa colère n'était que cet amour. On m'avait bien déjà dit qu'il vous chérissait, mais comment l'aulais-je cru puisqu'il n'avait pas aimé Bessy? Il y a toujours moyen d'atteindre un hommequi aime, c'est comme s'il vous disait : Frappez-là. C'est là qu'on peut faire la grande blessure douloureuse, brûlante, par où tout le sang s'en ira... Mais je ne me fâche pas, mylady, je vous raconte. Chauffezvous ôtcs-vous bien assise?
(( Alors il m'a semblé que là où elle était, Bessv commençait à s'agiter, a se plaindre, comme si elle lisait mes pensées. Je lui dis : Soyez en repos, ma fille, ie ne ferai aucun mal à la jeune femme de Malcolm, je ne toucherai pas à un cheveu de sa tête ie serai pour elle avenante et douce, et, si elle aime les histoires, jelui en dirai. Il serait méchant et Derlide de ne point tenir ma parole envers une Dauvre morte, de réveiller celle qui voudrait dormir. Voyez.mvlady, vousêtes seule je suis encore forte, mais que ma main se dessèche si ]e la levé sur vous... que Bessy soit à jamais inquiète et tourmentée dans l'autre vie si je vous trappe. Voici une hachette que Bessy maniait comme un jeune bûcheron, l'acier en est clair et bien entretenu, prenez-là. Je n'en ai pas irappé ^lalcolm de Bur'^au et ne vous en frapperai point.
Mais la hachette étincelante glissa entre les mains fatiguées de Roselyne et tomba sur le solde terre battue; et sous la lueur de la braise elle parut toute sanglante, quoique son acier fut vierge. A ce moment, la porte s'ouvrit et Ben parut humble et tout courbé dans ses pauvr.^s habits ceteints qui ressemblaient à un vêtement de teuUlos
sèches
— Benny n'est-il pas revenu? dit-il àdemi-voix
en regardant autour de lui.
Il aperçut lady Roselyne et murmura :
— Vous l'avez peut-être rencontré en route? il
devrait être là. . -, ^ .
Nancy se redressa sur ses pieds et dans un sauvage élan s'écria :
^ Revenu? non, non, il n'est pas revenu... pauvre vieux, pauvre fou! Il est at home, chez lui, mais comme ma B 'ssy et comme nous y serons tous avec mylady quand nous serons morls...
Lady Roselyne s'était levée et, sans un mot, so
dirigeait vers la porte. Mais elle s'arrêta et leva vers la vieille sa petite main où elle avait glissé l'anneau de Bessy à côté du sien.
— Embrassez-moi, dit-elle.
Nancy, que sa terrible passion secouait encore de la tête aux pieds, la regarda avec autant d'égaremeat que si Bessy fut revenue lui demander un baiser. Et Rosey tournait bien vers Nancy la figure d'une jeune morte.
— Embrassez-moi, répéta lady Roselyne d'une voix ferme et douce.
La vieille subjuguée obéit.
Roselj'ne dit à Ben :
— Embrassez-moi aussi pour... pour Benny. Il voulut lui baiser les mains.
— Non. la joue comme à votre enfant.
EUene frissonna pointa ce contact de la misère,
elle regarda les deux vieux avec une sorte de morne triomphe et murmura :
— jNloi ou Malcolm c'est la même chose, nous ne faisons qu'un.
Et elle s'en alla seule, nu-tête; dans l'ombre qui tombait.
...Monique en traversant le hall, vit lady Roseilyne rentrer ainsi. Elle l'interrogea, mais Rosey détourna son visage pâle et tranquille. Elle remonta lentement chez elle avec Monique alarmée, elle ne s'ariêta point dans sa chambre, mais elle alla dans sa tourelle, elle s'assit sur le divan et appuya sa tête apesantie.
Monique voulut la soutenir, l'entourer de ses bras.
— Roselyne, qu'avez-vous! Parlez, parlezmoi...
Rosey fit un signe négatif. Pleins! non, elle ne pouvait pas parler bien qu'elle ilcchit sous uneef-
froyable douleur, elle ne pouvait confier son secietà personne. Ses lèvres n'auraitMit pu proférer leur aveu, demander leserouis qui l'eut peutôlre ï^auvée que sous l'inviolable sceau d'une religion qu'elle ne connaissait pas.
Monique pensa qu'une affreuse révélation pouvait seule l'avoir frappée à mort, car Roselyne •tait mortellement frappée. Monique savait par Minna que Roselyne était allée chez Nancy et elle soupçonna la vérité
— Voyez, dit faiblement Rosey, c'est la bonne heure que ces aiguilles marquaient... c'est bien à trois heures...
Comme sous l'impulsion d'un calme délire, elle montrait par la porte ouverte la grande pendule do Saxe qui marquait inexorablement trois heures. Monique ferma vivement la porte pour ne plus voir les longues aiguilles noires et cruelles qui avaient prédit avec obstination un malheur. Rosey fixa une minute sur Monique ses yeux désespérés, puis elle se mit à regarder la mer...
... On avait fait un lit à lady Roselyne sur ce divan qu'elle ne voulait pas quitter, on lui avait prodigué des soins inutiles. Elle allait mourir.
Malcolm péchait au large, il n'était pas rentré. Et, comme le regard déJLi voilé de Roselyne ne se détournait de la mer que pour effleurer la porte, Monique songea tout à coup que la jeune femme redoutait de revoir ce mari sur lequel elle venait d'apprendre la vérité. Mais Monique y avait songé trop tard. Dans l'escalier, puis dans la chambre résonnait le pas lourd et puissant que Roselyne avait épié.
Monique dit à ceux qui étaient là : « Ne laissez pas venir Malcolm. »
Malcolm était déjà près. Déjà il voyait Roselyne comme noyée, perdue dans son accablement
2Cj)
suprême. Et elle avait deux bagues d'alliance à son doigt.
Il ne se méprit pas au sens du regard embrumé qui le cherchait vainement, il dit à Monique d'une voix presque naturelle et comme s'il avait prévu nu pareil instant :
- — Elle a rencontré cette femme?
Il s'approcha de Roselyne et Monique ne put s'empêcher de le plaindre en pensant que ces petites mains qu'il prenait avidement allaient le repousser avec horreur.
Mais Roselyne ne repoussa point son mari.
— Pourquoi ne viendrait-il pas? dit-elle. Oh! comme il a tardé. Qu'il vienne...
Une lueur de vie^ comme une aube triste, reparut dans ses yeux pendant qu'elle répétait avec douceur qu'il avait taidé beaucoup, mais qu'elle lavait fidèlement attendu.
— ^Et,Malcolm,reprit-elled'unevoixdéfaillante, je vous attendrai encore^ toujours... jusqu'à ce que vous veniez. Plus près... Je veux m'endormir sur votre épaule. Oh ! que c était bon de vous avoir, mon cher ours un peu rebelle qui m'aimiiit tant... qui m'aimait.
Elle le redit dans un sanglot sourd, déchirant.
— Vous ne saviez pas, continua-t-elle, n'est-ce pas, Malcolm, mon mari?... Personne ne vous avait dit... on ne vous avait pas appris que c'était mal... Mais moi, je vous le dis, je vous avertis, fit-elle avec une infinie tendresse, entourant de ses bras la tête bronzée qui s'inclinait vers elle. Et vous m'écouterez, vous déferez le mal qu'on a fait ici. Malcolm, mon cher époux, dites-vous bien que je vous aime... non pas que je vous ai aimé, mais que je vous aime. Quand je ne serai plus là depuis bien dos années, que vous serez un vieillard, vous pourrez vous répéter Rosey m'aime. Et
votre petite Rosey vous attendra, toujours rieu.<e et jeune. Qu'auriéz-vous fait plus tard de la vieille peiitc bonne femme ridée que je serais devenue? tandis que je resterai votre jolie Rosey, gaie et fraîche. Si je suis triste aujourd'hui, c'est parce que... parce que...
Elle réprima un dernier sanglot, et, l'étreignant de toutes ses forces qui peu à peu lui manquaient, elle acheva :
— Je reprendrai ma joie dès que vous viendrez à moi, dès que je vous verrai sur le bon chemin.
« Je vous laisse tout ce que je possède, c'est écrit, on ne vous redemandera rien... Vous donnerez tous mes bijoux à votre père pour que personne ne garde un mauvais souvenir de moi. Je ne conserverai (|ue moucher vieux bracelet vert... Mais non, vous l'enlèverez tout à l'heure et vous le lui donnerez aussi... Malcolm, je vous attends, vous viendrez... Vous êtes mon époux bien-aimé. Dieu pardonne. Ces gens de la cabane vous ont déjà pardonné ea m'embrassant, ils ne peuvent plus se dédire. Vous avez été bon pour moi. lidèle, loyal et votre amour, votre grand amour. Dieu l'a vu...
Dans sa voix d'enfant frémissait le souffle dominateur du pardon et de l'espérance, d'une foi sublime dans la régénération des âmes égarées.
Quand elle ne put plus parler, ses mains s'aitachèi eut caressantes à son mari . elle s'appuya contre le cœur de Malcolm, se blottit entre ses bras, et mourut là, avec un petit sourire confiant, comme si elle se fut appuyée contre sa mère.
Sir Dear monta tout ctouidi par la rapidité tragique de la catastrophe. Malcolm se redressa pour répondre à son pèie, mais il balbutiait et chance- Inil comme un homme ivre; il était ivre d<" ce vin
29o LA FAMILLE
amer et dévorant de la d luleiir auquel ses lèvres n'avaient pas encore goûté.
Il dit d'une voix terne qui semblait venir de loin :
— Ne vous inquiétez pas, mon père, elle a dit que vous pourriez tout prendre, ses bijoux et le reste. Elle a dit, fit-il mécaniquement, qu'elle aimait bien son bracelet^ mais que je n'oublie pas de vous le donner pour.. = (il passa la main sur son front mouil lé de sueur) pour que personne ne garde un mauvais souvenir d'elle.
Sir Bear arrêta son fils qui, par un instinct d'obéissance passive, étendait la main vers le petit poignet brun où les émeraudes répandaient un surcroit de pâleur.
Les deux hommes s'écartèrent et Monique vit Roselyne morte. La jeune femme rejetait un peu la tête en arrière et fermait les yeux comme pour ne plus rien voir de ce qui l'avait tuée, et Monique la reconnut soudain. La ressemblance fugitive qui l'avait longtemps obsédée devint pour elle éclatante. C'était Rosey, la petite martyre enfant du vieux tableau de l'oratoire. Monique reconnaissait cette pâle tête un peu renversée, ces paupières closes dans un ealme mélancolique et parfait.
Les bourreaux avaient bien fait leur œuvre, Roselyne ne se relèverait plus. Et l'on sentait si bien que, pour arriver à cette ineffable paix, elle avait passé par le martyre. Et l'on sentait si bien qu'elle ne dormait pas, mais qu'elle était morte.
DE nUF'JGAU 299
Les funérailles de lady Roselyne avaient eu lieu; le joli papillon, dont un coup de vent avait cassé" les ailes, reposait dans le caveau de Blackhorn, côte à côte avec les vieux seigneurs défunts, dont l'histoire, la légende peut être, lui avait porté un irréparable coup. Comme la martyre enfant, elle reposait triste et tranquille. On l'avait ensevelie telle qu'elle était morte, un bras replié sur sa poitrine, ramenant contre elle la main qui gardait les deux anneaux : celui de Bessy et le sien. Elle semblait à la fois cacher ce témoin de la faute de Malcolm et serrer sur son cœur, pour l'éternité, le gage de cet amour qui avait été plus fort que le crime et la mort.
Rosey, ce rayon de soleil toujours dansant, cet être de sourires, de mouvement^ de vie, n'était plus qu'un souvenir, et rien ne retenait plus Monuiue à Blackhorn. Rosey était partie avec des mois de tendresse aux lèvres pour ceux qu'elle laissait, mais elle était partie. Monique pouvait s'en aller sans remords, Roselyne lui avait donné l'exemple.
Lord Jean fît connaître à Monique son nouveau dessein. C'était à la fois si follement audacieux et si simple que Monique ne cessa plus de se demander tour à tour, et quelquefois en même temps, comment ils avaient été assez bornés pour n'y pas penser plus tôt et comment ils étaient assez invensés pour y penser une seule minute.
La mort de lady Roselyne et ses obsèques avaient
produit à Blackhorn un certain va-et-vient de visiteurs. Jessy et Harry étaient encore là, attendant que sir Bear, un peu souffrant, achevât de se rétablir, et Jean comptait sur le lé<jer désarroi qu'amenaient ces dilïérentes circonstances dans les habitudes invariables de Blackhorn.
Monique irait dîner le mardi suivant au château, comme elle le faisait de coutume ce jour-là, et elle ne reviendrait plus au pavillon. La giande diliiculté était, pour Jean, d'ouvrir la porte du bureau de sir Bear; il voulait passer par cette pièce, qui était la seule issue du pavillon, puisqu'on avait condamné et muré le pigeonnier de Jacob.
Depuis que le baronnet était indisposé, la famille se réunissait là; cette chambre, bien que très vaste, était plus chaude que le parloir et mieux aménagée pour la commodité d'un invalide.
Quand Monique -ortait du pavillon pour passer la soirée au château, il arrivait mainte fois qu'on se contentât de repousser le verrou après elle, sans lelermer à clef. Il fallait donc que, dans le cours de la soirée, et sous les yeux de tout le monde. Monique retirât le verrou.
Pendant que la famille serait à dîner, Jean entrerait dans le bureau vide et attendiait, derrière les rideaux abaissés d'une fenêtre, de passer dans l'autre pièce qui, malheureusement, devait être la salle à manger. Il passerait à la faveur de l'ombre, soit pendant le repas, soit après le retour des convives, de toute façon, presque au milieu d'eux.
Dès que ^Monique aurait des raisons de croire qu'il avait alteini le hall s;uis encombre, elle le 1 ejoindiait. Elle allait tous les soirs, à la tombée de la nuit, à la bénédiction qu'on donnait durant ce mois, dans la chapelle de Ridge; elle était or- ■ iiuUicuieataccompngiiCeparDiuah qui se rappe»
lait, depuis quelque temps, qu'elle avait été catholique.
Monique et Jean arriveraient ensemble à la grille; il fallait que riieure ne fût pas trop tardive pour que la sortie de Monique parût naturelle, mais il fallait aussi que la nuit fût sufllsamment tombée pour que Jean opérât à travers Blackliorn son évasion périlleuse et que Basile ne risquât point de le reconnaître au premier coup d'œil au lieu de le prendre pour un de ses cousins, comme on voulait l'espérer.
Une fois dehors (oh ! Dieu permettrait-il qu'ils fussent jamais dehors"?) ils iraient au rendez-vous que Jean avait assi^rné à son ami, puis, par la grève ou les bois, ils gagneraient l'ermitage de Saint-Just, sur lequel le père Etienne leur donnerait des informations complémentaires. Le capitaine de la Diii>ij, dont le dévouement était assuré à la fille de Patrice 0 Hura, les prendrait deux jours plus tard à son bord, et, au lieu de continuer sur Burn, les emmènerait immédiatement en France. Jean communiquerait alors secrètement avec ses amis et le père de Monique.
En arrivant à l'ermitage, ils puuifaient se considérer comme à l'abri. L'important était, pour eux, de ne laisser aucune trace qui mettrait leurs parents sur la bonne piste.
Les Burgau auraient tout de suite dans leurs recherches de formiilables auxiliairesrla loi même étant pour eux. Jean et Monique devaient renoncer à tout moyen de transport, comme à tout secours étranger qui aurait témoigné, plus tard, du chemin qu'ils avaient pris.
Monique avait tout l'argent de la pension que sir Bear lui servait au nom de son neveu ; elle s'était procuré quelques provisions au village où
302 LA EAMILLE
elle avait fait souvent, aveclady Roselyne, pareille emplette pour les pauvres.
Monique se soumettait aveuglément à tout ce que décidait son mari; elle était emportée et comme soulevée de terre par cette vaillance que rien n'ébranlait.
Un soir, qu'en attendant le dîner, elle voulut respirer un peu sur le balcon du parloir, elle se trouva face à face avec Malcolm. Depuis le jour de la mort de Rosey, Monique ne lui avait pas entendu dire un mot : il errait comme une créature en peine dans le château, les jardins, la bruyère, cherchant tous les lieux où Roselyne s'était plue, les chemins qu'elle avait foulés, sans pouvoir s'arrêter nulle p^rî.
Il ne parut pas étonaé de voir Monique et il lui parla, disant tout haut et ^-ans bien savoir à qui il s'adressait, ce qu'il veriait de répéter sans relâche en lui-même.
— Je ne peux pas, j' ne peux pas... Vous comprenez bien que c'est impossible.
Et c'était écrit sur son visage qu'il ne pouvait pas accepter son épreuve. Il continua du même ton dur. farouche comme si ses mots eussent été la lamentation incoi-sciente, perpétuelle de son âme en détresse :
— Est-ce que je pouvais savoir qu'elle en mourrait? N'aurais-je pas tout fait ce qui lui aurait convenu? Ne me serais-je pas... — comment disait-elle cela? Elle le disait si bien... — ■ repenti, oui, c'était son mot. Est-ce que je n'aurais pas vécu comme elle l'aurait demandé? Et elle est morte 1
« Ai-je eu le temps, moi, puisqu'elle est mortei Est-ce elle qui avait péché, tué, volé, fait les brigandages des vieux pirates dont personne ne se
soucie plus? Et c'est elle qui en est morte. Elle est morte. »
Et toujours, entre ses phrases hachées, tombait ce refrain lent et funèbre : Elle est morte, elle est morte...
Ses traits portaient l'empreinte d"un tel désespoir que Monique pensa une seconde qu'elle n'avait plus rien ;i craindre do lui, qu'il ne verrait plus en clic que l'amie de Roselyne. Elle eut envie de tout lui dire, de se mettre sous sa protection. Mais il .se redressa avec violence et murmura dans ses dents :
— Mais je n'en ai pas fini, on apprendra que je ne suis pas à bout et, puisqu'on ne m'a pas donné le temps de reculer, j'irai de l'avant.
Pai- cet on il entendait peut-être Dieu qui l'avait frappé
n h-'rame riche et fort ne peut pas demeurer Tiisirihleen lui-même comme un vieux chien p-- rdu II doit y avoir un moyen d'oublier son mal, et c'est en faisant pire aux autres qu'il ne vous a •■• fait.
Il avait un air de 'nine impitoyable. Monique vit que Malcolm se refusait à prendre le chemin où Rosey avait voulu le conduire. Elle avait cru trouver un allié en lui au moment où il s'endurcissait davantage, où il se jetait plus fougueusement à la poursuite des biens dont Jean le séparait.
La grande semaine commença pour Jeac
et Monque. Dimanche, lundi fuirent comme l'éclair et parurent, par la suite, à Monique, les plus longs jours qu'elle eût encore vécus.
Elle savait qu'un prêtre étranger venait d'arriver à la cure et que c'était le père Etienne, mais elle ne l'avait pas vu.
Et nul ne doutait dans le pays que le prêtre
auquel le desservant accordait pour quelques jours l'hospitalité ne fût aussi obscur et aussi pauvre que lui.
On attendait toujours à Blackhorn la visite du médecin inspecteur, mais le mardi se leva sans .que ce remarquable personnage eût fait son apparition qui, pour la première fois, aurait été utile.
Oui, le mardi se leva. Monique regarda en priant l'aurore de ce jour. Elle paraissait adresser une supplication et une question ardentes a la jeune lumière.
Les heures suivantes furent prises par les préparatifs. Le dernier moment vint. Monique semblait déjà prête pour un long voyage. Elle avait repris sa grande mante à capuchon qu'elle devait d'abord déposer dans le hall avec son panier de provisions. Sous ce vêtement humble qui l'enveloppait toute, elle avait l'air noble et pauvre comme le jour de son arrivée a Blackhorn. Et eu ce moment où, un regard si tendre et brave aux yeux, elle allait se dévouer, s'exposer pour Jean, elle lui semblait plus belle encore que cette nuit de Noël ou, dans sa somptueuse robe de veK)urs pâle, avec ses améthystes et ses diamants, elle l'avait vaincu par sa foi loyale et sa bonté.
Mais l'après-midi s'avançait, il fallait entamer la bataille. Célia-Jane dit adieu à Monique. La vieille femme avait l'intention de quitter Blackhorn dès que ses jeunes maîtres en seraient partis; elle se retirerait chez une de ses sœurs dans le Greenshire.
— Eh, mylady, permettez-moi d'emporter votre pot de violette?
Monique fit un signe de remerciement et serra avec affection les mains rugueuses de la servant(\
Télia-Jane remonta. Jean et Monique demeuicrent seuls.
D'un commun accord, ils sortirent sur la terrasse et regardèrent l'âpre horizon. Monique leva la tête vers la tourelle de Rosey, mais il n'y avait plus là pei'sonne qui pût les voir, ils rentrèrent, et tout ce que Monique avait éprouvé ici, toutes les émotions poignantes de joie ou de souffrance qui avaient été son pain de chaque jour, l'assiégèrent ta la i'i)is comme poui- la retenir, la conjurer (le ne pas rompre avec le passé. Quelque chose l'ieurait sourdement en elle sur le temps de ses liançailles.
Et les minutes marchaient, volaient, la cloche du diner sonnerait bientôt. Jean et Monique se dirent adieu. Ils furent une longue, une amère minute sans pouvoir se séparer. Quand ils se reverraient... Mais se reverraient-ils'^ Jean ne serait-il pas entravé dès le début pai' quelque obstacle insignifiant, quelque hasaid puôriT^ Les deux heures suivantes allaient décider pour Jean et Monique de leur séparation ou de leur réunion définitive... de leur mort ou de leur vie.
Quand Monique fut près de la porte, Jean retourna encore à elle. Quoi qu'il arrivât, ils ne se retrouveraient plus ici ensemble. Monique quitta le pavillon en souffrant comme si c'était Jean qu'elle eût quitté pour toujours.
Toute la famille était bien dans le bureau de sir Bear. On avait notablement avancé le repas pour '^jmplaire au baronnet, mais Monique arrivait < ncore à temps et les lampes n'étaient pas allumées, bien que l'obscurité tombât assez vite.
Monique n'avait pu rouvrir le verrou dès qu'on l'avait introduite, et pourtant ce devait être fait avant qu'on ne passât dans la salle â manger. Avec cette dillicultéj mille auties surgiicntdans l'espiit
3o6 LA FAMILLE
de la jeune femme, pressantes^ tourmentantes, comme un essaim de guêpes. Si elle ne pouvait pas rouvrir ou si l'on refermait sans qu'elle s'en aperçut? Si sir Bear n'allait pas vouloir venir diner avec tout le monde? si... si... Monique sentait la tête lui tourner.
Elle avait porté son manteau dans le hall.
-^ Sa prière, vous savez, dit Jessy en réponse, au coup d"œil interrogateur de miss Araminthe. Les catholiques ont aujourd'hui une bénédiction spéciale qui finira tard. M'"^ Dheune, la mère du curé, a oiïert, pour cette nuit, l'hospitalité à lady ]\lonique, qui se trouvera ainsi toute transportée demain pour une cérémonie aussi importante que matinale, ajouta Jessy qui ne disait du reste que l'exacte vérité.
— Que cela ne se renouvelle pas, fit sir Bear. Et Monique soupira avec la plus sincère ferveur :
— Non, cela ne se renouvellera plus.
L'intervention inopinée de Jessica leur donnerait une nuit de répit, personne ne pouvant plus s'inquiéter de ne pas voir reparaître Monique le soir même. Et Monique pensait à Célia-Jane, qui devait feindre d'avoir été enfermée à l'étage supérieur, d'où elle ne pouvait appeler personne. En passant dans le fond obscur de la pièce, pour regagner sa place, elle tira le verrou, le léger grincement qu'elle produisit et qui résonna pour elle comme un coup de tonnerre ne parut pas donner l'éveil. On apporta bientôt les lampes, chacun se leva au son de la cloche du dîner. Monique sortit la dernière après avoir abaissé les grands rideaux devant la fenêtre, dont l'embrasure allait abriter Jean. Et, sans savoir comment elle marchait, elle alla se mettre h table.
Quand Monique osa regarder devant elle, elle
F . DE BIRHAU 307
vit que la lueur de la suspension éclairait la porte qui menait au bureau; Jean ne pourrait passer pendant le repas.
Elle mangea comme tout le monde, elle entendit parler autour d'elle, elle répondit quand on lui adressa une question. Et pendant qu'elle écoulait^ parlait ou mangeait, elle essayait de ne plus voir cette porte trop éclairée, et, en réalité, elle ne voyait que cela, elle voyait Jean, inconscient du danger, se dresser là, en pleine lumière ; elle \ oyait sa grande taille, sa tête blonde rasée, ses
I rails qui avaient gardé de leur longue contrainte une immobilité de statue. Elle entendait le cri
loce des Burgau... Elle tressaillit violemment; .'. Josiah qui lui disait quelques mots, elle venait de s'entendre répondre d'une voix intelligiI)lo : ^^ous ne le tuerez pas ! — Mais elle se l'était imaginé, car j^ersonne ne fut surpris.
Après le repas, elle retourna dans le bureau avec tout le monde, les hommes n'ayant point jiKilongé leur dessert. La famille défila devant les ^lands lideaux fermés; pas un pli de l'étoffe ne
II émit. Mais Jean était là, Monique étaitaussicer- 1 line de sa présence que si le rideau n'avait pas t xisté. Jean était sorti du pavillon, il avait engagé la formidable partie qu'il ne pouvait plus maintenant interrompre.
Chacun, sauf Jessy, s'était rassis autour de la table; sir Bear, qui allait mieux, s'était de nou- \ "au enfoui dans son grand fauteuil où il goûtait l's douceurs de la convalescence. Alors se pio- >''iita l'un de ces incidents tout naturels dont Monique avait pressenti la menace. Jessy s'approcha <^" la fenêtre comme si elle voulait écarter le ri-
au et regarder dehors. Dans une impulsion irrésistible, Monique se levait déjh, mais elle s'arrêta et dit, sans reconnaître sa propre voix :
— Jessy, où est cet album que vous avez rapporté d'Italie 1*
Jessy abandonna aussitôt son premier dessein, et chercha ses vues d'Italie, qu'elle étala sur la table où ses parents purent les admirer. La conversation devint générale et même fort animée.
Jessy ne se plaignait nullement de son sort, ello était toutefois enchantée de rester quelque temps sans Amos à Blackhorn.
Elle avait beaucoup voyagé depuis son maringo.. ses récits amusaient sa famille. Le premier émoi ai^iisé, la disparition de lady Roselyne avait cau>tj une sorte d'allégement. Rosey était trop différeiUt' des Burgau pour ne pas leur avoir été souvent à charge : ils se reti'ouvaient avec plaisir entre eux. (.■e plaisir qui absorbait leur attention semblait à INlunique une heureuse circonstance. Ce n'était, à vrai dire, que le poids d'un fétu pour contrebalancer la masse des chances contraires.
Monique n'avait pas levé les yeux des dessins qu'on lui montrait, mais elle savait que Jean avait quitté l'embrasure de la fenêtre. Son cœur le suivait avec une palpitation fiévreuse dans chacun de ses pas aventureux dont elle n'avait jamais compris, comme en cet instant, l'incroyable témérité.
Avec une légèreté, une sûreté de mouvements inouïs, Jean tournait l'angle du coffre-fort, il côtoyait un vieux secrétaire, il longeait un espace de trois pas où la pénombre était moins intense, et, glissant comme un fantôme, il atteignit le renfoncement le plus voisin de la porte; là il attendit. Il attendit parce que cette porte était fermée et ce n'était qu'au moment des allées et venues du domestique qui servirait le thé et les grogs qu'elle lesterait peut-être au lai'ge.
Lt le domestique tardait ce soir... Monique
DE DURG.M' 3''9
nlai^sa los t>anpières. jusqu'à fermer ses yeux <e dilata'ient de terreur. Par un faible geste aremcnt, elle passa la main sur ses cheveux • l'idée confuse qu'ils avaient blanchi et qu il la: lait les cacher. Une remarque de Jessy uidonna envie de rire tout haut, puis elle se mordit les le- V,.- parce qu'en même temps des sanglota irréversibles ç^onflaient son cœur torturé. Mais elle .
■ontint, et ce fut la dernière révolte de ses lUM is- elle devint ferme, calme, et n éprouva plus qu'un héroïque désir de vaincre en foulant aux pieds sa propre faiblesse. ,.„;+ ,,1
.lames, l'un des domestiques qu on avait adjoints à Basile lors du mariage de Malcolm enitra à la fin avec le thé de miss Araminthe; il retourna chercher les matériaux du grog que sir Bear confectionnait tous les jours et laissa la porte
ouverte
' - Ladv Monique, soyez assez bonne pour nous
, .er notre thé ce soir, dit miss Araminthe. Monique remplit lestasses qu'elle tendit autour lie: James s'était éloigné de nouveau, et, cette . il ne revenait point. Malcolm non plus n é-
tait pas là. Quelques gouttes d'eau bouillante tom-
t, ont sur la ma'in de Monique et la marquèrent iu long sillon rouge sans que la jeune temnio
uî^moment où elle posait devant llarry une , tasse pleine, elle eut conscience que Jean quittait I la pièce. Il marchait sans hâte, d un pas souple,
Cn geste de Jack déplaça un rayon de la lampe
I qui s'en alla s'égarer sur Jean. Il franchissai le
ail, la clarté reposa une seconde sur ses épaules.
On ne vit pas qui sortait, mais on vit sonii
quelqu'un.
— James, d'autres citrons, cria sir Bear, croyant s'adresser à son domestique.
Le prétendu James s'enfonça dans le corridop de la salle à manger et resta sourd à l'ordre de son maître.
— Dois- je l'appeler? dit Franck sans empressement.
— Inutile.
Et tous s'occupèrent du contenu de leur verre ou de leur tasse.
— Lady Monique laisse refroidir son thé, fit observer un peu railleusement Jessy. Il lui tarde que son office commence.
Monique porta la tasse à ses lèvres. C'est en elle-même qu'elle semblait écouter, en elle-mêma qu'elle voyait Jean traverser la salle, le parloir, puis le hall. De toutes les forces éperdues de sa volonté, elle l'accompagnait, elle le protégeait, elle renversait autour de lui les obstacles. Pendant qu'elle était là, assise paisible au milieu des autres, toute son âme s'exaltait en une invocation tumultueuse vers Dieu, en une lutte invisible contre ce qui pouvait arrêter Jean.
Mais il était sans doute arrêté déjà. Il s'était trompé de chemin dans cette maison qu'il connaissait mal; il avait heurté un meuble et attiré ainsi James, ou il avait rencontré Malcolm. Oui, elle entendait un bruit de pas précipités, des voix, des cris. Elle entendait^ mais c'était le bruit de son sang qui battait furieusement dans ses veines.
Jean était dans le hall, il devait y être où il n'y arriverait jamais. Et il était temps pour Monique de le rejoindre.
Elle se leva avec une appréhension étrange; il lui semblait que cette action si simple allait produire autour d'elle quelque effondrement.
DE DURGAU 3ll
— Ah! votre prière? dit très placidement miss Araminthe. Je vous en prie, si vous acceptez l'in- \ iuuion de M"'* Dlieune, renvoyez Dinali de bonne lieure.
— Vous aurez mauvais temps, annonça Jessy, il se prépare un grain. Comme vous êtes pressée! vous me donnez envie d'aller avec vous. Vous savez que le gouverneur n'aime pas ces exercices tardifs et que c'est votre dernière bénédiction; vous voulez en profiter d'un bout à l'autre; mais cela ne sonne pas encore, je vous assure.
Pour mieux écouter, elle alla à la fenêtre, sou- ,ova celte fois les rideaux, mais l'embrasure était vide. Jean n'était plus là. Et Monique, en s'éloi- L;nant, se demanda s'il y avait jamais été, si elle n'avait pas rêvé le passage du fugitif à travers la pièce.
Le hall n'était pas éclairé. Elle prit machinalement son manteau^ son panier, se couvrit du vêlement sans savoir encore ce qu'était devenu Jean.
Elle aperçut une ombre à quelques pas d'elle.
Il l'avait attendue pour sortir du hall, et, dans un spasme angoissé, elle comprit pourquoi il n'avait pas pu poursuivre. Contre la porte vitrée du perron se profilait en dehors la stature de Malcolm. Malcolm s'était attardé à respirer l'air du soir avant de remonter tout seul là-haut dans ses Ijeaux appartements déserts.
Pour s'échapper du hall, il fallait passer devant lui. Ni Jean ni Monique ne firent mine de reculer. Ce n'était plus l'instant de tergiverser et la pire extrémité les trouvait résolus; comme s'ils se fussent concertés sans avoir échangé un mot, ils s'avancèrent tous deux. Monique sortit la première; elle resta à côte de Malcolm pendant que Jean dciceadait les degrés du perron.
3lâ LA FAMILLE
Malcolm se retourna, son regard se fixa sur Monique, puis sur Jean derrière elle, mais sans paraître les voir. Il leur sembla que Malcolm les regardait avec des yeux de pierre.
Il rentra. Monique descendit à son tour, ils tournèrent le coin de la maison sans bien croire au miracle qui venait de les sauver. Monique marchait en avant, elle avait une expérience minutieuse des lieux qui lui permettait de choisir les angles les mieux abrités.
Oh ! comme son cœur battait... Pourrait-il battie ainsi longtemps sans se briser? Elle marchait vite, mais elle ne courait pas. Jean venait à vingt pas, suivant scrupuleusement Monique et imitant les moindres modifications de son allure. Et, derrière Jean, une autre personne descendait aussi la côte, réglait sa démarche sur la leur. Oui, quelqu'un les suivait sans jamais hàtcr le pas ni le ralentir, sans jamais s'arrêter ni venir jusqu'à eux. Et ce pas qui était l'écho du leur devenait une hantise intolérable.
Ils continuèrent leur route par les allées aux pentes escarpées, sous les massifs dont la verdui'c printauière semblait noire dans la nuit coiiimençantc. Ils furent en lin dans la dernière cour. Une lampe brillait en haut de la petite tour cairée qui était le logement de Basile, à côté de la grille.
Il était convenu que Monique irait droit à la grille et demanderait hardiment le passage. Basile, qui avait pris l'habitude de lui ouvrir tous les soirs à pareille heure, ferait peut-être jouer le ressort de la porte depuis l'intérieur, comme il lui était arrivé quelquefois, sans sortir de sa chambre, sans s'assurer si c'était bien Dinah qui escortait lady Monique. C'était hasardeux, c'était désespéré comme tout cequ'ilsavaient fait jusqu'ici.
DF. RURGAir 313
vinîs Dieu ne venait-il pas de les guider piUui^ de plus dangereux hasards?
Ils commencèrent par se mettre à l'abri sous la voûte d'entrée. Quand Monique tendit la main pour sonner et requérir ainsi les services de Basile, un homme traversa en silence l'espace découvert de la grande cour. Harry de Burgau fut pres- (jue aussitôt avec eux sous la voûte.
Comme si Jean n'existait pas pour lui. le jeune garçon s'interposa entre la grille et Monique et dit d'une voix un peu haletante :
— Vous faites une folie... Je ne le permettrai pas.
Elle se taisait. Devant l'échec qui les menaçait :i la dernière minute, alors qu'à travers les barleaux de cette grille ils voyaient, ils touchaient presque la route du salut et de la liberté. Monique fut envahie par un engourdissement subit, une lassitude immense qui lui broya les jambes, lui donna envie de s'étendre là sur le sol, pleurante et désespérée, dans son impuissante douleur d'avoir exposé Jean sans pouvoir le délivrer.
— Non, non, répétait Harry, vous le perdriez. Il n'est en sûreté qu'ici. Sans cela ne lui aurais-jo pas déjà fait ouvrir la porte? Il est guéri, n'est-ce pas... depuis Noèl? Je l'ai deviné à vos yeux, à v(4re air. D'autres pouvaient s'y tromper, mais pas moi. Tenez, c'est là qu'il est tombé, qu'il a failli se tuer. Et moi, j'ai aidé à le relever, à lo soigner, à le cacher pour qu'il n'allât point en prison. Vous voyez bien que je suis son ami malgré... malgré tout le mal qu'il m'a fait. Je suis son ami, plus que vous, car je l'empêcherai de quitter son asile. Quelle imprudence alliez-vous commettre! Eaut-il que ce scit moi qui vous prévienne... Et puis je ne veux pas que vous partiez. Sans vous,
que deviendrais-je? Vous m'avez permis d'être votre enfant, votre frère...
Il parlait avec un mélange d'amertume virile et d'enfantine impatience; il y avait en lui le dévouement du juste qui veut défendre de la mort, même l'homme qu'il a des raisons de ne point aimer, mais il y avait aussi l'égoïsme fanatique de l'enfant qui s'attache, qui se cramponne à ce qu'il aime. Comment le désabuser, le convaincre, comment lui ouvrir les yeux sur son erreur peut-être volontaire? Et les précieux instants qui s'écoulaient... Basile allait entendre, intervenir, et tout serait fini, pensait Monique, par lafautedeHarry; l'amour de celui-là allait-il lui être plus meurtrier que la haine des autres? Jean ne tenterait rien près de Harry : il avait des préventions contre son jeune cousin, et il restait sombre, immobile, appuyé contre le mur, étranger, hostile plutôt, à ce qui se passait près de lui.
— Ecoutez, Harry, dit Monique se rejetant sur la brèche. Je ne puis vous dire que peu de mots, et, si vous ne les écoutez pas, si vous ne voulez pas les comprendre... que Dieu ait pitié de nous! gémit- elle dans une pathétique plainte. Je ne peux pas vous montrer votre erreur, je ne puis que vous dire qu'elle est complète. Il faut que nous sortions d'ici sur l'heure. Si vous refusez, vous qui vous êtes appelé mon enfant, mon frère, vous sacrifiez une vie qui m'est mille fois plus chère que la mienne et vous me tuez aussi sûrement que si vous me frappiez à mort.
Harry, dominé par l'emportement de cet appel, ne répondit pns ; Monique lui parut tout à coup très loin, perdue corps et àme dans la toute-puissance d'un sentiment auquel il n'avait point de part. Qu'il la retînt ou qu'il lui ouvrît, il n'y en
DE BURGAU ^"i 3
,„-,Mtpas moins entre eux une distance infaa-
cliissable. . ,•. .
Il 'rr«""^""tCns qu vins trompez?
- t'ie'me txompe' fit-elle avec véhémence. n„7mon erreur retombe sur moi!...
"^"^,™3'tnEt;frdonnez-nous.
ir;'p":i;BasKqu»ndla tête du serviteur
s'avança à '^ Ç^^l^ [ff ^ïj^.i Ouvrez-nous. . C'est moi, Basile, au u^ ^j^
en ™»"^'«^"rAfJ battant de la grille; quand il ^-î'eTu iadut Bfilckhorn, c'est lui qui l'avait
*' Monique passa devant Harry ^^^^^ ^^^^ j^., ,^ H,;;,^"di?eUr comin' elle le bénissait pas-
sionnément. , ,
Et il répondit simplement Monique.
Que Dieu soit avec ^J^f^^^ ^f{ prirent par Jean et Momque eta.^^^^^^^^^ ^^^^^^^^
la bruyère. La ^uit aeNeiu pavillon avec
L,.bas, la -f ^^^;;fj\.i'^,P tertFr les geôliers fPacas, ^«^«;^^|^/Vétaient envolés, que la prison ^"^^'^fC vent pourchassait les nuages, baétait vide Le ^en^ po ^l'ouragan. Des gout-
layait la lande ^n un soui ^^^^^ent peni-
tes de pluie ^^'^^'^^ ^^''^.^^^^^^ enragée enveblement à tomber b ne rafale P - ^sque;
loppa les deux .^^g^^^;^, ^^^ ^ un grand oiseau qu'e^que cbose qm res mbla t à u^^^ ^
"^^^^^-^^ ^^T^f::;:i^^i^niarquisdeBurgaa
3l6 LA FAMILLE
liabilait Blackhorn. Le vieux lambeau de soie sei-oué, maculé, déchirée par tant de tempêtes, venait à la fin d'être arraché par une dernière bourrasque qui le jeta à la mer.
Jean et Alonique avançaient difficilement dans ceite obscurité, mais la pluie qui avait amorti la force du vent finit par cesser elle même et quelques étoiles paraissaient au ciel quand ils atteignirent la petite chapelle catholique blottie dans son bouquet de bois.
La prière était finie, on avait depuis longtemps éteint les cierges, la petite congrégation s était, vite dispersée avant le grain. Dès que Jean mit un doigt sur la porte, celle-ci céda, les fugitifs étaient attendus.
Et là, dans ceite pauvre chapelle cachée sou.s la verdure, à la lueur de la lampe de l'autel, Jean et Monique refirent leurs vœux, solennellement et selon les rites de leur religion. Jamais mariage ne fut entourée de tant de périls, jamais union ne fut cimentée par une plus loyale tendresse et des prières aussi débordantes d'ardeur et de foi.
La brève céiémonie achevée, ils échangèrent quelques mots précis et rapides avec l'ami dont l'intelligence large et éclairée parait si noblement à la pression plus qu'ordinaire des circonstances par c" es mesures d'exception et leur avait apporté sans hésitation le secours qui dépendait de lui.
Jean et Monique demeurèrent un instant sur le seuil de la chapelle. L'orage était dissipé, le ciel lie velours sombre .scintillait d'étoiles claires, larges, brillantes, qui répandaient leur clarté mystérieuse sur la chapelle couverte de verdure, les taillis et la clairière. Les herbes folles, les feuillages mouillés ])ar la dernière aver.-<e portaient des milliers de diamants limpides au lieu de gouttes
DE nu KG AU 3 '7
d'eau L'air était redevenu tranquille, c'était toute la douceur fraîche d'une nuit de printemps.
Jean et Monique virent en môme temps a leurs nieds une jeune tige de lierre qui poussait à 1 abri d-un des contre-lorts de la chapelle, et dans la Dieuse superstition de leur bonheur, ils la reconnurent tous deux. Ils se plurent à croire que c'était la branch.itte échappée de l'oratoire de BlaHdiorn le jour où ils s'y s'étaient maries Le veut l'avait peut-éti'e fait tournoyer jusque-la et elle avait repris racine. .^-.^ ^ni
La branche qui était restée dans 1 oratoire, qui n'in-ait pas voulu s'enfuir, y était morte... comme Hoselvne. L'autre, l'aventureuse, s était sauvée, r4le était là. un peu frêle encorp. mais verte et liien vivante; le vent qui l'avait battue, meurtrie, Tavait aussi portée au port... au port comme Mo-
'^^ Devant cette nature aux sérénités pénétrantes, Monique et Jean sentirent tomber leurs liens de fer ils se sentirent braves, forts, aimants, unis dans le même élan de courage fier et de tendresse. Us ne craignirent plus. Et, sous les étoiles qui versaient sur eux une pure lumière d espérance, ils s'évanouirent dans les bois.
Une nuit et un jour avaient passé, et, depuis l'aube Jean et Monique étaient à l ermitage. L infaillible instinct, le coup d'œil de chasseur que Jean avait acquis dans les prairies américaines ne lui avait point fait défaut : il avait conduit sans peine Monique à l'ermitage.
Leur asile comprenait deux réduits, presque deux pièces très sèches, creusées à vif dans le roc. a mi hauteur d'une gigantesque falaise déchiquetée,