‹ La famille de BurgauChapitre 3 sur 13 · C5 LA FAMILLE · texte numérisé non relu

C5 LA FAMILLE

et grognon s'éclaira d'une lueur un peu bien railleuse.

— Vous n'avez toujours pas grand'chose à faire au château, miss gouvernante, et la petite miss Jessy vous tient à Coventry (en quarantaine).

Il cligna de l'œil une fois ou deux.

— Elle est autant Bear de Burgau, celle-là, qu'on peut l'être sans en avoir l'air^ têtue comme une mule, paresseuse comme un loir, fit-il avec jubilation. Mais je vais vous dire, miss gouvernante, vous n'êtes pas comme il faudrait. Vous avez l'air distrait, un peu somnambule. Vous devriez mettre plus de cœur à votre tâche. Je vous vois bien, allez, quand je fais mon service au château. Vous êtes triste, vous regrettez le vieil homme qui étnit avec vous, et vous avez raison, car un bon serviteur vaut mieux que l'or et les perles de la reine de Saba avec tous les trésors de l'Arabie, fit-il d'un air sentencieux et. convaincu. Mais miss Jessy s'ennuiera bientôt. Je sais déjà qu'elle n'a plus mangé que quatorze muffîns hier. Oh ! elle a tenu bon pour commencer. Une vraie Hurgau de Blackhorn, je vous dis. On aurait tué tous ses frères plutôt qurs de leur apprendre ce qu'ils ne voulaient pas. Pour Josiah, avec sa mine endoimie. c'est un scandale ce qu'il vous abat de besogne. Nous sommes comme ça à FI ^ckhorn; à Burgau House, nous étions autrement.

L'attention errante de Monique fut rappelée par le nom qu'on venait de prononcer, un nom qu'elle avait lu sur une lettre qui lui appartenait et que sir Bear avait gardée.

- Burgau-Iïouse? répéta-t-elle. Connaissezvous Burgau-House?

— Et vous, miss?

— Je devais y aller, fit-elle simplement, quand iious nous sommes arrêtés ici.

— Et moi. miss gouvernante, j'y suis né. riposta Jacob d'un ton de supériorité qui devait détruire h jam;iis dans l'esprit de Monique la prétention de lutter avec Jacob sur le chapitre de Burgau-House. Oh! mon Dieu, oui, j'y suis né et voilà tout. Il est vrai, repiit-il avec une grande affectation d'humilité, que je n'ai été que jusqu'à cinquante ans le serviteur de lord Archibald et de... mon jeune lord Jean.

Il avait baissé la voix.

— J'ai quitté Burgau-House parce que je m'étais brouillé avec lord Ai-chibald. Je disais alors, — j'étais si en colère, comprenez-vous? — je disais que je me vengerais de Burgau-House. Mais je n'en pensais pas un mot et la preuve c'est que je suis venu à Blackhorn. Je me suis dit que si un Burgau n'en valait pas un autre, n'importe quel Burgau valait mieux que ;: importe qui, et puisque mon jeune lord Jean voyageait avec un précepteur, je n'avais rien à regretter chez lord Archibald. J'ai donc accepté les propositions de sir Bear; il plaisait à Dieu de me faire travailler plus longtemps pour le bien et l'honneur de la famille.

Jacob articula ces dernieis mots d'un air de dévotion presque fanatique.

— Mais alors, dit Monique, vous avez aussi beaucoup connu Jean de Burgau?

— Si je l'ai connu?... Plus que ne l'a connu son père et autant que sa défunte et sainte mère. Si j'ai connu Jean de Burgau? continua-t-il d'un accent

de dérision. Non, non, tenez, je ne l'ai pas connu. Ce n'est pas moi qui l'ai ramené dans mes bras après l'enterrement de son grand-père, ce n'est pas avec moi qu'il est tombé de cheval pour la première fois et qu'il s'est fait une si fameuse bosse, ni qu'il a sauté son premier fossé et manqué son premier lièvre. Non, ce n'est pas moi

qui ai jeté au feu un bonnet de nuit que sa gouvernante française voulait lui mettre quand il avait deux ans et qu'il s'était enrhumé, pas moi qui l'ai pansé en cachette quand il s'est emporté à peu près le doigt et qu'il n'a pas voulu que personne le sache... Je n'étais pas là quand il a donné le beau manchon de sa mère à une pauvresse qui s'en est fait un chapeau. Si tout Burgau-House n'en a pas failli mourir de rire! Lui était encore en jupe et il avait l'air d'un petit roi. Je n'ai pas été le chercher dans le grand peuplier où il était grimpé et d'où il ne voulait pas descendre avant que lord Archibald lui fit des excuses ; je lui ai porté les excuses de son oncle, car on ne pouvait pas s'attendre à ce que le marquis, notre lord, les lui criât d'en bas à tue-téte, Et quand il a défendu à coups de fusil les braconniers contre les gardes de lord Archibald... Ce n'est pas moi qu'il appelait son vieux Jacky et à qui il donnait des tapes d'amitié à renverser un âne quand il rentrait de Londres, mon jeune lord. Moi je l'appelais toujours mon jeune lord Jean, parceque. voyez-vous, c'était lui à Burgau-House le véritable lord. Mais, ajouta Jacob avec condescendance, je ne refusais pas son titre à loid Archibald. Et il était brave comme un lion, beau comme le soleil, avec se.^ yeux comn e deux étoiles des Mages, tout pareil à cette statue qu'il y avait au jardin et qu'on appelait un dici .

— Est-ce que, demanda Monique à demi-voix, est-ce qu'il vous écrit quelquefois?

Ce peu de mots parut frapper de terreur Jacob. Toute celte exaltation courroucée dont lise grisait tomba subitement, son visage jaunit, tout son vieux corps frissonna.

— Oui, poursuivit ]\lonique. je pensais que, puisque vous l'aimiez, il aurait pu voiiis écrire,

DE HURGAIJ 69

VOUS dire s'il reviendra bientôt, lit-elle, les sourcils douloureusement froncés. Je voudrais qu'il revienne.

— Non, dit Jacob secouant la tète. Non, non, il ne reviendra pas.

— Mais il n'est pas mort! Vous le sauriez?

— Si, il est peut-être bien mort... il ne revient pas. Il est mort, aile*/. Ah ! pauvre, ))auvre jeune lord! répétait-il, secouant toujours lugubrement la tête.

Il sembla à Monique qu'une larme mouillait la paupière desséchée et flétrie du vieux; mais cette larme, si elle existait, avait été arrachée à Jacob par ses propres soulîrances, car il se remit à se lamenter sur lui-même.

— Ah ! pauvre de moi, plutôt. J'ai bien travaillé, miss, et le malheur m'a donné quelques bons coups dehoussine; me voilà tout morfondu de rhumatismes qui me tournent la tête et qui me joueront un mauvais tour quand ils me prendront par le cœur. Célia-Jane verra alors ce qu'elle a perdu. C'est à Blackhorn que je me suis marié avec Célia-Jane qui est une bonne femme, une digne femme, enfin ma femme Célia-Jane. Seulement iCUe est si terriblement sourde qu'elle en devient muette, mais elle parle et elle entend assez bien pour moi. Célia-Jane a ses défauts et je tâche de l'en corriger. Elle fait selon ses humbles lumières et je ne dis rien contre Célia-Jane. Elle est vieille et sourde, mais elle a été une jolie fille comme vous.

Il se reprit :

— Pas tout à fait comme vous, miss. Mais c'était mon genre, voilà.

Il ne dit rien à Monique qui pût encourager la jeune lille à croire qu'elle appartenait aussi à ce .L^enre privilégié. Il continua, l'uir un peu somno ioat ;

yo La famille

— Ainsi vous avez passé par le balcon? Je croyais bien qu'il faudrait être le diable en personne pour...

Et il ajouta galamment :

— Maintenant, je ne le crois plus. Vous m'avez tenu compagnie et si Célia-Jane me frictionne solidement, je dormirai cette nuit. Vous êtes venue, c'est bon, mais comment vous en retournerezvous? Il ne faut pas compter sur moi pour descendre vous faire ouvrir, sans parler du grabuge que je n'aime pas.

— Je m'en irai par le même chemin, répartit Monique en se levant.

— Alors, dit le vieux en la regardant en dessous et se fr'ottant le genou d'un air perplexe, qui vous empêcherait de revenir? Mais j'espère bien que vous ne reviendrez pas.

Monique avait peut-être considéré la dernière recommandation du vieux grondeur Jacob comme une invitation cordiale : elle retourna plusieurs fois au pigeonnier. Klle y retrouva toujours Jacob seul, malade, et dans un état qui variait de la maussaderie à la bienveillance. Elle donnait quelques j soins au vieillard délaissé, subissait ses coups de^ boutoirs, ses homélies ou ses conseils. Monique ne parlait à personne de sa mission de charité, elle avait besoin de se dévouer pour combler le vide de ses heures, pour échapper à elle-même.

Quand le vieux Jacob était d'humeur communicative, il entretenait sa visiteuse des fastes de

DE BL'RClAU 71

la mai seul de Burgau, du relief que lui, Jacob, par sa fidélité et ses services, n'avait cessé de donner aux deux branches de cette célèbre famille, il avait un peu l'air de considérer la maison de Burgau, comme le bufïet de chêne noir, ornement de la salle à manger, qui ne reluisait et ne conservait tout son lustre que grâce aux efforts constants et aux frottages réitérés que lui consacrait Jacob.

Surtout il parlait du jeune lord Jean. Après avoir prononcé ce nom avec une sorte de répugnance, il cherchait ce thème avec une aveugle obstination. Ses souvenirs étaient intarissables; il représentait Jean à Monique comme un jeune dieu ardent et brave, parfait jusque dans ses juvéniles erreurs.

Mais quoi qu'il en dit, le vieux Jacob ne perdait point la tête et. en dépit de son apparent abandon^ il ne racontait bien h Monique que ce qu'il lui convenait qu'elle sût.

La prophétie narquoise de Jacob se réalisait, Jessy s'étiiit â moitié rendue, soit que les muffins perdissent leur charme consolateur, soit que sa fibre féminine n'atteignît pas au degré de résistance que possédaient ses frères, elle sortit de sa 1 réclusion, apparut à la table de famille avec une figure allongée, des joues fort pâles, des yeux très rouges. Elle sollicita de son père la faveur d'une visite au presbytè're où elle avait des amies.

— Oui. à condition que miss Monique vous accompagne, répondit sir Bear, sur qui la guérison de sa fille produisait peu d'impression.

Jesey .se soumit, et, pour la première fois depuis son arrivée à Blackhorn, Monique vit se rouvrir devant elle cette grille qu'elle avait franchie avec son père.

Ridge, le village le plus rapproché de Blackhorn, était encore ii une certaine distance; aussi les deux

jeunes filles avaient- elles pris place dans une voilure basse, d'aspect primitif, traînée par un cheval chevelu, imparfaitement dressé, qui, pour plus de couleur locale, ressemblait à un griffon héraldique. Mais Jessy s'entendait à gouverner cette excentrique bête.

Dans sa touchante simplicité, Blackhorn n'avait pas d'autre débouché que la bruyère sur laquelle il fallait être cahoté longtemps avant d'atteindre un semblant de route.

Jessy dirigeait son attelage avec une maestria particulière. A une montée, le cheval Martin lalentit son allure désordonnée, Monique avisa un vieux mendiant assis contre un tronc d'arbre au bord de la route. La jeune fille chercha une aumône, l'homme marcha à côté de la voiture qui allait au pas.

Il regarda Monique et un éclair de joie et d'espoir parut sur ses traits hâves. Monique vit qu'il n'était point si vieux qu'elle l'avait supposé^ mais ses cheveux en désordre, ses vêtements usés, qui flottaient sur ses membres maigres, contribuaient k lui donne!' cette apparence d'extrême vieillesse.

11 dit à Monique :

— Vous avez rencontré Benny et il m'attend à la maison. Oui, le petit Benny.

Et. devant l'étonncment de Monique, il poursuivit :

— Oh! vous avez beau dire, Benny m'attend chez nous et je vais le chercher.

Jessy imprima un mouvement aux rênes, le cheval repartit ; Monique se retourna pour suivi o de Tœil le pauvre qui s'en allait à grands pas et comme vers un but déterminé.

— C'est Ben et il est en enfance, dit Jessy, qui avait effleuré de la mèche de son fouet les épaules voûtées du mendiant. Il demande ii tout le monde

l)K nURGALJ 73

si Ton u rencontré Benny. puis il annonce qini Benny est rentré et qu'il va le rejoindre. Cela, cent fois par jour s'il rencontre cent personnes. Et l'on n'a jamais pu savoir qui était Benny.

Cette communication fondit la glace que Jessy avait maintenue jusque-là entre elle et sa nouvelle gouvernante. Miss de Burgau regarda Monique en coulisse et dit en mordillant le manche de son fouet :

— Dans une demi-heure nous serons au presbytère, nous verrons Grâce, Foi... et Jem.

— Qui sont Grâce, Foi... et Jem? demanda Monique avec un sourire.

— Mais les enfants de M. Clenman. le pasteur.

— Les enfants du... Ah! oui, fit Monique qui se rappela soudain qu'elle était en pays protestant.

^ C'est que vos prêtres ne se marient pas, dit Jessy, oubliant ses dernières préventions dans l'intérêD qu'éveillaient en elle ces aperçus. Ils vivent sans enfants, sans famille. Comme c'est singulier...

Monique aurait pu répondre qu'à son avis cette singularité s'appliquait plutôt au cas contraire, mais l'heure et le lieu ne lui parurent probablement pas propices à la discussion, elle se tut.

— Nous avons quelques papistes... catholiques, veux-je dire, dans le pays, nous ne sommes pas intolérants. Et tenez, voici justement ie cottage que l'un de vos prêtres doit bientôt habiter.

Elle montra avec son fouet une maison dégradée, décrépite, aux ouverture-i étroites, aux petites vitres verdâtres, et dont le toit affaissé s'avançait en auvent. La maison s'élevait, s'écrasait plutôt, au milieu d'un jardinet à l'abandon qui n'était qu'un fouillis noir, mouillé, dévasté par l'hiver.

— Oh 1 lit Jessy ù qui n'échappa point l'air

affligé de Monique, si vous voyiez leur chapelle 1

Cette assurance donnée avec une mine épanouie, elle enleva Mai tin d'un coup de fouet bien appliqué et fort cinglant, et fit une entrée triomphale dans la cour sablée d'une maison riante, blanche, qui possédait un péristyle coquet, un perron à balustrade de fer. A travers les grandes glaces claires qui vitraient les fenêtres, on apercevait toute une floraison de plantes d'hiver parmi lesquelles des géraniums roses grimpants mettaient à profusion leur note fraîche, à la fois suave et éclatante.

Au dehors, la belle pelouse méticuleusement entretenue, semée d'arbustes toujours verts, défiait les entreprises de la mauvaise saison.

Un jeune domestique vint prendre Martin par la bride, et Jessy, en descendant de son poste d'honneur, dit à Monique :

— Vous pourriez faire la commission que vous a donnée tanle Araminthe et assortir ses laines; profitez de ce que nous sommes au village pour vos emplettes. Je vous attendrai ici.

Elle moni a l'escalier aux marches polies comme du marbre, la porte étincelante de cuivres s'ouvrit devant elle ; Monique, qui se dirigeait déjà vers le village, entendit une exclamation de bienvenue et Jessy disparut à l'intérieur du joli presbytère. Monique gagna la rue principale de Ridge.

Elle eut si vite rempli sa mission et découvei t les pelotes de la nuance exacte qui était nécessaire au bonheur de miss Araminthe, qu'elle résolut de laisser encore un instant de liberté à Jessy. Elle s'engagea dans une allée de noyers au pied desquels des branches cassées, des feuilles sècheéparses. des coques noircies parlaient encore de la dernière cueillette.

Monique était heureuse de voir Jessy revenir h des sentiments moins acerbes, et, pour gagner

DK BURGAU 75

mieux cette confiance rebelle, voulait s'imposer le moins possible à sa fantasque élève; elle essayait de ne pas se dire qu'un caprice pouvait radicalement mettre firn ;\ ce qu'un caprice avait fait naître.

Le chemin qu'elle avait choisi la conduisit, au bout d'une demi heure, à un bcàtiment moitié manoir moitié ferme, dont la silhouette assez fière éveilla en elle des souvenirs. C'était là que, peu de jours plus tôt, elle avait demandé l'hospitalité pour son père qu'elle croyait mourant. Son sang se glaçait encore h cette évocation et, une fois de plus, elle se demandait ce qui serait advenu si, au lieu de prendre par la bruyère, elle avait descendu le chemin du village.

Monique n"avait pas revu son père; elle savait seulement qu'il allait mieux, qu'il serait bientôt remis et qu'il s'accommodait de ses fonctions tv-niporaires. Mais de quoi ne se fût pas accommodé Patrice O'Hara, que n'aurait-il pas enduré pour avancer d'un seul pas dans la voie qu'il suivait avec une immuable ténacité?...

Monique regardait l'ancienne cour d'honneur du manoir qu'encombraient aujourd'hui les outils agricoles et où picoraient, voletaient, caquetaient une nuée de vohiilles, perchées jusque sur le vieux faune moussu qui regardait dun air désabusé dans le bassin de pierre fendu et vide.

Monique avait peut-être le secret espoir de rencontrer la grande jeune fille taciturne qui l'avait accueillie; mais, cette après-midi, la ferme paraissait déserte; Monique ne vit personne et revint sur ses pas, craignant de s'être attardée.

Peu de temps après, elle arrivait à son tour sur l'éblouissant perron du presbytère ; une petite servante, ronde et joufflue, l'introduisit dan- une pièce joyeusement éclairée par la lumière du feu,

Page 1